Après une longue absence me voilà de retour avec un nouveau chapitre. Pas super joyeux d'ailleurs... Et j'ai rajouté une chronologie pour simplifier un peu les choses.
Je sais pas si c'est très clair, mais j'aimerais particulièrement souligner l'hybris du Gondor, qui et pour moi une des raisons qui le mène à sa décadence, mais aussi le rôle futur joué par la ligné d'Isildur.
Bon, bref, bonne lecture !
III - Cinq bougies plus une
Une vague de froid transperce son vieux corps et il rouvre ses yeux. Il s'est assoupi quelque temps. Et puis toujours ce silence, ce silence qui fige les choses et arrête les heures. Par habitude, il jette un regard à son horloge de bronze, avant de se souvenir qu'elle ne marche plus. Ses rhumatismes le lancent comme il se redresse. La fenêtre est ouverte, et les longues ombres s'engouffrent dans la pièce. Il se frotte les yeux, chassant quelques lambris de songe.
De quoi a-t-il rêvé d'ailleurs ? De vagues effilochages brumeux dansent. Pelendur… Il rêvait de Pelendur. Pelendur qui le maudissait. « Mauvais Intendant, criait-il, mauvais intendant. Tu n'as pas su garder Faramir ! Qui règnera sur le Gondor à présent ? Regarde ce qu'ils en ont fait, regarde ! » Et la porte qui s'ouvrait, mais ce n'était pas le fils d'Ondoher, mais Amdîr qui rentrait, et son épée était nue, sa gorge ouverte, son plastron troué, ses grèves sanglantes, son tabard blanc déchiré, et il brandissait de la main gauche un tissu rouge, l'immense bannière argent des Intendants sans hampe, au nouveau blason poisseux. « Regarde Mardil, j'ai sauvé le Palantir ! J'ai même sauvé ceux d'Arvedui, regarde ! » Il riait alors comme un dément, comme Berehar, et les Palantiri roulaient sur le sol, portant dans eux les yeux brisés d'Arvedui, et deux mains grises qui les serraient convulsément.
Mardil allume une chandelle pour le roi déchu, puis une autre pour son frère, une pour Pelendur. Il en adjoint une pour Berehar, et une dernière pour le fils de l'Ancien roi, et regarde les petites flammes faire reculer les ombres. La présence du Palantir en haut de la tour le hante, lourde sur son esprit, comme s'il sentait Amdîr respirer à l'autre bout, dans l'enceinte de Minas Morgul. Un simple clin d'œil, juste un tout petit coup d'œil de rien du tout, pour savoir. Pour voir Eärnur. Allons, du courage Mardil ! Peut-être n'est-il pas trop tard, peut-être peut-il encore faire quelque chose pour le sauver… Et puis, il pourrait revoir son frère, peut-être… Il secoue la tête devant les bougies, et enterre l'idée folle qui germe lentement.
Il voudrait rêver encore, pour oublier. Des rêves éveillés pour sentir les époques filler ivres et légères. Des nuées de danseurs combattant le silence, les lourdes bottes d'Eärnur sur les dalles de marbres. Il pense à sa grand-mère qui lui disait « La vie est un oiseau que des fous pensent à abattre, qu'ils font gibier de l'honneur du devoir. Ton grand-père est un fou mon enfant, et je suis folle de l'aimer. » Et Mardil debout dans Rath Dinen, devant son père, sa mère, le roi et Pelendur couché, honorant le rêve sublime de ce fou :
« Mon grand-père plus que quiconque honorait la royauté. Chacun de ses souffles devait pour avoir une valeur être mis au service de son souverain légitime. Il ne ménageait jamais sa peine quand il s'agissait de servir la couronne. Une seule fois, il a failli à son devoir, et ne se l'est jamais pardonné. Avec lui, le Gondor perd un de ses plus grands Hommes, car Pelendur était des plus sages. Il vécut sous trois monarques et servit chacun d'entre eux. Il dirigea le conseil du Gondor soixante-dix-huit ans durant et sût en temps de troubles mener le Gondor orphelin vers son monarque légitime. A ses côtés, j'ai appris la valeur du serment, la saveur de l'honneur et la vertu du devoir. Il m'a montré la noblesse. Il m'a dit la vraie gloire trouvée dans le service. Il m'a appris à être droit. »
