Chapitre 3

Ce fut le Professeur Taylor qui accueillit Lisa, comme il se trouvait justement devant la maison. Il portait comme toujours son pull rouge sans manches malgré la chaleur estivale.

Les yeux levés, il contemplait la grande baie vitrée de l'étage, quand les gravillons de l'allée crissèrent derrière lui.
La cigarette qu'il avait à la main fut jetée à terre et piétinée avec empressement. Une expulsion de fumée plus tard, il se retournait pour faire face au nouveau venu.
Ou plutôt la nouvelle venue. Une camarade de classe de sa fille, tout essoufflée, se tenait face à lui sur une bicyclette rose.

« Bonjour Monsieur Taylor » s'exclama la fillette blonde en descendant de vélo.

– Bonsoir Lisa, répondit-il avec un sourire.

Les sourcils de Lisa se froncèrent. Quoi de plus condescendant qu'un « Bonsoir » en réponse à un « Bonjour » ?

Les mains sur le guidon, son vélo à côté d'elle, elle s'approchait lentement de la porte du garage, ralentissant devant le professeur. Il la suivait du regard, par-dessus ses verres taillés en demi-cercle.

« Comment vas-tu depuis la dernière fois ? Tout se passe bien à l'école ?

– Oui, ça va super.

– Bien. Très bien. Et ta famille va bien ?

– On ne peut mieux.

– Tu m'en vois ravi. »

L'un des talents de M. Taylor est qu'il savait fort bien feindre l'intérêt pour son interlocuteur.
Et ce, même quand il aurait cent fois mieux aimé se trouver autre part, en une compagnie intellectuellement plus stimulante..

« LISA, tu es là ! »

Allison avait surgi de derrière le garage et bondi sur Lisa comme un boulet de canon, pour le soulagement de son père et de son amie.

On rangea le vélo et les affaires de Lisa dans le garage pendant que M. Taylor en profitait pour s'éclipser dans son bureau.

Les deux amies, la blonde et la brune optèrent pour une promenade dans le jardin avant de dîner.

Zigzaguant entre les arbres, elles parlaient de choses et d'autres d'école, de livres, de jazz, des sujets importants pour elles. Leurs rires s'élevaient bruyamment entre les branches des pins et un écureuil curieux à six paires d'yeux s'arrêta pour les regarder passer. Mais le véritable sujet d'actualité n'avait pas encore été abordé, et il fallait bien qu'il le soit.

Lisa mit donc Allis au courant de l'accord de sa mère au voyage, débordante de joie. Mais vite, devant l'air renfrogné de son amie, le doute s'empara de la plus blonde.

« Et sinon… Toi, tu as demandé à ton père ? »

Un signe de tête lui apprit que non. Elle n'avait pas osé.

« Mais je sais que tu en as envie, pourtant… Ton père ne voudra pas te laisser partir ?

– Il y a de ça c'est vrai… Mais en faite… c'est surtout… »

Elle détourna le regard, gênée.

« Surtout quoi ?

– Je crois qu'en fait… Je ne veux pas vraiment y aller… Je veux dire, je ne suis jamais parti aussi loin, toute seule en plus, c'est beaucoup trop d'un seul coup, tu vois ? Ahah, oublions juste ça, tu veux bien ? Je préfère rester à Springfield, je serais déjà très heureuse de te savoir toi, là-bas ! »

Lisa ne comprenait plus rien. Elle connaissait Allison aussi bien, voire même mieux qu'elle-même. Mais à cet instant elle ne la cernait plus. Visiter l'Europe était leur rêve à toutes les deux.

Elle s'imagina alors elle, Lisa, sous un ciel gris, trempant un croissant dans une tasse de chocolat sur une terrasse au pied de la tour Eiffel. Seule au milieu des couples d'amis et d'amoureux, portant une robe et un béret noirs. Et sur le même continent, mais à plusieurs centaines de kilomètres : Allison, sous un soleil ardent, d'énormes lunettes noires sur le nez, prenant un groupe de touristes en photo devant la tour de Pise. Mais quelque chose clochait, dans les deux visions.

Soudainement, la Allison de son rêve éveillé se retrouva entraînée, sans pouvoir s'arrêter, et tout d'un coup se retrouver sans comprendre assise sur une chaise. Elle baissa ses lunettes de soleil, désormais plus gênantes qu'utiles, et les posa sur sa tête pour apercevoir une place bondée, la tour de métal la plus célèbre du monde, et juste à côté d'elle… son amie, Lisa.

Le ciel gris devint bleu, un serveur déposa une panière de viennoiseries et une nouvelle tasse devant Allison en leur souhaitant un « Bon appétit ». Des sourires agrandirent leurs visages et elles trinquèrent avec leurs tasses tandis que la bulle des pensées de Lisa s'évaporait pour la faire revenir à la réalité.

Et soudain tout se fit clair.

Allison la regardait, tête baissée. Lisa se pencha vers elle pour prendre sa main.

« D'accord ? lui demanda encore Allison

– Si c'est ce que tu veux… »

Entre elles, elles n'avaient pas toujours besoin de mots pour se comprendre. Elles étaient différentes du reste du monde, et dans cette différence, deux cas très semblables.

Elle dit donc à voix haute ce qu'Allison voulait entendre, mais fit un pacte avec elle-même.

Si elles partaient, elles partiraient ensemble.

Le soleil s'abritait passivement derrière les collines. L'ombre gagnait du terrain sur la lumière. Lentement dans le ciel, le bleu remplaça l'or, et il fut l'heure de rentrer.

