- LA BESTIA -
- CHAPITRE 1 -
Portland - 17 Octobre 2014
La jauge de la Ford Taurus avait commencé à donner des signes de faiblesse. Josh avala difficilement sa salive tandis que sa voisine le fixait d'un œil noir.
- "Ne me dis pas que le réservoir est vide ?!"
Josh ne répondit pas mais son regard rempli de détresse répondit à sa place.
- "On est même pas sortis de Portland, tu te fiches de moi !" s'emporta la jeune fille toute vêtue de noir en se tournant vers le conducteur.
- "J'ai eu pas mal à m'occuper avec toutes les affaires à remballer. Je pansais que tu avais vérifié l'essence, moi !" répliqua Josh Porter en guise de défense.
Theresa Rubel leva les yeux au ciel. Décidément on ne pouvait rien lui confier ! La route risquait d'être longue jusqu'à Philadelphie !
- "Bon et bien, il faudra s'arrêter à la prochaine pompe à essence alors !" Conclut-elle en haussant les épaules.
Ils avaient décidé de partir en fin de soirée, et de se relayer l'un l'autre pour parcourir les quelques 2870 miles (environ 4600 kilomètres). S'ils commençaient avec un réservoir vide, ce voyage augurait d'être plus long que nécessaire. Et cela n'égayait pas notre jeune femme qui n'était déjà pas un parangon de joie de vivre.
Heureusement comme un signe du destin, ils croisèrent un panneau Texaco sur le bord de la route.
- "Ah ! Tu vois ?" s'exclama le jeune Pennsylvanien.
- "Ferme-la Josh ! Et regarde la route, s'il te plait."
oOo oOo oOo
Julie Callahan soupira en regardant une énième fois l'horloge de la station service. Cela faisait plus de vingt minutes que Steve aurait dû arriver pour prendre son poste et la remplacer à la caisse du magasin. Il était plus de 19h30 et Julie commençait à s'impatienter. Ce n'est pas comme si elle n'avait pas un ciné prévu ce soir ! Le magasin de la station Texaco était calme depuis une petite demi-heure, elle n'avait servi qu'un ou deux clients en cette fin de soirée. L'attente ne lui en paraissait que plus longue.
Son portable vibra une nouvelle fois et elle n'eut pas besoin de voir le nom s'afficher pour savoir qu'il s'agissait de Luca, son petit ami qui s'inquiétait de ne pas la voir arriver. Il savait qu'elle ne pouvait pas répondre au téléphone quand elle était au travail (John, le manager avait été très clair là dessus quand elle avait été embauchée). Julie Callahan avait pris ce job pendant ses vacances d'été et elle avait bientôt terminé, avant de partir pour l'université des Twin Cities dans le Minnesota où elle était impatiente d'aller étudier la littérature américaine. Elle allait devoir traverser la moitié du pays comme une majorité des étudiants des Etats-Unis. Endettés et déracinés !
La petite blonde avait hâte de quitter Portland pour cette nouvelle grande aventure. Evidemment Luca n'était pas très emballé mais elle savait depuis longtemps que leur relation était vouée à l'échec. C'était clair pour elle, mais apparemment moins pour lui.
D'ailleurs, c'était Luca qui avait fortement insisté pour cette dernière sortie au cinéma. Julie avait hésité, cela ne lui paraissait pas une bonne idée puisqu'ils allaient rompre de toute façon. Ça ressemblait plus à une dernière tentative de sa part à lui pour la faire changer d'avis. Un dernier baroud d'honneur en quelque sorte. Mais comment aurait-elle pu changer d'avis ? Ses affaires avaient déjà été envoyées à St Paul… Julie avait fini par céder mais c'était surtout parce qu'elle en avait assez de le voir s'apitoyer sur son sort. Elle allait devoir mettre les choses au point ce soir ! Et puis ils allaient voir le dernier Sin City avec Joseph Gordon-Levitt. Cet argument avait achevé de la convaincre.
