(Au coin du feu)

« Oh, vous êtes déjà arrivé ? Et vous avez allumé un feu ? Je dois dire que c'est flatteur d'avoir un public si attentif et intéressé… Cela réchauffe mon vieux cœur. Laissez-moi deux minutes, le temps que je prenne place, et nous commencerons notre histoire. Oh, ce fauteuil est un vrai bonheur. Alors alors, où en étions-nous ? A la soirée des pommes chantantes, vous avez raison… Eh bien, nous allons sauter quelques jours… »


Helga Poufsouffle avait un secret. Ça durait depuis quelques mois déjà, et il ne quittait jamais son esprit. C'était un secret rien qu'à elle, qu'elle chérissait par-dessus-tout. Elle y pensait à chaque instant, il remplissait sa journée, lui donnait une profondeur qu'elle adorait.

Helga Poufsouffle avait un secret. C'était excitant, grisant, effrayant. Ca la faisait sourire quand elle pensait que personne ne regardait et ça la faisait sautiller gaiement quand elle se rendait d'une pièce à l'autre.

Helga Poufsouffle avait un secret et c'était à cause de ce secret que, chaque soir, elle luttait pour rester éveillée. Pour pouvoir le rejoindre.

Tous les soirs, elle allait embrasser ses parents dans leur chambre d'été. Ils se couchaient toujours tôt, impatients de se retrouver tous les deux, et Helga ne leur imposait jamais sa présence plus de quelques minutes. Elle savait que si dans la journée ils étaient totalement présents pour elle et pour leurs autres enfants, les soirs leur appartenaient, à tous les deux. Ils confiaient Poppy - la dernière-née âgée de seulement deux ans - aux elfes de maison puis se retiraient dans leurs appartements pour simplement profiter de la présence de l'autre.

Après cela, elle passait quelque temps à la recherche d'Antoine et Anemona, qui étaient comme à leur habitude loin d'être couchés. Selon les soirs, elle les trouvait dans le petit salon, dans le bureau de maman, dans la cuisine ou encore dans sa propre chambre. Généralement ils étaient tout excités, en pleine expérimentation, et ils accueillaient Helga avec enthousiasme, pressés de lui montrer leur nouvelle découverte. Cela pouvait aller de la création d'un pain aux ailes de fée, qui s'envolait jusqu'à leurs bouches sous le regard amusé d'Helga (un peu inquiète toutefois que les petites créatures connues pour leur tempérament explosif et hargneux cherchent à se venger), ou la réalisation d'une fresque en boue craquelée représentant la famille Poufsouffle sur la robe de Meimei la cuisinière, ou encore l'invention d'un jeu de balle appelé « ditch », qui nécessitait des balais et une petite bague dorée de Jane.

Les jumeaux de douze ans ne cessaient jamais de l'amuser, et elle prenait plaisir à les accompagner dans leurs jeux, qui pourtant se finissaient souvent dans les cris. Antoine et Anemona s'adoraient mais seulement jusqu'à ce que l'un des deux décide de changer les règles du jeu, ou aie une nouvelle idée, ou déclare que tout n'était plus aussi amusant. Alors ils pouvaient devenir violents, se mordaient, se tiraient les cheveux, se griffaient et frappaient dans tous les sens, ce qui bien sûr n'était jamais bon pour les vases environnants ou le chat des Poufsouffle qui se retrouvait au milieu de luttes qui le dépassait.

C'était généralement à ce moment-là qu'Helga prenait congé, et que Jane arrivait pour intervenir. Elle analysait rapidement la situation puis prenait les choses en main, douce et diplomate. Elle ne semblait jamais lasse de ces disputes incessantes, et ne prenait pas les jumeaux de haut. Elle prenait simplement le temps de leur parler, conciliante, écoutant avec sérieux les récriminations des deux enfants plantés devant elle avec les joues rouges, les cheveux en bataille et des traces de morsure sur le front ou les bras, hochant la tête sérieusement. Avec un léger sourire, elle distribuait ensuite quelques conseils, puis leur demandait de ranger leur désordre. Ils se mettaient gentiment à la tâche, d'abord en ignorant totalement l'autre, mais au moment de finir ils reparlaient généralement avec excitation, chuchotant et arborant des sourires rêveurs pendant l'élaboration d'une nouvelle idée.

Après cela selon ses envies Helga faisait un détour par la cuisine, généralement vide à cette heure tardive, à la recherche d'une sucrerie à grignoter. Elle prenait part de gâteau ou morceau de pain ou boisson chaude et s'asseyait sur une table, les jambes dans le vide, savourant simplement le plaisir d'être là, d'avoir vécu une bonne journée et de sentir le sucre qui fondait sur sa langue. Bien sûr, avant de sortir de la cuisine elle attrapait un peu de nourriture pour son secret. Ça lui faisait toujours plaisir.

Et puis enfin, il était l'heure de monter se coucher et d'attendre avec l'impatience. Allongée dans son grand lit, Helga s'agitait dans la chaleur estivale, sa robe de nuit blanche dessinant de longs pétales blancs autour d'elle. Elle guettait la course de la lune par la lucarne, et au moment où depuis son lit Helga en avait une vue complète, elle se levait d'un bond. Il était l'heure. Elle ne prenait pas la peine d'emporter une cape puisqu'il faisait encore plus chaud à l'extérieur qu'à l'intérieur. Sortant de sa chambre sur la pointe des pieds, elle guettait le moindre bruit qui parcourait le château. Elle les connaissait par cœur. Elle ressentait plus qu'elle n'entendait le craquement du vieux bois dans les tours, le murmure des branches contre les imposantes pierres grises. Elle imaginait la respiration de ses frères et sœurs, de ses parents et des nombreux domestiques.

Elle descendait doucement les escaliers de ses pieds nus, traversait tout l'étage inférieur et se servait de sa baguette pour ouvrir la porte de derrière sans bruit, celle qui menait au jardin. Quand elle dépassait les saules pleureurs et le mélimélo de rosiers, elle se mettait à courir. Elle savait que son secret l'attendait au bout du jardin, comme il le faisait toujours. Elle savait qu'il s'immobiliserait en l'entendant approcher, qu'il l'accueillerait avec une joie unique qui lui réchaufferait le cœur.

Bien sûr, elle ne pouvait pas se douter que son secret était lui aussi sur le point de lui faire une révélation.


Un hibou au pelage brun et yeux jaunes apporta une lettre à Godric Gryffondor le premier jour du mois de septembre de l'année 987. La lettre était froissée, tâchée d'une encre rougeâtre, et Godric ne put retenir une légère grimace de déception en reconnaissant l'écriture familière de Julius, ronde, qui couvrait toute la missive en lignes irrégulières, comme s'il l'avait écrite à la hâte. Ce qui, connaissant Julius, était probablement ce qu'il avait fait. Chassant l'initiale déception (il espérait une lettre de quelqu'un d'autre) une pointe d'excitation s'insinua dans le ventre de Godric à l'idée de lire le récit des dernières aventures de Julius. Sans plus attendre, il décacheta le sceau bleuté si familier et se mit à lire.

