Olam haba
Chapitre 3
Le baptême du feu
Depuis leur départ de l'esplanade, une cohorte d'haborymaux ailes carnées (démons de classes inférieures) avaient suivi à la trace les anges missionnés. Malgré toutes leurs précautions, ces derniers avaient été talonnés dès leur arrivée en terre sainte. Les créatures du ha Ra nourrissaient une obsession maladive pour les reliques de l'Aron ha berith (arche d'alliance), dont ils essayaient de s'emparer par tous les moyens, au mépris du statu quo. Quelques shedims (êtres mi-homme mi-démon à pattes de poulet) se dissimulaient parmi les mortels pour surveiller les abords de la cité afin de recueillir toutes sortes d'informations qui leur permettraient de mettre la main sur les objets saints. Ils ignoraient avec précision où, dans la vieille ville, se trouvait le coffre divin. Seuls les archanges de l'ordre des Sarims connaissaient son emplacement exact. De plus, le clan du Mal était incapable d'approcher de nombreux secteurs de Jérusalem qui rayonnaient de sainteté. Celle-ci était générée par les fidèles des religions monothéistes qui se partageaient le lieu et qui entretenaient une perpétuelle oraison au D-ieu unique et tout puissant. La répulsion que provoquaient les prières des dévots sur les êtres démoniaques, limitait considérablement la recherche de ces derniers. Une catégorie de démons étaient alors devenus des spécialistes de la manipulation mentale, incitant certains archéologues et autres chasseurs de trésors à entreprendre des fouilles, pour leur propre intérêt, dans la veille cité, ce qui les conduisaient bien souvent à la démence. Ce fut d'ailleurs le cas du tristement célèbre Ron Wyatt (1933-1999), un adventiste américain. Celui-ci dilapida tous ses biens durant des années, tentant de mettre la main sur les artefacts bibliques, pour finalement s'enliser dans la névrose du fanatisme.
Mais, selon le clan du ha Ra, la piste la plus sérieuse qui les conduiraient aux reliques était les anges du ha Tov. Ils traquaient leur moindre aller et venue aux abords de la ville sainte, espionnaient leurs déplacements et établissaient des rapports précis de tous leurs faits et gestes. Cependant, détecter la présence d'un ange dénué de sa shekhinah était impossible pour un démon de basse excrétion comme les haborym ou les shedim. Ils avaient dû bénéficier d'un informateur haut placé et très bien renseigné ce soir-là pour débusquer les 4 anges qui évoluaient incognito. Peut-être s'agissait-il d'une nouvelle ruse mise au point par les têtes pensantes du Guehinam (« enfer » en hébreu) ? En effet, ils étaient extrêmement ingénieux pour développer toutes sortes de subterfuge. Avaient-ils trouvé le moyen de repérer les êtres célestes secrètement assimilés au milieu des mortels et invisible aux yeux des démons ?
Toutes ces considérations n'effleuraient pas du tout Gabriel à cet instant. L'archange analysait plutôt les choix qui s'offrait à eux : fuir ou faire front ? Il pensait également à Satiel, son jeune guerrier, certes plein de promesses mais qui manquait cruellement d'expérience.
Si les reliques n'avaient pas été si importante, il se serait sûrement élancé fougueusement vers ces adversaires sans la moindre hésitation. Mais cette nuit là tout était différent. Il y avait la mission et Satiel, deux paramètres qui disqualifiaient assurément ses envies d'en découdre.
Les 4 gardiens des artefacts étaient devenus les garants de l'espoir futur : le olam haba ! Ils ne devaient plus raisonner pour eux-mêmes mais pour l'équilibre fragile des mondes. Si le ha Ra s'appropriait les instruments du olam haba, une ère de chaos et de désolation transformerait à jamais la face de la création. D-ieu, qui régissait toutes choses, ne permettrait sûrement pas un tel dénouement s'il ne l'avait lui-même décidé. Mais comment être sure des intentions du Roi suprême, qui jadis avait failli détruire toutes traces de vie sur terre par un déluge cataclysmique.