Une larme coule en silence. Les simples hommes ne marchent pas aux côtés de leur roi. Ils débroussaillent les sentiers au cœur de la pénombre, et Eärnil le sait. Runwen le regarde du coin de l'œil et préfère penser au jour où son époux l'expédia d'un coup au derrière rejoindre les nénuphars des canaux de Pelargir. Elle ne se souvient plus pourquoi, mais le souvenir la fait rire, et un cygne après tout n'a pas grand-chose à envier à un roi qui n'a qu'une couronne pour le chauffer dans la nuit. Mais Mardil pense toujours à son grand-père, et se voit alors debout dans la même pièce, un autre temps, et avec lui une figure sévère qui prophétise :
« Faramir, le fils de l'ancien roi marchait sur terre avec les hommes, partageant leurs peines et leur labeur. Et maintenant la lignée du roi Ondoher est brisée, ses descendants perdus et le trône un moment en grand péril. Mais Eärnil est un véritable monarque, qui ne marche pas sur terre, mais au ciel, égal à ses ancêtres et aux autres souverains à venir ; et sous lui, il n'y aura ni révolte, ni rébellion comme au temps d'Eldacar qui frayait avec les races inférieures. Non, tant que le roi perdurera, froid et noble sur son trône, alors le Gondor conservera son éclat d'antan. Mais que celui-ci ne s'avise de descendre de son piédestal pour se mêler à la foule hurlante ! La couronne rejettera avec dégoût son nom même et la Décadence déferlera avec ses meutes abâtardies, escortée par la Faim et la Ruine, ses portent-étendards sur notre sainte terre. »
Et bien que se passe-t-il ? Tu as peur ? C'est qu'il avait raison Pelendur, il avait toujours raison d'ailleurs. Eärnur ressemblait bien trop à ton père pour être un bon roi. C'était plutôt un genre d'ouragan. Une tornade de mouvement et d'énergie infinie qui vidait les formes et les couleurs de leur contenu comme elle passait en grondant. Mardil sait. Lui ne ressemblera jamais à son père.
Plutôt qu'en peaux mortes et en trophées, il préférait voir le monde animé et bruissant de vie. Il n'avait pas cet orgueil, cette volonté d'épuiser le monde, de le circoncire à des peaux inertes et des cornes solitaires. Le mouvement de son père buvait celui des autres, tout comme il drainait l'énergie de ceux qui l'entouraient, tout comme il avait aspiré celle de sa mère. Mardil, malgré tous ses efforts, ne serait jamais un chasseur.
Non, ce rôle d'électron libre, de charge magnétique impitoyable était dévolu à son frère. Amdîr était le vrai enfant de Vorondil. Celui qui courait le plus loin, qui criait le plus fort. Cela avait toujours été ainsi. Mardil était petit-fils de Pelendur, haute stature et atours noirs ; digne. Respectable.
Oui, le vieil Intendant imposait le respect. Non pas uniquement par son âge, mais ses manières, sa pensée, son élocution même appartenaient à un autre temps. En lui, on voyait le souvenir du vieux roi Ondoher, des désastres passés, perdus dans les mémoires. Vieux, ça oui, Pelendur l'était, plus encore que le roi même ! Et il en avait vu. La cour de Calimehtar, les invasions Balchoth, l'ambassade d'Arthedain… L'éblouissement ne le quittait pas quand il pensait aux splendeurs déployées cet été-là par le roi Ondoher, en l'honneur des noces de sa fille Firiel avec le prince du Nord Arvedui ; les bannières et blasons scintillants des émissaires des provinces du Gondor, les cités jumelles apprêtées comme des mariées, la lueur des lampes elfiques glacées comme des diamants. Et la rumeur des rires, le frisson des chansons, les parures des dames sur leurs beaux cheveux ! Les lâchers de colombes vers l'ouest dans le crépuscule, les gondoles moirées glissant bas sur l'Anduîn. Le voile de la princesse, retombant à ses pieds, était fait d'une dentelle trop fine pour des doigts humains…
Eärnil s'en souvient lui aussi. Mais il préfère se rappeler le sourire de Firiel comme il la prend dans ses bras pour une danse d'adieu, avant de la voir s'en aller vers son nouvel époux et son froid royaume septentrional. Il se souvient de sa tête haute, figée par le devoir. La jeune fille est une princesse de la lignée d'Anarion, et seul un roi est digne d'elle. Mais Eärnil n'est-il pas lui-même issu de la lignée royale ? Ne vaut-il pas infiniment mieux que ce roitelet nordique au sang numénoréen altéré ? De telles questions le torturent encore les nuits sans sommeil.
