RÉDEMPTION
Auteur : Niacy^^
Disclaimer : Les personnages inspirés de cette fic sont issus de l'imagination ô combien fertile et prolifique de ce cher Masami Kurumada.
Un grand Merci à celles et ceux qui m'ont soutenu jusqu'ici par leurs encouragements et leurs reviews, notamment Seiiruika et Alaiya.
Ce chapitre est plus long que prévu mais je n'ai pas eu le courage de le couper en deux. Alors considérez le comme un 'cadeau' pour vous faire patienter jusqu'au chapitre IV qui mettra un peu plus de temps à vous parvenir car les vacances sont finies.
J'ai tenu compte de vos remarques et tâché d'éclaircir certains points. Et pour celle qui n'avait pas compris (je ne cite personne), cette histoire se passe avant Hadès, mais cela je l'ai précisé dans l'intro. Voilà!
Bonne lecture à tous...
Niacy^^.
Résumé : Après s'être remémoré son douloureux combat contre Camus, c'est un Hyôga différent et décidé à appliquer les préceptes de son défunt maître qui retourne vers Rodorio. En chemin, il est témoin d'un combat féroce entre Shina de l'Ophiuchus et un autre chevalier d'argent, Borée du Vent du Nord. Le Russe finit par s'en mêler, nous révélant son nouveau visage : celui d'un être froid et indifférent. Ce qui lui vaut la haine de la jeune femme, blessée, qu'il décide d'aider.
Chapitre III : « Ces repères qui nous manquent. »
« Il y a un abri près d'ici ? », demanda Hyôga d'un ton qu'il voulait le plus détaché possible.
Dans ses bras, shina ne lui répondit pas. Avait-elle perdu connaissance ? Le jeune Russe en doutait, puisqu'elle parvenait à le suivre en marchant, difficilement certes, mais il n'avait pas à la porter.
Son regard vif d'un bleu translucide se leva vers le ciel dégagé et ses paupières se plissèrent aussitôt pour le protéger de la vivacité des rayons du soleil qui brûlaient tout sur leur passage pour ne laisser derrière eux que de la terre asséchée, de l'herbe grillée et des peaux brunies. La chaleur de cette fin d'après-midi l'étouffait et l'incommodait, lui originaire des pays nordiques. Ils devaient se mettre à l'ombre et se réhydrater rapidement.
« Shina, est-ce qu'il y a un abri près d'ici ?, insista-t-il fermement, sa prise autour de la taille menue de la jeune femme se resserrant.
— J'habite à deux kilomètres après cette falaise… Il n'y a pas d'autre endroit. »
Shina avait répondu à contrecœur. L'idée même qu'il pénètre chez elle la révulsait mais la fatigue et la douleur eurent raison d'elle.
Après avoir parcouru deux kilomètres d'un chemin caillouteux et poussiéreux, ils arrivèrent enfin sur un endroit isolé de tout mais avec une vue imprenable sur le village de Rodorio. Un olivier abritait de son ramage une petite maison sans prétention, en pierre de pays, et dont les tuiles orangées, panachées de rose, égaillaient un peu cet environnement aride et rocailleux.
« Nous y sommes. »
Sur ces mots prononcés sans une once d'émotion, sans daigner le remercier, Shina se dégagea violemment de l'étreinte du Russe et s'en éloigna. Seule sa fierté démesurée l'empêchait de plier sous le poids de la douleur qui irradiait dans tout son être jusqu'à lui couper le souffle – sans doute une côte de cassée, pensa-t-elle avec indifférence – tandis qu'elle se redressait sans tressaillir. La tête haute, un éclat mat se réverbérant sur l'acier de son masque aux arabesques brunes, Shina affronta de son regard sans vie le visage de marbre de Hyôga.
Pas une parole ne fut échangée lors de cette courte période d'observation farouche de la part de la femme-chevalier.
De discrètes gouttes de sueurs perlaient sur le front à la peau claire du Slave, collaient quelques cheveux blonds contre ses tempes ou disparaissaient sous la bande, à présent couleur de la terre, qui protégeait son œil gauche.
Ce climat n'avait pas l'air de lui réussir. Tant mieux !, se réjouit Shina. Après tout, sa présence en ce lieu brûlant était aussi déplacée que celle d'un pingouin au milieu du désert. Suite à cette comparaison ridicule, elle esquissa un sourire carnassier que Hyôga ne pouvait pas voir. Pourtant, malgré la gêne évidente qu'elle percevait, rien ne transparaissait sur les traits fins du Slave. Impassible. Un vrai iceberg. Elle le détestait, car il la renvoyait à sa propre faiblesse.
Il n'est pas humain, il ne ressent rien ! Comment peut-il être Chevalier ?
Doucement, la jeune femme recula de plusieurs pas, le défiant toujours ouvertement du regard, puis se retourna sans un mot dans un mouvement gracieux, sa chevelure verte caressant ses épaules.
Faisant fi de la douleur, l'Italienne se dirigea vers sa maison, en roulant des hanches pour narguer cet avorton. Elle savait qu'il la regardait. Tous le faisaient. Sans exception. Malgré la crainte qu'elle inspirait, les hommes ne pouvaient s'empêcher de poser des yeux désireux et inquisiteurs sur sa personne. Et bien que celui-ci soit de glace, elle pouvait sentir son regard froid courir dans son dos.
Tu ne vaux pas mieux que les autres.
Pourtant à peine avait-elle fait trois pas qu'une violente douleur dans la poitrine, qu'elle ne pouvait contrôler, l'envahit pour la pétrifier sur place. Son souffle fut coupé, la sensation qu'un poignard lui transperçait le cœur se répétait encore et encore. Sa vue se troubla et, incapable d'esquisser le moindre geste pour se rattraper, le chevalier d'argent vit défiler le paysage aride devant ses yeux, le ciel qui hésitait entre le bleu et l'orangé, la terre volatile qui s'approchait inexorablement de son visage, une chevelure blonde qui disparut rapidement dans un nuage nébuleux pour s'éteindre dans l'obscurité.
Fraîcheur ! Ce fut la première chose qui vint à l'esprit du Cygne lorsqu'il pénétra à l'intérieur de la maison du chevalier d'argent, évanouie dans ses bras. La pièce était sombre, seulement baignée par les rayons du soleil de cette fin d'après-midi qui traversaient les persiennes entrouvertes des fenêtres. Un rapide coup d'œil lui permit de brosser une vue d'ensemble : une pièce unique munie du strict nécessaire, avec à sa droite le coin cuisine, à sa gauche une grande armoire et en face de lui le lit, simple, qu'il rejoignit en quelques enjambées assurées et sur lequel il déposa la jeune femme inconsciente sous les craquements du bois protestataire mêlés à ses geignements indistincts. Elle semblait souffrir.
Son regard clair chercha de quoi aider à rafraîchir dans un premier temps son hôtesse involontaire et s'arrêta une courte seconde sur la seule touche féminine et un tant soit peu personnelle de la pièce de vie aux allures monacales : une petite fleur blanche dans un simple verre sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Un faible sourire s'esquissa mentalement dans son esprit à défaut de pouvoir se lire sur son visage qu'il voulait impassible.
Un mouvement dans sa vision périphérique redirigea son attention sur Shina dont le corps contracté trahissait la douleur qu'elle devait très certainement ressentir.
L'Ophiuchus de ses souvenirs n'était pas femme à se plaindre pour une bagatelle, aussi la voir ainsi ne le peinait pas, non –il ne devait rien ressentir et puis, ils ne se connaissaient pas suffisamment pour que ce soit le cas– mais le touchait d'une certaine façon. Il en oublierait presque qu'elle était la femme-chevalier la plus puissante du Sanctuaire et l'un des meilleurs chevaliers d'argent de la Déesse Athéna. Elle pouvait tenir tête à quiconque la provoquait -ou pas d'ailleurs- et cherchait sans cesse la bagarre. A elle seule, elle pouvait terrasser une escadrille de gardes et de bronzes à mains nues, en utilisant à peine sa cosmo-énergie, sans jamais reculer, sans jamais lâcher prise, insinuant ses crochets dans ses victimes, telle la constellation du Cobra qui la protégeait.
Alors comment expliquer sa défaite face à Borée ? Hyôga n'y arrivait pas.
Cette brute n'avait fait qu'une bouchée de pain de Shina, la jetant au sol comme une simple poupée de chiffon. Ce qui était étonnant : elle était puissante et puis surtout, lui, il avait réussi à le maîtriser sans difficulté. Certes, s'être battu contre des adversaires du niveau des Chevaliers d'or, des Guerriers Divins ou des Généraux des mers lors des dernières Guerres Saintes avait contribué à augmenter sa force et la puissance de son cosmos, mais sa victoire jadis reposait en grande partie sur le fait qu'il avait été poussé par une volonté désespérée de sauver Athéna qui, de par son cosmos divin, bienveillant et protecteur, l'avait aidé à chaque instant.
