Disclaimer : Les personnages et l'univers appartiennent au grand Furudate Haruichi.
Temps d'écriture : Geh, j'sais pas, 18-20h ? Et deux heures de correction, quasiment. Je suis lente omfg.
Challenge level : 2/5, tranquille.
Note : Merci aux généreuses personnes qui ont laissé des reviews ! Soyez bénies, vous illuminez chaque jour ma pauvre existence.
Note 2 : Quand j'ai besoin de noms pour des persos au hasard, je chope un animé et je mélange un peu les prénoms et les noms de persos bien secondaires que j'y trouve. Cette fois, c'était Natsume Yuujinchou. Enfin, sauf pour la famille Kozume, pour le coup j'ai juste été sur wikipédia. Lol.
Note 3 : Pour info, si vous voulez causer Haikyuu ou participer à des défis de la mort (non), le forum Troisième Gymnase, présent sur mon profil et dans la catégorie forum de ffnet se fera un plaisir de vous accueillir ! Non j'arrêterai jamais de le dire non.
Son visage était propre, désormais, lavé de toutes les blessures qui l'avaient parsemé, ses cicatrices blanchies parcourant une peau blême, un peu moins depuis qu'il était passé par les mains habiles des thanatopracteurs.
On avait refermé ses paupières, pourtant ses traits immobiles ne laissaient pas le loisir de l'imaginer endormi. Quand il dormait, il fronçait un peu les sourcils, ouvrait légèrement la bouche, marmonnait parfois. Aujourd'hui, il n'offrait rien de plus qu'un silence assourdissant — tellement que Kuroo ne parvenait pas à entendre quoi que ce fût d'autre, rien que l'absence de la voix qui hantait ses rêves et ses souvenirs, qui s'y était installée pour longtemps.
Personne ne lui avait adressé un mot, à lui, pas même un regard. Ce n'était pas sa faute, entendit-il quelqu'un murmurer dans un monde trop loin du sien, et la réponse n'était jamais arrivée jusqu'à lui.
À genoux, le dos droit, il posa une main sur le front glacé de son ami d'enfance, conscient que tous les regards s'étaient désormais tournés vers lui, qu'ils attendaient — mais qu'attendaient-ils ? Sa voix aussi l'avait quitté, et son bras tremblant ne reflétait rien d'autre qu'une minuscule portion du vide dévorant qui enflait dans sa poitrine, affamé, qui le remplirait probablement du froid impitoyable de l'espace, sans le scintillement des étoiles ni l'espoir d'y voir naître quelque chose de nouveau.
Quelqu'un sanglota derrière lui, puis quelqu'un d'autre, et les larmes se répandirent sur leurs joues comme un virus dont on n'avait pas encore trouvé de remède.
Les épaules de Kuroo frémirent, juste un instant. Le vide s'était propagé à travers ses veines. Il avait froid.
Il caressa une dernière fois les cheveux de Kenma, se releva, retourna s'asseoir parmi tous ceux qui attendaient encore de lui rendre un ultime hommage.
Ce jour-là, comme le lendemain et tous ceux qui suivirent, Kuroo ne pleura pas.
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Le carnet, couvert de ratures et de petits dessins gribouillés, gisait sur le bureau depuis un bon moment. Appuyé contre le dossier de sa chaise, Kuroo observait la jonction entre le plafond et le mur, l'esprit ailleurs. Une toile d'araignée, laissée aux bons soins du temps et de la poussière, s'envolait parfois de quelques centimètres quand on ouvrait porte ou fenêtres. Sa propriétaire avait dû partir pour de plus vertes contrées depuis longtemps déjà. Il ne se rappelait même pas l'avoir vue.
Après un moment d'errance, Kuroo attrapa le critérium qu'il avait abandonné lorsqu'il avait décidé de se mettre au travail et se pencha vers la page ouverte devant lui.
On pouvait y distinguer un portrait grossièrement exécuté quelques mois plus tôt, alors sur son lit d'hôpital, une nuit où l'insomnie l'avait pris par surprise. Kuroo ne possédait pas de talent particulier pour le dessin, mais, pour autant qu'il en sache, il ne s'y débrouillait pas si mal non plus. Les traits, certes un peu asymétriques, représentaient assez fidèlement l'image qu'il gardait en tête, un visage flou au-dessus de lui, rien de plus, juste quelques formes vagues qu'il n'était pas certain de pouvoir l'identifier si l'occasion s'en présentait. C'était tout du moins ce qu'il avait pensé à l'époque — les événements, finalement, lui avaient prouvé le contraire.
