Vérone
Acte II, Scène 1: En place
Le soleil se couche sur Vérone, tandis que dans une ruelle non loin du Kirkland Manor, un jeune homme attend. Il semble un peu nerveux, et fait les cent pas.
Puis des bruits de pas précipités s'approchent, suivis d'une voix familière et forte.
"Yo, Toni ! Pas mal, ton costume ! C'est quoi au fait ?"
Antonio reconnaît son ami Gilbert et se sent aussitôt soulagé, car malgré son déguisement et son masque, il possédait une voix et une attitude unique.
"T'es en retard, Gilbert ! Qu'est ce que tu fabri-... Oy, c'est quoi tout ce monde avec toi... ?"
Derrière le prussien, une foule de jeunes gens, garçons et filles de leur âge portant aussi chacun des déguisements, riaient et piaffaient d'impatience à l'idée d'infiltrer incognito la grande fête des Kirkland.
"Quoi, eux ? Juste quelques potes... En parlant de ça, il est pas encore là Francis ?"
Antonio reconnu quelques visages malgré les masques, puis fixa l'albinos, incrédule.
"Quelques potes, tu dis ? Gil ! T'as ramené tous les jeunes nobles alliés aux Bonnefoy ! T'es complètement dingue ou quoi !?"
"Et alors ! Tout ira bien, ils sont tous bien déguisés, pas vrai ? Et puis comme ça, les Kirkland verront enfin ce que c'est qu'une vraie fête ! Ils devraient même remercier ma génialissime personne pour l'ambiance que ça va donner ! Kesesese !"
Antonio ne sût s'il voulait en rire ou en pleurer. Il opta alors pour un sourire las.
"...Ah. Je vois que nous sommes un peu plus nombreux que prévu."
La foule s'écarta pour laisser passer Francis, qui rejoignit ses amis d'un pas posé, tout sourire.
En le voyant, ces derniers le lui rendirent. Leurs sourires à eux étaient larges et narquois.
"C'est qu'une princesse à besoin d'une bonne escorte, pas vrai Toni ?"
"Si ! Una hermosa princesa, qui plus est. La plus belle de toutes !"
"Oh arrêtez, vous allez me faire rougir." Fît le blond en faisant mine de cacher ses joues et battant des cils.
En excluant la voix indéniablement masculine, on jurerait avoir affaire à une vraie jeune fille:
la barbe de trois jours avait complètement disparue, et ce que le masque rouge des Kirkland ne cachait pas, ne pouvait être identifié que comme une peau de pêche couleur crème;
ses épaules larges ont été camouflées sous les manches bouffantes d'une longue robe bleue satinée pour cacher son corps on ne peut plus viril;
ses cheveux coiffés seulement d'une tiare en or étaient aussi resplendissants qu'à l'accoutumée; et enfin, une large cape de velours rouge et un éventail de la même couleur complétaient sa tenue. L'illusion était parfaite.
Il ressemblait réellement à une magnifique jeune femme. Gilbert et Antonio en auraient été presque jaloux.
"Si Son Altesse Franny veuille bien se donner la peine de nous suivre..." Dit Gilbert d'une voix faussement hautaine en faisant une révérence maladroite.
Francis rit. Il faut dire aussi que son ami avait l'air drôle dans sa tenue de diablotin; le costume rouge et noir était certainement du plus bel effet combiné au masque des Kirkland sur lui.
"Princesse Franny, donne moi la main. Ça serait bête de te perdre dans la foule et manquer ton bal !" S'écria Antonio en insistant sur son accent espagnol pour mieux rentrer dans son personnage: un toréador. Tout d'or et de rouge vêtu, avec son chapeau et ses lames de chaque côté de sa ceinture, il était tout simplement sublime.
"Mon bal ?"
Il leva un sourcil tout en se laissant guider par la main, au milieu de la foule aux portes du manoir. Les rires des trois bons amis résonnèrent en musique, confettis et danses.
Acte II, Scène 2: Naissance du Magic Trio
Arthur regarda le costume qu'on avait laissé sur son lit, et resta songeur.
Non pas qu'il tenait absolument à être déguisé mais... n'était ce pas une évidence qu'un bal costumé consistait à être..., voyons voir, costumé ?
Alors pourquoi le jeune anglais voyait il un complet veston trois pièces noir de la plus haute qualité et terriblement anglais sur son lit, au lieu d'un quelconque déguisement ridicule auquel il s'était attendu ?
