Severus transplana directement au manoir Black, où Bellatrix et Rodolphus s'étaient installés, en attendant de pouvoir récupérer la demeure des Lestrange, surveillée vingt quatre heures sur vingt quatre depuis qu'ils s'étaient échappés d'Azkaban.

Le manoir des parents de Bellatrix, encore habité par ceux-ci, était une forteresse où le Lord Noir avait pu s'installer sans craindre une descente des Aurors. Le château des Black était protégé par des sortilèges de haute magie noire, en plus de la muraille qui faisait le tour de la propriété, un peu semblable à Poudlard avec sa forêt aux créatures sauvages. Le Seigneur des Ténèbres pouvait être certain que le manoir était un refuge parfait, même en cas de siège.

Le Maître des Potions inspira profondément l'air glacé de la nuit, les yeux clos. Il s'appliqua à remettre soigneusement en place ses défenses d'Occlumens mises à mal par les évènements. A revêtir son costume de Mangemort fidèle, à ranimer sa défunte passion pour les Arts Sombres. Lorsqu'il rouvrit les yeux, une autre âme vivait derrière ses yeux noirs.

Il franchit le portail d'un pas souple et rapide, conscient qu'à partir de maintenant, le moindre de ses faits et gestes seraient soigneusement épiés. Le Maître des Ténèbres avait envoyé Queudver lui ouvrir, avec visiblement l'ordre d'amener le Maître des Potions à lui au plus vite. Severus avait la chair de poule, et se concentra encore davantage sur ses barrières mentales, décidé à les pousser au plus haut niveau dont il était capable ce soir là. Vu l'état d'excitation du Lord Noir, ce ne serait pas superflu.

Il fut introduit dans le hall, et Queudver le poussa encore vers la salle à manger transformée en salle de réunion. Des chaises d'acajou aux coussins de velours avaient été rapidement placées autour de la table de pierre massive qui trônait au centre de la pièce, où flambait un grand feu de bois.

Les « convives » étaient déjà installés autour de la table rectangulaire. Il ne restait qu'une place, juste en face du Lord Noir.

- Ah, Severus. Enfin.

- Mes excuses pour ce retard, Maître. répondit-il avec une déférence qu'il ne manifestait qu'en face du Seigneur des Ténèbres. Harry Potter tenait à se battre avec moi.

Le Maître des Ténèbres tourna vivement la tête vers son bras droit, les yeux plissés, la main gauche fermée sur sa baguette, au fond de sa poche.

- Tu n'as bien évidemment pas touché à l'enfant, Rogue. demanda le Lord, plein de suspicion.

- Vos ordres à son sujet étaient clairs, Maître. Harry Potter est en parfaite santé. assura Severus, sans la moindre hésitation.

- Où est Gibbon, Severus ? J'attends son retour avec ... impatience. C'était sa première sortie avec nous.

- Je l'ignore, Maître. Comme je vous l'ai dit, j'ai pris du retard avec Potter.

- Maître... osa Alecto. Gibbon a été touché. Il est mort.

- Les gens du Phénix ne lancent pas de Sortilèges Impardonnables. Il a donc été abattu par l'un de vous. répliqua le Lord en dardant son regard écarlate sur ses Mangemorts. Qui ?

Il y avait dans la voix du Maître des Ténèbres une menace qui alourdissait l'air, et chaque Mangemort présent sentait déjà la marque du Doloris sur lui.

- Rowle. lâcha Severus. Ses sortilèges de mort volaient dans toute la Grande Salle.

Le Maître des Ténèbres se tourna à nouveau vers Severus.

- Pourquoi cet empressement à dénoncer ton Frère, Severus ? Aurais-tu quelque chose à te reprocher ?

- Je vous suis entièrement dévoué, Maître. Vos demandes sont mes priorités.

- Ton dévouement sera récompensé, Severus. Montre moi, mon enfant.

Sans délicatesse, le Lord Noir pénétra l'esprit de son esclave. Il y vit Rowle, braillant des « Avada Kedavra » à tout bout de champ, ses rayons verts illuminants la Grande Salle, explosant sur les murs de pierres, rebondissant sur les sabliers des Maisons, explosant celui de Gryffondor, en répandant ses rubis sur le sol.

Il se retira aussi soudainement qu'il était entré, laissant Severus pantelant, effrayé par tant de puissance magique. Comme à chaque fois.