Hyôga restait lucide quant à ses capacités même s'il aimait à croire qu'il était devenu plus qu'un chevalier de bronze et que sa cosmo-énergie s'était élevée comme le lui avait confié Camus. Mais une chose était certaine et très claire dans son esprit : malgré sa progression, il restait moins puissant qu'un chevalier d'or. Il avait touché du bout du doigt le septième sens et en soi, cela restait un prodige pour un chevalier de bronze, cependant les chevaliers de la garde dorée possédaient le cosmos ultime depuis des années et en maîtrisaient tous les aspects. Il n'était rien à côté d'eux. Rien à côté de Camus.
Son regard d'un azur clair se refocalisa sur le corps inerte de la jeune femme. Étrange... Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle ne devait pas encore être remise de la dernière Guerre Sainte contre le Dieu Poséidon, pendant laquelle elle avait été gravement blessée. Il ne voyait pas d'autres explications valables.
Après avoir récupéré un linge propre près du coin réservé aux ablutions, Hyôga entreprit de nettoyer les diverses entailles plus ou moins profondes qui jalonnaient les avant-bras à la peau bronzée de Shina. Le geste inconscient de recul qu'elle émit lorsqu'il saisit de son poignet le poussa à y prêter une attention plus particulière : à l'œdème et à la rougeur qui entouraient l'articulation, il lui sembla que celui-ci était foulé. D'une simple montée de cosmos glacé dans sa main, il endormait la douleur en attendant de pouvoir y administrer d'autres soins.
Puis il s'attaqua à la base de son cou, perlé de gouttes de sueur qui s'étalaient jusque sur le haut de sa poitrine qui se soulevait rapidement et superficiellement. Des côtes cassées ? Son regard au bleu presque translucide et dépourvu d'émotion se posa sur les ecchymoses violacées larges et longues qui zébraient son cou, preuves incontestables de la violence et de la volonté avec lesquelles Borée avait voulu l'étrangler.
Il n'alla pas beaucoup plus loin, se contentant d'effacer le sang presque coagulé qui avait réussi à s'échapper de dessous le masque d'acier qui recouvrait en permanence le visage de la femme-chevalier. Il y avait certaines règles à ne pas fouler : celle de ne jamais voir le visage d'une sœur d'armes en faisait partie. Cela relevait d'un sacrilège. Et puis, bien que courageux, il ne tenait pas particulièrement à subir les foudres vengeresses de Shina lorsqu'elle se serait réveillée.
Il abandonna quelques instants sa patiente pour chercher de quoi la soigner et bander son poignet, voire ses côtes. Après avoir fouillé dans les lieux qui lui semblaient les plus appropriés pour ranger une trousse de pharmacie -sous l'évier, dans le buffet attenant- il s'arrêta devant la grande armoire en bois foncé placée près de l'entrée. Il ne voulait pas s'immiscer dans l'intimité de son hôte mais il ne pouvait pas ne rien faire.
Pas qu'il y découvrit grand-chose. Bien au contraire. Mis à part quelques vêtements et des boites sans rien d'écrit dessus, il n'y trouva aucun objet personnel. C'était comme si Shina n'avait rien, qu'elle n'existait pas en dehors de la chevalerie, qu'elle n'avait aucun passé…
Un imperceptible sourire troubla son visage stoïque à l'idée qu'elle aurait pu être un disciple parfait pour Camus, contrairement à lui Shina était un chevalier déterminé, courageux, travailleur et, point important, sans attache a priori. Un vrai Chevalier des Glaces en somme, si ce n'était que la personne évoquée n'était autre que la volcanique et emportée Shina !
Finalement une petite boite, caractéristique de par la croix rouge en son centre, lui permit de refermer la porte de l'armoire et de l'accès à la vie de l'Italienne. Un peu d'antiseptique sur les plaies à nue, des pansements, un anti-inflammatoire sur son poignet à présent bandé et la corvée de Hyôga s'arrêta là. Il ne pouvait rien faire pour ses éventuelles côtes cassées ; le cosmos de la jeune femme allait doucement accélérer sa guérison et lui permettrait d'attendre jusqu'à recevoir des soins plus adaptés. Le nécessaire avait été fait. Ce qui satisfît le Slave.
Sa corvée finie, le jeune chevalier décida qu'il pouvait s'accorder un rafraîchissement et se passa la tête sous le jet d'eau froide de l'évier, inondant par la même sa nuque et sa chevelure blonde. Puis, il saisit une chaise, un livre qui se trouvait sur la table de nuit de la jeune femme et décida d'attendre que celle-ci se réveille avant de la laisser.
Hyôga n'était pas très à l'aise dans cette maison. Après tout, il n'y avait pas été invité et maintenant, il lisait un livre, calmement, chez Shina, comme si de rien n'était. Elle ne bougeait pas. Et si elle ne se réveillait pas tout de suite, il n'allait tout de même pas rester ici toute la nuit ? Le jeune homme commençait à regretter son geste. Camus lui dirait sûrement qu'il était trop sensible, trop humain. Que s'il voulait se comporter comme un véritable Chevalier des Glaces, il devait laisser tomber ses sentiments et sa compassion.
Son visage disparut sous ses mains qui glissèrent avec lassitude sur son front pour se perdre dans les mèches blondes de sa chevelure. Un soupir lui échappa tandis qu'il rejetait la tête en arrière. Les enseignements de Camus lui revenaient de plus en plus souvent à l'esprit, ainsi que son regard sombre et indéchiffrable, comme pour lui rappeler sa faiblesse à la fois en tant qu'homme et en tant que chevalier.
J'ai encore échoué, Maître. Pardon !
En une vaine tentative pour se changer les idées, il se dirigea vers la fenêtre dont il décrocha le petit loquet retenant les persiennes et les ouvrit pour perdre son regard au gré du paysage qui s'offrait à présent à sa vue. En appui sur ses coudes, d'un air détaché, son attention se porta sur les touches de couleur vert foncé qui égaillaient ici et là les flancs pierreux de la montagne du Sanctuaire pour glisser sur les toits colorés des maisons en pierre de pays de Rodorio, seul village de l'île sacrée. C'était une habitude qu'il avait prise au contact du Chevalier du Scorpion. Celui-ci lui avait confié le réconfort qu'il en retirait : imaginer que grâce à leur abnégation et leur volonté, derrière les murs immaculés des maisons du village, des hommes et des femmes vivaient dans l'ignorance de toutes ces souffrances, loin de toutes ces guerres destructrices dans lesquelles ils avaient versé leur sang. Que ces mêmes hommes et femmes aimaient, riaient, pleuraient et souffraient ; qu'ils vivaient tout simplement grâce à eux. Leurs combats sanglants contribuaient à la paix dans le monde. C'était l'amour des humains et de la vie qui lui donnait courage, et Athéna bien sûr.
« Voilà les valeurs que tous les chevaliers défendent, Hyôga ! Camus également ! Même sous ses apparences distantes et froides, il se battait pour les mêmes idéaux que moi ou que toi ! Il aimait la vie et se battait pour la défendre. Il aspirait à la paix, à l'amitié, à l'amour... — Non. Penses-tu réellement qu'il était homme à vouloir que les personnes qui lui étaient proches souffrent ? — Jamais, il n'était pas aussi indifférent ou cruel qu'il n'y paraissait, et tu le sais... Hyôga, aurais-tu oublié ces mots qu'il ne cessait de répéter ? Le détachement, le contrôle des sentiments et des émotions ? »
— Milo, tu es sûr que nous parlons du même homme ?
— Hyôga, soupira-t-il. Crois-tu vraiment que Camus... que le Chevalier d'or du Verseau aurait aimé voir son disciple se morfondre ainsi ?
Inlassablement Milo répétait la même litanie, lui martelant ces mots comme pour les graver au plus profond de son esprit, quoique le Russe se demandât si ce discours si véhément et appuyé lui était entièrement destiné. Peut-être le Grec parlait-il pour lui-même ? Peut-être ces mots que Hyôga ne pouvait dire pour le réconforter, le Chevalier d'or du Scorpion les prononçait-il tout haut pour s'en convaincre ? Mais le Russe, bien qu'empli de compassion et d'espoir pour les hommes, ne saisissait pas toutes ces notions. Son enseignement auprès de Cristal et de Camus ne le lui permettait pas. Et surtout, il ne voulait pas entendre cela, pas à ce moment-là, même si à présent il en prenait doucement conscience.