Godric,

Avant toute chose, je sais que cette lettre va te faire rire. Elle va sûrement être pleine d'émotions profondes, de larmes que je n'ai pas pu retenir et de sentimentalité, et tout ça va t'amener à penser que je suis une vraie fillette. Pour cela, va te faire foutre. Ceci étant dit, nous pouvons commencer.

Je suis enfin arrivé à Constantinople il y a quelques jours. Je ne sais pas par quoi commencer. Y-a-t-il des mots pour décrire cette ville ? Mon esprit s'emballe, et je te prie d'excuser mon écriture désorganisée.

Le mois dernier, j'ai rencontré trois marchands vénitiens sur la route vers l'empire Byzantin le père, le fils et l'oncle. Ils voyagent pour vendre leurs tentures, mais contrairement à la plupart des marchands vénitiens ils se sentent beaucoup plus à l'aise sur la terre ferme. Ce sont des personnes incroyablement intéressantes et après plusieurs heures passées à parler autour d'un feu (que le jeune fils a mis un temps fou à allumer… jusqu'à ce qu'il tourne le dos et que je lui donne un petit coup de pouce magique) nous avons décidé de faire la route ensemble jusqu'à Constantinople. C'est ainsi qu'une fois de plus j'ai mêlé mon chemin à celui d'inconnus, que j'ai maintenant l'impression de connaître plus que ma propre famille. Tu te souviens certainement de cela, des liens forts qui se créent quand tu es si loin de chez toi, quand tout ce qui t'entoure t'est étranger, quand tu as l'impression que ta vie entière est un rêve, une chimère… oui, des liens plus intenses et plus réels que tout ce que j'ai jamais pu ressentir dans notre bon vieux pays…

Ça doit faire maintenant six mois que tu as choisi de rentrer, et bien que je ne comprenne toujours pas ta décision, j'espère que tu es heureux et que tu mènes une vie qui a un sens à tes yeux. Je n'ai pas reçu de lettres de ta part depuis plusieurs semaines, donc j'imagine que soit tu es très occupé, ce qui est une bonne nouvelle, soit tu m'as oublié ou soit tu es mort. Tu as intérêt à ce que ce soit la troisième option, car si tu m'as oublié c'est moi qui te tuerai quand je reviendrai. Quoique ça puisse prendre un certain temps, car je ne me vois pas arrêter de voyager : Je n'ai jamais été si heureux (ôte ce sourire narquois de ton visage)

Et pourtant, la vie d'explorateur est extrêmement difficile. C'est peut-être ce qui t'a poussé à rentrer. Moi aussi, j'ai plusieurs fois songé à écourter le voyage au cours de l'interminable route vers Constantinople. Même si j'étais bien accompagné, chaque jour était une torture. Nous voyagions à dos d'âne sous un soleil aride, du sable s'infiltrant partout dans nos vêtements et nos bouches, le soleil craquelant nos peaux et la transpiration abimant tous les tissus. Les derniers jours, je me réveillais avec le cœur lourd, le corps paralysé par le froid de la nuit, qui semble tout geler sur son passage. Je suis bien heureux d'avoir pu utiliser la magie pour au moins nous préserver des attaques de scorpions ou autres animaux mortels.

Quand la ville de Constantinople s'est enfin précisée à l'horizon, j'ai cru pleurer (tu vois, je t'avais promis des larmes). Nous étions sales, exténués, désireux d'arriver au plus vite et de trouver une paillasse sur laquelle s'écrouler. Mais quand nous sommes arrivés… Voilà que je perds mes mots à nouveau. Tout ici est une explosion de couleurs, de bruit, de soleil, de vie. Je mange des plats dont je n'avais même jamais osé rêver, et je vois des filles si belles que je pense perdre la tête à chaque fois. Tu adorerais cet endroit. La ville me couple le souffle et à chaque fois que je tourne dans une nouvelle rue je suis émerveillé. Constantinople est vraiment une démonstration parfaite de la grande puissance Romaine, presque plus encore qu'à Rome, qui nous avait déjà tant impressionnés. Te souviens-tu ? Il me semble que cela fait des années que nous étions ensemble à Rome, et des siècles que nous avons pris la décision de partir d'Angleterre… Nous étions si jeunes, si innocents, et nous n'avions rien vu du monde.

Tout est si différent maintenant. Je loge en ce moment-même chez une vieille dame très religieuse et très stricte, qui me gave d'olives à longueur de journées, et rien ne pourrait être plus parfait. Bien sûr, je ne peux utiliser la magie où je me trouve et je vais donc devoir attendre de sortir de Constantinople pour t'envoyer cette lettre par hibou, ce qui prendra certainement un certain temps car je ne peux pour l'instant pas m'imaginer partir d'ici.

J'ai dit au revoir aux trois marchands ce matin. Ils ne font qu'une brève escale à Constantinople avant de repartir plus à l'est, toujours plus loin, et mon cœur brûle d'envie à l'idée d'en faire de même. J'ai cette soif d'aventures qui semble plus forte que tout, plus forte que ma volonté, plus forte que la vie. Je sais que j'avais dit que je rentrerais au bout d'un an, mais l'année est passée de quelques semaines et mon cœur ne semble pas décidé à arrêter le voyage maintenant. Qui sait quelle décision je prendrai, mais en attendant je te demande de bien veiller sur ma famille, comme toujours,

Bien à toi,

Julius

Une petite note accompagnait la lettre, et du sable en tomba quand Godric la déplia : Ai rencontré des sorciers au détour d'une rue de Constantinople, ils se battaient pour un morceau de viande, figure-toi, et l'un des deux a sorti sa baguette… Bref, j'ai pu t'envoyer cette lettre plus tôt que prévu, prend soin de toi. J

Godric hésita pendant quelques secondes. Il avait très envie de répondre tout de suite, de se servir de ses réactions encore à chaud pour retranscrire au mieux ce que la lettre de Julius lui avait fait ressentir. Mais… mais autre chose l'attendait. Finalement, il mit la lettre de côté. Il y répondrait plus tard pour l'instant il avait mieux à faire. Sans plus attendre, il sortit de sa chambre. Ses mains tremblaient d'anticipation et un sourire flottait sur son visage.


« -Mademoiselle.

Jane Poufsouffle sentit son cœur bondir dans sa poitrine et un sourire envahir son visage sans qu'elle puisse le contrôler. Elle jeta un bref regard dans la plaque de bronze réfléchissante accrochée au mur, gaugeant son reflet puis posa doucement son travail de broderie. Elle prit son temps pour se retourner, savourant la simple sensation de le savoir près d'elle :

-Godric.