Il appuya deux fois sur l'embout, tourna la page et recopia le dessin, ajoutant çà et là de nouveaux détails, en effaçant d'autres, jusqu'à obtenir un portrait un peu plus fidèle que le premier. Il ne l'oublierait plus, de toute façon ; il l'avait trop bien regardé, et chacun de ses traits s'était imprimé dans sa rétine aussi sûrement que la scène repassait en boucle dans son esprit, comme un rêve particulièrement réaliste, ceux qui marquaient des années durant, plein de sons et d'odeurs inconnues.
Une heure plus tard, il contemplait le dessin terminé, les sourcils froncés. Inconsciemment, il se mordilla la lèvre inférieure. Il lui ressemblait beaucoup, aucun doute à avoir. S'il la montrait à quelqu'un dans la rue, on le reconnaîtrait peut-être.
Sa main glissa vers sa poche pour en sortir une pièce de cent yens qu'il fit voyager entre ses phalanges. Il la cala sur le bord de son index, juste au-dessus de son pouce, et exhala longuement. Il l'envoya tournoyer dans les airs, témoin de son envol comme de sa chute, mais, au moment où elle atterrit sur la paume de sa main, il en masqua l'issue, le cœur battant.
Face, pensa-t-il.
Il ôta progressivement la main, anxieux. Sa gorge se serra.
— Pile, murmura-t-il à haute voix.
Il secoua la tête. Ça ne fonctionnait pas comme ça. Trois tirs — il ne lui fallait rien de plus. Trois tirs, et l'affaire serait bouclée. Nouvelle inspiration. Nouveau jet.
Face.
Pile.
Encore un, songea-t-il. Le dernier. Et on verra bien. On verra bien.
La pièce tournait, face, pile, face, pile, retombait, marteau d'un juge clôturant un procès dont il ne connaissait pas encore la sentence.
Pile.
Il déposa la pièce sur l'œil droit du portrait. Très bien. Dans ce cas...
Il arracha la feuille, la déchira de haut en bas, la chiffonna avant de la lancer dans la corbeille à papier. Il avait confié son choix au hasard ; le hasard avait tranché.
Un soupir au bord des lèvres, il enfonça la pièce dans sa poche et se remit à scruter la toile morte, les yeux vides, le crâne libéré de ses pensées moroses.
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Les jours se succédaient, identiques et fades, et Kuroo les regardait passer sans le moindre intérêt. Une croix sur le calendrier, une nuit, un matin, une croix, une nuit encore, et les marques s'enchaînaient sans relâche, approchaient lentement du bord, reprenaient de l'autre côté. Une nuit, un matin, une croix.
Il laissa tomber le feutre rouge sur le comptoir de la cuisine. Sa mère, affairée derrière les fourneaux, lui lança un regard soucieux.
— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle sans se douter de l'inanité de sa question.
Kuroo, comme d'habitude, lui répondit d'un unique sourire, effacé aussitôt son témoin retourné à la tâche.
Après un moment de silence, il fit mine de se diriger vers la porte ; sa mère, qui l'avait vu faire du coin de l'œil, l'arrêta.
— Tu as reçu une lettre, lui annonça-t-elle en désignant la table du salon. L'expéditeur n'a pas renseigné son adresse.
— Merci.
— N'oublie pas de manger avant de partir, Tetsu. Pas question que tu ailles à l'école le ventre vide.
Il acquiesça distraitement alors qu'il ouvrait l'enveloppe du bout de l'ongle. D'abord perplexe, son visage s'assombrit ; il lissa un moment ses bords puis s'en fut en ignorant la question que sa mère avait sans doute posée.
Il ne sortit la lettre qu'une fois installé dans sa chambre et certain d'avoir verrouillé la porte.
Si l'écriture ne lui était pas familière, les mots, eux, ne pouvaient pas le tromper sur l'identité de leur auteur. Les phrases étaient construites d'une façon plutôt basique, un peu forcée, comme si on avait longuement réfléchi à chaque terme sans pour autant être apte à les utiliser convenablement. Quelques erreurs dans les kanjis, une main peu assurée. Le message, pourtant, était loin d'être incompréhensible.
Kuroo le relut plusieurs fois, incapable de trouver une réaction adéquate. La première moitié n'était composée que d'excuses répétées de dix façons différentes sur lesquelles était étalée une bonne couche de remords et de regrets, un glaçage un peu écœurant sur un gâteau insipide. Pardon, disait-il, pardon, j'ai voulu rester, je ne savais pas, j'ai pris peur — encore et encore, sur des dizaines de lignes, pardon de vous avoir laissé là-bas, mais j'avais appelé les urgences, j'ai été pris par surprise, j'ai cru qu'il s'en sortirait, j'ai cru...