Haniel et Raphaël battaient frénétiquement des ailes vers les ophanim que se rapprochaient lentement. Satiel rejoignit Gabriel, toujours en vol statique, ne parvenant pas à décrocher son regard de la horde qui s'avançait au loin. Agité comme un fauve en cage et serrant les dents fiévreusement, l'archange transpirait d'un intense désir de confrontation avec le camp adverse.
-Sar, nous pouvons les vaincre, ils sont peu nombreux ! Maître, laissez moi faire mes premières armes! s'excita Satiel.
-NON Satiel, hors de question, c'est trop risqué pour toi ! Nous devons regagner les ophanim, viens ! Vole aussi vite que tu peux, je suis derrière toi ! commanda Gabriel.
-Pourquoi me protégez-vous autant ? Je ne suis pas un pleutre qui se défile et vous aussi, je le sais! Je vais vous montrer que vous avez eu raison de me choisir et que je suis digne de vous, Maître!
-NON ! JE TE L'INTERDIS!
Ignorant les recommandations de Gabriel, le jeune Satiel piqua en direction de la meute démoniaque qui était désormais dangereusement proche. Il dégaina son glaive neuf et brillant, vierge de toute bataille, en poussant un cri de défi à ses adversaires. Son mentor fut saisi de stupeur et se lança immédiatement aux trousses de l'ange audacieux. Mais Satiel était bien trop déterminé pour que Gabriel le rattrape. De toute évidence, c'était le moment de vérité ! Le baptême du feu ! Si le jeune ange était capable de tenir tête à ces démons, alors l'apprentissage conférer par Gabriel serait parfaitement achevé. Ils n'avaient plus le choix désormais, il était trop tard, la bataille était engagée, et l'affrontement semblait inévitable ! Plus le temps de faire marche arrière ni même de battre en retraite.
Non loin de là, Haniel et Raphaël assistaient à la scène, le regard médusé. « Ces deux-là avaient perdu toute sagesse » songeait Raphaël. Lui qui était un intellectuel, féru de science et de médecine, mais peu enclin au combat, avait beaucoup de mal à comprendre la psychologie des anges guerriers. Pour lui, seule Haniel, leur sœur, était une combattante raisonnée, agissant avec méthode et finesse. Ces autres frères étaient, pour lui, des brutes irréfléchis et féroces quand il s'agissait de sortir les armes. Ils ne manquaient pas une occasion de repousser les limites de leur hardiesse et de confronter leur performance. Raphaël, l'archange à la longue chevelure tressée, ses petites lunettes rondes sur le nez (une pure coquetterie), était cependant inquiet de la tournure des événements. Même s'il ne doutait pas de l'efficiente force de son frère Gabriel, il éprouvait toujours une crainte tacite pour le noble paladin aux ailes d'ébène. Celui-ci prenait toujours des risques inconsidérés qui avaient bien souvent failli lui coûter cher. Cependant, cette nuit, Gabriel ne pourrait probablement pas s'appuyer sur le jeune Satiel, insuffisamment aguerri dans les arts du combat.
-Veux-tu que j'aille les aider ? interrogea Haniel
-Non, restons en retrait pour l'instant et observons le déroulement de la situation ! répondit Raphaël
-Ils ne sont que deux, face à une bonne trentaine...ce n'est pas équitable Raphaël ! J'ai peur pour eux, peur pour Gabriel, il était inquiet, il avait pressenti cette attaque et maintenant Satiel est impliqué.
-Quel crétin, pourquoi ne fait-il pas suffisamment confiance à ces intuitions ? Je lui ai toujours dit qu'il fallait qu'il prenne le temps de développer cette prédisposition. Quelle tête de mule ! Il ne m'écoute jamais ! bougonna Raphaël d'un air soucieux.
-Tant pis, j'y vais, je resterai à distance et j'essuierai les attaques collatérales ! annonça Haniel d'un ton décidé.