Il souriait lui aussi, appuyé contre l'encadrement de la porte du petit salon, tout de bleu vêtu. S'assurant du regard qu'il n'y avait personne d'autre dans la pièce, il parcourut la distance qui les séparait pour se retrouver à côté d'elle. Et voilà qu'il était si proche, si beau, si jeune, si vivant. Elle demanda d'une voix douce :

-Comment allez-vous ?

-Merveilleusement bien.

Elle hocha la tête. Elle savait parfaitement ce qu'il ressentait.

Ils restèrent un instant face à face sans rien dire. Jane pouvait sentir la chaleur qui émanait du corps de Godric, et son odeur si particulière, son odeur d'homme. Elle avait pleinement conscience qu'aucun chaperon ne se trouvait dans la pièce, ce qui était contraire à toutes les convenances. Cette absence lui donnait une impression fébrile de possibilité, bien qu'elle ne sache pas exactement en quoi consistaient ces possibilités. Son cœur battait la chamade et le rouge lui montait aux joues, comme toujours quand Godric était près d'elle. Elle n'était plus totalement elle-même. Jane était la première étonnée de ses réactions si vives, qui lui coupaient le souffle. Quand ils étaient ensemble, tout semblait plus fort, plus intense, tout prenait une profondeur nouvelle. Elle avait une conscience plus accrue de ses moindres gestes, de ce qui l'entourait.

Et dans ses yeux, ses yeux noisette si francs, elle pouvait voir qu'il ressentait la même chose. Il reprit :

-Je n'ai cessé de penser à vous depuis la semaine dernière.

Jane se remémora brièvement la soirée en question, celle des pommes chantantes, et elle ne put retenir un sourire. Ce fut à ce moment que, du geste le plus naturel au monde, Godric leva lentement la main pour la poser sur sa joue. Le souffle de Jane se coupa sous l'audace de Godric. Et si quelqu'un était entré à cet instant ? Mais cette pensée s'évanouit vite et elle savoura le contact, sentant un frisson lui parcourir tout le corps. Elle réussit à articuler :

-C'est certainement à cause de la poudre d'asphodèle que j'ai renversé sur vous. L'odeur est tenace.

Il rit.

-C'est sûrement cela.

Et puis sans prévenir il recula d'un pas, brisant le contact, et elle résista à l'envie de le retenir par sa chemise. Mais elle resta parfaitement immobile, comme une jeune fille de bonne famille est supposée le faire, comme les convenances l'exigeaient. Personne ne pourrait dire de Jane Poufsouffle qu'elle n'était pas convenable.

A travers les nombreuses lucarnes de la pièce, on entendait résonner des rires. Helga devait sûrement jouer dans le jardin avec les jumeaux, profitant de la brise chaude de cette journée d'été.

Godric se mit à parcourir la pièce, passant en revue les objets du petit salon. Elle avait déjà remarqué cela à son propos : il était incapable de tenir en place. Au bout de quelques minutes d'inactivité il se mettait à s'agiter, son corps se tendait, il jouait avec ses doigts ou arpentait la pièce dans laquelle il se trouvait. Elle le suivit du regard en silence, jusqu'à ce qu'il tombe sur son travail de broderie, celui qu'elle avait abandonné au moment où il était entré. Elle rougit. C'était loin d'être son meilleur ouvrage. Elle ouvrit la bouche pour le lui dire, mais il fut le plus rapide :

-Il y a quelque chose que je n'ai jamais compris. (Elle attendit qu'il continue) Je conçois que les moldues prennent plaisir à ce genre d'activité, mais vous… avec la magie, pourquoi ne pas simplement laisser l'ouvrage se faire tout seul ?

-Et quel plaisir en retirerait-on ?

-Quel plaisir en retirez-vous maintenant ?

Elle prit le temps de réfléchir, attrapant sa longue natte rousse machinalement. Elle sentait son regard sur elle et pouvait presque deviner l'agitation qui le parcourait, cette énergie inépuisable, mais il ne dit rien, attendant qu'elle trouve une réponse satisfaisante.

Elle s'approcha alors de l'endroit où était Godric. Le fauteuil où elle se trouvait avant qu'il arrive était illuminé par la lumière provenant de la lucarne, et elle y prit place dans un froissement de tissus. Il l'imita, se laissant glisser dans le fauteuil en face du sien, les jambes croisées à la manière seigneuriale, qui lui donnait tant de charme. Elle mit l'ouvrage en cours de côté puis dit doucement

-Il faut que je vous montre.

De ses mains blanches elle prépara un autre ouvrage, plaçant un tissu blanc sur le tambour à broder, le coinçant sur le cercle avec une assurance que seule l'habitude confère.

-Le secret du plaisir est dans l'anticipation. Avant toute chose, il faut choisir ce que vous voulez représenter.

Elle releva brièvement les yeux vers lui, et il sembla comprendre qu'elle lui demandait quelque chose.

-Oh, hm… Un arbre ?

Elle sourit avec malice.

-Doutez-vous de mes capacités ?

-Loin de moi cette idée, mademoiselle. Que diriez-vous d'un gnome ?

-C'est d'un romantisme certain.

-Un couple de gnomes, alors.

Elle hocha la tête puis attrapa une aiguille et y fit passer un fil doré d'un geste assuré.

-Où se trouvent ces gnomes ?

-Dans un jardin. (Il fronça les sourcils) Des gnomes peuvent-ils se trouver ailleurs que dans un jardin ?

-C'est votre imagination, Godric. Ils peuvent être partout.

L'idée semblait le déranger.

-Un jardin. C'est très bien.

Elle réprima un sourire.

-Soit. Alors voilà, gardez-bien cette scène en tête, c'est important. Une fois que nous avons notre image il ne reste plus qu'à la retranscrire sur le tissu.

-Voilà en quoi la magie pourrait aider.

-Oui, mais ce ne serait absolument pas amusant.

Il croisa les bras et se laissa retomber en arrière dans le fauteuil.

-Il va falloir me convaincre.

-Croyez-moi, je m'y emploie.

Elle se tut, prit une grande inspiration puis regarda son tissu blanc, tendu sur le tambour à broder, avec calme. Elle pouvait presque sentir l'atmosphère devenir plus sérieuse, et Godric se redressa légèrement sur son fauteuil. Elle joua de ce moment encore quelques secondes et enfin piqua le premier point dans l'ouvrage, perçant le blanc immaculé. Elle broda un long fil doré, et sans arrêter son geste elle éleva la voix pour parler, les yeux rivés sur son ouvrage :

-Plusieurs choses entrent en compte pour que ce travail devienne un plaisir.

Elle piqua l'ouvrage une fois de plus.

-D'abord, il y a la douceur du tissu sous vos doigts. Ce tissu blanc et doux qui doit être d'une grande qualité, pour que la personne à qui vous l'offrirez comprenne la valeur de votre cadeau.

