Chapitre 3
C-18 secoua énergiquement la minuscule bouteille coiffée d'une tétine en plastique. Elle la fourra entre les lèvres du nourrisson avec rapidité et précision. Le bébé comprit instinctivement le but de la manœuvre et se mit à téter goulûment. Tous la regardaient faire, le souffle court, comme si elle désamorçait une bombe, et, quand le silence retomba enfin dans la pièce, un mouvement de soulagement s'empara de l'assistance.
Elle leva ses yeux glacials sur Goten qui se raidit un peu.
- Vous êtes totalement inconscients ! gronda-t-elle sans élever la voix. J'avais interdit à Videl d'y aller et tu le savais !
- C'est-à-dire… On a réussi quand même… bredouilla Goten.
- Vraiment ? et où est Videl, dis-moi ?
Le garçon baissa la tête piteusement. Elle lui avait dit qu'elle serait là pour le petit déjeuner. Il savait bien qu'elle avait peu de chance d'être au rendez-vous. Ils sentait autour de lui les regards réprobateurs d'Hercule, de Krilin et de C-17 peser sur lui.
- Ma Videl, sanglota Hercule tout haut, qu'est-ce qu'ils vont lui faire ?
C-18 le fixa un instant avec agacement. Pleurer bruyamment la disparition de Videl n'aiderait certainement pas à trouver une solution. Les réactions d'Hercule étaient toujours exagérées et improductives. La seule fonction qu'il occupait au sein de la rébellion était d'assurer la façade, puisque, pour une raison qui échappait totalement à C-18, les terriens avaient une foi inébranlable en lui. C'est lui qui transmettait les ordres et exposait les plans d'attaque qu'il comprenait rarement tout à fait. Officiellement, il était leur chef.
- Goten ne pensait pas à mal, Videl avait cette idée en tête et c'est elle qui l'a entraîné, intervint Krilin dans l'espoir de détourner la colère de sa femme du garçon.
La remarque était juste. C-18 n'ignorait pas l'ascendant de Videl sur Goten. Avec l'âge d'ailleurs, elle prenait de plus en plus d'ascendant sur tout son entourage et ça devenait dangereux parfois. Tout comme son père, elle disposait d'un charisme naturel et d'une popularité incontestable. Ca avait des avantages mais ça avait aussi des inconvénients. Elle n'avait que 17 ans. Elle était totalement exaltée et tellement téméraire. Elle n'hésitait pas à prendre des risques et à en faire prendre aux autres ça devenait parfois un problème.
En l'occurrence, le problème tenait dans ses bras, un petit corps d'une légèreté incroyable qui aspirait goulûment un biberon improvisé en pleine nuit dans une planque d'armes. C-18 soupira.
- Je vais aller chercher Videl, proposa alors son frère.
C-18 leva la tête.
- T'es sûr ? marmonna-t-elle avec préoccupation.
- C'est vrai ? Tu vas la retrouver et la ramener, toi, hein ? s'exclama Hercule avec espoir.
Le cyborg lui jeta un œil en coin sans répondre. Il était le plus capable à cette mission, pourvu que Végéta ne la trouve pas avant lui.
- Et que faisons-nous du bébé ? demanda Krilin.
C-18 baissa les yeux sur le visage de l'enfant dont l'avidité faiblissait à mesure qu'elle se rassasiait. Un duvet de cheveux bleus couvrait à peine le haut de son crâne à peine formé et ses yeux sombres se fermaient déjà à moitié.
- Goten, va te coucher on reparlera de tout ça demain, dit-elle.
- Je veux aller chercher Videl avec C-17 ! affirma le garçon avec défi.
- Goten! Tu en as assez fait ! C'est hors de question ! s'écria Krilin. Va dormir maintenant !
Goten fronça les sourcils mais n'insista pas, vaincu par la ligue adulte. Il obéit et sortit sans un mot.
- Et le bébé ? demanda C-17.
C-18 avait envie de lui dire de le ramener. Il lisait en elle et c'était pour ça qu'il posait la question.
- Elle va nous poser des problèmes si on la garde… releva C-18.
- Mais elle peut être une monnaie d'échange pour récupérer Videl, objecta Hercule.
- C'est vrai…Mais c'est le bébé de Végéta, cette fois-ci. Il n'aura aucun scrupule pour la récupérer, souligna Krilin.
- Et on a déjà Goten. Prendre Goten nous a déjà tellement compliqué la vie, ajouta C-18.
- Mais Videl ? Si vous rendez le bébé, ils la tueront à coup sûr ! cria Hercule.
- On va garder le bébé pour l'instant, annonça C-17. Je vais retrouver Videl et après, on avisera.
Sans attendre l'assentiment des autres, il ajusta un sac à dos sur ses épaules et quitta la pièce. Hercule fixa la porte d'un air hébété pendant un instant.
- Il a raison. Allons dormir en attendant. La nuit n'est pas finie, commenta-t-il finalement avec dépit.