L'archange féminin s'éloigna avec grâce du cortège des ophanim qui s'agglutinaient autour de Raphaël, attendant l'ordre de procéder à leur transfert vers les shamayim.
Haniel ne tarda pas à obtenir un point de vue globale du conflit. Une quinzaine de démons haborym, lourdement armés encerclaient les deux anges dans un combat rapproché. Elle tressaillit face à la violence des corps-à-corps. Les bruits des chocs faisaient trembler son cœur pétri d'angoisses pour ses compagnons. Mais Gabriel et Satiel étaient parvenus à faire tomber plus de la moitié de l'effectif infernal. Reprenant courage, elle s'apprêta à bander son arc pour couvrir les arrières de ses braves alliés, quand tout à coup une flèche, surgit de nulle part, pointa vers elle à une vitesse prodigieuse. En esquivant agilement le trait démoniaque, elle reconnut sa forme si particulière et son matériau singulier. Le fin carreau était composé d'irridium natif, l'un des métaux les plus durs, extrêmement rare sur terre. Sa pointe incendiaire ne renfermait pas de flammes mais une pierre de réalgar, mortel pour toutes formes de vie céleste. Haniel compris instantanément ce qui se tramait en coulisses. Une dangereuse embuscade était sur le point de se refermer sur eux. Les tireurs aux flèches meurtrières se rapprochèrent peu à peu du champ de bataille aérien. Le vent se leva, amenant soudainement un violent orage d'altitude. Des nuages menaçant s'amoncelèrent, camouflant sournoisement la présence des redoutables archers de la mort. Les éléments semblaient être de leur côté pour garantir la réussite de leur guet-apens.
« Des tueurs d'anges ! » s'écria-t-elle d'une voix étouffée par la terreur.
Les haborym déferlaient avec véhémence sur Gabriel et son novice. L'archange parait, avec grande dextérité, les coups brutaux des démons armés d'imposantes lames savamment effilées. Sa cuirasse d'argent encaissait difficilement les assauts des attaques plus rapprochés. Le clan du ha Ra utilisait des armes considérablement résistantes.
Satiel, lui, était déchaîné ! Sa témérité était impressionnante et il paraissait déterminé à vaincre cette milice démoniaque à lui tout seul. La dague d'un assaillant parvint malgré tout à trancher l'une des sangles de son pectoral. En conséquence, les Luwak, qu'il conservait attachées contre sa poitrine, avaient faillies lui échapper. Elles le privaient désormais de son bras gauche, avec lequel il s'efforçait de les maintenir.
Gabriel avait aussi subis quelques dommages, mais sa célérité rendait la tâche difficile aux démons qui lui tenait tête. Le Sar (prince) était réputé pour être coriace et infatigable. Le sang de ses adversaires fusait de toute part. Ses offensives était vive et sauvage. Ses ennemis, décontenancer, n'était pas aussi rapide que lui.
L'arme de prédilection de Gabriel était un ancien cimeterre que lui avait offert le calife de la dynastie des Ummeyades, au coté duquel il avait, jadis, combattu. Dans sa furie, le guerrier ailé avait perdu de vue son jeune Satiel. Il le chercha du regard entre deux estafilades qu'il infligea à ses agresseurs avant de trancher leurs ailes de peaux tannées. C'était le dernier ennemi à sa portée, et il constata qu'ils étaient parvenu à décimé entièrement la milice des haborym.
Mais une voix familière attira son attention dans le calme retrouvée de cette victoire apparente.
-GABRIEL ! DES TUEURS D'ANGES ! DES FLECHES DE REALGAR ! C'EST UN PIEGE ! hurla Haniel de toutes ses forces en direction de son frère.
Gabriel balaya la zone du regard et aperçu Satiel qui se dirigeait imprudemment vers les lignes d'archers assassins. Aussitôt, il s'élança en hâte vers le jeune ange qui ignorait tout de ses flèches si particulières.
-SATIEL ! ON SE REPLIE !REVIENS IMMEDIATEMENT ! s'époumona Gabriel.