Eärnil a le cœur bien lourd le jour de l'enterrement de son Intendant, de son ami. Car il est de sang royal, du sang inaltéré et puissant D'Elendil et Anarion, et sa vie s'étend plus longue que les autres. Qui pour se rappeler des temps anciens avec lui ? Qui pour diriger le conseil du Gondor? Il regarde la maison d'Hùrin, le père, tout en énergie foudroyante et affleurante, le fils debout stoïque, l'orage contenu dans son regard, son frère et sa sœur silencieux. Puis il regarde son fils à lui, neuf ans de moins que Vorondil, mais toujours aucun enfant. Il pense à Arvedui disparu, et puis à Firiel. Où peut-elle bien être maintenant ? A qui léguons-nous le Gondor ?
Mais Eärnil devra encore régner quarante-cinq années sur cette terre brisée, épuisée par la guerre d'Arthedain, pleurant sa sœur du Nord, et son fils Arvedui. Oh, les Palantiri ! Les Palantiri du Nord perdus dans l'immensité gelée ! Ar-Vedui, malheur dans ton nom ! Malheur dans l'orgueil que Fëanor a placé dans chacun de ses joyaux ! Morannon est le cauchemar de Pelendur, Fornost le tourment de Vorondil, mais pour Mardil, le pire est bien à venir.
Au tournant du deuxième millénaire du Troisième Âge de la Terre du Milieu, Mardil a épousé Araniel de Pinnath Gelin, sa jolie fille Luinil vient d'avoir cinq ans et son fils Eradan s'apprête à fêter son premier anniversaire. Au tournant du deuxième millénaire, les ombres du nord ressurgissent au Mordor, le roi de l'Angmar se lève, met à feu et à sang l'Ithilien et assiège la cité de Minas Ithil.
Deux ans de guerre au cœur même du royaume. Deux ans d'horreur, d'acier et de boue sous des pluies torrentielles. Le prince Eärnur prend en personne le commandement de l'armée. Il est le meilleur capitaine qu'on ait vu depuis le temps où son père victorieux chassait les Balchoth des terres du Gondor. Le royaume enverra la fleur de sa jeunesse périr sous les murs de la cité de lune. Mardil fait ses adieux à Araniel et ses enfants, rallie les forces d'Emyn Arnen prend le commandement des compagnies de Cair Andros et rejoint Eärnur, en qui il a une foi inébranlable.
Le siège ne sera jamais levé.
Les femmes et les enfants pris au piège dans la cité ne seront jamais libérés.
Minas Ithil ne sera plus jamais la demeure d'Isildur, la ville de la lune.
L'étendard d'Amdîr ne cessera jamais de pleurer du sang.
Cette nuit est décidément bien trop longue ! Ces souvenirs bien trop froids ! Où sont-ils ? Amdîr rit encore une fois, puis étreint son frère et empli d'un courage fou, il passe seul les lignes et pénètre dans la ville. Les soldats le suivent des yeux, horreur et passion mêlé. Ils sont morts ou ils vont mourir.
Eärnil est resté en arrière à Minas Tirith, leurs cris dans la tête et Morannon sur son cœur. Il frémit, il tremble même, il est seul. Ce n'est pas lui qui va mourir, ce sont ces gens qui s'amassent par milliers. Il n'a pas peur. Il est triste.
- Il est vieux.
- Pas du tout !
- Si ! Il est très vieux même, il a plus de cent ans.
- Oui, mais c'est un roi. On compte pas pareil pour les rois.
- Excuse-moi, mais toute personne qui vit plus d'un siècle est vieille, sang royal ou pas. Il est né sous le roi Ondoher.
- Calimehtar !
- Qu'est-ça change ? C'est encore plus vieux !
- Ça change que môssieur l'expert s'est trompé dans ses dates.
- Je te dis juste que le roi est vieux. Pas sénile ou mourant, mais juste vieux.
- Mais qu'est-ce que ça peut bien foutre. Qu'est-ce que ça change d'abord ? Ça fait comment qu'on soit vieux ?
- Un genre de fatigue je crois. On est comme courbaturé après une longue marche. Sauf que là, une nuit de sommeil ne fait pas disparaitre la douleur. Il n'y a plus qu'un genre de sommeil pour nous reposer.