L'autre moitié consistait en des remerciements du même genre, ma fille est tout ce que j'ai, elle est si petite encore, elle ne faisait pas attention, si vous n'aviez pas été là...
Kuroo n'avait aucune idée de la façon dont l'homme s'était procuré son adresse. Il sortit les quelques billets que contenait l'enveloppe, les détailla un moment. C'est tout ce que j'ai, murmuraient les lettres mal calligraphiées qui couraient sur le papier, toutes mes économies, je ne peux rien vous offrir de plus, je sais que ça ne compense pas la perte de votre ami, je sais que ça ne vaut pas grand-chose, mais s'il vous plaît, s'il vous plaît, n'appelez pas la police, s'il vous plaît. Ma fille est si petite, si petite, elle n'a personne d'autre que moi, je ne peux pas aller en prison, je ne peux pas affronter un procès, je sais que je ne la mérite pas, que ça ne rembourse rien, mais par pitié...
Kuroo replia les billets avec précaution. Deux mots griffonnés tout en bas de la feuille. Sugino Satoru. Il avait même laissé son nom. Pas très malin.
Sa mère l'appela en bas. Il rangea l'enveloppe dans sa poche avant de la rejoindre. Lorsqu'elle lui demanda d'où venait le courrier, il inventa rapidement une explication — un tract pour une université toute proche, rien de plus, quelque chose comme ça. Sa mère n'avait pas besoin de savoir. Personne n'en avait besoin.
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À défaut de trouver l'adresse de son domicile, il se rendit directement sur le lieu de travail dudit Sugino Satoru, un petit magasin de réparation de matériel électronique coincé entre deux autres commerces plutôt délabrés, dont l'un paraissait d'ailleurs à l'abandon depuis un bon moment. Malheureusement, il n'y croisa qu'une vendeuse à l'air sympathique qui l'informa de l'absence de son collègue, en congé depuis quelques jours. Prétextant un souci familial urgent, il parvint à lui extirper l'adresse exacte en quelques minutes seulement. Ses charmes n'étaient sans doute pas étrangers au succès de la mission ; il repartit avec un coupon de réduction gracieusement offert qu'il rangea dans sa poche avec son plus désarmant sourire. La fille continua à le dévorer des yeux après sa sortie de la boutique. Son sourire s'évanouit. Désolé, jeune fille. On ne joue pas dans la même équipe, toi et moi.
L'homme n'habitait pas loin. Trois arrêts de bus plus tard, Kuroo se tenait devant sa porte, un peu hésitant, l'enveloppe bien au chaud au fond de sa poche. Après avoir pris une profonde inspiration, il appuya sur le bouton de la sonnette. Attendit.
Enfin, des pas pressés se firent entendre de l'autre côté et la porte s'ouvrit sur une femme d'une cinquantaine d'années qui le jaugea de haut en bas d'un œil critique.
— C'est pour quoi ? demanda-t-elle d'un ton brusque.
Kuroo s'éclaircit la gorge.
— J'aimerais parler à Sugino-san, s'il vous plaît.
Elle se retourna vers le hall d'entrée.
— Satoru ! hurla-t-elle. Quelqu'un pour toi !
Quelqu'un lui répondit de loin ; elle fronça les sourcils.
— Tu crois que j'aurais ouvert si ç'avait été le cas ? cracha-t-elle. C'est un môme ! Plus grand que moi, mais un môme quand même. T'as dû lui voler son vélo ou une connerie du genre.
— ... pas un voleur ! protesta l'homme qui descendait les escaliers derrière elle. Et puis, qu'est-ce que...
Il se figea instantanément en découvrant l'identité de l'invité.
— Laisse, m'man. J'm'en occupe.
Il la chassa d'un geste du bras, ignorant ses regards soupçonneux. Lorsqu'il fut certain qu'elle était hors de vue, il soupira. De gros cernes soulignaient ses yeux, mais il s'était rasé, depuis la dernière fois, constata Kuroo.
— Les créanciers, dit Sugino, impassible. Elle a peur qu'ils se cachent derrière toi, j'suppose.
Puis il haussa les épaules et, sans poser la moindre question, l'invita à entrer.
Ils restèrent un long moment silencieux, assis autour de la table du salon, une tasse de thé vert fumant posé devant chacun d'eux. Kuroo en avala une gorgée, sans lâcher l'homme des yeux. Celui-ci ne le regardait pas ; perdu dans ses pensées, il contemplait le meuble d'un œil morne.