Elle passa son doigt sur la toile blanche, doucement, comme pour exprimer ses propos. La sensualité de son geste n'était pas voulue, mais elle n'échappa pas à Godric. Elle avait toute son attention.

-Il a cette sensation de… de pouvoir quand on plante l'aiguille dans le tissu. Tout ne tient qu'à nous, qu'à une décision, répétée pendant toute la confection de l'ouvrage. Où dois-je piquer ensuite ?

Elle parlait d'une voix exaltée, et presque pour répondre à sa propre question, elle passa l'aiguille dans un autre point. Elle aurait pu se sentir ridicule en d'autres circonstances, mais elle était pleinement concentrée. Le fil se mêlait au tissu point après point, et le dessin commençait à prendre vie sous ses yeux. Elle ne dit plus rien pendant un moment, pleinement concentrée sur son ouvrage. Elle n'aurait pu dire combien de temps s'écoulait, et pour la première fois depuis longtemps toute son attention n'était pas portée que sur Godric, alors qu'il était si proche. Au bout d'un moment, elle s'arrêta. Sous ses yeux le contour du corps des deux petits gnomes était dessiné, et elle avait presque l'impression qu'il avait émergé du tissu. Tout doucement, elle murmura :

-Je vous ai demandé d'imaginer ce que vous vouliez voir. C'est important de s'en souvenir, parce que c'est cette image qui va vous guider tout le long. Il y a le dessin qui prend forme sous vos yeux. Quelque chose n'existe pas et soudainement il est là… Et c'est vous qui l'avez créé, vous seul, et pendant quelques temps personne d'autre au monde ne sait que cet ouvrage existe.

Elle posa l'aiguille sur la table à côté d'elle et serra et desserra sa main droite, faisant tourner son poignet. Le vrai travail commençait seulement. Elle releva les yeux un bref instant et croisa le regard de Godric. Elle était presque surprise de le trouver encore ici. Il la regardait d'une façon étrange, sérieuse, et elle lui sourit presque timidement.

-C'est bientôt fini, je vous l'assure.

C'était un mensonge, bien sûr, mais il le balaya d'un geste de la main.

-J'ai tout mon temps. C'est très instructif.

Et quelque chose dans sa voix la fit rougir. Elle reporta son attention sur la broderie posée sur ses genoux, puis indiqua une boîte posée non loin de Godric.

-Pourriez-vous me la donner, s'il vous plait ?

Il hocha la tête, attrapant la boîte. Il ne put s'empêcher de l'ouvrir, regardant à l'intérieur avant de la tendre à Jane.

-Quelle couleur allez-vous choisir ?

Jane pencha la tête vers les multiples petites bobines de fils colorés puis reporta son regard sur Godric.

-Ça dépend des fleurs que vous voulez voir dans votre jardin.

-Quelles sont vos fleurs préférées ?

-Les roses rouges.

Il lui sourit gentiment et elle comprit. Son estomac fit un bond, comme toujours quand il lui accordait une attention un peu particulière. Elle fouilla la petite boîte à la recherche de fil rouge. Elle finit par en trouver, le déroula et le porta à sa bouche pour le mouiller avant de la passer dans l'aiguille. S'il y avait une chose pour laquelle elle utilisait régulièrement la magie quand elle brodait, c'était bien pour passer le fil dans l'aiguille. Elle n'en avait jamais la patience. Elle examina l'ouvrage quelques secondes, se replongeant dans sa concentration calme, puis piqua l'aiguille. La tâche rouge trancha avec le blanc du tissu, et elle ressentit une petite pointe d'excitation. Elle prit le temps de broder une rose entière, puis dit :

-Il y a les couleurs qui se mélangent, le doré de la peau des gnomes, le rouge des fleurs derrière eux, le blanc de leurs yeux, auquel il ne faut pas toucher. Et puis il y aura ce vert qui s'étendra sur toute la toile, mais qui ne devra pas devenir l'élément principal.

Elle continua quelques minutes, perçant la broderie d'une multitude de petites roses rouges.

-C'est toujours magique de trouver l'équilibre parfait.

Elle avait à peine fini sa phrase que la porte du salon d'été s'ouvrait à la volée sur une petite femme dynamique. Sa mère, Alice Poufsouffle. Elle était suivie de sa cadette de deux ans, Poppy, et de Vari, un de leurs elfes de maison, aux longs cheveux verts.

-Jane, ma chérie, tu es là. J'ai besoin de…

Elle s'interrompit en apercevant Godric.

-Sir Gryffondor.

Elle fit le tour de la pièce du regard, jusqu'à l'arrêter sur Jane et lever les sourcils imperceptiblement. Apparemment, l'absence de chaperon n'était pas passée inaperçue. Jane se tortilla sur son fauteuil et sa mère reporta son attention sur Godric, qui s'était relevé et inclina la tête brièvement.

-Dame Poufsouffle.

-Sir Gryffondor, répéta-t-elle.

Jane se leva à son tour et sa mère reprit la parole, s'adressant à Godric.

-Quand êtes-vous arrivé ? Personne ne m'a prévenue…

-Oh, il y a peu. Miss Helga était dans le jardin, elle m'a dit où trouver Jane.

-Bien sûr que c'était Helga… murmura Alice, le regard dans le vague un instant. Puis elle sembla se secouer : Vous resterez manger, bien sûr ?

-Oh, je…

-Eh bien c'est réglé. (Elle se tourna vers l'elfe :) Vari, peux-tu prévenir les elfes de cuisine que nous avons un invité ce soir ? Qu'ils préparent ce qu'ils veulent, je suis certaine que ce sera charmant.

L'elfe pencha la tête puis disparu dans un crac, sous le rire enchanté de Poppy. Alice Poufsouffle resta un instant debout dans l'embrasure de la porte, l'air pensif. Elle aurait aimé demander à avoir un mot avec Jane, mais un bref regard sur les deux jeunes gens la convainquit de n'en rien faire. Ils étaient plantés devant elle, droits comme des i, à une distance respectable l'un de l'autre. Le visage de Jane avait cette rougeur caractéristique qu'elle arborait chaque fois qu'elle était gênée et qui avait toujours fait fondre sa mère. Godric était… un Gryffondor. Tout à propos de lui l'était.

Qui savait où tout cela les mènerait.

Mais pour l'instant à quoi bon s'en soucier. Poppy tirait sur sa robe, désireuse d'attirer son attention, et avec un bref sourire la maîtresse de maison la prit dans ses bras et quitta le petit salon.


Les herbes vertes lui montaient jusqu'aux genoux. Il les fendait avec plaisir, de ces grandes foulées paresseuses dont il avait le secret. Il avait ôté le gant de sa main droite et laissait ses doigts caresser l'extrémité des herbes, doucement. Le contact était si léger et à la fois si intense contre la peau fine, et il résistait à l'envie nerveuse de retirer sa main. C'était un jeu entre lui et le monde, et une fois de plus il le gagnerait.