Le soleil, amorçant sa lente descente vers la mer Egée, teintait l'atmosphère d'une jolie couleur orangée, nuancée de jaune et de rose. Il avait beau détester ce pays et cette île, la vue du coucher de soleil l'étonnait toujours autant. En Sibérie, le soleil était presque blanc, le spectacle était aussi magnifique sur la neige, mais ici les couleurs étaient éclatantes. Le bruissement des feuilles de l'olivier non loin de là murmurait à ses oreilles, une petite brise se levait et avec elle, la poussière. La chaleur toujours accablante était très supportable dans cette maison aux épais murs de pierre.
La terre se mit à trembler un instant. Hyôga n'y prêta pas attention, son esprit toujours tourné vers le spectacle que la nature lui offrait. Ce genre de phénomène n'était pas rare au sein du Domaine Sacré, avec tous les guerriers qui s'entraînaient sans relâche.
Un cliquetis dans son dos le fit se tendre imperceptiblement. Hyôga se retourna avec précaution. Peut-être shina s'était-elle réveillée. Un bref coup d'œil dans sa direction lui apprit que non. Par contre les lampes à huile accrochées aux murs tressautaient. Il fronça les sourcils, mais avant qu'il puisse davantage s'interroger, le sol commença à vibrer sous ses pieds et des morceaux de plâtre s'effritaient. Un tremblement de terre ?
Un bruit fracassant derrière lui finit par le mettre définitivement sur ses gardes. Une partie du plafond s'était écroulé devant la porte d'entrée.
Il n'eut qu'une fraction de seconde pour réfléchir.
Sans hésiter, il s'élança vers Shina, toujours inconsciente, la prit dans ses bras et se précipita avec elle sous la table de la cuisine. Les pierres tombaient lourdement. La poussière volait en tout sens, s'évertuait à recouvrir chaque surface qu'elle rencontrait et prenait un malin plaisir à s'insinuer dans ses poumons. L'air se fit suffocant et de plus en plus irrespirable. Une poutre épaisse s'effondra avec pertes et fracas sur le meuble qui autrefois servait de lit à la propriétaire des lieux. Hyôga plaqua le visage de la jeune femme contre sa poitrine pour la protéger. Un vacarme ahurissant envahissait ses oreilles. La terre tremblait, s'agitait, se secouait de spasmes, menaçant de s'ouvrir sous eux. Et au milieu de cette catastrophe, il se voyait incapable de bouger, si ce n'était pour se rouler en boule, avec l'Italienne contre lui, ultime barrière protectrice. Une force invisible l'écrasait, limitait ses mouvements.
Puis ce fut le noir. Et le silence.
A flanc de falaise, une silhouette imposante recouverte d'une armure d'un noir rutilant se dressait au-dessus d'un plateau de terre crasse et volatile. Les muscles saillants de ses biceps n'en finissaient plus de crier leur puissance, tandis que ses bras croisés sur un torse à la musculature plus que développée se soulevaient au gré de son rire. La suffisance déformait une bouche fine et une fierté presque malsaine faisait briller ses petits yeux, alors que du regard, il balayait le spectacle de désolation à ses pieds. Son œuvre.
Enfin, il s'était débarrassé de cette traîtresse de Shina. Force était de constater que la chance avait été de son côté tout à l'heure lorsque ce monstre des glaces s'était interposé pour la sauver. Et alors qu'il se trouvait en position fort délicate, elle avait eu la faiblesse de l'épargner... Quelle erreur de débutant, car lui, il ne lui avait aucun cadeau dès que l'occasion s'était présentée.
Cependant, Borée devait bien reconnaître que le Chevalier du Cygne l'avait surpris ; il était le digne disciple du Verseau, un homme froid et arrogant et bien que son armure soit faite de bronze, il possédait une puissance au moins égale si ce n'était supérieure à celle d'un Chevalier d'argent ! Sa réputation n'était pas surfaite. Et à l'heure qu'il était, il aurait dû être encore prisonnier de la glace, congelé. Cependant celle-ci avait fondu sous ce soleil ardent et il ne lui avait pas fallu longtemps pour se remettre d'aplomb. Il ne comprenait pas pourquoi, mais cette erreur stratégique allait lui coûter la vie, à lui aussi.
Deux proies.
Cela avait été aisé de les localiser. Shina était retournée chez elle... avec lui. Et lorsque Borée avait aperçu le blond à la fenêtre, ayant visiblement pris ses aises, son sang n'avait fait qu'un tour.
D'une pierre, deux coups.
La maison n'avait pas résisté à son attaque « l'Onde de Choc » et s'était effondrée quelques secondes après le début de son attaque. Impossible qu'ils se soient échappés. A moins que cet avorton ait sauté par la fenêtre, en la laissant seule à l'intérieur. Ce qui était fort possible. Après tout, il était le disciple du Verseau, un être froid et sans cœur, pour qui la vie d'autrui ne devait rien représenter. Auquel cas, il devait se tenir sur ses gardes : il n'était pas dit que ça serait son dernier mot.
Le Chevalier d'argent du Vent du nord, un sourire torve au coin des lèvres, appréciait le spectacle en contre-bas. Et entouré d'un groupe d'une dizaine de gardes, dont il s'était autoproclamé le chef, Borée exultait. Leur rires gras, une savoureuse mélodie à ses oreilles. D'autant plus que ces hommes avaient voué un culte à la puissance du Cobra au temps du Grand Pope. Shina ne les contrôlait plus, cessant son emprise basée sur la peur indicible qu'elle leur inspirait, les délaissant pour s'allier avec Seiya, le Chevalier de bronze de Pégase. Tout cela parce qu'il côtoyait de près cette Saori Kido, la soit disant réincarnation de la Déesse Athéna ! Pour autant qu'il ait pu en juger, cette donzelle n'avait pas l'air d'une déesse avec ses airs de petite bourgeoise. Jamais, il n'avait constaté une quelconque puissance se dégager de cette jeune fille. De toute façon, il n'essayait pas non plus de s'approcher d'elle.
Son rire de hyène résonna dans la vallée, alors que sous ses yeux se soulevait la poussière issue de l'effondrement de la demeure de l'Ophiuchus. Il tenait sa vengeance. Ils étaient morts tous les deux.
« Maudite soit-elle ! Ah ! Ah ! Ah ! »
Le tas de gravats bougea sous les yeux écarquillés de Borée, qui en perdit son sourire narquois. D'abord un léger mouvement, puis des cailloux commencèrent à rouler à la surface comme si quelqu'un se relevait par en dessous. Les sourcils froncés, le chevalier d'argent se tendit légèrement, tous les sens en éveil.
Soudain, une lumière blanche et éclatante jaillit des ruines, faisant s'envoler poussière et projectiles. Une force extraordinaire emplit l'atmosphère. Une aura blanche comme la neige, d'une clarté éblouissante, laissa deviner la silhouette d'un homme debout, poing tendu vers le ciel, le corps inerte d'une femme à la chevelure de jade plaqué contre lui. Des milliers de particules de pierres et de poussières retombaient sur eux, comme la pluie pendant un orage.
« Tuez-les ! », hurla-t-il, ses traits défigurés par la rage, une grimace immonde en guise de bouche.
Hyôga reposa Shina avec précaution sur le sol avant de se placer entre elle et le groupe de soldats qui s'était amassé devant le Chevalier d'argent à l'armure noire et rouge. Ses doutes étaient vérifiés : Borée semblait avoir la rancune tenace et passer l'éponge sur une humiliation ne faisait pas partie de son vocabulaire. Cependant une question lui trottait dans la tête depuis leur combat : pourquoi deux chevaliers d'argent s'entretuaient-ils ? La bataille du Sanctuaire était terminée, maintenant. Même si leurs avis divergeaient, cela ne nécessitait pas un combat mortel. Shina pouvait se montrer impossible, et l'était même souvent, mais tout de même !
Le jeune Russe ferma les yeux un instant, pour se concentrer, et fit appel à son cosmos. Cette fois, le combat serait plus serré, à n'en pas douter. Il ne bénéficiait plus de l'effet de surprise. Il fit le vide dans son esprit, chassa tous les doutes, les remords, les questions qui ne manquaient pas d'envahir sa tête, pour ne faire plus qu'un avec son cosmos. La voix grave et rassurante de son maître Cristal résonna dans son esprit : « Fais abstraction de ses sentiments et de son environnement. »
Un halo d'une blancheur lumineuse l'entoura. Son aura transparaissait à travers son corps. Un courant d'air froid tomba du ciel et un tourbillon de glace s'abattit sur lui pour le faire disparaître. Puis surgissant de nulle part, une étoile dans le ciel bleu se dirigea vers lui.
L'armure de bronze du Cygne avait senti que son propriétaire était en danger et était venue à la rescousse dès l'appel de son cosmos. Comme attirées à lui par un aimant, les différentes parties de l'armure, rassemblées entre elles pour former un cygne, se séparèrent pour s'arrimer à Hyôga. Les unes après les autres, chaque pièce de la protection de bronze se liait à lui, le reconnaissant. Les protège-tibias, les genouillères, la ceinture puis le poitrail, les épaulettes, les protèges bras et pour finir son heaume, formé d'une tête de cygne encadrée de deux ailes, le recouvrirent pour le protéger. Hyôga était éblouissant avec son armure blanche et son aura pure et douce.