- Nous discuterons de cela plus tard, Rowle. Mangemorts, il va falloir prendre les dispositions que la mort de Dumbledore implique. Rogue, d'abord. Fais toi oublier. Prends la liste de Potions que Queudver a faite et part. Immédiatement. Mais n'oublie pas que tu restes à ma disposition, mon fidèle Severus. lança le Seigneur des Ténèbres, plein de sous entendus.

Severus s'inclina, incrédule de s'en sortir à si bon compte. Et avec un répit dans ses services au Lord, en plus.

Il sortit, prit la longue liste ( deux rouleaux de parchemin ) que lui tendait Queudver et transplana à l'Impasse du Tisseur. Le Seigneur des Ténèbres avait vu juste. Il devait partir, et vite. Le plus loin possible.

Il réunit quelques vêtements, de l'argent moldu, son nécessaire à Potions dans une besace de cuir de dragon qu'il avait achetée à son entrée à Poudlard, et qui lui avait coûté un an d'économies. Ce sac avait tout vécu avec lui : son arrivée dans ce monde qu'il voyait comme salutaire, la découverte des Potions, de son talent pour elles, de la gloire qu'il voulait en tirer, prouver que lui, le gamin graisseux élevé chez les Moldus, valait mieux que les rejetons de grandes familles sorcières.

Et la désillusion. Précipitée par les Maraudeurs, encouragée par Lucius Malefoy, ignorée par Dumbledore.

Les Ténèbres, d'abord source de satisfaction, lorsque sa mission n'était que préparation de filtres parfois louches, mais qui lui promettaient la reconnaissance du Lord Noir, puis horreur et folie, avec pour seul but de devenir le plus fort, ou au moins de s'en donner l'illusion.

Et enfin la chute. Le vide et la rédemption.

Avec, en arrière plan, comme une musique qui amplifiait ou s'éteignait en fonction des bonnes ou mauvaises passes qu'il traversait, l'existence d'un être qu'il avait un jour lointain idolâtré. Lily Evans.

Son visage était gravé dans l'esprit de Severus. Ce visage qu'il ne pourrait jamais oublier.

Lumineuse comme un jour d'été ; charmante, au naturel désarmant. Ce petit bout de femme à la rare chevelure rousse ( sauf quand on s'appelait Weasley... ) avait été une force résolument positive.

Mais ce n'était pas son sourire ou ses éclats de rire qui résonnaient éternellement dans l'esprit du Maître des Potions. C'étaient ses cris, face au Seigneur des Ténèbres qui s'avançait impitoyablement vers son fils. « Non, pas Harry, je vous en supplie, pas Harry ! » . Le souvenir que Voldemort lui avait montré, par simple cruauté.

Jamais Severus ne pourrait pardonner à cet être inhumain ses crimes. Le Seigneur des Ténèbres paierait. Le Maître des Potions attrapa sa cape de voyage, dissimula son masque de Mangemort sous une latte du parquet et sortit dans la nuit glacée.

Il comptait faire escale à Poudlard, récupérer quelques livres de Potions sans que quiconque ne s'en rende compte. La dissimulation faisait partie des talents des Mangemorts. Et Severus était particulièrement doué pour cela. Il transplana à proximité de la Forêt Interdite, à l'extrémité Nord, où personne ne se risquait.

Comme une ombre, le Maître des Potions passa la porte dérobée des cachots, que seuls ceux qui avaient – comme lui – exploré les moindres recoins du domaine des Serpentard, connaissaient. Il rentra dans son appartement, murmurant à la gargouille son mot de passe Thanatos en espérant qu'elle n'alerte personne.

Cet appartement, son refuge, sentait les potions, la pierre et l'humidité. L'air circulait par une lucarne qu'il ne fermait jamais, mais qui était protégée par un Sort de Filtrage. Elle ne laissait passer que l'air pur.

Vite, il attrapa son livre de Potions de 6ème année, repris dans la Salle sur Demande, qu'il connaissait mieux que Potter. Et vu que le gamin n'était pas capable de lui fermer son esprit, il n'avait eu aucune difficulté à voir par ses yeux le livre. Sa valeur était purement « sentimentale », bien que Severus ne trouvât pas raisonnable de le laisser au château.

Il emballa ses livres les plus précieux, fourra dans sa besace quelques plumes, de l'encre, du parchemin. La majorité de ses biens « précieux » étaient à l'Impasse du Tisseur, bien qu'il n'y soit qu'occasionnellement. Depuis les fouilles de Maugrey, deux ans auparavant, il ne parvenait plus à laisser le moindre objet un tant soit peu compromettant à l'école.