Sa besace en cuir était attachée au travers de son corps et tapait contre sa cuisse au rythme de ses pas. Doucement, lentement, simplement. Il connaissait cet endroit par cœur, connaissait le moindre creux des vallées devant lui, le dégradé de vert qui colorait les collines et la forêt, l'odeur du soleil qui éclaboussait la nature.

Il sentait le vide envahir son esprit, ce vide bienfaisant qu'il avait appris à accueillir avec joie. C'était l'effet que le grand air avait sur lui, que l'absence de limites visibles produisait dans son cœur. Voir cet horizon verdoyant s'étaler au loin lui permettait de respirer plus librement. Sa poitrine se dégageait, son corps se dépliait, son regard même semblait différent. Ici, au cœur de tout ce vert, il pouvait vraiment voir en quoi le monde était beau. Il pouvait voir en quoi la vie avait un sens. Ici, il comprenait qu'il avait un but, et qu'un jour peut-être, s'il écoutait avec suffisamment d'attention, d'ardeur, il lui serait révélé. Mais pour l'instant qu'il se rassure, car il avait la nature, et elle serait toujours de son côté.

Toutefois il ne faut pas s'y tromper, car si Salazar Serpentard accueillait ce calme avec joie, il n'en était pour autant pas moins attentif, tous ses sens en alerte. Plus il approchait de la forêt, plus son regard parcourait attentivement la végétation alentour. Il savait exactement ce qu'il cherchait, et était presque sûr d'en trouver ici.

Soudain son regard fut attiré par un petit arbuste à baies rouges. Il traversa l'espace qui l'en séparait en quelques pas puis se pencha, prit délicatement une baie entre deux de ses doigts gantés et l'examina avec douceur. Non, ce n'était pas encore ça. Ces baies étaient plus grosses et leur peau plus épaisse que celles dont il avait besoin. Il reposa le fruit lentement, faisait attention à ne pas l'arracher de son arbuste puis se redressa, jetant un regard autour de lui. Il était maintenant à l'orée de la forêt et les arbres tempéraient un peu la chaleur de cet après-midi d'été.

Il piétina quelques instants sur place, tournant sur lui-même et soulevant quelques feuilles épaisses pour regarder en dessous, puis avec cet esprit radical qui le caractérisait, il décida qu'il n'y avait rien à cet endroit. Il se dirigea alors vers la direction opposée, vers un autre petit bois à l'extrémité du champ d'herbes hautes.

Pour d'autres personnes peut-être, ces longues marches auraient été le prétexte pour réfléchir, prendre le temps de penser, de faire le point sur des sentiments, des conversations, des projets. Mais Salazar Serpentard n'était pas homme à se laisser prendre à ce genre de piège. Au cours des années il avait appris à se méfier de ses pensées, sachant qu'elles avaient tendance à surgir au moment où il s'y attendait le moins et à le rendre vulnérable, beaucoup plus que ce qui était bon pour lui. Il ne voulait pas que de pénibles souvenirs ressurgissent, et ces marches étaient justement l'occasion de faire le vide, de devenir une toile blanche, simple homme marchant au milieu de la nature. Il la laissait totalement l'envahir, prendre possession de lui, et il devenait une herbe, un arbre, un rayon du soleil ou une coccinelle. Il n'était plus qu'une petite pièce de ce grand tout. Il n'était personne, et pourtant il était totalement lui-même. Libéré de ses fantômes, de ses regrets, de ses peurs, de la douleur, et libre d'être.

C'est pourquoi en traversant le champ et en s'approchant du bois, sous ce ciel bleu sans nuage, rien d'autre n'existait dans son esprit que cette pensée : Je dois trouver de l'aubépine. La situation n'était pas urgente, mais suffisamment importante pour le rendre encore plus attentif que d'habitude.

En effet, l'état de mère avait encore empiré, et au moment de préparer une potion pour la soulager Salazar avait réalisé que les réserves d'aubépines arrivaient à leur fin. Il avait utilisé la dernière branche pour la potion que sa mère avait bu ce matin, mais la douleur se réveillerait bientôt et c'est pourquoi il était nécessaire qu'il trouve les petites baies rouges aujourd'hui.

Bien sûr, il ne pouvait exclure la possibilité que sa mère se remette sur pieds dans quelques jours et que l'aubépine devienne alors inutile, mais il avait appris à ne plus se faire d'illusions. Ce n'était plus un enfant, et il savait ce qu'il en était. L'état de sa mère s'aggraverait, car elle ne voulait pas aller mieux. L'état de sa mère s'aggraverait, car c'était le sort de la famille Serpentard. L'état de sa mère s'aggraverait, car elle avait tout perdu et que son fils rêveur et faible n'était pas une raison suffisante pour rester en vie. Oh, elle ne l'aurait jamais dit à voix haute. Elle n'osait même sûrement pas le penser. Mais c'était toujours là, entre eux deux, flottant dans l'air, cette certitude que quitte à perdre quelque chose, elle aurait préféré que ce soit lui.

Quoi qu'il en soit, même si sa mère allait mieux il leur faudrait de toute façon de l'aubépine, au cas où. Il se secoua pour faire partir les pensées qui s'étaient immiscées en traître dans son esprit au moment où il arrivait à l'orée du second bois, où il était presque sûr de trouver ce qu'il cherchait. Ces arbres-ci étaient plus imposants, plus âgés, plus forts. Leur ombre massive et imposante créait les conditions parfaites pour que l'arbuste d'aubépine, qui avait besoin d'une protection en tout temps, grandisse.

En effet, il ne lui fallut pas longtemps pour trouver non pas un, mais six massifs parsemés de petites baies rouges. Il en coupa plusieurs branches, car le bois lui aussi avait des propriétés bienfaisantes. Il les disposa doucement dans sa besace et nota mentalement l'emplacement, car il aurait sûrement besoin d'y revenir dans quelques mois.

Enfin il sortit de la fraîcheur apaisante de la forêt et reprit sa marche au cœur des champs. Il n'alla pas loin avant de se laisser lourdement tomber en arrière dans l'herbe, les bras écartés, les yeux fermés et le visage offert aux rayons du soleil.

Il resta ainsi un long moment, savourant la paix environnante. Et puis doucement, il se redressa, guidé par une envie qu'il avait laissé grandir en lui. Il attrapa sa besace en cuir marron, l'ouvrit et y plongea sa main. Du bout des doigts, il chercha ce qu'il voulait jusqu'à ce que tout ce dont il avait besoin soit posé sur l'herbe, à côté de lui.

Il laissa son regard parcourir les objets un vaste panneau en bois lisse, d'innombrables petits pots de poudre colorés, et quelques bâtons qui ressemblaient vaguement à des baguettes, excepté le crin qui parcourait une de leurs extrémités.