L'odeur de la cuisine s'était répandue dans toute la maison. On aurait pu trouver la salle à manger les yeux fermés. Et tant mieux, car s'il ne faisait pas encore assez sombre pour allumer toutes les lumières. Mais il l'était en revanche déjà bien assez pour ne plus y voir clair.

L'ancienne table en chêne – si longue qu'elle suffisait à remplir la salle à manger – était bien démesurée pour trois convives. Mais il se trouvait que les Taylor mangeaient toujours ici, même seulement entre eux. Mais même si Lisa trouvait froide cette façon de faire un peu bourgeoise, la puissance de l'air climatisé rendait le décor plus glacial encore. Lisa en avait la chair de poule.

Les bols fumants étaient la seule source de chaleur dans la pièce. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi ils s'habillaient chaudement en permanence. Comment pouvait-on vivre dans un frigo pareil ?

Les deux amies étaient assises l'une en face de l'autre, au centre de la table. Mais juste entre elles un énorme vase et un impressionnant bouquet de fleurs les empêchaient même de se voir. Pas évident donc pour mener une discussion.

Lisa remuait sa cuillère dans son bol de soupe, le regard vers le plafond, pendant qu'Allison soufflait dans la sienne, avant de la boire. En bout de table, le professeur lisait le journal en attendant que son bol refroidisse.

Depuis une minute, Lisa ne pouvait détacher son regard du large lustre et ses centaines de perles en cristal qui pendaient de manière inquiétante au-dessus de sa tête.

Il était plus que temps de faire avancer la situation. Elle essayerait de convaincre M. Taylor de laisser partir Allison, aussi discrètement que possible.

« Oh, Alli, tu te souviens de ce que le Proviseur a dit ce matin ? déclara soudain Lisa.

La tête d'Allison apparut sur le côté du pot de fleurs, et les yeux ahuris elle chuchota :

« Hey, qu'est-ce que tu fais ? »

Sans lui répondre, Lisa poursuivit son plan.

—Tu sais que j'en reviens toujours pas !? »

Un regard surpris surgit de derrière le journal et l'encouragea à poursuivre

« Ce matin, à la cérémonie d'ouverture, c'était tellement surprenant. Tellement in-at-ten-du ! ».

Voyant que le professeur observait, mais ne réagissait toujours pas, elle insista encore.

« C'était quelque chose de si ENORME, de si EX-CEP-TION-NEL qu'on a tous eu du mal à y croire ! Tu sais que j'ai dû me pincer pour être sûre que c'était pas un rêve ?! »

« Et de quelle nature est-il, cet événement surprenant et exceptionnel ?

Ah, enfin !

« Eh bien, figurez-vous que notre école va participer… à un échange d'étudiants ! »

Et en levant l'index, elle précisa :

« Avec la France ! Et d'ailleurs, Allison aurait besoin de votre accord pour y prétendre.

– Allison, pourquoi tu ne m'as pas demandé ?

– C'est juste que… Je pensais que… Je croyais que…

Le visage plus rouge que jaune, son regard se balançait entre Lisa et son père, son père et Lisa.

– Que je refuserais que tu partes ? Voyons Allison, tu pensais vraiment que je ferais ça ?

Une main devant la bouche, elle avait les larmes aux yeux.

« Je peux ?!

– Mais bien sûr que tu peux y aller ! »

« … Merci ! »

Et ce merci ne s'adressait pas seulement à lui. Lisa l'avait d'ailleurs compris. L'émotion s'était emparée de la pièce, sur les larges sourires se reflétait l'éclat du lustre, et sans transition, le repas reprit son cours.

Lisa se sentait transportée, elle ne voulait pas que le dîner retombe à plat. Alors elle eut une idée.

« Et si on jouait au jeu des anagrammes ? »

Derrière le vase à fleurs, quelqu'un cracha dans son bol.

« Mais prenez garde, depuis la dernière, je me suis entraînée !

– Eh bien, voyons voir ça. Que dis-tu de… Bertram Forer ?

– Mmh. »

Elle regarda ses hôtes à tour de rôle, faisant mine de réfléchir.

Puis elle baissa le regard au sol, le leva au plafond, fit le tour de la pièce, laissant volontairement traîner la chose en longueur.

Elle n'avait aucune idée d'anagramme, jamais elle n'avait réussi à ce jeu, et, sans l'avouer, les Taylor la méprisaient un peu pour ça.

Puis subitement, elle refit face au professeur, le visage convaincu en claquant les doigts.

« Forer Bertram !

Un silence s'empara de la salle à manger, et Lisa commença à regretter cette idée stupide qu'elle avait eue...

Mais contre toute attente, M. Taylor eut une sorte de hoquet, qui se changea en un rictus, qui à son tour se changea en un franc éclat de rire. Et il était si communicatif que la tout le monde l'accompagna.

– Ah, ah, pas trop mal pour une seconde fois. »

La nuit était tombée, et dans la salle des trophées qui servait de chambre à Allison, la place était à l'hystérie la plus totale.

Lisa avait quitté son duvet et les deux amies sautaient sur le gros matelas d'Alli, obligées de crier pour s'entendre derrière la musique qui jaillissait de la radio.

« ON VA EN FRANCE, ALI !

– MAIS C'EST MEME PAS ENCORE SUR ! ON N'A PAS RENDU LES PAPIERS, NI ETE SELECTIONNEES, NI…

– S'ILS REFUSENT DE NOUS LAISSER PARTIR, JE LEUR FAIS UN PROCES, OK ? ALORS ARRETE DE T'INQUIETER, ET SAUTE ! »

Et par la fenêtre ouverte, se découpaient deux petites silhouettes bondissant dans tous les sens sur fond de swing et d'éclats de rire.