Le jeune Russe prit une position défensive, scrutant la dizaine d'hommes qui se trouvaient devant lui. Tous de simples soldats uniquement protégés par une armure en cuir qui ne couvrait que leurs épaules et leur cœur. Les éliminer serait un jeu d'enfant, ces pauvres bougres ne faisaient pas le poids.
Les assaillants quelques peu surpris se jetèrent sur lui à cœur perdu, dans un grognement uni, ne pensant faire qu'une bouchée du chevalier de bronze, seul contre eux. Le jeune chevalier se débarrassa d'eux en quelques secondes, sans utiliser d'attaque glaciaire, juste en combat au corps à corps pour plus d'égalité. Il ne voulait pas les tuer. Ils agissaient contre leur volonté, il le savait. Les chevaliers d'Athéna pouvaient se constituer s'ils le souhaitaient une petite armée personnelle et pouvaient ainsi avilir tous soldats à loisir par la seule crainte qu'ils inspiraient à ces hommes dépourvus de pouvoirs mais vouant une dévotion absolue à la déesse, au point de lui sacrifier leur vie. Hyôga était contre ce principe, considérant que son rang de chevalier ne lui donnait aucun droit sur les autres et il exécrait ses frères d'armes qui abusaient de leur statut.
Borée s'assombrit davantage. Le Chevalier des Glaces avait revêtu son armure et cela ne présageait rien de bon. Un obstacle supplémentaire à franchir avant de parvenir à remplir son objectif : la tuer. Elle le dégoûtait. Shina avait trop changé. A l'époque du Grand Pope, ils formaient un terrible duo, semant sur leur passage la terreur et la mort. Ils étaient parfaitement complémentaires, mais tout avait changé… Elle avait changé. Et il voulait sa vengeance.
Le Chevalier d'argent du Vent du nord prit position pour attaquer. Une aura verte l'entoura tandis qu'il plaçait ses bras à l'horizontale. Il allait lancer son attaque la plus terrible, celle-là même qui, quelques minutes auparavant, avait fait s'écrouler la maison de son ennemie.
« Tu vas mourir, Chevalier ! Prépare-toi ! Que l'Onde de Choc ait raison de toi ! »
En un geste vif et précis, Borée ramena ses mains l'une contre l'autre devant lui et, en un claquement de paumes, la terre se mit à trembler. Une énorme brèche se créa, fissura le sol et, comme mue d'une vie propre, se dirigea vers le Chevalier du Cygne. Celui-ci prit son élan, s'éloigna de plusieurs mètres en hauteur de la brèche ainsi créée et lança son attaque glaciaire.
« Par la Poussière de Diamant ! »
Alors dans les airs, Hyôga avait joint ses poings devant lui et un courant d'air glacial s'en échappa pour foncer sur son attaquant. Le chevalier d'argent anticipa son attaque et poursuivit son offensive en projetant les débris résultants de la fissure sur le Chevalier du Cygne, l'assaillant de toute part. Celui-ci, toujours dans les airs, ne put éviter les projectiles et s'écroula plusieurs mètres plus loin dans un nuage de poussière.
Se relevant péniblement, le souffle court, la bouche emplie de terre et de gravier, Hyôga regarda par-dessus son épaule pour scruter les alentours et vit ce à quoi il s'attendait : Borée lui avait lancé cette attaque afin de l'éloigner de Shina, qui gisait toujours sur le sol, incapable de se défendre. Et lui s'était sagement laissé piéger.
Le Cygne se précipita dans sa direction, lançant des attaques glaciaires vers Borée qui continuait à projeter contre lui les débris qu'il avait créés. Hyôga parvenait cependant à les geler avant qu'ils ne l'atteignent mais n'arrivait pas à toucher son ennemi, protégé par un tourbillon qui l'entourait et faisait échouer ses tentatives de glaciations. Néanmoins il se rapprochait peu à peu de Shina.
Borée réitéra son attaque « l'Onde de Choc ». Le sol se mit à trembler de plus belle dans un grondement sourd et une fissure courut vers la jeune femme. Hyôga parvint juste à temps à la saisir par le poignet gauche avant qu'elle ne tombe dans le précipice sans fond qui menaçait de l'engloutir. Le jeune Russe était dans une position délicate : à genoux, il retenait de la main droite le Chevalier du Cobra qui surplombait le vide, alors que de la gauche, il envoyait un souffle glaciaire vers Borée qui se précipitait vers lui, ses larges épaules en avant prêt à charger, tel un taureau fonçant sur sa victime.
Une violente douleur dans son épaule gauche tira Shina de sa torpeur. Lorsqu'elle reprit conscience, elle ne vit qu'un immense gouffre sous ses pieds, de la terre et des pierres disparaissant de son champ de vision à mesure qu'elles tombaient dans ce vide obscur. Comment était-elle arrivée ici ? Qu'est-ce qui se passait ? En relevant la tête pour analyser la situation, dans un ciel pur de tout nuage et d'un bleu orangé, elle aperçut la chevelure blonde de Hyôga, puis son regard se porta sur son visage. Il grimaçait et regardait avec attention ce qui se passait sur sa droite. C'est alors qu'elle réalisa qu'il la maintenait par le poignet au-dessus du vide qui ne demandait qu'à la happer.
Elle sentait ses doigts froids autour de sa main, et après un sentiment de répulsion, ce fut l'espérance qui envahit son cœur. Ce contact glacé la brûlait, la gardait en vie. Shina voulait l'aider, attraper son bras pour remonter mais son corps ne lui obéissait plus. Hyôga était à genoux et vraiment près du précipice, trop près ! Ils allaient tomber tous les deux. La terre tremblait, la poussière retombait en fines particules sur elle, lui masquant la vue.
Hyôga ! Bon sang, fais quelque chose ! Remonte-moi !, voulait-elle lui hurler mais aucun son ne sortait de sa gorge.
La douleur se fit plus violente. Elle eut l'impression qu'on lui arrachait le bras mais ce fut le gémissement de Hyôga qui attira son attention. Un gémissement douloureux qui traduisait un effort intense et elle sentit qu'elle s'envolait. Les yeux grands ouverts, prête à tout, Shina observait la scène qui se jouait devant ses yeux à une vitesse folle. En une fraction de seconde, elle vit Borée dans son armure noire se rapprocher d'eux, les épaules en avant, prêt à les renverser dans ce ravin. Puis son regard se posa sur Hyôga, revêtu de son armure, le visage fermé, grimaçant, qui la regardait fixement tout en portant une attaque à son ennemi. Son regard ! Ce n'était pas celui qu'elle avait vu précédemment. Il semblait inquiet, pour elle ? Puis un choc violent la secoua de toute part, réveillant des douleurs jusqu'alors endormies. Elle ne put éviter sa chute sur Hyôga qui la réceptionna dans une plainte sourde alors qu'il percutait le sol.
La peur l'envahit tout à coup tandis qu'elle voyait Borée se rapprocher de plus en plus vite. Instinctivement, ses yeux se fermèrent, refusant de voir ce qui allait se passer. Elle se sentait démunie face à cette situation, incapable du moindre mouvement, dépendante de ce glaçon. L'espace d'une seconde, elle crut que la fin était venue mais des bras protecteurs l'entourèrent. Une main froide avait plaqué son visage contre quelque chose de dur mais avec douceur car elle n'eut pas mal. Sa tête se mit à tourner, un poids mort pesait sur elle, la plaquant contre le sol puis une impression de vide autour d'elle et à nouveau ce poids qui l'écrasait. Mais qu'est-ce qui se passait ?
Hésitant un instant, Shina ouvrit les yeux et réalisa que Hyôga l'avait plaquée contre lui, la protégeant, et qu'ils roulaient sur le sol. Lorsqu'ils s'arrêtèrent enfin, elle était sur le dos, sa tête percutant le sol, amortie cependant par la main de Hyôga qui se tenait au-dessus d'elle. Son regard croisa le sien une fraction de seconde mais il ne le vit pas. Son œil clair éclatait d'intelligence, de bravoure ! Il releva la tête, ne s'attardant pas sur elle, et se redressa pour s'agenouiller. Il allait attaquer. Une aura blanche brillait de plus en plus autour de lui mais étrangement son cosmos froid était doux et bon, contrairement à ce qu'elle croyait.
Du coin de l'œil, Shina analysa la situation.
Non ! Il ne doit pas ! Pas Borée ! Il va le tuer !