Le jeune homme fronça les sourcils. Il commençait à avoir des soupçons quant à cette fête d'anniversaire. Le fait que ses parents aient invité les gens les plus influents de Vérone lui avait déjà mis la puce à l'oreille bien sûr; mais quand il avait cherché à en savoir plus, ses pairs lui avaient seulement répondu vaguement que rien n'était trop beau pour leur fils chéri.
...
Mais bien sûr.
On toqua à la porte.
"Sir Arthur ? Êtes vous prêt ?"
C'était Vladimir. Un des plus jeunes domestiques du manoir, bien que personne ne connaisse son nom de famille, pas même le concerné. Ses parents comme beaucoup d'autres à l'époque, étaient venus à Vérone pour essayer de gagner leur vie comme domestiques. Mais personne n'a voulu d'eux, considérés comme de simples va-nu-pieds, une disgrâce dans les rues de Vérone selon certains; et au final ils sont retournés en Roumanie en abandonnant ici leur fils.
Avec ses cheveux d'or blanc presque gris, ses yeux rougeoyants et ses petites canines proéminentes, la rumeur courait qu'il était un vampire et qu'il portait malheur, qu'il ne fallait pas se fier à sa petite frimousse adorable et ses airs innocents.
C'est Arthur qui prit pitié de l'orphelin, un soir de Noël où il l'avait vu baver - littéralement - sur la vitrine d'une boulangerie. Il plaida sa cause des jours durant, invoquant promesses, chantage affectif, religion et morale, caprices et hurlements auprès de ses parents pour prendre le garçon ne serait-ce que comme commis de cuisine. Excédés, les parents cédèrent et acceuillirent le petit roumain de mauvaise grâce. Mais Vladimir ne sût jamais à qui il devait sa bonne fortune.
Et ce n'était pas Arthur qui irait le lui dire. De toute façon, cette histoire était loin et oubliée maintenant.
"Non. Encore une minute, Vladimir."
Derrière la porte, le jeune homme soupira. Il savait que si Arthur (-non, pardon, "Sir Arthur"; tous les domestiques étaient tenus d'appeler les membres mâles de la famille Kirkland ainsi), ne descendait pas tout de suite, c'est lui qui allait prendre un savon à sa place. Il n'avait aucun mauvais sentiment envers le jeune noble, après tout il était le fils de ceux qui lui avaient donné un toit et à manger au moment où il croyait qu'il allait mourir dans la rue. Mais tout de même... s'il pouvait être un peu moins... égoïste ? Renfermé ? Égocentrique, peut-être ? Non, ce n'étaient pas les bons mots...
"Vlad ? Qu'est ce que tu fais là ?"
Le roumain sursauta d'abord, puis soupira longuement de soulagement en voyant son ami monter les escaliers à sa rencontre.
"Tu m'as fait peur, Lukas... Rien, je demandais seulement au jeune maître s'il était habillé pour rejoindre tout le monde à la fête, avec ses parents qui s'impatientent et tout..."
Lukas Thomassen, de Norvège. Une chevelure blonde platine, presque blanche , surmontée d'une barrette en forme de croix qu'il n'enlevait jamais; et des yeux d'un bleu qui rappelle les mers gelées du Nord. Sa peau pâle ne s'habitua jamais au climat méditerranéen de Vérone, le rendant sensible aux rayons du soleil, aussi il ne sortait que très rarement du manoir.
"Je vois." Dit-il simplement.
Et juste comme ça, sous le regard horrifié de Vladimir, il ouvrit la porte sans même frapper ou s'annoncer et entra dans la chambre.
Lukas n'a jamais été un garçon très bavard, ni même très expressif de nature, que ce soit dans ses gestes ou dans son visage. Se yeux ne rappelaient pas à ceux qui s'y reflètent les mers glacées de Scandinavie pour rien: ils semblaient réellement gelés, pour toujours en un regard neutre et dénué d'émotion. Il était très difficile de deviner ses pensées, et cela avait à la fois le don d'irriter et d'insuffler le respect aux gens, qui finissaient par le laisser tranquille.
Il préférait les actions aux paroles de toute manière.
"Sir Arthur. On vous attends en bas."
Arthur ouvrit des yeux ronds. Même si c'était loin d'être la première fois que Lukas n'entre dans ses appartements sans être annoncé, il ne se ferait jamais à son insolence.
"BLOODY-... Lukas !"