Quand Krilin et C-18 furent seuls, elle retira la tétine des lèvres du nourrisson somnolent. Instinctivement, elle la releva doucement à la verticale pour permettre au lait de descendre correctement dans son œsophage.
- C'est vrai, soupira Krilin, il n'y a rien de plus à faire pour l'instant. Je ne comprends pas que Videl soit allée voler cette petite, seule avec Goten.
C-18 hocha la tête avant de suivre son mari vers leur chambre. Elle se rappelait qu'elle n'avait elle-même pas eu de scrupule à voler le bébé de Son Gokû, quelques années auparavant.
C'était une époque où elle n'aurait même pas imaginé devenir mère elle-même un jour. Elle n'avait alors pensé qu'à une chose, une phrase que Piccolo avait dite et qui était resté gravée dans son esprit, tournicotant à l'infini, « seul un saïyen, mieux un demi-saïyen, peut tenir tête à un autre saïyen ». Il avait laissé entendre que le potentiel des demi-saïyens pouvait se révéler redoutable. Il avait entraîné Gohan et il savait de quoi il parlait. Encore, Gohan avait-il eu une éducation ouatée auprès de sa mère.
En ce temps, son frère et elle venaient d'être lamentablement battus par Végéta, Gokû et les soldats saïyens. Il s'en était fallu de peu pour qu'ils y laissent leurs vies. Ils ne restaient alors, pour faire face à la colonisation, qu'une poignée d'humains et eux. C'était ridicule. Il leur fallait des soldats plus consistants.
Et Goten était né. Elle avait tout de suite eu l'idée de s'approprier l'enfant pour se débarrasser des saïyens, c'était un investissement à long terme mais le seul susceptible de fructifier. C-17 n'avait pas eu l'ombre d'une hésitation quand elle le lui avait proposé. Cela s'avéra un plan d'autant plus judicieux qu'ils s'aperçurent plus tard que la plupart des saïyens se révélaient incapables de se reproduire avec des terriens. A sa connaissance, bizarrement, seuls Gokû et Végéta y étaient parvenus. Certainement, cela devait avoir un lien avec l'énergie vitale.
Elle se souvenait encore très précisément comment elle avait neutralisé Chichi, sans effort, alors qu'elle se recouchait après avoir nourri son fils dans la nuit. Il n'y avait pas eu un cri, juste une pression sur la carotide, à un endroit savamment calculé. Gokû était absent. L'autre fils dormait à poings fermés. Le bébé repu n'avait même pas protesté.
La famille de Gokû ne vivait pas encore dans la Cité Saïyajinn à cette époque. Ca avait été rapide, simple et propre. Krilin avait un peu protesté quand elle était revenue avec le nourrisson mais tout le monde l'avait très vite adopté.
C'était un enfant vif mais agréable qui s'était montré à la hauteur des espérances qu'on avait misées sur lui. Un véritable saïyen, bagarreur, téméraire, fort. Krilin avait commencé à l'entraîner, puis il avait réussi à convaincre Piccolo de prendre le relai. C-18 soupçonnait qu'il n'avait alors aucune idée de ce qu'il faisait.
Gokû avait cherché son fils longtemps. Encore aujourd'hui, il fallait être prudent et Goten n'allait que très rarement dans les villes. Il ressemblait trop à son père. Plusieurs groupes de rebelles avaient été découverts et arrêtés dans la première année où ils l'avaient récupéré. Sans compter ceux qui étaient morts.
C'était un prix que C-18 ne voulait plus payer. Avec le temps, avec l'arrivée de sa fille, elle versait dans l'empathie, comme disait son frère. Goten était très prometteur, Bra ne leur serait pas forcément indispensable. Evidemment, Videl, qui ne voulait jamais s'en remettre au hasard, ne l'avait pas entendu de cette oreille quand elle avait appris la naissance de la fille de Végéta.
Enlever un bébé, ce n'est pas rien, avait dit C-18. Videl avait seulement entendu, enlever un bébé, ce n'est pas facile. Et aucun obstacle ne faisait jamais reculer Videl Satan. En réalité, C-18 pensait qu'au-delà des risques, il y avait l'idée d'une mère qui chercherait et attendrait toute sa vie. Elle versait dans l'empathie.
Elle sourit intérieurement en s'allongeant à côté de la petite endormie entre Krilin et elle, les poings serrés de chaque côté de la tête, comme si elle était déjà prête à faire la révolution. Mais quand la lumière fut éteinte, elle pensa à Videl. Videl était morte. Si celui qui les avait poursuivis était Son Gohan ou Son Gokû, ce qui semblait être le cas, sans son bracelet brouilleur de ki, elle était à coup sûr aux mains des saïyens. Végéta la tuerait. Qu'elle parle ou pas, elle était morte.
La mine de C-18 se renfrogna dans la pénombre. Elle tourna la tête vers Krilin. Il la regardait avec un air préoccupé et elle sut qu'il pensait à la même chose qu'elle. Il n'y avait qu'Hercule pour garder espoir. Chienne de Vie.