Julie avait cependant refusé que Luca vienne la chercher à son boulot. La jeune fille jeta un œil à sa voiture qui l'attendait sur le parking de devant. Cette nouvelle indépendance que sa Toyota d'occasion lui permettait la grisait. Elle lui avait été offerte par son père après l'obtention de son permis le mois précédent. A dix sept ans, elle n'était pas peu fière de sa petite Yaris bleue qui augurait pas mal de nouvelles aventures ! Rebaissant les yeux sur son portable duquel un strap Pikachu pendait, Julie se décida à répondre à Luca en lui envoyant un bref message pour lui dire qu'elle était encore coincée à la station et qu'elle le préviendrait dès que son remplaçant serait arrivé.
La cloche de la porte d'entrée retentit, et Julie remit son portable dans la poche de la blouse d'employée.
Elle espérait qu'il s'agissait de Steve mais à sa grande déception, ce n'était qu'un client. Un homme de taille moyenne était rentré, vêtu d'un blouson en tissu et d'un simple jean. Des lunettes à écailles ornaient son nez et son visage aux traits doux et passe-partout. Ses épaules un peu voûtées lui donnaient un air gauche et peu sûr de lui.
- "Bonsoir, monsieur ! Bienvenue à Texaco, comment puis-je vous aider ?" demanda-t-elle en suivant les formules de politesse d'usage qu'on lui avait enseignées en formation.
- "Je… j'ai juste besoin d'un gallon de lait." bredouilla l'homme d'une voix peu assurée.
- "C'est au fond du magasin, dans les grands réfrigérateurs." répondit-elle en indiquant la direction d'un geste de la main.
L'homme ne répondit pas, sourit faiblement et fit un petit geste de la tête tout en évitant de croiser le regard de la jeune fille. Il marcha vers le fond de la supérette et manqua de faire tomber une pyramide de boîtes de sauce tomates par inadvertance.
- "Hé ! Faites attention !" s'écria-t-elle ! "Après c'est moi qui devrait tout ranger…" finit-elle à voix basse
Julie eut une réaction de mépris. Une moue, ou un regard qu'elle ne put réprimer. Ce genre de personnes la mettait mal à l'aise et la rendait désagréable. Il avait un peu l'air d'un pauvre mec. Elle détestait les gens qui montraient ce genre de faiblesses. Un peu comme Luca, en y repensant, qui derrière ses grands airs de mâle italien s'était mis à chouiner quand elle lui avait dit qu'il allait peut-être falloir qu'ils prennent un peu de recul. Cela l'avait renforcée dans sa décision.
Au fond du magasin, Julie entendit quelque chose tomber et se casser par terre. Elle leva les yeux au ciel. Décidément ! Était-il demeuré ou simplement maladroit ? Ça allait encore être pour sa pomme !
Son portable vibra de nouveau au fond sa poche.
- "Quoi encore…" souffla-t-elle en l'attrapant avec énervement.
La jeune fille se radoucit en constatant qu'il s'agissait d'un message de Steve qui s'excusait d'être en retard - encore - et qu'il allait bientôt arriver, appuyé par une armée de smileys. Au moins ce n'était pas Luca qui lui demandait une énième fois où elle en était, et en plus cela voulait dire qu'elle allait enfin pouvoir sortir de cette foutue station service.
Un bruissement de tissu et un "POC" sec dans son dos sortirent Julie brusquement du message qu'elle était en train de lire et elle se retourna en poussant un "OH" de surprise tandis que son coeur battait la chamade. C'était le client au blouson qui avait posé son lait sur le comptoir et la regardait d'un air désapprobateur. Julie l'avait presque oublié celui-là.
- "Je ne vous avais pas entendu !" s'écria-t-elle, en se remettant de ses émotions, la main sur le coeur.
- "Vous n'êtes pas censée regarder vos messages personnels pendant que vous travaillez." rétorqua le client, un ton réprobateur dans la voix.