Elle devait l'en empêcher ! Elle voulut crier mais aucun son ne sortit de sa gorge qui la brûlait atrocement. Sans réfléchir, elle se redressa avec l'énergie du désespoir, son corps lui répondant soudain, et agrippa l'un de ses bras qu'il tenait devant lui, ayant joint ses mains. De toutes ses forces, elle tira dessus pour qu'il arrête. Il ne fallait pas qu'il le tue !
Borée se tenait à cinq mètres d'eux et allait les attaquer : une aura verte l'entourait tandis qu'il faisait tourner ses bras. C'était eux ou lui, elle le savait mais pourtant, il ne fallait pas !
« Arrête ! », parvint-elle à hurler finalement à sa grande surprise.
Hyôga lui jeta un regard interrogateur, cherchant une solution. Il ne comprenait pas.
Hyôga est étrangement expressif pendant qu'il combat, s'étonna-t-elle de penser à un moment qui ne s'y prêtait guère. Puis reprenant ses esprits, elle se fustigea : si seulement, elle ne portait pas ce masque, il saurait. Il verrait son expression. Il verrait qu'elle ne voulait pas qu'il le tue mais voilà, il aurait beau chercher, il ne trouverait malheureusement aucune réponse sur son visage d'acier.
Hyôga ! NON !, s'écria-t-elle pour elle-même.
Le Chevalier du Cygne hésitait. Alors qu'il allait lancer son attaque « Tonnerre de l'Aube », il avait senti un poids sur son bras droit : c'était Shina qui s'étaient agrippée à lui et qui essayait de dévier la trajectoire de son offensive.
Mais qu'est-ce qu'elle fiche ?, s'interrogea le Russe, face à l'attitude incompréhensible de la part de l'Ophiuchus. Est-elle fière au point qu'elle préfère risquer notre vie, plutôt que de me laisser tuer cet homme à sa place ?
« Arrête ! », répéta-t-elle.
Le son de sa voix de la jeune femme était à peine perceptible, une supplique murmurée. Le Russe cherchait une réponse mais ne vit rien dans ce regard d'acier vide de vie. Pourtant, il devait agir, et tout de suite !
Son œil unique se porta alors sur le chevalier d'argent, qui venait de lancer son attaque. Son sang ne fit qu'un tour. Deux tourbillons s'élançaient droit sur eux !
« Par la Poussière de Diamants ! », lança le Cygne, ayant pris sa décision.
Le vent glacial mêlé de cristaux blancs qu'envoya Hyôga rencontra les tourbillons de Borée. Shina continuait à tirer sur son bras, entravant son attaque mais Hyôga continuait son assaut pour surtout annuler l'effet destructeur de l'offensive du chevalier d'argent. Les forces étaient égales. Si l'un des deux baissait sa garde, c'en était fini.
« Arrête, Shina !, lui ordonna Hyôga. Lâche-moi ou on va périr tous les deux ! »
Shina avait conscience que ce qu'elle faisait était risqué. Elle ne pouvait accepter le sacrifice de Hyôga, cependant Borée ne devait pas mourir ! Elle s'accrochait au bras froid du Cygne, tirant de toutes ses maigres forces pour dévier la trajectoire de son attaque, espérant qu'il fléchisse. Shina savait la puissance du chevalier de bronze. Il avait combattu par le passé deux chevaliers d'or et mené deux guerres contre des guerriers tout aussi puissants. Borée, bien que très fort, n'était pas de taille à lutter contre lui ! Il allait se faire massacrer ! Et le peu du visage du blond qu'elle percevait depuis sa position, fermé, concentré, ne voulait dire qu'une chose.
Non !
Sans plus réfléchir, Shina lâcha violemment son étreinte afin de le déconcentrer et pria Athéna pour que son armure résiste. Dans un effort surhumain, le Chevalier du Serpentaire se leva et s'interposa entre les deux combattants, se protégeant le visage avec ses avant-bras croisés devant elle.
« Shina !, cria le Cygne, relâchant son offensive dans les airs.
— AAAAAHHHHHH ! »
Un cri douloureux, suraigu, s'échappa du corps crispé et arqué qui protégeait Hyôga comme un bouclier, avant que Shina ne s'écroule sur le sol dans un bruit sourd. Réalisant le sacrifice qu'elle venait de faire, le Slave comprit à quel point elle ne voulait pas la mort de son pair. Il ne savait pas pourquoi mais... si elle avait tout tenté pour sauver Borée, ce devait être pour une bonne raison, une très bonne raison. Autre que la fierté.
Le regard de Hyôga se porta, de la jeune femme gisant inconsciente dans un nuage de poussière sur le Chevalier d'argent du Vent du nord qui arborait un large sourire. Ce sacrifice semblait le réjouir !
Écœuré, le jeune Russe lança une attaque glaciaire plus puissante que la précédente. Profitant du relâchement de son ennemi, il emprisonna tout son corps, hormis sa tête, sous plusieurs centimètres de glace. Ainsi le géant était hors de combat sans pour autant avoir ses fonctions vitales altérées. Un juste compromis, pensa-t-il.
Sous les injures et les menaces du colosse de glace, Hyôga s'avança vers Shina. Elle n'était pas morte. Il lui fallait des soins mais sa vie n'était pas en danger. Borée allait tôt ou tard se libérer, et une chose était quasiment sûre : il n'allait pas en rester là, et très certainement continuerait-il de poursuivre l'Italienne.
Le Russe, agenouillé, la prit dans ses bras avec précaution. Sa respiration était lente, à peine perceptible, mais elle vivrait.
La silhouette à la démarche boitillante mais assurée du Cygne, perdue entre deux falaises abruptes, s'éclipsa lentement à l'horizon, sous l'écrasante chaleur du mois de juin qui assaillait le Sanctuaire Sacré.
Le matin même dans le temple du Scorpion :
Milo tournait et se retournait dans son lit, incapable de fermer un œil. Trop de nuits à attendre. A attendre quoi ? Un miracle ? A nouveau, il chavira dans ce grand lit devenu si froid. Un an. Un an pourtant, qu'il avait pris cette triste habitude de dormir seul, sans son glaçon. Sa main hâlée effleura avec tristesse et délicatesse l'oreiller duveteux qui se trouvait à sa gauche. Milo, allongé sur le ventre, ses longues boucles s'étalant sur son dos nu comme une cape bleutée, n'arrivait pas à dormir.
La lune inondait la chambre d'une faible lumière ivoire, ses rayons traversaient les persiennes à demi closes de la fenêtre. Une brise fraîche s'invitait dans l'atmosphère suffocante de la pièce, sans pour autant soulager la peine de l'homme qui se mourait d'amour dans le lit. Recouvert par un unique drap blanc s'arrêtant à la naissance de ses reins, Milo soupirait de lassitude. Ses yeux turquoise, rougis par la fatigue et les larmes trop nombreuses qui, malgré ses efforts, avaient dévalé ses joues pour se perdre dans son cou.
Il ne pouvait plus s'endormir, sans dormir contre lui. Camus lui manquait. Chaque jour un peu plus. Son cœur saignait. Il avait mal en dedans, mal en dehors. Il avait mal partout. Cela durait depuis trop longtemps, la blessure ne se refermait pas. Mais se refermerait-elle un jour ?
En un mouvement brusque, il saisit l'oreiller de son Camus, enfouit son visage dans le tissu, humant l'odeur caractéristique de son amant qui s'effaçait tous les jours un peu plus. Étouffant un gémissement, ses mains se plaquèrent sur ses oreilles, les doigts toujours crispés à l'objet chéri. Cela faisait trop de bruit ce silence ! Ce silence pesant, malsain qui s'insinuait dans le dédale de son cerveau, qui pénétrait chaque fois plus loin dans les tréfonds de son esprit, chaque fois plus violent, chaque fois plus acéré qu'une lame de rasoir et qui lui hurlait, lui martelait, combien il était seul à présent.
Ne plus entendre le murmure discret de la respiration du Verseau, les pauses qu'il faisait entre deux phrases, le bruissement des pages de ses livres chéris, le délicat « chut ! » qui s'échappait de ses fines lèvres alors qu'il posait son doigt sur les siennes, ses soupirs d'agacements face à ses facéties ou de plaisirs lorsqu'ils faisaient l'amour. Il entendait partout son cœur qui battait, qui prenait toute la place jusqu'à l'étouffer. Son absence le tuait à petit feu. Il ne pouvait plus vivre sans lui.
- Flash back -
« Allez debout Milo.
— Veux dormir.
— Tu veux toujours dormir.
— Mmm. » Une main froide se posa sur son épaule, entraînant une cascade de frissons le long de sa colonne vertébrale. « Camus, je déteste quand tu fais ça », bougonna-t-il.