Lukas s'adossa au mur, croisant les bras dans une attitude nonchalante.
"Voulez vous un coup de main pour vous vêtir... jeune maître ?"
"I don't need your bloody help ! I can dress myself just fine, fuck you very much !" Aboya le dit jeune maître sans même se rendre compte que dans sa colère, il était repassé à l'anglais.
Vladimir hésita à suivre Lukas dans la chambre, surtout après avoir entendu Arthur crier de la sorte. Il se contenta alors de pointer discrètement sa tête à l'intérieur.
"Dans ce cas, dépêchez vous. Je refuse de perdre de l'argent rien que parce que vous avez décidé de faire l'enfant en voulant gagner du temps."
Arthur manqua de s'étouffer, autant pour avoir été ainsi percé à jour que par l'audace du jeune valet. Mais cela eu le mérite de le calmer aussitôt, le laissant tout rouge et embarrassé.
"Je-Je ne fais pas l'enfant..." Grommela t-il dans sa barbe tandis qu'il enfilait le maudit costume. "D'ailleurs, je n'ai pas besoin d'être surveillé !"
"Je ne regarde pas."
"Humpf."
Arthur se dépêcha de s'habiller en silence, du moins si on faisait abstraction de ses jurons jetés ici et là quand l'habit ne semblait pas vouloir coopérer.
Pendant ce temps, Lukas jetait un œil à la bibliothèque privée d'Arthur tandis que Vladimir avait rassemblé assez de courage pour entrer à son tour, rejoignant le Norvégien.
Vladimir remarqua aussitôt un livre particulier sur l'une des étagères.
"Oh ! Je connais ce symbole !" S'exclama le domestique en s'emparant de l'ouvrage épais. "C'est le même que dans les histoires de sorcière en Roumanie !"
Son petit éclat n'échappa à personne dans la chambre, et même Lukas eut l'air quelque peu intrigué devant cet enthousiasme pour l'occulte. Il regarda alors par dessus son épaule et ne mit pas longtemps pour comprendre qu'il s'agissait d'un livre de magie.
"Hé ! Qui vous a permis de toucher à mes affaires ?!" S'écria l'anglais, entre la colère et l'embarras.
Mais Vladimir était si prit dans sa lecture et ses commentaires extatiques qu'il ne lui prêta aucune attention, oubliant même jusqu'à sa présence. Seul Lukas finit par se retourner quelques secondes après, pour voir le jeune homme enfin habillé. A quelques détails près, du moins.
Il s'avança alors vers lui.
"Laissez moi arranger ça."
Arthur n'eut pas le temps de demander de quoi il parlait que déjà, le blond s'affairait sur son col, ajustait la veste et effaçait les faux plis.
Ce faisant, il s'adressa tranquillement à Arthur.
"Inutile d'être gêné. Il n'y a rien de mal à aimer la magie."
L'anglais ne s'attendait pas à cela.
Déjà tout jeune, il avait un jour fait l'erreur de dire à sa famille combien il aimait les contes de fées, comme il avait des discussions passionnantes sur le monde féerique avec ses amis licornes et farfadets, et comme il rêvait de devenir un grand magicien.
Ses parents étaient furieux.
Dés le lendemain, toutes ses gentilles bonnes qui lui lisaient de belles histoires pour l'endormir le soir furent toutes renvoyées; ses peluches et ses jouets confisqués; et après une terrible leçon de morale sur ce qui était convenable et ce qui ne l'était pas, on l'assomma de leçons et de précepteurs tous plus sévères et ennuyeux les uns que les autres des années durant.
Depuis ce jour il ne fît plus jamais allusion à ses désirs ou ses rêves de peur d'être raillé et puni; il ne sourit même plus et se mit à parler de moins en moins, s'isolant un peu plus des autres... jusqu'à devenir la personne qu'il est aujourd'hui.
Et voilà que maintenant, après toutes ses années, quelqu'un acceptait l'une de ses lubies sans le juger ? C'était trop beau pour être vrai...
Et pourtant.
"Je..."
Il ne savait pas quoi dire. Il savait qu'il devait avoir l'air complètement stupide avec la bouche ouverte comme ça, mais il ne trouvait pas les mots. Les mots appartenaient aux livres. Les livres savaient parler, eux, bien mieux que lui même.
Mais encore une fois, Lukas le surprit.