Interloquée, Julie ne répondit pas. Non mais de quoi je me mêle ? D'un seul coup, elle avait beaucoup moins envie d'être serviable comme une "Texaco Girl" ! Elle enfouit son portable dans sa poche et passa les deux énormes briques de lait au scanner.
- "Ça fait 7$" annonça-t-elle d'une voix neutre qu'elle voulut un peu déplaisante..
L'homme fixa Julie d'un air qu'elle n'arrivait pas à interpréter. Elle tenta de garder le change et lui retourna un regard qu'elle voulut déterminé et insolent. Il allait la payer, oui ? Le silence qui s'installa la mettait mal à l'aise mais elle voulait tenir bon dans ce bras de fer muet.
Après quelques secondes, l'homme sortit la main de sa poche et déposa un billet de dix dollars sur le comptoir, tout en continuant à la regarder dans un silence malsain. La jeune blonde lui rendit la monnaie et à son grand soulagement, il finit par s'en aller, sans dire un mot, la sonnerie de la porte d'entrée ponctuant cet échange effrayant..
- "Espèce de Freak ! De quoi je me mêle, franchement !" Finit-elle par dire. "En plus ça concernait le boulot…."
Presque dix-neuf heures quarante.
Steve avait intérêt à se magner les fesses !
Son portable vibra.
Encore.
Julie n'eut que le temps de le porter à ses yeux lorsque la sonnerie de l'entrée retentit une nouvelle fois.
- "Steve, j'espère que c'est toi ! Je..."
Julie n'eut pas le temps de finir sa phrase, une bête au mufle effrayant et aux crocs humides lui sautait déjà dessus, cherchant sa gorge.
Son hurlement déchirant résonna dans la station service perdue au milieu de nulle part.
Après quelques instants, une Ford Taurus approcha sur la route et mit son clignotant pour tourner vers la pompe à essence isolée.
oOo oOo oOo
Josh ayant fini de remplir le réservoir de la Taurus, Theresa se dirigea vers le petit magasin de la station service pour régler le plein. Par déformation "professionnelle", elle ne put s'empêcher d'observer les alentours. Une seule voiture était garée dans le petit parking de la Texaco, une vieille Toyota qui semblait tout de même en meilleur état que le tacot qui devait les emmener en Pennsylvanie. Mis à part cette voiture, il semblait qu'ils fussent les seuls dans cette station service.
Dès qu'elle passa la porte, Theresa sentit que quelque chose n'allait pas. Un silence de mort, des étalages renversés près de la caisse, une odeur musquée de fauve et de sang. Cela présageait de morbides découvertes. Décidément Trubel commençait à penser que les Wesen la poursuivaient où qu'elle aille - Car quel autre agresseur puait le chien mouillé comme cela ?
Les Wesen… Ces créatures aux traits et aux humeurs bestiales que seuls une poignée d'élus comme elle, les Grimms pouvaient voir sous leurs apparences humaines. En gardant le silence, elle chercha sa fidèle machette accrochée à sa ceinture d'une main experte. La créature était peut-être encore présente. À pas feutrés, elle s'approcha de la caisse, son immense couteau dégainé, les sens en éveil. Une lampe du plafond avait été cassée, extraite du faux plafond, et elle pendouillait encore lamentablement dans un mouvement de balancier. Les étalages de sucreries et de canettes étaient éparpillés par terre. Et c'est là qu'elle vit le sang.
Sur les murs.
Sur le sol.
Partout.
Une traînée tout d'abord, chemin sordide qui lui indiquait le fond de la boutique.
Au détour d'un rayonnage, Theresa les vit. Une jeune fille, à en croire le corps déchiqueté. Le torse était adossé contre un frigo du fond, montrant une plaie béante au niveau du cou. La tête manquait. La Grimm ne put s'empêcher de froncer le nez de dégoût. Une jambe avait été arrachée et gisait un peu plus loin dans une mare de sang. Pauvre, pauvre fille ! Elle n'avait eu aucune chance.