Kuroo laissa l'enveloppe devant lui pour finalement la faire glisser jusqu'à Sugino.
— Gardez-la, lâcha ce dernier en s'agitant un peu.
Kuroo s'était attendu à cette réponse. Il déclara :
— Je ne peux pas l'accepter.
— Pourquoi ?
— Je n'ai pas besoin de votre argent.
L'homme ne réagit pas. Kuroo se passa une main à l'arrière de la nuque.
— Je ne vous dénoncerai pas, assura-t-il.
— Pourquoi ? demanda Sugino à nouveau. Vous devriez. N'importe qui le ferait.
— Qu'est-ce que ça changerait ? Ce monde n'a pas besoin d'une vie ruinée de plus.
L'homme n'avait pas l'air convaincu.
— J'avais peur de rester, avoua-t-il soudain. J'ai regretté, vous savez. J'en dors plus la nuit.
— Bienvenue au club.
— J'vous avais pas vu arriver. J'étais préoccupé, je crois. Mais j'suis descendu, vous savez. De ma bagnole, je veux dire.
— Je sais, souffla Kuroo.
— J'suis venu voir, moi, vu que l'autre type s'était déjà barré. Même pas sûr qu'il a remarqué quoi que ce soit. Je l'ai vu, il avait un casque sur les oreilles. Foutus camionneurs, hein ?
— Mh.
— Mais j'tremblais comme une feuille. 'Me suis dit que si j'restais, les flics se pointeraient, qu'ils m'emmèneraient au poste, mais j'ai pas l'argent pour supporter une action en justice, moi, j'ai ma fille à m'occuper. Elle est à la garderie, pour l'instant, parce que... enfin, ce que je veux dire, c'est que j'serais resté, si j'avais pu, je le jure. J'me suis arrêté plus haut sur la route, le temps de voir passer l'ambulance. Pour être sûr, vous savez.
Je sais, pensa Kuroo. Son estomac s'était douloureusement contracté. Il but une gorgée de thé.
— Chaque fois, j'me disais : « Satoru, il est peut-être mort, il est peut-être handicapé à vie, et toi tu t'es enfui comme un connard, t'es vraiment qu'un foutu lâche, tu mériterais tout juste d'être à sa place, tiens. » J'ai bien épluché les journaux pour savoir, mais on disait que dalle. Ils s'en foutent, des accidents de la route. J'dois avouer que j'ai été soulagé de vous apercevoir, l'autre jour. De vous voir marcher sur vos deux jambes, quoi.
Il fit une pause, but un peu.
— J'suis désolé. Vraiment désolé.
— Moi aussi.
— L'autre gosse...
Kuroo déglutit.
— Le petit, poursuivit Sugino. Il était déjà mort, quand je suis arrivé. J'avais vérifié.
— Les médecins me l'ont dit.
Aucun espoir, annonçaient leurs voix sinistres. Rien n'aurait pu le sauver. Il est mort sur le coup.
Mes condoléances.
— Ah... Comment il s'appelait ?
Le cœur de Kuroo se serra. Sa voix tremblait un peu lorsqu'il répondit :
— Kenma. Kozume Kenma.
Sugino baissa les yeux.
— Désolé, dit-il encore.
— Vous n'avez pas à l'être. Ce n'était pas votre faute.
L'homme le regarda sans comprendre. Kuroo repoussa à nouveau l'enveloppe vers lui puis se leva.
— J'avais détourné les yeux, poursuivit-il. Je ne faisais pas attention. C'était un accident — vous n'auriez rien pu y faire.
Sugino ouvrit la bouche pour parler, mais Kuroo l'arrêta d'un geste.
— Gardez votre argent. Il faut que je rentre chez moi, si vous voulez bien m'excuser...
— Ah... oui. Bien sûr.
Sugino le raccompagna jusqu'à la porte.
— Vous savez, dit-il, l'air nerveux, vous devriez pas vous blâmer pour ça. Je suis mal placé pour vous dire ça, mais ça fera qu'empirer les choses. Enfin, j'pense. Voilà. Et, mh, oh... merci, pour ma gamine. J'veux dire... vraiment, merci. Je sais pas ce que j'ai fait pour mériter ça. Je...
— C'est normal, le coupa Kuroo. N'importe qui l'aurait fait.
— Ouais... j'en sais rien.
— Merci pour le thé.
L'homme le regarda partir. Kuroo était quasiment sorti de la propriété quand il l'interpella :
— Hé ! Euh... c'est quoi, votre nom ?
— Kuroo Tetsurō.
Sugino lui sourit.