Salazar attrapa le panneau de bois pour le caler dans l'herbe et prit le seul bâton dépourvu de crin. Avec un sort prononcé à mi-voix, il en fit brûler l'extrémité avant de rapidement souffler dessus et d'analyser le bout noirci d'un œil critique. Enfin, il passa le fin bâton maintenant teinté de noir sur le panneau de bois clair, et il oublia tout ce qui n'était pas ce geste.

Quand Salazar Serpentard dessinait, le monde s'arrêtait.


Le dîner se déroulait pour l'instant sans heurt, si on exclut la purée de poireaux qu'Antoine avait défié Anemona de jeter dans les cheveux de Godric. Jane leur avait jeté un regard noir mais le jeune homme avait balayé l'incident d'un geste de la main après une brève hésitation, et les jumeaux avaient eu l'air terriblement déçus (ils avaient sûrement secrètement espéré que le repas se transforme en bataille générale de lancer de nourriture).

-Helga, te voilà enfin !

Alice avait pris un ton légèrement accusateur en accueillant sa fille, et cette dernière afficha un air contrit. Jane retint un soupir : sa sœur avait les joues rouges et la robe tachée de terre, ce qui en soit était parfaitement normal venant d'Helga. Son pas marqua une hésitation quand elle aperçut Godric et le cœur de Jane manqua un battement : elle était étrangement fière qu'il soit à leur table.

Helga se courba légèrement :

-Sir Gryffondor. Veuillez excuser ma tenue, je ne savais pas que nous avions un invité.

Godric s'était levé de table et se courba à son tour.

-Miss Poufsouffle. C'est à moi de m'excuser, j'ai imposé ma présence sans plus réfléchir.

Helga retrouva son sourire et son immobilité se brisa.

-Vous voulez dire que maman vous a imposé ce dîner.

Elle prit place à côté de cette dernière, balayant son regard désapprobateur d'un baiser. Godric se rassit et Helga commença à se servir directement dans les plats, sans plus de cérémonie. Jane jeta un bref regard à Godric, remarquant son air un peu troublé, sa rigidité un peu forcée. Il était en terrain inconnu, et toute cette informalité devait lui paraître bien étrange. Le fait de manger tous autour d'une table ronde, de jeter de la nourriture et de se servir soi-même ne devait pas être quelque chose qui arrivait bien souvent chez les Gryffondor, ou chez d'autres familles de sorciers illustres. Elle lui sourit doucement quand il tourna le regard vers elle, et il en fit de même, avant de retourner à son assiette.

Quelques instants passèrent, et puis sans que Jane puisse s'y attendre, il se passa la chose la plus incroyable au monde. Tout doucement, elle sentit la main de Godric effleurer la sienne sous la table. Son cœur s'arrêta de battre, mais elle ne cilla pas. Elle garda la main ouverte, posée sur le tissu de la robe recouvrant ses cuisses, chacune de ses terminaisons nerveuses en alerte. Et puis, au moment où elle se persuadait qu'elle avait imaginé le contact, elle sentit de nouveau les doigts (calleux, puissants) de Godric effleurer sa paume. Elle ne bougea pas, ne lui jeta aucun regard, laissant son autre main sur la table. Et puis enfin, elle répondit à son contact, doucement. Leurs doigts s'entremêlèrent, et ils le restèrent pendant tout le reste du dîner.


Rowena Serdaigle avait toujours redouté l'instant du dîner. Petite elle ne comprenait pas pourquoi exactement, mais ça l'avait frappée un jour – le dîner était l'instant où ses parents quittaient leur rôle de divinités pour se transformer en humains, et c'était terriblement décevant. Le dîner était l'instant où tout prenait un aspect matériel, ou les gestes quittaient le monde de la théorie et prenaient forme.

Le dîner c'était mastication, sauce qui coulait sur le menton, légumes trop cuits et ventres trop lourds. Le dîner c'était le contraire de tout ce que ses parents étaient : fiers, élégants, cultivés. Le dîner c'était l'instant ou les Serdaigle (et Rowena ne faisait pas exception à la règle) cessaient d'être éblouissants et devenaient communs, obligés de se nourrir comme le reste des hommes. Ca ne collait pas du tout à l'image que Rowena se faisait de sa famille, d'elle-même, et elle passait en général le moins de temps possible autour de cette table.

Ce soir la conversation était pourtant relativement agréable, et Rowena écoutait distraitement son père parler de sa prise lors de la chasse de la journée, du beau temps auquel il avait eu droit, et du fait que le ciel serait certainement suffisamment clair pour observer les étoiles ce soir.

Mais aussi intéressants qu'étaient son père et son badinage, Rowena devait bien se rendre à l'évidence.

Elle avait l'esprit ailleurs.

Plus précisément, elle repensait à la semaine dernière, à la soirée des Poufsouffle. Après le spectacle des pommes chantantes d'Helga et après le choc de rencontrer Godric Gryffondor à nouveau, un autre évènement l'avait surprise. La jeune mère Alice et son mari Marlin l'avaient prise à part, souriants. La conversation qui avait suivi s'était déroulée dans ces termes (Rowena avait une mémoire terriblement précise quand il s'agissait de se souvenir de paroles échangées) :

« Mademoiselle Serdaigle.

-Sir Poufsouffle, Madame.

-Nous avons quelque chose à vous demander.

Un silence curieux avait suivi. Alice s'était tournée vers son mari et lui avait donné un coup de coude. Il s'était raclé la gorge :

-Voulez-vous épouser notre fils ?

La seule pensée qui traversa l'esprit de Rowena fut une question : lequel ? C'était absurde, et elle le réalisa quand elle remarqua le sourire amusé qu'ils arboraient. Dame Alice reprit :

-N'écoutez-pas mon mari, il ne peut s'empêcher de faire le malin. La vraie question est: accepteriez-vous de devenir la préceptrice de nos jumeaux, Antoine et Anemona ? Ils ont douze ans et ils sont très turbulents, mais…

Elle s'interrompit et son mari ajouta :

-Mais ils sont très intelligents. (Il jeta un regard à sa femme) Ils tiennent d'Alice. »

L'intéressée leva les yeux vers lui et lui sourit. Dès l'instant où leurs regards se croisèrent, Rowena sentit que leur attention n'était plus totalement tournée vers elle (mais l'avait-elle été à un moment, ou avaient-ils toujours conscience à quelque niveau de la présence de l'autre ?).

Quoi qu'il en soit, la conversation avait plus ou moins prit fin à ce moment. Ils lui avaient dit de bien réfléchir et de leur donner sa réponse quand elle le désirait. Ils ne lui avaient pas expliqué pourquoi ils avaient pensé à elle pour cette tâche, ou même en quoi cette tâche consisterait exactement, mais la pensée flottait dans l'esprit de Rowena depuis une semaine.