- Comment tu crois que ça te tombe dessus ce truc-là ? D'un coup ou tu as le temps de t'y faire ?
- Ça vient comme un éclaireur orc, furtivement. D'abord on ne s'en rend pas compte. Puis on trouve quelques cheveux blancs, le matin, en faisant sa toilette. Après, c'est une vague douleur dans le dos, ses yeux qui voient de moins en moins loin, et puis les gestes quotidiens qui deviennent de plus en plus fatigants, de plus en plus inaccessibles. Alors, on voit qu'on vieillit, et c'est bien, car ça veut dire qu'on a bien vécu, et puis qu'on a réussi à pas crever sur un putain de champ de bataille. Moi aussi j'aimerai bien mourir dans un lit.
- En serrant les nichons de la femme que j'aime, ouais, ça c'est un bon plan. Mais bon, ça, ce n'est pas pour nous ça. Vu qu'on est coincé ici dans nos tranchés avec notre bouillie froide et sans sel.
- Tu sais que j'en ai vu qui avaient vieilli d'un coup dans la nuit, tellement ils avaient peur. Des gamins qui se levaient le lendemain avec des cheveux gris, des rides partout et des corps tremblant. Ils oscillaient littéralement de peur.
- Peur de quoi ?
- De crever bien sûr.
- Allons bon !
- Hier le crétin de nouveau sergent nous a houspillés pendant cinq minutes. Tas d'femmelette qui disait. Il voudrait tous nous voir mourir en héros tiens, comme ça il aurait de l'avancement. Lui ai pas dit que je préfère être lâche et bien au chaud chez moi, qu'un héros pataugeant dans la merde.
- Si le roi au moins pouvait comprendre que cette cité est perdue, on pourrait y rentrer chez nous. On a déjà raté les moissons.
- Mais le roi est vieux ducon ! Il raisonne comme un vieux. Tous ceux dans Minas Ithil sont déjà moisis et morts de faim ! C'est triste, mais c'est pas faire crever des milliers d'autres braves gens qui va y changer quelque chose !
- Tu traites encore le roi de vieux et je te casse la gueule !
- Who, garde tes ardeurs pour demain. Il parait que le prince a décidé de tenter un débordement sur le flanc sud. On est bons pour une retraite en règle, si on survit à l'aller.
- Tu te plains tout le temps. Le régiment du prince est celui qui a le moins de pertes. Parce que tu ne trouveras pas mieux qu'Eärnur comme capitaine !
- Tu crois que le talent a quelque chose à voir dans les pertes ? Tu peux compter que sur la chance dans un combat ! La chance et puis c'est tout !
- Ouais, la chance. C'est sûr que les soldats du seigneur Sereg ont été gâtés eux ! Quand est-ce qu'on l'a vu pour la dernière fois ce gros lard déjà ?
- Hier j'ai vu rentrer les compagnies de Cair Andros, qui suivaient le seigneur Mardil. Ils ont tous défilé comme des spectres avec des regards fous ! Totalement décimés ! Les deux tiers y sont passés.
- Comme quoi, on a bien de la chance d'être avec le prince. Tu vois, toi qui te plains !
- C'est vrai. Pour rien au monde je ne voudrais suivre le seigneur Mardil.
- Pourquoi ? Il n'est pas idiot, et plus prudent que le prince.
- C'est pire ! Ce type-là pue littéralement la poisse. Elle suinte par tous ses pores. Je l'ai vu marcher avec les soldats. Il était encore plus maigre qu'eux, et moins vif que les corps qu'on s'est tapés d'enterrer y a deux jours. Y'a des types qui sont justes pas faits pour la guerre.
- Parce qu'y en a qui sont faits pour ça tu crois ?
- Ouais, notre cap'taine par exemple ! Il est né pour ça je te jure, je suis sûr qu'il jouit pendant les combats tellement qu'il aime ça !
- Oh ta gueule, j'en ai marre de tes commentaires. Je préfère encore aller écouter Virgon me re-raconter pour la centième fois comment il a buté son orc.