— J'espère qu'il vous arrivera quelque chose de bien, Kuroo. Vous le méritez. Je sais que... disons, que ça n'aura pas de sens pour vous, pour le moment, mais les choses s'arrangent. Doucement, mais elles s'arrangent.
Kuroo enfonça les mains dans ses poches.
— Merci, répondit-il. Au revoir.
Puis il s'en alla d'un pas lent et disparut derrière le premier carrefour qu'il croisa sur sa route.
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La sonnerie stridente de l'alerte message de son téléphone le réveilla le lendemain vers midi. Il s'étira longuement. Il n'avait plus dormi autant depuis un bon moment ; à vrai dire, il n'avait souvenir d'aucun rêve particulier, fait plutôt rare, ces derniers temps. Ses nuits, depuis sa sortie de l'hôpital, n'avaient pas été de tout repos. Un instant de répit, enfin. Il l'avait attendu longtemps.
Il lut le SMS de Yaku, une proposition à venir étudier chez lui, ce qu'ils ne pouvaient se permettre que le dimanche, seul jour de la semaine disposant d'une après-midi libre de toute séance d'entraînement. Légèrement dans les vapes, il refusa ; il ne se sentait pas d'humeur à voir du monde, aujourd'hui, et encore moins à travailler.
Il descendit en bâillant, prit de quoi grignoter et se laissa tomber dans le canapé du salon pour regarder une émission bruyante et haute en couleur qui passait à la télévision. Il constata rapidement l'absence de sa mère ; elle n'aurait jamais accepté de garder le poste allumé sur un programme de ce genre.
Il n'avait pas bougé d'un pouce quand elle rentra, une bonne heure plus tard, un sac de courses sous le bras. Alors qu'il l'aidait à ranger ses achats, elle s'arrêta en plein mouvement, l'air un peu étonné, comme au milieu d'une réalisation.
— Tu n'es pas allé voir Kenma, Tetsu ? demanda-t-elle en soupesant un paquet de farine qu'elle vida dans un pot prévu à cet effet.
Il regarda l'heure.
— Pas encore, répondit-il avec un haussement d'épaules. Je ne vais pas tarder.
— D'accord. Tu veux manger quelque chose, avant de partir ?
— Ça ira, merci. Je trouverai en route.
— Ne rentre pas trop tard, d'accord ? J'ai pris de quoi faire du curry, pour ce soir.
Il lui sourit.
— Je ferai attention.
Il était encore tôt, de toute façon. Elle n'avait pas de raison de s'inquiéter. Alors qu'il enfilait sa veste, elle le scruta en silence, les yeux plissés.
— Tu as bonne mine, déclara-t-elle enfin.
Il ne s'était pas regardé dans un miroir depuis un bon moment.
— J'ai bien dormi, cette nuit.
— Vraiment ? C'est une bonne nouvelle. Ne te fatigue pas trop.
Il opina du chef, puis sortit de la maison. Une demi-heure plus tard, il arrivait à destination, bien réveillé, désormais — l'air s'était rafraîchi au cours de la nuit et, bien qu'il ne fît pas froid à proprement parler, le vent tirait aux passants son lot de frissons incontrôlables.
Comme d'habitude, le cimetière était pratiquement vide. Il n'y croisait jamais grand monde, et c'était peut-être mieux comme ça. Il n'aimait pas beaucoup discuter, durant ces moments-là. Il allumait un peu d'encens, déposait une fleur quand il en avait l'occasion, puis restait là, quelques minutes ou quelques heures, à regarder une pierre dont l'existence n'avait pas le moindre sens et en dessous de laquelle les cendres avaient été déposées quelques semaines plus tôt seulement. Personne n'aimait les cimetières ; il avait cru pouvoir s'y habituer, mais les visites hebdomadaires n'arrangeaient rien à son malaise. À vrai dire, chaque minute passée dans cet endroit lui donnait un peu plus l'impression d'étouffer, malgré le vent frais et le ciel clair.
Il soupira puis se dirigea vers l'emplacement du caveau, laissant parfois son regard s'égarer sur les noms et les dates qui pullulaient autour de lui, sur les pétales de fleur gisant au sol, sur les bouteilles et bocaux disposés çà et là. Il allait bifurquer vers une autre allée quand une fillette, les mains jointes devant elle, attira son attention. Il la reconnut aussitôt. Il hésita un moment, puis la dépassa sans rien dire ; elle choisit cet instant pour ouvrir les paupières et l'identifier à son tour, la bouche grande ouverte sur une stupéfaction muette.
Pris au dépourvu, il lui sourit. Il examina les environs à la recherche de Sugino sans trouver personne. Un peu mal à l'aise, il s'adressa à la fillette d'une voix douce :
— Salut. Tu me reconnais ?