Penchée au dessus d'elle, un Wesen dont la Grimm ne pouvait voir que le dos était en train de s'affairer sur le cadavre. Des poils rougeâtres sortaient de son col et couvraient ce qu'elle pouvait voir de sa tête et de ses longues oreilles. Une longue raie noire semblait suivre la colonne vertébrale et se perdait dans les vêtements. De là où elle était, Trubel observait le wesen qui était en train de croiser les bras sur la poitrine de sa victime, en répétant inlassablement d'une voix basse la même phrase dans une langue qu'elle n'arrivait pas à identifier.
Au dessus du cou, avait été tracée d'une main tremblante une ligne blanche censée délimiter ce qui aurait dû être sa tête, sans doute avec les moyens du bord. de la peinture, du yaourt ou quelque chose du même acabit.
- "Qu'est ce que ?..."
Cela n'avait duré que quelques secondes. La Grimm n'eut pas le temps de réagir que le Wesen se retourna et fondit sur elle dans un rugissement glaçant. Trubel contra l'attaque de l'animal en plongeant en avant. Roulant sur elle-même, elle reprit ses appuis et tenta une attaque en envoyant un coup de pied circulaire suivi d'une frappe renversée de la main droite. Son adversaire, rapide et puissant, semblait avoir tout anticipé, puisque d'une pirouette il s'était retourné et attrapa la main de la jeune femme après avoir esquivé son pied. Trubel essaya de se libérer de la prise du Wesen, mais celui-ci enfonça ses griffes dans la chair de la Grimm. La douleur irradia dans tout le corps de la combattante, et elle ne vit pas arriver le second poing griffu qui la frappa dans le foie. Le coup fut si puissant, que Trubel cria comme jamais. Elle venait de comprendre ce que voulait dire avoir mal, très mal. Son esprit s'embruma, mais elle lança un dernier coup à l'aveugle qui ne rencontra que du vide.
C'est ce moment-là que Josh choisit pour entrer dans la station service et voir ce que fabriquait Trubel.
- "Theresa ? C'est bon ?"
Le Wesen se retourna vers l'intrus et grogna.
- "JOSH ! DÉGAGE !", aboya la jeune Grimm.
Elle se sentit chuter en arrière, et la dernière chose qu'elle vit fut une rangée de dents se diriger vers sa gorge.
Josh bondit, une espèce de barre de fer à la main vers son assaillant qui préféra déguerpir, explosant une vitre au passage.
Jetant la matraque à terre et soufflant comme un boeuf, il courut aux pieds de Trubel, attrapant ce qu'il avait sous la main pour arrêter les flots de sang à l'arrière du crâne de la Grimm et de ses autres blessures.
- "Thérésa, THERESA, réponds-moi ! Reste avec moi !" entendit-elle avant de sombrer dans le néant. "Je vais appeler Nick."
oOo oOo oOo
CHAPITRE 1 - Bis
3 janvier 1765
Ma très chère soeur,
J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé dans notre belle demeure familiale. Je t'écris pour te prévenir que je ne pourrai être présente au baptême de mon neveu car le jour où tu auras reçu cette missive, je serai déjà partie pour une mission ordonnée par le Conseil.
Il ne m'est pas possible de t'informer textuellement où je me rends mais si tu suis un tant soit peu ce qu'il se passe dans notre bon royaume de France, tu auras un petit indice sur ma destination.
J'emporte avec moi les moufles ainsi que le chapeau d'hiver que tu m'as confectionnés après notre chasse fructueuse de l'automne dernier. Ces martres et visons sauront me tenir chaud dans ces contrées reculées qui regorgent de Wesen rustres et primitifs. Je reste persuadée que les Goupils comme tous ceux de notre race auront été assez malins pour fuir ce pays bloqué par la neige la moitié de l'année. Non mais quel ennui !
Je continuerai à t'écrire, ma chère Sarmentine, car je suis persuadée que cela me gardera de perdre la tête au milieu de toute cette neige et de toutes ces brutes.
Prends soin de toi et du petit Rodolphe.
A très vite,
Antonine de Sainte Arthaud