Un petit rire contenu venant de sa droite lui arracha un sourire. Camus était levé depuis un petit moment déjà, toujours debout aux aurores afin de profiter de la quiétude et de la fraîcheur matinale. Milo se décala sur la gauche en un froncement de draps, laissant la place à son amant pour qu'il s'asseye. Les yeux encore ensommeillés, le Grec accommoda sa vue et ne put réprimer un soupir bienheureux. Qu'il était beau son Camus ! Un regard sombre et pénétrant plus fascinant que le plus beau des miracles, des traits fins et aristocratiques qui lui donnaient la prestance d'un prince, une retenue et une distance qui le rendaient irrésistible.
De sa grande main, Milo passa une mèche océane derrière l'oreille du Français afin de mieux apprécier le visage de son bel éphèbe. Par Athéna, qu'il l'aimait !
« Milo, il fait bon dehors. Il y a plein de chose à faire à l'extérieur.
— M'en fiche. »
Le Grec posa sa tête sur les jambes du Français s'en servant comme d'un oreiller. Ses longues boucles recouvraient les cuisses fuselées du Verseau, tandis que des doigts mats se promenaient nonchalamment parmi les plis de la tunique vert d'eau.
« Tu es pire qu'un enfant, tu le sais ? Pire que mes disciples.
— Mais c'est pour cela que tu m'aimes, non ? »
Un silence s'invita entre les deux chevaliers. Pas un silence gênant et pesant comme lorsque deux personnes ne savaient plus quoi se dire, mais un silence tranquille et serein. Le serment de deux êtres si proches l'un de l'autre que les mots en devenaient superflus. La confiance et la certitude que rien ne pourrait les séparer.
Milo ferma les paupières, caressé par la main douce et tendre de son aimé qu'il passait dans sa crinière folle. Triturant le tissu du bout des doigts, le Grec appréciait ce moment de tendre intimité qu'il partageait avec l'homme le plus froid du Sanctuaire, son Camus.
Se sentant émerger d'un sommeil bienfaiteur, il ouvrit doucement les yeux, les leva timidement vers le plafond pour se poser sur les traits concentrés de Camus qui tenait un livre de sa main droite, tout en continuant à parcourir sa chevelure d'un geste tendre, comme s'il caressait un chat. Un sourire apparut sur son faciès. Un sourire coquin qui ne présageait rien de bon.
Sa main, posée négligemment sur la tunique du onzième gardien, glissa tout à fait par hasard sous le tee-shirt du Verseau, pour se promener vraiment par inadvertance sur le ventre ferme et doux de son amant. Camus cessa ses caresses et posa une main ferme sur son poignet pour lui signifier son arrêt.
« Non, Milo.
— Je dors.
— Milooo ?
— Tu fais ton timide, Camus ?, s'amusa-t-il.
— Tu as déjà oublié qu'Aïolia passait te chercher tout à l'heure pour un entraînement ? »
Milo se mit à grogner -il avait oublié ce fichu rendez-vous- puis lui mordilla un peu sauvagement la cuisse à travers le tissu léger de son pantalon en signe de contestation.
« Mais ça ne va pas ?
— Veux pas y aller. Je suis bien, là, moi !, soupira-t-il, s'installant plus confortablement dans son giron mais laissant sa main posée sur la peau douce du Verseau.
— Ce n'est pas moi qui aie accepté l'invitation hier dans les arènes, Milo. Et puis Aïolia est ton ami… Je pense que tu devrais passer plus de temps avec lui. Je ne crois pas qu'il apprécie beaucoup notre amitié… assez exclusive.
— Tu appelles ça de l'amitié ? »
Milo releva la tête brusquement, un sourire moqueur et des yeux rieurs remplaçants son expression simulée de fatigue précédente.
« Dans ce cas, je veux que tu sois ami avec personne d'autre que moi, se moqua-t-il.
— Arrête de dire n'importe quoi ! »
Le Scorpion tout à fait réveillé pour le coup devint plus entreprenant, la tête passée sous le tissu qui couvrait Camus, il s'évertua à inonder de baisers humides les abdominaux du Verseau, visiblement sensible à ses démonstrations affectives, car bien qu'il tenait le poignet du Grec, il ne faisait rien pour l'en empêcher.
« Milooo, gronda-t-il doucement.
— On a encore le temps. »
Sa voix était étouffée par le tee-shirt du Français qui se retrouva quelques secondes plus tard à sa grande surprise, projeté sur le lit par un Scorpion en rut, qui pour immobiliser sa victime se tenait à califourchon sur ses jambes, ses mains ayant saisies les poignets fins du Français, le nez enfoui et sa langue brûlante se perdant dans les creux et les courbes du ventre du Français.
« Non ! Il fallait te lever plus vite. »
D'un geste leste, Camus renversa leur position pour se redresser, puis l'embrassa chastement sur les lèvres avant de se lever du lit et de le regarder avec son regard froid et distant qu'il posait si facilement sur son entourage. Mais Milo savait qu'il n'y avait rien d'agressif dans ses orbes bleu nuit. Non, Camus ne lui ferait jamais de mal. Et puis, le petit sourire à peine esquissé sur ses lèvres roses trahissait son impavidité. Pour une personne connaissant peu le onzième gardien du Zodiaque, cette face rigide l'aurait de suite refroidie, mais pas Milo. Il l'avait si souvent observé que le moindre froncement de sourcils, le moindre plissement de front aussi infime soit-il, en disait plus sur le Verseau et son état d'esprit que le plus long des discours.
« T'es pas drôle, tu le sais ?
— Je ne suis pas réputé pour l'être.
— Ça ! Bon, tu as gagné, je me lève », dit-il d'un ton résigné. S'enroulant dans le drap chiffonné, Milo se dressa sur ses jambes et se dirigea vers son amant qui, après avoir ramassé son précieux bouquin, remettait ses cheveux en ordre. « J'ai quand même le droit à un baiser ? Le repos du guerrier, tu connais ? Une petite récompense pour la nuit blanche que tu m'as faite passer. »
Milo n'attendit pas la réponse à sa question et passa ses bras dans le dos de Camus, se rapprochant suffisamment pour que le drap reste en place sans qu'il ait à le tenir. Camus tenta un peu de se défaire de l'étreinte du Scorpion et de calmer ses ardeurs mais sans résultat.
« Aïolia va arriver, contra-t-il alors que le Grec approchait doucement son visage, un sourire amusé sur les lèvres, vers celui sérieux de Camus qui lui faisait face.
— Qu'il vienne !
— Il va nous voir ! »
La pointe de panique qui perça dans sa voix ne fit qu'attiser l'envie grandissante du Scorpion.
« Aucun risque.
— Mais… »
Le Français ne put prononcer aucun mot, car sa bouche fut scellée par celle du Scorpion. Un baiser tendre mais passionné qui eut raison des objections du Verseau. D'abord repoussantes, les mains glacées posées sur la poitrine du Grec, se firent caressantes pour se retrouver enlaçant son cou, ses doigts plongeant dans la cascade de boucles bleu roi. Les mains de Milo devinrent alors plus audacieuses, plus curieuses, se promenant sous les vêtements devenus diantrement gênants, glissant sur la peau laiteuse et fraîche, s'insinuant dans les creux du corps délicieux de Camus, qui soupirait d'aise sous les exquises caresses. Milo aimait tant quand son glaçon oubliait sa réserve et se laissait enfin aller à la volupté.
Leur baiser s'approfondit tandis que leurs langues se rencontraient, dansaient l'une avec l'autre dans une valse connue sur le bout des doigts. Une tunique vert d'eau vola à travers la pièce pour s'écraser sur le sol de marbre de la chambre du Scorpion. Des gémissements lascifs s'échappèrent de leurs gorges alors que leurs corps frissonnaient au contact de leur peau.
Milo prit la cuisse du Français avec sa main droite et se rapprocha encore davantage de son amant. Camus offrit son cou en une invitation impossible à refuser pour le Grec qui s'empressa de s'y engouffrer, son nez chatouillé par les mèches océanes aux délicates senteurs de neige. Le désir monta en lui, plus puissant que jamais, plus puissant à chaque fois. La respiration profonde et saccadée de son amant résonnait à ses oreilles comme une douce litanie entêtante au diable. Jamais, il ne pourrait s'en passer. Goûter à Camus, c'était goûter au nectar des dieux. Une drogue divine qui vous emportait plus loin, plus haut, au paradis.
« Non, Milo… Il ne faut pas, haletait Camus.
— Chuuut !
— Mi… Milooo. »
Le Grec venait de glisser ses mains sous les cuisses du onzième gardien, qui machinalement avait enroulé ses jambes autour de ses reins. Le drap qui protégeait encore l'intimité de Milo à des yeux trop curieux s'échoua sur le sol marbré en un bruit sourd. Lorsque les jambes nues de Milo buttèrent sur le rebord d'un meuble bas, il sut qu'il était arrivé à destination. Inondant de baisers brûlants la base du cou de Camus, Milo posa un genou sur le matelas ferme de son lit et posa son doux fardeau délicatement sur le dos sans se décoller ne serait-ce d'un centimètre du maître de son cœur. Les mains fraîches du Verseau dessinaient des cercles le long de ses muscles dorsaux qui se tendaient sous le supplice sibérien. Sa peau brûlante se hérissait au contact du Seigneur des glaces, augmentant son désir.