"Demain, après cette mascarade... si vous le désirez, je peux vous apporter un grimmoire de ma collection. Il est écrit en norvégien mais... je pourrais traduire et nous pourrions comparer ensemble nos connaissances... ?"
"Oh oui !" S'exclama Vladimir en entendant cela. "Moi aussi je veux participer, je connais plein de choses sur la magie ! Je peux tout vous dire !"
Avait-il la berlue ? Deux domestiques, -à qui il n'avait quasiment jamais adressé la parole jusque là, venaient ils de lui proposer une leçon d'occulte ? Arthur en resta interdit un long moment.
Mais Lukas prit son silence incrédule pour un refus, et il soupira avant de s'incliner légèrement, s'adressant à l'anglais d'une voix si froide qu'elle parût mécanique.
"Veuillez pardonner mon insolence, sir. J'ai oublié ma position et vous ai mis dans l'embarras. J'implore votre pardon, en mon nom et celui de mon camarade ici présent."
Toujours tête basse, Lukas commença à marcher à reculons à un pas et une distance respectueuse avant de se redresser et tourner les talons, se dirigeant du même pas vers la porte.
Vladimir l'imita aussi, bien qu'il fût incapable de masquer sa tristesse.
"No, wait ! Je veux dire, euh... euh..."
Les deux serviteurs se figèrent, se retournant lentement en attendant que leur jeune maître reprenne la parole.
"C-Ce... Ce n'est pas que je pense avoir besoin de leçons de magie ! C'est juste que... que... je crois que c'est une bonne chose de voir la chose sous d'autres points de vue, hum... alors !
J'accepte votre proposition ! Mais uniquement pour mon enrichissement personnel, c'est bien compris, hein ? N'allez pas imaginer quoi que ce soit d'autre, sommes nous d'accord ?"
Arthur était si rouge... jusqu'aux oreilles, ses yeux brillants qui regardaient partout à la fois sauf les deux hommes, et son discours qui se voulait ferme et catégorique alors que ses balbutiements trahissaient son manque d'assurance et ses véritables pensées... et puis sa façon de serrer puis relâcher ses poings tandis qu'il se balançait nerveusement d'un pied à l'autre...
Adorable.
Si le sourire de Vladimir est grand autant que le rictus de Luka est à peine visible, la pensée est là. Et alors Lukas ne regrette plus d'avoir couru un si grand risque. Cela lui avait même permis (-ainsi qu'à Vladimir) de connaître un côté de la personnalité d'Arthur qu'il n'imaginait pas. Et qui l'aurait crû ?
"... C'est d'accord." Répondit Lukas de son ton neutre habituel tandis que Vladimir battait des mains, tout content de la tournure de la situation.
Et c'est tout ce dont Arthur eut besoin pour se sentir soulagé. Bien qu'il ne réalisait pas tout à fait qu'il venait tout juste de se faire des amis. Ses tous premiers amis.
"Eh bien, on vous attend toujours, Sir Arthur." Lui rappela gentiment le norvégien en lui faisant signe de le suivre.
Ce qu'il fît, le cœur plus léger que tantôt maintenant qu'il avait le sentiment de pouvoir se confier à quelqu'un. C'était un sentiment nouveau, et certes un peu trop soudain. Mais pour la première fois depuis Dieu sait quand, il se sentait à l'aise et il n'allait sûrement pas tout gâcher avec sa mauvaise volonté naturelle.
Il se dit qu'il n'y avait aucune raison de s'alarmer à l'idée de se montrer à sa propre fête d'anniversaire, même s'il est vrai qu'il se sentait quand même un peu nerveux d'être le centre d'attention.
Dans le couloir, tandis qu'il marchait aux côtés des deux garçons, il pouvait déjà entendre la musique et les rires des invités. La fête allait bon train. Avec un peu de chance, il réussirait à passer inaperçu même malgré son costume.
Ils s'arrêtèrent devant une porte. Lukas recommanda alors à Arthur de porter son masque.
Mais ni lui ni Vladimir ne pouvaient participer à la fête, ils étaient tenus de s'acquitter de leurs autres tâches ailleurs et n'étaient donc pas en mesure de l'accompagner plus loin hélas.
Arthur en ressentit un petit pincement au cœur, mais il comprenait bien.
Cependant, avant que Arthur n'ouvre la porte, il se retourna vers les deux hommes et leur posèrent très sérieusement une question qui le taraudait depuis un moment déjà.
"Est ce que l'un de vous sait précisément dans quel but ce bal a t-il été organisé ?"