Son bureau était aussi impersonnel que son appartement, car Severus savait qu'à tout instant son masque d'espion pouvait tomber, il pouvait être arrêté, ses biens confisqués, et la moindre trace suspecte pouvait signer son arrêt de mort... Cela faisait partie des risques que comprenait le contrat passé avec Dumbledore. Il en était conscient et les assumait.

Il ressortit, toujours par le passage furtif, et s'élança aussi discrètement que possible vers la Forêt. L'aube blanche pointait, et la fatigue commençait à se faire sentir. Ses muscles étaient douloureux. Ses yeux brûlaient de ce sommeil qu'il ne trouvait plus depuis une semaine maintenant.

Dès que les arbres lui offrirent leur couvert, il ralentit. Les transplanages à proximité de Poudlard étaient certainement déjà surveillés. Il devait fuir aussi loin que possible, peut être en Albanie, le Maître des Ténèbres y verrait décision sous son influence, ce qui satisferait son instinct de domination. L'Est serait le plus sûr. Là bas, les vampires menaient la vie dure aux autorités magiques. Débordées, elles ne pourraient chercher aussi activement que les autres le fugitif anglais...

La forêt lui offrirait la protection, s'il parvenait à éviter les loups-garous, brutaux et sanguinaires, et les vampires, rusés et tout aussi affamés. Il y parviendrait. C'était sa plus stable planche de salut.

Il devait s'y rendre sans transplaner, il n'avait pas de balai à disposition, et la création d'un Portoloin laisserait des traces. Sans cesser d'avancer, il arriva à la clairière des Sombrals.
Les hauts chevaux squelettiques le fixaient de leur grands yeux blancs. Il reconnut parmi eux Svastika, le premier des étalons. Plus imposant que les autres, Severus n'aurait jamais pu l'oublier.

L'étalon avait été son préféré au temps lointain où il accompagnait Hagrid dans la Forêt. Le demi géant avait toujours été proche de ce petit adolescent blafard, aussi intelligent que mystérieux et solitaire. Tout ça avait pris fin en cinquième année, quand il avait cru trouver sa voie dans les Ténèbres.

Mais il espérait que Svastika se souviendrait.

L'étalon se détourna à son approche, les oreilles couchées sur les vertèbres de sa nuque, plus en colère qu'indifférent. Doucement, Severus usa de la Legilimencie et pénétra l'esprit du Sombral. Il y entendit la lamentation de Fumseck. La Forêt savait ainsi que le directeur s'était éteint.

Comme chaque Mangemort gradé, il savait manipuler l'esprit des autres.

Il pouvait y introduire des images, des sensations, des souvenirs... Vrais ou faux. En l'occurrence, ce qu'il tentait de faire partager à Svastika était vrai.

Couché sur l'encolure osseuse de Svastika, Severus ne distinguait plus rien. La nuit noire avait été remplacée par la clarté de l'aube, éclatante, et le fin crachin de l'altitude l'aveuglaient. En fait, il ne différenciait plus la pluie fine qui le harcelait des étranges gouttes salées qui coulaient sur ses joues.

Ils volaient, au dessus des eaux sombres de la Manche. La puissance des ailes du Sombral traversait tout le corps de Severus, et, en d'autres circonstances, il aurait éprouvé ... du bonheur. Mais les circonstances actuelles le lui interdisaient. Il enfouit davantage son visage contre la peau lisse de Svastika et ferma les yeux.

Ils se posèrent dans un bois, dès le passage de la frontière Est-allemande. Une de ces forêts typiques, sombres, denses, impénétrables. L'endroit parfait pour se cacher. Cependant, Severus ne se sentait pas encore assez loin du danger. Du danger que représentait sa faiblesse.

Il ne serait jamais assez loin du monstre qui vivait en lui. De la Marque Noire, qui scellait le Pacte fait aux Ténèbres.

Le Maîtres des Potions parvint finalement au Sud de la Pologne, dans les Carpates occidentales, aux alentours de midi. Affaibli, et singulièrement affamé, il tituba jusqu'à un renfoncement à flanc de montagne et s'endormit profondément, rassuré par la présence du Sombral. Il dormit cinq heures d'un sommeil d'ivrogne, avant d'être réveillé par la faim qui tordait son ventre.

Il s'éleva sur le dos de Svastika, jusqu'à apercevoir le village en contrebas. Une grande baraque, une fumée dense s'élevant haut dans le ciel, et un frémissement du Sombral avide de viande fraîche le persuadèrent de descendre parmi les Polonais.