« Milo, tu es là ? », résonna une voix enjouée depuis son salon.
Les mains fermes de Camus passèrent de son dos à sa poitrine et le repoussèrent violemment. Un regard glacé, perdu entre les mèches courtes de sa frange océane, le cloua sur place. Aussi souple qu'un chat, le Français s'était coulé hors du lit et déjà repassait son habit délaissé par terre et lissait sa longue chevelure. Milo frappa d'un poing rageur le matelas qui ne lui avait pourtant rien fait.
« Aïolia, grinça des dents le Scorpion. Je vais…
— Garde la tête froide et habille-toi Milo au lieu d'agresser ton lit et de dire des mots que tu ne penses pas, murmura le Français d'un ton sec. Il ne doit pas savoir. Personne ne doit savoir. A plus tard.
— Camus ! Attends… », supplia-t-il.
Mais déjà, la silhouette fine et altière du Verseau disparut dans l'encadrement de la porte, laissant le Scorpion penaud, les bras ballants, un sentiment de colère grandissant du plus profond de son être. Il était en colère car sa dépendance à son beau Français le rendait insatiable, en colère contre son ami du Lion qui avait interrompu son câlin durement gagné, en colère contre la société et le tabou que représentait l'homosexualité, contre ces esprits fermés qui les entouraient et les jugeaient, et surtout en colère parce que deux chevaliers n'avaient pas le droit de s'aimer.
Il aurait voulu tout briser pour pouvoir crier à toux ceux qui voulaient bien l'entendre combien il l'aimait, combien ces lois, ces préjugés étaient ridicules. Mais jamais Camus ne l'accepterait, jamais. Non pas qu'il ait honte de quoi que ce soit, il n'était pas homme à se soucier de ce que pouvait penser les autres de lui et de sa personne, mais derrière sa froideur légendaire se cachait quelqu'un de sensible qui ne voulait pas porter atteinte à son entourage. Il mesurait le préjudice que cela causerait à ses disciples Cristal et Hyôga et surtout à l'honneur de la chevalerie d'Athéna. Il se devait d'aimer l'humanité dans sa globalité et non pas une personne en particulier, alors un autre homme ? De plus, Camus était un Saint de glace dont le cœur devait rester inaccessible pour pouvoir accomplir sa mission avec force.
- Fin du flash back -
Camus et son sens aigu de la loyauté ! Milo se rencogna un peu plus au fond de son lit. A quoi sa belle moralité l'avait-elle conduit ? A la mort. Sa loyauté était telle qu'il en avait sacrifié sa vie d'homme et de chevalier. La Mort. Voilà tout ce qu'il avait gagné. Et lui, Milo, il avait tout perdu, tout. Une larme cristalline s'échappa de son œil et coula lentement sur sa joue pour s'échouer à la commissure de ses lèvres. Une perle au goût salée qui lui serra un peu plus le cœur. Un an.
« Milo ? »
Aïolia… Toujours lui.
Un sourire dépité traversa son visage, avant de disparaître en même temps qu'un revers de main balayait la trace humide qui trahissait sa douleur.
« Milo ? »
Une tête souriante encadrée de courtes boucles châtain clair sortit de derrière la porte de sa chambre.
« Encore en train de dormir ?
— Ouais, c'est ça !
— Ça ne va pas ? Tu n'as pas l'air très frais.
— Tu me prends au saut du lit, rien de plus normal. J'voudrais bien t'y voir.
— Ou la ! Ce n'est pas ta journée, aujourd'hui ! Allez va prendre une douche, le temps que je nous prépare deux cafés après on ira à l'arène centrale… »
La voix du Lion avait disparu au milieu du dédale du couloir. Milo, assis sur le bord de son lit, se tenait la tête entre les deux mains, les coudes sur ses genoux.
« C'est pas ma journée ? …Pff, si tu savais ! »
Et le Grec disparut sous le jet d'eau brûlante de la douche, tachant de reprendre une contenance normale aux yeux de ses frères d'armes. Le Milo, souriant, plus ou moins moqueur que tous connaissaient. Ne pas montrer sa peine, ne pas provoquer la pitié. De toute façon, malgré leur bonne volonté, ils ne comprendraient pas. Ils ne savaient rien.
La journée se déroula comme d'habitude. Tout le monde connaissait l'importance de cette date mais personne ne parlait. Ce n'était pas une journée anodine. Un an...
Si on regardait le mauvais côté des choses, ils avaient perdu cinq Chevaliers d'or lors d'une bataille fratricide. Et quels Chevaliers ! Trois assassins, un démon et un psychopathe avide de pouvoirs. Par contre, si on les prenait du bon côté, cela faisait un an qu'Athéna, leur vénérée déesse, était revenue parmi eux au Sanctuaire Sacré, deux Chevaliers d'or jadis exilés étaient réapparus et cinq Chevaliers de bronze avaient atteint l'ultime cosmos.
A priori, ses compagnons avaient opté pour la deuxième vision de la situation et prenaient le partie de se ravir de la date d'anniversaire du retour de leur déesse. Bien sûr en toute mesure car on ne se réjouissait pas sur le dos des morts. Pas assez chevaleresque !
Après un entraînement musclé face à son ami du Lion, sur lequel il s'était allègrement défoulé, Milo était retourné garder son temple. Ses pas résonnaient sur le marbre lisse qui s'étalait sur le sol de sa demeure, sa démarche était trop lourde et militaire pour masquer son inquiétude. Cette journée ne présageait rien de bon. Il ne savait pas pourquoi, ni en quelle mesure, mais son sixième sens ne l'avait jamais trompé ou si peu.
Après un long moment à tourner en rond entre les colonnes, à ruminer ses pensées les yeux rivés sur ses pieds, à se retourner comme si une menace allait surgir traîtreusement dans son dos, le regard turquoise du Scorpion se posa enfin et un éclair fugitif de tristesse et de résignation y brilla. Le temple du Verseau. Hyôga.
Il ne l'avait pas vu aujourd'hui. Avait-il surmonté son angoisse et franchi le pas ? Milo l'ignorait. Comment se sentait-il ? Aucune idée. Le jeune Cygne ne se confiait que trop rarement et, malgré sa volonté à vouloir paraître distant et détaché du deuil de son maître, tout son être criait sa douleur. Ô, ces traits restaient impassibles en toutes circonstances, n'importe qui se laisserait berner par cette nouvelle façade de glace mais pas Milo, non ! Il avait côtoyé de près le maître en la matière, le Démon ! Camus, mieux que quiconque, savait masquer ses émotions, au point de paraître mort et inhumain aux yeux des autres. Sauf pour lui.
Un soupir désabusé s'échappa de sa bouche, alors que le Chevalier du Scorpion disparaissait à l'ombre d'une des hautes colonnes de son temple dans un froissement de tissu, pour s'évanouir dans l'obscurité.
Les marches ancestrales et brûlantes, chauffées durant des heures par les rayons de soleil ardent de cette fin de mois de juin, s'offraient à leur gardien qu'elles n'avaient pas vu de la journée. S'asseyant sur son séant, le Scorpion, la mâchoire serrée, attendait. Il l'attendait. Mais qu'est-ce que pouvait bien faire Hyôga ? Il venait toujours le voir que ce soit pour quelques minutes ou quelques heures, mais là : rien.
L'heure la plus chaude de la journée était passée depuis longtemps et déjà l'astre solaire entamait sa paresseuse descente sur la mer Egée qui scintillait de mille feux, éblouissant les yeux clairs mais pourtant habitués du huitième gardien. Les ombres des doriennes adjacentes à l'escalier menant à sa demeure s'étiraient sur le sol pour s'étendre à ses pieds. La chaleur environnante embrasait l'air, des vaguelettes invisibles rendaient la ligne d'horizon imprécise, indécise. Ce manque de netteté n'était pas sans rappeler l'état d'esprit torturé d'un certain Grec.
Ses doigts longs et mats se torturaient inlassablement, alors que ses pieds frappaient le sol en petits mouvements rapides et secs attestant du manque de patience évidente de l'homme armuré d'or, à la longue chevelure bleue. Ses intestins se tendaient à lui faire mal, une boule de bile se formait au fond de sa gorge, ses mains devenaient moites. Oh, bon sang, ce qu'il détestait cela ! Attendre. Ne pas savoir.