Elle acquiesça en silence.
— Tu es toute seule ?
Elle secoua la tête, puis ajouta :
— Ma mamie est avec moi. Elle est plus loin, alors je reste ici et je l'attends.
Soulagé, Kuroo s'accroupit pour se mettre à sa hauteur.
— Tant mieux.
— Mon papa a dit que je devais te dire merci, si je te voyais quelque part.
— Pas la peine. Il l'a déjà fait pour toi.
— Ah bon ? Tu l'as vu quand, mon papa ?
— Hier.
— D'accord. Pourquoi tu es venu ici ? Tu connais quelqu'un qui est mort ?
Il acquiesça.
— Qui ça ? demanda la fillette.
Il mit un instant avant de répondre :
— Un ami à moi.
— Oh, je vois. Il est mort comment ?
— Dans... un accident de voiture.
— Comme ma maman ! C'est elle que je suis venue voir. C'est très important, parce que sinon elle sera triste, même si je lui parle déjà tous les jours sur l'autel à la maison. C'est ce que m'a dit ma mamie. Et toi, tu dois pas aller voir ton ami ?
Il lui sourit.
— Si, tu as raison.
— Au revoir, alors !
Comme elle se détournait de lui, il se redressa et reprit sa route. Il ne tarda pas à apercevoir la femme qu'il avait croisée la veille, la salua d'un signe de tête qu'elle lui rendit par politesse. Il ignorait si elle l'avait ou non reconnu. Tant pis.
Il s'approcha enfin du caveau de la famille Kozume, une pierre semblable à toutes les autres, décorées de quelques fleurs éparses de donateurs inconnus. Combien de fois s'y était-il recueilli, déjà ? Pas tant que ça, sans doute, pourtant il avait l'impression de l'avoir suffisamment observée pour une vie entière, et il la verrait encore assez pour en remplir cent. Jusqu'au jour où sa venue n'aurait plus de sens, lorsqu'il serait devenu aveugle ou incapable de marcher, lorsque sa mémoire aurait été effacée et remplacée par des souvenirs de bonheur stérile et vain.
Il alluma un bâton d'encens, ferma les yeux, et, après une courte prière, les rouvrit sur les noms gravés dans la pierre, des personnes dont il n'avait jamais entendu parler ou presque, si ce n'était la grand-mère de Kenma, une femme qu'il avait rencontrée une fois ou deux étant petit. Kozume Minato, lut-il, un arrière-grand-père décédé depuis longtemps, son épouse Satoyo, Kozume Hitomi, la grand-mère en question, puis un saut de génération, et enfin, Kozume Ken...
Il cilla plusieurs fois. Fronça les sourcils. Puis il se passa une main sur le visage, expira lentement, et reporta son regard sur la colonne.
Kozume Minato, Kozume Satoyo, Kozume Hitomi.
C'était tout. Ça s'arrêtait là. Autour, rien d'autre que la surface lisse de la pierre polie. Trois noms.
Où était le quatrième ?
Il les examina plusieurs fois encore, certain d'avoir loupé quelque chose. Le nom de Kenma n'était inscrit nulle part ; le monument était vierge de toute récente gravure, comme si on n'y avait plus touché depuis trop longtemps. À bien y faire attention, les fleurs semblaient elles aussi dater de plusieurs jours, ce qui n'avait rien d'habituel. Quelqu'un en déposait de nouvelles chaque dimanche matin, raison pour laquelle il attendait toujours le début de l'après-midi pour se présenter lui-même au cimetière.
Troublé, il se recula d'un pas pour observer les plaques aux alentours, mais aucune d'elles n'avait été altérée. Tout était parfaitement normal, l'absence de Kenma exceptée.
Il se pencha pour y regarder de plus près. Quelqu'un avait peut-être effacé son nom. Il avait peut-être été déplacé — mais non, c'était absurde, personne n'aurait pu faire une chose pareille et, si on avait effectivement effacé un nom, il en serait forcément resté une trace quelque part, ce qui n'était manifestement pas le cas.
Il devait être en train de rêver. Il n'y avait pas d'autre option possible.
Il sortait du cimetière, la démarche mal assurée et l'esprit ailleurs, quand il reconnut un vieil homme occupé à nettoyer l'avant d'un caveau ancien et imposant. Le fossoyeur — il travaillait ici depuis des années. Il devait savoir quelque chose. Pouvoir lui donner des informations.
— Excusez-moi, l'interpella-t-il, et, constatant les tremblements qui faisaient vibrer sa voix, il s'éclaircit la gorge.