Etrangement, l'idée était tentante. Rowena ne s'était jamais senti la fibre maternelle, mais elle avait très certainement hérité de la fibre du professeur. Elle adorait partager son savoir, répondre aux questions, combler les vides de l'ignorance. Elle tirait une grande fierté du fait qu'elle en savait plus que les autres, qu'elle connaissait les réponses aux questions auxquelles d'autres ne pouvaient répondre.

De plus, même si la question n'avait pas été soulevée explicitement, il y aurait certainement une récompense monétaire. Du moins, tous les précepteurs que Rowena connaissaient avaient toujours été payés (certes, elle ne connaissait que ceux qui étaient venus travailler chez elle et ils n'étaient qu'au nombre de deux, mais tout de même). L'idée de gagner son propre argent lui donnait un petit frisson. Sa famille ne manquait certes pas de moyens, mais ce serait son argent, à elle. Bien sûr, elle n'avait pas été payée pour publier son ouvrage sur la métamorphose – sexe oblige. Il aurait été inconvenant de payer une femme pour ses idées (le faire publier avait déjà été une victoire et avait nécessité toute la force de persuasion de son précepteur, Charlie). Mais connaissant la famille Poufsouffle et ses idées assez libre, il y avait de grandes chances qu'ils acceptent de la rémunérer.

Bien sûr, il faudrait qu'elle organise ses journées, entre ses propres cours avec Charlie, les cours qu'elle devrait donner aux jumeaux et l'écriture fondée sur ses recherches. Mais pour ce qui était de l'organisation, Rowena Serdaigle était la personne idéale.

Mais avant de prendre toute décision, elle avait besoin d'en parler avec ses parents.

Elle s'éclaircit la voix et annonça d'une traite :

« -Père, mère, Sir et Dame Poufsouffle m'ont proposée de devenir la préceptrice de leurs enfants Antoine et Anemona.

Ils prirent leur temps pour répondre.

-Eh bien voilà qui est intéressant.

-As-tu déjà pris une décision ?

Rowena se tourna vers son père.

-J'attendais d'en parler avec vous, de savoir ce que vous en pensiez.

-Est-ce que l'idée te plait ?

-Je… oui.

-Alors nous pensons que c'est une bonne idée. (Son père se tourna vers sa mère) N'est-ce pas Isolde ?

Sa mère sourit.

-Bien sûr.

Un léger silence tomba. Rowena n'était pas satisfaite.

-Mais j'ai mes propres cours, et…

-As-tu peur de ne pas savoir t'organiser ?

L'idée fit sourire Rowena brièvement.

-Non, bien sûr que non.

Sa mère reprit la parole :

-As-tu déjà rencontré ces enfants ?

Rowena n'y avait même pas pensé. Elle fronça les sourcils.

-Je les ai vus la semaine dernière… Et leurs parents m'ont dit qu'ils étaient turbulents, mais ils ne doivent pas être si terribles. J'ai déjà tellement d'idées de choses à leur apprendre, j'ai par exemple pensé à…

Son père et sa mère échangèrent un regard et se mirent à rire doucement. L'excitation de Rowena retomba d'un coup.

-Qu'y-a-t-il ?

-Oh Rowena, si tu penses que tous les enfants sont aussi attentifs que toi pendant leurs études…

-Qu'est-ce que ça veut dire ?

Sa mère se pencha à travers la longue table pour poser la main sur la sienne.

-Ca veut dire que je pense que tu devrais accepter de devenir leur préceptrice. Tu arriveras à t'organiser. (Pause) Même si ce sera dur pour nous de te voir moins.

-Oh… pour moi aussi, mère. (Elle prit une inspiration et serra doucement la main de sa mère dans le sienne) Bon, je vais leur envoyer un hibou pour leur dire que je vais le faire, alors.

La main de sa mère se crispa légèrement, mais elle sourit à sa fille et se rassit.

-Parfait.

-Ceci étant réglé, mangeons maintenant, la viande va être froide. »


Ce soir-là, après le dîner, Helga passa directement dans sa chambre et attendit. Elle avait hâte de retrouver son secret. Sa famille et les domestiques ne devraient pas tarder à se coucher : le dîner s'était fini tard, et sir Gryffondor venait de repartir. Après avoir abandonné sa robe par terre et enfilé une robe de nuit blanche, elle se roula en boule sur le lit, un coussin serré contre sa poitrine, bercée par les sons qui ponctuaient sa vie chaque soir. Elle dut s'endormir sans s'en rendre compte, car quand elle rouvrit les yeux il faisait nuit noire et plus un bruit ne parcourait la maison. Elle descendit une fois de plus l'escalier froid de ses pieds nus et sortit dans le jardin. Elle s'éclaira à la lumière de sa baguette, mais c'était plus une formalité qu'une réelle nécessité, car elle connaissait le chemin par cœur.

Plus elle s'approchait du repère, plus elle sentait que quelque chose n'allait pas. Son estomac se crispa et elle parcourut les derniers mètres en quelques secondes tout en ôtant le léger sort de camouflage qu'elle avait lancé pour protéger le repère. Elle retint son souffle au moment où la scène se dévoilait à ses yeux.

Crouss le dragon d'eau, son secret, était allongé par terre, son petit corps se soulevant à une vitesse folle dans sa lutte pour reprendre de l'air.

Helga se précipita et se laissa tomber à genoux à côté du petit animal. Tant pis pour la terre sur sa robe de nuit. Elle analysa la situation du regard rapidement, sentant déjà les larmes lui monter aux yeux. Les refoulant, elle murmura :

-Crouss, qu'est-ce qui se passe, mon petit…

Avec une infinie lenteur, elle approcha sa main du petit dragon, puis la posa doucement sur son ventre, sur la partie plus molle où il n'y avait pas d'écailles. La peau était chaude sous ses doigts et elle eut du mal à sentir quoi que ce soit d'autre tant l'abdomen continuait de se soulever frénétiquement, luttant pour conserver l'air que le petit animal peinait à recueillir.

Sans trop savoir quoi faire, Helga tâta sa robe de nuit à la recherche de sa baguette, avant de réaliser qu'elle l'avait laissée tomber par terre quand elle avait couru vers Crouss. Le sortilège de lumos avait été brisé quand la baguette avait touché le sol, et elle tâtonna sur la terre froide un petit moment sans rien trouver. L'impuissance l'envahissait, un sentiment confus qui lui donna envie d'hurler. Entre ses dents serrées, elle murmura lumos avec rage. Et contre toute attente, presque par miracle, sa baguette émit soudain une lumière vive, légèrement verte, éclairant le sol à quelques pas du petit animal. Helga se précipita vers elle, manquant de trébucher sur sa robe de nuit, ses pieds nus douloureux au contact des pierres et de la terre froide.

Elle revint rapidement vers Crouss, prit appui sur ses genoux et palpa une fois de plus le petit corps de l'animal. Avec une infinie douceur, elle le porta contre son ventre, et resta là à le bercer, passant mentalement en revue tous les sorts de guérison qu'elle connaissait.