D'un bond, Milo se releva, traversa sa maison d'un pas rapide pour arriver sur le seuil de l'escalier marbré qui menait aux maisons supérieures vides de tous gardiens. Après avoir grimpé une volée de marche, il s'arrêta, le visage grave, le regard rivé sur le toit du onzième temple qu'il apercevait plusieurs centaines de mètres plus haut.
Non, il ne devait pas y aller. Hyôga devait rester seul. Il devait affronter la réalité. Après, il le verrait car c'était certain que celui-ci avait réussi à franchir le seuil du temple du Verseau. Il pouvait lui faire confiance. Et puis le Russe viendrait le voir et ils parleraient tous les deux. Milo lui parlerait de Camus et de lui. Il lui dirait la vérité sur son maître, sur l'homme merveilleux qu'il était. Hyôga avait le droit de savoir. Lui, plus que quiconque devait connaître le véritable visage de son Camus, sinon Milo craignait que son jeune ami ne s'enfonce trop profondément dans le chagrin, qu'il se perde dans cet étau de froideur qu'il s'acharnait à construire autour de son cœur.
De plus, son tour de garde n'était pas fini, le devoir avant tout !
Milo descendit les marches et un sourire nerveux apparut sur son visage viril.
Camus serait fier de toi, mon petit Milo. Tu as réfléchi avant d'agir et tu n'as pas laissé ton envie et ton angoisse prendre le pas sur tes actes.
Ses boucles glissèrent sur son dos tandis qu'il basculait la tête en arrière, ses yeux fixant avec mélancolie le ciel qui s'assombrissait tranquillement :
« Tu as déteint sur moi, Camus. Je t'imagine là-haut, me dardant de tes grands yeux sombres, le front haut avec ton air froid et arrogant. Tu ne t'attendais pas à cela, hein ? Que l'impétueux Scorpion écoute sa raison plutôt que ses émotions ! »
Tout à coup épuisé, la tension de cette longue journée toujours sur les épaules, Milo s'écroula sur les dernières marches et enfouit son visage dans le creux de ses bras, posés ses genoux.
« Pourquoi Camus ?… Pourquoi m'as-tu laissé ? Regarde dans quel état je suis. Je suis si fatigué. Si fatigué. » Puis relevant la tête comme prenant conscience de son comportement : « Il est pitoyable ton Scorpion », cracha-t-il dégoûté par lui-même.
Il tenta d'oublier ses pensées sombres qui à chaque fois le plongeaient dans le désarroi le plus complet et s'engouffra dans son temple.
La nuit avait enfin pris ces quartiers, entourant de ses immenses bras noirs le Sanctuaire d'Athéna, ses temples ancestraux et les hommes qui y vivaient. Tous se laissaient aller à la quiétude de l'obscurité scintillante, bercer par les crissements des pattes des criquets, enivrer par le parfum de la terre sacrée et des embruns émanant de la mer Egée. Mais ce qui provoqua le soudain ravissement des sens et la plénitude de ces braves chevaliers fut l'aura bienveillante d'Athéna qui, en ce jour anniversaire, semblait vouloir inonder de paix et de confiance, les hommes courageux et fidèles qui vouaient leur vie à leur Déesse. Une vague d'amour qui agissait comme un baume anesthésiant sur les cœurs malmenés, taisait les doutes, tranquillisait les esprits torturés et aplanissait les colères sourdes.
Le Chevalier d'or du Scorpion qui partait rejoindre ses appartements à la fin de sa garde se figea sur le pas de sa porte, emporté par cette onde salvatrice. Un sourire bien heureux, d'intense soulagement, naquit sur son visage viril. Tout l'amour de sa Déesse traversait les moindres fibres de son corps, chassant l'espace de ce trop court instant, toute la peine et l'inquiétude qui l'habitait pour ne laisser qu'un souvenir puissant et pénétrant de paix. Il tourna la tête à demi pour apercevoir le linteau du treizième temple qui réfléchissait la lumière blafarde de la lune.
« Athéna. »
Par ce simple mot, échappé de la bouche du Grec, se révélait tout l'abnégation et le respect de cet ancien assassin pour celle qui se trouvait être son unique avenir à présent.
« Tu l'as ressenti toi aussi ? »
Une voix grave surgie de l'ombre atteignit ses oreilles, se réverbérant entre les colonnes. Quelque peu surpris, Milo se retourna vivement, les sourcils froncés. Quelqu'un avait pénétré son temple et il n'avait rien ressenti ? Ce pouvait-il qu'il se soit laissé à ce point déconcentrer par ses pensées morbides et ses inquiétudes naissantes ?
Une silhouette brune se devinait entre les doriennes du temple. Un homme en civil, les cheveux courts, les épaules larges, les bras croisés sur un torse à la musculature développée sans être pour autant trop imposante, des jambes puissantes assurant un maintien précis dans le sol. Un visage se dévoila en clair-obscur, les ombres déformant les traits rieurs de l'homme pour lui donner un air grave mais ses yeux verts le fixaient comme un félin le ferait sur sa proie.
« Qui ne l'aurait pas ressenti ?
— Ce doit être sa façon de célébrer son retour parmi nous. Une sorte de présent qu'elle nous offre dans sa grande bonté. »
Les deux hommes posèrent ensemble un regard empli de fierté vers le temple où se trouvait Athéna.
« Pourquoi es-tu venu Aïolia ? Je t'ai manqué ?, interrogea-t-il un large sourire aux lèvres en le faisant entrer dans le salon.
— Non. J'ai à te parler. Milo…
— Assis-toi un instant », lança le Grec en disparaissant dans le couloir menant à sa chambre.
Milo fit appel à son cosmos et son armure le libéra pour se reformer dans un coin de sa chambre, puis ayant passé des vêtements plus adéquats pour sortir, retourna dans la pièce où il avait abandonné son invité. Cependant, une certaine tension tomba sur ses épaules. Aïolia tournait en rond, comme un lion en cage, le visage grave.
« Eh bien mon ami, tu m'as l'air bien ennuyé !, lança-t-il pour masquer son trouble. Raconte à ton vieux copain ce qui te tourmente ! »
Le Scorpion toujours plaisantant avait posé une main virile sur l'épaule du châtain qui n'esquissa pas le moindre sourire. Milo tiqua. Aïolia fuyait son regard et semblait trouver le sol beaucoup plus intéressant à regarder.
« Aïo ?
— Je pense que tu devrais t'asseoir, Milo.
— Je préfère rester debout, si tu le permets. Qu'est-ce qu'il y a ? Que me caches-tu ? », interrogea-t-il croisant les bras sur sa poitrine.
Son rythme cardiaque accéléra la cadence lorsqu'il sentit la confusion et le doute dans le cosmos puissant et ordinairement tranquille du lion.
« Bon, c'est comme tu veux.
— Tu vas cesser de tourner autour du pot et me dire ce qu'il se passe à la fin ? », insista-t-il, le regard dur, planté dans ceux de son vis-à-vis.
Et devant, le regard pers fuyant, Milo sentit ses vielles amies la colère et l'impatience pointer le bout de leurs nez et lui insuffler leurs énergies négatives, ce qui transparut dans sa voix malgré lui :
« Eh bien, vas-y ! Je t'écoute bon sang !
— C'est Hyôga. »
Ce simple mot lui fit l'effet d'un couperet. Son sang ne fit qu'un tour avant de se figer dans ses veines, pour bouillir ensuite au fond de son être tel un volcan, et ses yeux de s'ouvrir en grand, révélant une lueur inquiétante.
« Quoi Hyôga ?, gronda-t-il.
— Il y a eu un accident. »
Milo ne put s'empêcher de faire un pas en arrière, décroisant ses bras sous le coup de la surprise. Les mots « Hyôga » et « accident » dansaient dans sa tête. Il les voyait passant devant lui, le narguant, tournant autour de sa personne, se moquant. Un rire cruel, un ricanement de hyène. Ce n'était pas possible. Ces deux mots ne pouvaient faire partie de la même phrase.
Pas aujourd'hui ! Par Athéna, Non !
Devant l'attitude figée du Scorpion et son regard hagard, Aïolia poursuivit son explication :
« En soit, il n'y a rien de trop grave…
— Mais ?, le coupa-t-il. Aïolia ? »
Le Lion prit une grande inspiration, avança d'un pas vers son confrère et le plus calmement possible, afin d'atténuer la colère sous-jacente de son ami, lui répondit :
« Il est dans le coma.
— Quoi ? »
A suivre...
Oui, je sais. Vous vous dites mais qu'est-ce qu'elle raconte ? Et je vous réponds : non, je n'ai pas fait une overdose d'ordinateur.
Vous obtiendrez un embryon de réponse au prochain chapitre si vous avez toujours le courage de me lire.
J'espère quand même, que ce chapitre vous a plu. N'hésitez pas à me faire part de vos avis, afin que je sache si je suis sur la bonne voie. (Bons ou mauvais, cela m'intéresse). Thank you !