— Je peux vous aider ? demanda le vieillard.
— Je... cherche la tombe de quelqu'un. Il s'appelle Kozume Kenma. Il...
— Kozume ? C'est dans l'allée 4.
Kuroo secoua la tête.
— J'y suis allé, mais...
Le fossoyeur haussa les sourcils.
— Il n'y est pas ?
— Je ne crois pas.
— Quand l'a-t-on enterré ?
— Il y a quelques semaines. (Il réfléchit.) Le vingt-et-un septembre.
— Vous en êtes sûr ?
— J'étais là.
Le vieil homme se remit à balayer.
— Vous devez vous tromper de cimetière, jeune homme. Personne n'a été mis en terre ici depuis le quinze.
Impossible. Toute la famille de Kenma avait été enterrée ici. Il s'en souvenait bien. Il s'était rendu à l'enterrement avec sa mère et son père.
— Je ne crois pas, insista-t-il. Vous devriez vous en souvenir. Il y avait beaucoup de monde. C'était un adolescent. Il a eu un accident, début août, et...
— Jeune homme, sauf votre respect, je travaille ici tous les jours depuis de longues années. Le dernier enterrement date du quinze septembre, et c'était une femme très âgée qui n'avait plus personne d'autre que quelques petits-enfants. Alors, soit ce Kozume est enterré ailleurs, soit il ne l'est pas du tout.
Kuroo garda le silence un moment, puis, après l'avoir remercié, quitta le cimetière, l'esprit encore plus embrouillé qu'avant.
Un rêve. C'est la seule explication.
La rue, soudain, lui paraissait irréelle, chaque silhouette mouvante comme la flamme d'une bougie, leurs conversations assourdies par un brouillard opaque, voyageant dans des voitures intangibles et des maisons s'évaporant dès à l'instant où Kuroo se détournait d'elles. Un rêve, pensa-t-il encore. La nuit est cruelle.
Il rentra chez lui le souffle court, un étau resserré sur son cœur qui tambourinait sans relâche dans sa poitrine, persuadé qu'il y trouverait peut-être quelque nouveau piège, un bonheur qui lui serait cruellement arraché au réveil, ou un cauchemar dans lequel il n'aurait d'autre choix que de plonger en attendant le lever salvateur du soleil.
— Je suis rentré, s'annonça-t-il, soucieux de la réaction de sa mère si elle le surprenait ainsi.
Elle lui répondit de la cuisine, mais, avant qu'il ait pu l'éviter en s'enfermant à l'étage, elle le rejoignit, l'air surpris.
— Déjà de retour ? s'étonna-t-elle.
Elle dut interpréter son silence comme un mauvais signe, car elle poursuivit, une pointe d'inquiétude dans la voix :
— Quelque chose ne va pas ? Tu n'as pas pu y aller ?
Il entrouvrit les lèvres, les referma. Enfin, il demanda, la bouche sèche :
— Aller où ?
Elle sourcilla, les bras croisés.
— Voyons. À l'hôpital, Tetsu. Toi qui disais avoir bien dormi !
— L'hôpital ?
— Tu n'y allais pas ? Je croyais que tu voulais rendre visite à Kenma ?
Lui rendre visite. Il se passa une main sur les yeux.
— Tu ne te sens pas bien ?
— Non, c'est juste... tout va bien.
— Tu es sûr ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— Oui. J'étais... j'avais rendez-vous avec Yaku, pour les cours. Je vais à l'hôpital tout de suite. Je... (Il secoua la tête.) Je reviens plus tard. À ce soir, maman.
— À ce soir, répondit-elle, les yeux plissés.
Il fit volte-face et se rua dehors.
C'est un rêve, n'est-ce pas ? se répétait-il inlassablement. Quand elle a dit « voir Kenma », elle parlait du cimetière, n'est-ce pas ? Quand elle dit « lui rendre visite », elle veut dire... quoi ? Ça n'a pas de sens.
Un rêve, un rêve, un rêve.
Il serrait et relâchait les mains dans ses poches, en essayant d'ignorer les battements insoutenables de son cœur, tandis que le bus qui l'emmenait à l'hôpital où il avait été admis les quelques jours suivant l'accident traçait sa route sans se presser. Il tâcha de se concentrer sur le décor extérieur, les immeubles, les maisons, les arbres et les promeneurs, incapable de penser à ce qui l'attendait peut-être, un gros point d'interrogation tracé dans les airs, le noir profond qui caractérisait l'inconnu.