- Tu sais, on dit toujours la bataille du camp, la grande bataille du camp ! Mais je suis sûre que c'était seulement un sacré merdier, comme toujours. A Fornost aussi c'était une boucherie, et un terrible bordel sans nom, ça je peux te le dire ! Et maintenant on dit Fornost, la grande bataille de Fornost ! Ah ! Y m'font bien rire avec leur victoire. C'est bon pour les chanteurs et les états-majors de se goberger de victoires, nous on ramasse la merde ! Et le roi Eärnil avec sa bataille du camp était juste un sacré gros veinard.
- Oui, c'est pour ça qu'il est vieux maintenant.
Alors ? Te souviens-tu Eärnil ? Te souviens-tu de Firiel ? Tu ne sais pas où elle est, tu ne sais rien, tu n'y arrive pas, et le Palantir te tourmente. Tout ce qu'il veut bien montrer, c'est le visage du cadet de Vorondil qui te décrit encore l'horreur de la réalité entre les murs de Minas Ithil. Les beaux joyaux de Fëanor sont maudits et disparaissent l'un après l'autre : l'un dans les flammes de la guerre fratricide, deux autres dans les glaces qui dévorèrent Arvedui, et bientôt un dernier dans les crocs du Mordor.
Tu penses toujours à Firiel ? La belle princesse, dont on te refusa la main. Celle qui te quitte encore et encore dans tes rêves, pour épouser son austère nordien. Son bel adieu fusant en une ultime danse.
Car une danse au Gondor sous l'Ancienne royauté est, jeunes ignares, une chose précieuse. Tout est question de grâce et de légèreté. C'est un vieux rêve d'Homme que d'imiter les Eldar, ou les oiseaux qui parcourent le ciel. Alors on courbe avec douceur un bras, on arrondit un poignet. On fait jouer les tendons, comme les lumières de la salle tournoient sur les peaux satinées, formant une toile d'araignée miroitante sur le visage de la danseuse. On relève son menton avec grâce, mais fierté, on cambre légèrement sa taille et on ourle ses lèvres, pour qu'on puisse entrevoir un instant l'ivoire blanc des dents de devant. C'est une affaire de mouvement aussi, alors les doigts fendent l'air pour agripper la manche du cavalier, et les pieds se posent et se déplacent en cadence pour attraper un rythme ténu. C'est un rêve d'abandon contrôlé, le toucher humble et pudique de son partenaire, les tourbillons d'étoffes qui vont dans le même sens, et une courbe qui nous ramène toujours à notre point de départ. Les femmes se laissent aller, soutenues à la taille par leur habile cavalier, qui peut alors rêver un instant de jamais les posséder, avant que vives, elles ne leurs échappent dans un soupir d'étoffe mouvante, et une légère arabesque. Une danse bien menée est une perle parfaite et ouvragée qui tourne sur elle-même en éclats de féérie.
Il y a dans ce souvenir latent, quelque chose de pur et dur, indestructible, si lisse que l'ombre ne peut que glisser sur elle, sans avoir de prise. Ainsi est Firiel, triste fille de rois tués, forte mère de rois à venir. Arvedui peut mourir et les Palantiri couler, elle sauve son fils, elle sauve l'estel, et elle disparait dans l'Histoire du Nord. Le cœur de la princesse était-il plus à son beau capitaine du sud ou bien son sombre époux du Nord ? Elle donna son honneur à Arvedui et c'est tout ce qui compte à présent.
Les cinq bougies d'affaissent en une vaste flaque de cire, avant de s'éteindre doucement. C'est juste avant l'aube que la nuit est la plus noire. Mardil n'a jamais vu Firiel, mais la Grâce de cette femme illumine la Terre du Milieu d'un espoir inébranlable. Il allume cependant une ultime bougie en pensant à Araniel. Le désespoir a fait place à une sourde tranquillité, un abrutissement de fatigue. Sa migraine récurrente le lance encore, mélange de nuée métallique, de bruits de succion et du hurlement d'un cor. Ne pas y penser… Mais le souvenir revient et le percute avec une telle force, qu'il en a la nausée.