Severus avait un don pour les langues. La capacité à se faire comprendre où que ce soit était une de ses fiertés. Ainsi, il parlait une dizaine de langues en plus du grec ancien, du latin, du celte... dont le Polonais, appris sur les genoux d'Eileen. La famille Prince venait de Pologne, avait fui un gouvernement avide de leur extraordinaire richesse. Etrangement, le déclin de la famille avait été calqué sur celui de ce pays, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un vieux noble désargenté, et sa jeune fille passionnée par les langues anciennes. Trop fier pour accepter cette déchéance, Alexis, ou Aleksy de son nom polonais, avait peu à peu perdu la tête, et mourut. Il laissa à sa fille Elzbieta, Eileen, les vestiges d'une ancienne fortune. Elle s'était mariée à un barman Moldu sans talent, qui dilapida les quelques centaines de Gallions en deux ou trois mois. Elle donna naissance à un accident, Severus, ou Seweryn. Etrangement, elle garda la tradition du second nom polonais.

Il décolla sur Svastika, prit de la hauteur avant de descendre en piqué. Chevaucher un Sombral était une expérience bien plus grisante que de jouer au Quidditch. Du moins quand on savait monter. A la lisière de la forêt, ils se posèrent une nouvelle fois, et Severus, toujours en selle, huma l'arôme de viande qu'exhalait l'auberge. L'étalon sous ses cuisses poussa un petit hennissement impatient. Il trotta jusqu'aux écuries qui bordaient l'auberge, descendit et laissa l'étalon se désaltérer.

Le Maître des Potions poussa la porte. Une odeur de tabac, de bière et de foin flottait dans l'air.

- Czesc, Pan. lança la serveuse, qui ne devait pas avoir plus de seize ans.

- Czesc. Ja by jesc.

- Dobrze znane

Une fois sa commande passée, il s'installa dans un coin de la salle. Il avait ainsi une vue d'ensemble sur la pièce. Des paysans, surtout, venus se retrouver après une dure journée de labeur. Aucune femme, mis à part une ou deux catins, venues proposer leurs services à l'étage.

Il s'intéressa de plus près aux clients, car l'histoire de Queudver et de Bertha Jorkins ne devait en aucun cas se répéter. Des fermiers le regardaient un peu bizarrement, comme on regarderait un homme seul entièrement vêtu de noir et portant une longue cape de laine. Rien que de la normalité. Les deux soulards attablés à côté n'avaient même pas remarqué sa présence. Et ... il y avait bien quelqu'un qui ... Une silhouette, de taille moyenne, un capuchon noir rabattu sur le visage... pile en face de lui... qui l'observait certainement.

L'ombre héla la servante d'un geste de la main. Gantée. L'instinct de Severus lui hurlait que cette personne savait parfaitement qu'il se cachait, et qu'il ne devait pas rester là, qui sait qui elle pouvait être ? La jeune servante apporta un verre de bière à la silhouette, et servit Severus, qui revint soudain à ses entrailles tordues par la faim. Des boulettes de viande flottaient dans une épaisse sauce aux légumes. Parfait, songea-t-il avant de s'y attaquer avec un appétit qu'il ne manifestait pas ordinairement.

Une pinte de bière et une seconde assiette de boulettes plus tard, il acheta dans la boutique attenante pain, fromage et viande séchée. Il savait pertinemment qu'il ne resterait pas éternellement ici. Sa cachette ne serait valable qu'une semaine, voir moins.

Il siffla un bref moment. Svastika revint une seconde plus tard, à peine. Il s'était nourri : des gouttes de sang vermeil parsemaient son nez. Le Maître des Potions empoigna le garrot osseux de l'étalon et se mit lestement en selle. Svastika était une bénédiction. Il se nourrissait et prenait soin de lui sans que Severus ait besoin de l'assister, restait toujours disponible, était invisible à la plupart des gens, et enfin lui était fidèle. La monture idéale.

Sans trop savoir pourquoi, Severus se retourna. Elle était là ! Aussi mystérieuse que dans la taverne, le visage caché par les ombres de son capuchon, mais deux flamboyants yeux chocolat fixés sur lui. Il éperonna Svastika, qui bondit vers la forêt et s'envola dès la lisière des arbres franchie. Encore une fois, la fuite s'imposait. Il devait mettre le plus de distance possible entre lui et cette créature étrange. Partir. Loin. Tout de suite.