Mais Satiel était emporté par l'exaltation guerrière et ne voulait pas entendre les avertissements de son mentor. Il continuait de voler précipitamment pour se jeter à corps perdu dans la bataille, inconscient du traquenard mortel que le ha Ra avait fomenté. Gabriel se propulsa vers son apprenti pour tenter de l'arracher à cette première vague de traits destructeurs que les démons venaient tout juste de décocher.
D'agiles esquives avaient permis aux deux malakhim (pluriel de « malakh », ange en hébreu) de ressortir indemne de cette première attaque.
Gabriel parvint à rattraper Satiel et lui agrippa violemment le bras.
-PARTONS D'ICI !MAINTENANT, TU DOIS M'OBEIR ! vociféra de colère le mentor excédé.
-MAIS POURQUOI ? JE PEUX LES AVOIR ! ILS SONT A MOI ! clamait Satiel avec audace.
Sans perdre de temps, les archers du ha Ra lança une deuxième offensive de projectiles porteurs du funeste minéral. L'essaim de flèches létales se rua implacablement sur leurs cibles ailées. Haniel avait tenté de ralentir la progression de leurs assaillants par ses salves de carreaux archangéliques, sans parvenir à percer leur défense. Elle devait elle aussi battre en retraite devant l'inévitable défaite.
Gabriel tira le jeune ange en contrebas pour les dérober tous les deux de la trajectoire des bolides meurtriers. Mais cette fois-ci, l'impitoyable rafale ne manqua pas son objectif ! De foudroyants impacts séparèrent le maître de son élève dans une violente déflagration. Des plumes d'ange volèrent en éclat par la puissance du choc ! Gabriel partait à la dérive et se battait pour regagner le contrôle de son vol. Il s'était vu amputer de plusieurs grandes rémiges de son aile gauche, ce qui le faisait vaciller dangereusement. Quand il eut retrouvé une relative maîtrise, l'archange aperçu...Satiel.
Le jeune soldat angélique dégringolait, immobile, léthargique! Gabriel fonça à toute allure vers l'ange inanimé. Il l'empoigna solidement et le serra contre lui pour l'empêcher de dévier davantage. Il examina dans la précipitation le corps de son néophyte, passant sa large main sur les zones non protégées par son armure de bronze. Mais rien ! Aucune plaie détectée ! Pas une seule contusion discernable!Il avait peut être été « simplement sonné par la collision sans subir de dégâts apparents ! » tenta de se persuader Gabriel.
L'archange effleura le dos de Satiel et constata la présence d'une tige d'acier fermement encastrer entre la racine de ses deux ailes. Quand il retira sa main, maculé de sang, il comprit avec affliction que son protégé avait été profondément touché par une flèche contenant une de ces maudites pierres de Réalgar, et que son plastron d'airain n'avait pas résisté à la dureté de l'iridium.
Le tumultueux orage zébrait la nuit de sa foudre furieuse. Les cinglantes ondées ruisselaient sur le corps des deux anges vacillants et hagards. Les bourrasques intempestives malmenaient leurs ailes épuisées.
Gabriel releva son visage vers celui de son jeune apprenti. Les yeux noisette de Satiel commençaient déjà à se vitrer de néant. Celui-ci les posa sur son mentor, qui ne pouvait retenir son chagrin, malgré son austérité habituelle. Il ne l'avait jamais vu aussi élégiaque, lui qui était un modèle d'impassibilité en temps de guerre, craint et respecter pour son flegme légendaire. Le jeune soldat blessé tenta désespérément de remuer ses lèvres devenues sèches et froides. Gabriel approcha son oreille de la bouche du malakh (« ange » en hébreu) déliquescent pour mieux entendre sa voix balbutiante.
- Ils...ils m'ont eu, Sar ! Je...je vais m'en sortir, ne...n'est-ce pas ? Mon...mon maître, je vais...je vais m'en sor...sortir ! Susurra-t-il douloureusement.