La boue rentre à gros goulot dans ses bottes, avec un bruit de succion. Ses pieds détrempés s'embourbent, se prennent dans une racine qui affleure. Il manque de tomber, se rattrape. Son écuyer éructe un juron ; il se retourne vivement vers lui. « Faux pas m'en vouloir cap'taine, je crois qu'ils nous rattrapent ces fumiers ! » Au fond de la combe, un boucan métallique d'entrechoquement d'armures orcs. En luttant, il regagne une terre plus ferme, incapable de se concentrer sur autre chose que la boue, la merde, qui s'agrippe à sa peau et s'introduit dans les yeux. Il ouvre la bouche et crache, puis regarde autour de lui. Cinquante, il en reste cinquante qui sont vivants ! La nuée métallique s'amplifie. Les soldats rampent sur la bande de terre, sauf un qui retombe dans la bouillasse et refuse de bouger ; « Vont déguster ces connards, ouais, y vont déguster ! »
Les épées déjà rouillées se tirent avec un soupir. Cinq archers empennent leur dernière flèche. « J'offre une tournée à celui qui me bute le plus d'orcs, rit Berehar, puis en regardant Mardil, comme ça vous aurez une bonne raison de nous traiter d'ivrognes ». Et puis il rigole et saisit son épée à deux mains. Les bêtes ne sont plus qu'à quelques mètres. Elles aussi peinent à tracer leur chemin dans la merdaille. Le premier rang va rejoindre Haldor dans la boue. Plus de flèches. Un soldat fait sa prière à genoux. Corps à corps. Projections. On ne voit plus rien. Les humains et les orcs sont indistinguables, sous leurs nouvelles couleurs de guerre. Ah, il pleut en plus ! Le fracas des gouttes contre les plaques d'acier va faire sauter la cervelle de Mardil avant même qu'on ne l'atteigne.
Un orc lui tombe dessus. Littéralement ! Il tombe dans la boue. Ses yeux ne voient rien, n'entendent rien, il suffoque. A l'aveuglette, il poignarde l'agresseur. Trois fois. Le corps glisse sur le côté, il parvient à le relever, du sang noir lui coagule au visage. Un autre lui tombe dessus, Berehar le tue avant qu'il puisse réagir. « Fumier crie-t-il, fumier, fumier ! » Puis, en regardant Mardil : « Alors capt'aine, on ne tient pas la route ? » Puis il rit de sa blague. Il rit encore comme un dément quand un orc vient lui arracher sa tête, emportant ainsi son ultime sourire. Mardil lui plante son épée dans le ventre. Un soldat se fait déchiqueter le bras par un orc désarmé. Il crie vraiment très fort ! La pluie ne s'arrête pas. Mardil retombe dans la boue. Quand il se relève, il ne trouve pas son épée. Il cherche à l'aveuglette, il ne voit rien. Un orc déjà mourant lui balafre la tempe et l'oreille. Avec surprise, il ne s'entend pas crier.
Il cligne des yeux. Où est l'orc ? Où sont ses soldats ? Il ne voit rien. A l'aveuglette, ses mains remontent à sa ceinture et touchent un objet froid et long. Il le lève sans le voir. La pluie redouble d'ardeur, sa tête va éclater. Alors, sans y penser, il lève le cor et il souffle, jusqu'à s'en déchirer les tympans !
- Un bruit monstre !
- Un boucan formidable !
- On aurait dit le tonnerre !
- Non, c'était bien plus que ça, bien plus que le tonnerre.
- C'était comme si toutes les nuées d'insectes, toutes les gouttes de pluie, tous les cris de bêtes s'étaient tus pour qu'on puisse mieux l'entendre.
- Oui, c'était un peu ça ! Et je peux te dire qu'on l'a entendu ! Même à Minas Anor on l'a entendu, j'en suis sûr, même à Pelargir et aux bouches de l'Anduîn.
- Les gens en parlent encore !
- Et il y a de quoi parler. Tout le monde s'est tu ! Ça valait un discours solennel. Un bruit comme ça, ça voulait tout dire.
- Moi j'y étais, et bien je peux dire qu'au cours d'un combat, je n'ai jamais entendu pareil silence. C'est bien simple, j'ai cru que j'étais mort.
- Mais le bruit ! Que dire du bruit en lui-même ?
- C'était un cri oui, mais un cri solennel, comme celui du parleur qui t'annonce que le roi et mort, ou que le royaume est en guerre.
- Un cri oui, oui ! Un appel de trompettes.
- Par moment il y avait comme un côté mélodieux, des notes qui remontaient et descendaient la gamme.
- Moi j'ai cru que quelqu'un pleurait.
- Ça fait toujours ça au début, et puis on s'habitue.
- Oui, et puis c'est rare aussi.
- Heureusement, parce qu'entendre ça tous les jours, et bien les nerfs ils flanchent !
