L'hôtel était presque vide quand il y entra. Un néon grésillant illustrait la scène : un standardiste au visage lunaire, ses lourdes paupières fardées tombant sur des yeux d'enfant, jusqu'alors fermés. Le silence était total, et ce n'était même pas surprenant : qui aurait été assez fou pour plonger dans un sommeil austère quand la nuit venait ? Tous les locataires étaient sortis, hormis une silhouette frêle et brisée, tapie sur un banc à la gauche de Poupée. Ses mèches multicolores et emmêlées encadraient platement son visage. Il ne considéra pas plus le prostitué, s'accoudant avec lenteur au comptoir. Les murs étaient de plâtre effrité, totalement nus, et le carrelage avait commencé à quitter le sol, peu à peu. Son d'une mouche se jetant ardemment sur les ampoules.
- Bonsoir... Vous avez une chambre de libre ?
On le toisa un court instant.
- On n'sort pas ?
- Peut-être plus tard. J'ai fait un long voyage.
Un sourire plein d'humilité et de sous-entendus persuada son interlocuteur.
- Il me faut 15 Tiams, le provincial.
Le garçon tâtonna dans les plis de sa jupe, afin de retrouver le petit porte-monnaie en cuir âbimé qu'il avait emporté. Il possédait un peu d'argent dérobé à Père et Mère, peut-être assez pour tenir une, deux semaines... Il n'avait pas évalué la valeur de ce qu'il avait fourré dans ses poches, pris entre empressement et douce panique lui tordant les entrailles. Sa main tremblait légèrement lorsqu'il déposa des pièces tintantes devant le Skull qui les jaugeait déjà du regard. Un mouvement de menton en direction de l'escalier fit sursauter le paquet de chiffons qu'était le troisième occupant du hall.
- C'est bon. Prends la 3ème porte à droite.
- Merci.
Dans un frrrrr de satin, dans un chhhhuintement de lacets, il avait à nouveau glissé entre les doigts de ses homologues. Petite anguille rose. Embryon suintant et humide. Les marches se montèrent quatre à quatre, sans qu'il ne porte de jugement sur l'obscurité du couloir, les portes bancales, ou la latte brisée sous le matelas. Ses draps avaient une odeur inconnue, le même parfum incrusté dans chaque pore de la chambre. Ainsi, il se sentait loin, bien loin de chez lui. Mais la boule dans la gorge ne se manifesta pas. Il plongea son visage blanc dans la taie d'oreiller mal remplie, son corps mou déposé sur le lit. Dès que sa peau fut rentrée en contact avec le tissu, il n'eut plus aucun courage. Les volets ne furent pas fermés, laissant entrer des ombres bleues et noires, il ramena ses semelles contre ses fesses en se roulant en boule sous la couverture protectrice. Il pensa peu au lendemain, ne se rendit même pas compte qu'il glissait dans la phase du sommeil, une fois de plus, pas la dernière. Ses muscles crièrent leur orgasme en se détendant.
Les rumeurs des conversations montèrent crescendo avant de redescendre, telles des vaguelettes. Quelqu'un jetait dans les débats les noms de Ned, la grande papesse, la Garce, la prochaine cérémonie, ou encore la dernière production d'un groupe fameux, et la machine était lancée. Tintement du cristal des verres. Des groupes discutaient debout, silhouettes d'albâtre aux cous tendus, et d'autres étaient restés dans des positions endormies, sur les sofas, autour de quelques rails de Guislène de mauvaise facture. Quelques-uns oscillaient de la tête devant un écran plat incrusté dans le mur en face d'eux, suivant les offices religieux avec plus ou moins d'attention. Des Priants marqués de NED cicatrisés sur les bras semblaient s'ébattre langoureusement, sans plus prêter d'attention à la caméra. Alors que tout Lunalesca, tout Tiamat les observait dans un silence palpable, ils faisaient couler le sang au nom de la bonne vieille mère Mort. Un Skull sanglotait devant la télévision. La messe avait fait telle impression sur les convives que quelques lames avaient été dégainées, dans le seul but de salir la table. Ce grenat poisseux coulant sur les mains blanches n'était qu'une infime partie de la fête.
Dans un autre coin de la salle, des bouches s'embrassaient timidement, comme autant de papillons affolés. Et puis il y avait ces longues jambes maigres, négligemment tendues par-dessus les canapés. Quelques cravates dénouées, des chemises dont les manches avaient été remontées. Cette bande-là n'était plus qu'un contraste de nuances. Fade avait plié son corps trop grand pour poser ses semelles sur la tablette face à eux. A ses pieds, des baskets rouges. Il n'écoutait pas ce qui se disait, trop concentré sur son pinceau. Car il peignait. D'une gouache odorante et sombre. Il appuyait doucement le bout de la brosse sur la peau de ses mains, et s'imprimait alors une petite marque ronde. Et ainsi, Fade reproduisait l'opération sans cesse. Ses doigts, ses os, ses paumes, tout était constellé de points noirs changeant de forme selon ses mouvements. La seule force de Fade résidait dans ses mains. On le savait capable de broyer des cous si on lui offrait une prise quelconque sur sa gorge palpitante. Comme tous les dandys de son époque, Fade était sorti d'un film en noir et blanc. Sa peau et sa chemise représentaient les aplats les plus clairs, puis on avançait sur une obscurité agressive avec ses cheveux, ses yeux, son costard. A ses pieds, des baskets rouges. On avait toujours trouvé son physique quelque peu atypique. Peut-être à cause des cheveux trop fins coupés courts, de ces yeux bridés perdus dans un visage européen, du manque de maquillage.
- La Trépine, Fade !
Il tendit obligeamment un verre rempli de liquide vert fluo à Natt, un de ses multiples compagnons de la soirée. Celui-ci n'avait gardé de couleur que dans ses yeux, d'un bleu cyan étonnamment clair. On avait dilué l'océan dans ses iris pâlots. A eux tous, ils formaient une bande d'amis populaires et branchés, venus se perdre dans une réception de jeunes Skulls populaires et branchés, dans un quartier populaire et branché. Fade posa son instrument et se cala dans le dossier du canapé en un soupir. Devant lui, les ornements de ses mains séchaient. Il parla beaucoup durant la nuit, car on l'avait élu au rang de phénomène de foire depuis qu'il était entré dans cette bande. Il était vrai qu'il discutait d'un air désintéressé, presque dépressif. C'était sans doute le cas. C'était un allumé. Vers 5 heures, il gerba enfin, vaguement défoncé à la Diantrah, perdu dans un brouillard qui mouillait ses tempes de sueur froide. Quand le jour se leva, il était de ceux restés dormir sur place, calé entre Natt et le ventre dénudé d'Ibradim. Il cligna des yeux en observant la silhouette grisâtre d'un inconnu en contre-jour qui fumait vite fait avant de retourner se coucher. Puis se rendormit. Fut réveillé par ses compagnons bougeant dans leur sommeil. Se rendormit.