Il descendit juste devant la porte d'entrée visiteur du bâtiment qu'il ne connaissait que trop bien. Il avait enfin repris ses esprits et, malgré le fait que toute son énergie semblait avoir quitté ses extrémités pour se concentrer quelque part dans son estomac qui se tordait un peu trop, il se sentait légèrement mieux. Une fois à l'intérieur, il balaya la salle du regard à la recherche d'un indice quelconque sur ce qu'il pouvait bien faire ici.
Fait rare, le bureau d'accueil était libre ; il décida donc d'y demander des informations. Il s'adressa à la jeune femme qui s'en occupait, les mains sur le comptoir.
— Je cherche la chambre de Kozume Kenma, annonça-t-il. Vous pouvez m'aider ?
Elle pianota sur son ordinateur puis fronça les sourcils.
— Vous êtes de la famille ? demanda-t-elle.
Il hésita.
— Je... c'est un ami.
— Excusez-moi une seconde. Votre nom ?
La question le mit mal à l'aise. Il répondit :
— Kuroo.
Elle décrocha le téléphone à sa droite, attendit une seconde, puis dit :
— Oui, ici Kaida. J'ai un visiteur pour... (elle se tourna vers Kuroo.) Vous pouvez me rappeler son nom ?
— Kozume.
— Kozume-san, continua-t-elle. Oui. Kuroo. Oui... d'accord. Veuillez m'excuser pour le dérangement.
Elle raccrocha et sourit.
— Je suis désolée, je ne voulais pas vous faire attendre. Comme je viens d'arriver, je préférais m'assurer de...
Il balaya ses excuses d'un geste de la main.
— Pas de souci.
— Kozume-san se trouve à l'unité de soins intensifs, chambre 211.
Il la remercia et se dirigea vers l'étage concerné, une boule d'angoisse au creux de l'estomac. Un rêve, murmura une voix dans sa tête, et, cette fois, il l'ignora.
Il s'arrêta devant la porte du service et appuya sur la sonnette. Quelques instants plus tard, une infirmière venait lui ouvrir, un sourire aux lèvres. Il la reconnut aussitôt ; c'était elle qui l'avait pris en charge, lorsqu'il s'était retrouvé ici.
— Kuroo-kun ! s'exclama-t-elle. Pourquoi être passé par l'accueil ? Tu as eu un trou de mémoire ?
Il acquiesça, faussement gêné.
— Quelque chose comme ça.
— Eh bien ! Toi qui es si ponctuel, d'habitude ! Je ne t'attendais plus.
Il entra dans le couloir, la peur au ventre, happé par le malaise que lui inspirait ce service en particulier. Il n'y avait pas passé que des bons moments, loin de là. Tâchant de garder contenance, il échangea quelques mots avec l'infirmière qui s'inquiétait de l'évolution de sa blessure. Il la rassura rapidement, lui donna des nouvelles de ses parents, puis, enfin, la laissa reprendre son travail pour se diriger vers la chambre 211.
Devant la porte entrouverte, il prit une inspiration tout en se mordillant l'intérieur de la joue.
Par pitié. Pitié.
Il posa la main sur le battant de la porte, ferma les yeux. Pitié.
Elle s'ouvrit en silence sur une chambre dont l'air était ponctué de « bip » réguliers et étrangement rassurants. Un pouls, songea distraitement Kuroo, mais il n'y prêta pas attention.
Il dut s'appuyer sur le mur. Ses forces l'avaient définitivement quitté.
Devant lui, Kenma semblait plongé dans un profond sommeil.
Un pouls.
Kuroo s'avança en tremblant.
S'il te plaît, pensa-t-il, ne sois pas un rêve. S'il te plaît, s'il te plaît, ne sois pas un rêve.
Ou laisse-moi rêver un moment encore. Un moment, c'est tout. Une seconde de plus.
S'il te plaît.
Je ne veux pas me réveiller.
;)
Allez, j'espère que ça vous a plu. Et que vous voulez voir la suite. C'est mon unique but au monde. Au passage, comme je suis incapable de me concentrer sur une fic à la fois et que j'ai besoin d'écrire une fic légère pour me remettre de celle-ci (qui n'est pourtant pas si terrible mdr), j'ai ouvert un poll sur mon profil histoire de décider de la suite. Parce que oui, trop de possibilités.
Merci pour votre lecture, et à la semaine prochaine, j'imagine !
Les reviews sont très importantes à mon âme et me permettent de continuer à écrire le cœur léger, alors n'hésitez pas à en laisser une par ici si vous lisez cette fanfic ! Quatre mots, ça prend deux secondes, et ça a un effet qui dure longtemps.
Gros bécots.