Ce fut à ce moment qu'elle sentit autre chose, et la panique l'envahit une fois de plus. Elle ne connaissait pas de sorts pour ça.


Quand Salazar ouvrit les yeux, l'obscurité l'écrasait. Sa première pensée, dans les brumes persistantes du sommeil, fut que ses paupières étaient toujours fermées, et il vécut d'étranges secondes à essayer de les ouvrir. Puis il comprit, et la panique le saisit. Ce fut fulgurant. Son cœur s'arrêta de battre et un éclair froid le traversa : Il s'était endormi dehors.

Jamais, dans toutes ses années d'errances dans la nature environnante, cela ne lui était arrivé. Il avait toujours fait en sorte que cela n'arrive pas. Alors comment, comment… Il avait l'impression d'avoir été frappé par un stupefix. Il était tétanisé. Couché dans l'herbe, avec le ciel noir qui pesait sur lui, il sentait sa respiration lui échapper. Comment, comment… Il ne se souvenait plus d'avoir eu aussi peur depuis longtemps. Ils allaient le trouver. Ils allaient le tuer. Il ne pouvait pas, il ne devait pas…

Et puis soudain, la sensation d'avoir été stupefixé disparu, et il n'eut plus qu'une pensée : il devait rentrer. Rentrer, à tout prix. Avec d'infinies précautions, il tata sa cape pour en extirper sa baguette. Son souffle était toujours court et ses mains tremblaient un peu, ce qui rendait la tâche ardue. Quand enfin ses doigts entrèrent en contact avec sa baguette, ils se resserrèrent autour du bout de bois avec toute l'énergie du désespoir.

Il se redressa lentement, en jetant des regards d'animal traqué autour de lui, guettant le moindre bruit, tentant de percevoir autre chose que les battements assourdissants de son cœur. Il passa lentement sa besace autour de ses épaules, et malgré sa peur il ne put se résoudre à laisser son dessin dans l'herbe. Il le ramassa, le roula rapidement et le glissa dans sa besace. Tant pis pour le reste de ses affaires.

Pas après pas, il avançait. Il n'avait conscience de rien d'autre que de ses doigts crispés autour de la baguette et du tremblement de ses jambes, de la noirceur terrible de cette nuit. Jamais, dans toute la vie de Salazar, le chemin du retour jusqu'à la demeure des Serpentard ne lui avait paru aussi long.


Julius,

J'ai peu écrit ces derniers temps. La raison en est simple, et tu l'as devinée : je t'avais oublié. Ta dernière lettre a ravivé quelques souvenirs, et je vais donc prétendre me souvenir de toi tout le long de de l'écriture de cette missive.

Il semble que dans le grand fouillis imaginé par Dieu, nous ayons tous les deux trouvé un dessein. Si le tien consiste à manger des olives au bout du monde, le mien brille dans les yeux d'une jeune femme. Tu as bien lu, et je ne ferai pas de mystères : j'ai rencontré la plus belle jeune femme du monde. Personne, à Constantinople ou dans notre bon pays, n'a des yeux comme les siens. Je n'en dirai pas plus, mais sache juste que tu la connais.

Crois-le ou non, j'accompagne de plus en plus père dans ses rencontres seigneuriales aux quatre coins du pays. Depuis mon retour de Rome, son regard ne semble plus me transpercer sans me voir, comme autrefois. C'est peut-être une chose pour laquelle je dois te remercier.

Ces péripéties m'ont amené à réaliser une chose : le pays change très vite, Julius, et parfois je me dis que si tu continues à voyager de cette façon, tu ne reconnaitras plus rien quand tu reviendras. Les gens changent, la magie change, même les moldus changent !

Continue d'accomplir ton dessein avec cette bonne humeur que le monde entier t'envie.

Godric

Post-scriptum ne jette pas cette lettre, je ne t'avais pas réellement oublié. Ta famille va très bien, mais j'aimerais que tu sois là pour rire avec moi des dernières frasques de ta jeune sœur Valentina…

J'avais presque oublié : tu te souviens de la jeune femme que j'avais rencontrée en Ecosse juste avant que nous prenions la décision de partir d'Angleterre ? Je l'ai revue, et elle est devenue une sorcière d'une certaine influence… Peut-être un jour entendras-tu parler d'elle au bout du monde : son nom est Rowena Serdaigle.


Helga était assise sur son lit, incapable de dormir. Ses vêtements tâchés de terre étaient abandonnés au pied de son lit, et elle avait enlevé le plus gros de la poussière sur ses pieds avec un sort. Elle était distraite et ne l'avait pas très bien réussi, aussi ses draps étaient-ils déjà parsemés de petits cailloux. Elle ne s'en souciait pas. Il y avait plus important.

Comment allait-elle faire ? L'ampleur de son secret commençait à la dépasser. Tout allait très bien jusqu'à ce soir, quand ce n'était qu'un jeu un peu excitant, quand il n'y avait pas de conséquences. Mais tout avait changé. Ou du moins, tout allait changer, et certainement très rapidement.

Elle seule connaissait l'existence de Crouss. Il était arrivé à elle quelques semaines plus tôt par le plus grand des hasards, porté par un bout de bois plat qui se heurta à ses pieds alors qu'elle tentait d'attraper des grenouilles dans la rivière longeant le château. La petite tête du dragon dodelinait faiblement sur la surface de l'eau quand elle s'était penchée pour admirer sa découverte. Elle savait ce que l'on racontait à propos des dragons d'eaux, mais celui-ci était si adorable qu'elle oublia bien rapidement les histoires racontées aux jeunes enfants pour leur faire peur. Et elle choisit d'en faire son secret, son excitant petit secret, le cachant sous sa robe pour le ramener jusqu'au jardin.

Et maintenant…

Et maintenant, Crouss son dragon d'eau attendait des bébés. De cela, elle était certaine.

De ce qu'elle allait faire, par contre, elle n'en avait aucune idée.

Et c'est ainsi, messieurs dames, que pour la première fois de sa vie Helga Poufsouffle comprit ce que signifiait le mot conséquences.

Imaginez-vous bien : Une boule était logée dans sa gorge. Elle avait chaud. Elle se retournait dans ses draps. Son ventre se tordait. Cette nuit-là, Helga ne parvint pas à mettre un mot sur cette émotion nouvelle, mais voyez-vous, elle était inquiète.

Et l'inquiétude, pour une jeune femme qui n'a toujours connu que protection et joie, est une émotion profondément troublante.


Si vous êtes parvenu jusqu'ici, une review me ferait infiniment plaisir ! Je ne sais trop quoi penser de cette histoire, je m'amuse beaucoup à écrire ces personnages légendaires, à tenter de déterminer qui ils ont bien pu être... Et j'espère que vous prenez plaisir à la lire :) Critiques constructives, blagues, reviews en polonais... Je prends tout avec bonheur!