Voilà un deuxième chapitre, merci à Infinite Interstellar Time et Musicmyb pour vos reviews, et j'espère que ce chapitre va vous plaire ! ^^
Chapitre 2
Naru empoigna la hanse du seau, rangé dans un coin, et le posa sur la petite table qui trônait au beau milieu du cabanon. Elle y plongea un linge vert clair, en silence. Naru observait le tissu s'imprégner d'eau, n'ayant aucune envie de confronter son père. Il transpirait énormément, et sa peau avait encore blanchi depuis la veille. La jeune femme essora le linge délicatement, et s'approcha de lui, comme si elle s'approchait d'une bête sauvage. Elle apposa le tissu humide sur son front, quelques secondes, puis essuya la sueur qui dégoulinait généreusement de son visage.
─ Qu'est-ce que tu fais là ?
La voix rauque de son père, brouillée par le mucus qui s'était accumulé au fil des ans dans sa gorge et ses bronches, n'était plus qu'un léger sifflement.
─ Tu le sais bien, répondit-elle en rejetant le linge dans le seau.
─ Pourquoi tu t'acharnes, hein, Naru ? Ta mère t'aurait dit d'abandonner.
Une colère sournoise s'immisça dans le cœur de la jeune femme. Sa mère n'avait jamais abandonné qui que ce soit. Elle avait même réussi à soigner cet inconnu – qui ne l'était plus vraiment en fin de compte – douze ans auparavant, alors qu'il était sur le point de mourir. L'Herbe de Lune l'avait sauvé.
─ Non, non. Elle ne m'aurait pas dit de baisser les bras.
Son père eut un rictus amusé, dévoilant un sourire charmeur que peu de femmes n'avaient eu la chance de découvrir. Il ne souriait jamais. Sa barbe grisonnait déjà, et ses muscles avaient fondus en quelque mois, accentuant l'air maladif qu'il arborait aujourd'hui. Naru s'était toujours demandée ce qui avait plu à sa mère chez lui, sans jamais trouver de réponse convaincante. Leur rencontre restait un véritable mystère pour elle.
─ Tu préfères m'obliger à rester enfermer ici ?
Naru n'avait aucune envie de discuter avec lui. La conversation tournait toujours autour d'un seul sujet. Celui qui les menait systématiquement à la dispute. Elle préférait alors rester silencieuse, malgré le poids du silence qui était parfois trop lourd à supporter. Les non-dits avaient mené Naru sur un sentier sinueux de colère et de regrets. La jeune femme ramassa une chemise traînant sur le sol, et parla d'une voix lasse :
─ C'est toi qui ne veux pas sortir.
─ Je ne parle pas de cette île de malheur ! Si j'avais la force…
─ Tu ne gagneras pas, papa, le coupa-t-elle calmement.
─ Ouvre les yeux Naru, tu as déjà perdu. Ta mère est morte, et je subirai le même sort qu'elle dans peu de temps !
Une veine se dessina sur le front de Naru, qui relâcha la chemise de son père d'un geste revêche. Elle en avait assez de sa mauvaise foi. La jeune femme embarqua le panier en osier qu'elle lui avait apporté la veille, et partit sans plus tergiverser. La porte du cabanon claqua derrière elle, arrachant un soupir peiné à son père. Elle marmonnait tout bas, aigrie par le comportement détaché de son papa. La neige lui manquait à lui-aussi, mais ce n'était pas une raison pour la faire tourner en bourrique.
Naru avala les mètres qui la séparaient du centre névralgique de la ville en quelques minutes. Bientôt, le « Burni » serait visible au loin, avec son enseigne de bois, à moitié moisie.
─ Qu'est-ce que…
Un attroupement de pirates lui bloquait la route, dans l'allée principale. Ils lui tournaient tous le dos. Naru se hissa sur la pointe des pieds, mais ne vit rien de particulier par-dessus leurs épaules carrées. Elle entendaient seulement des éclats de voix rieurs, et des encouragements virulents. Il devait y avoir une bagarre. Un des pirates se tourna vers le visage enfantin de Naru, et lui sourit de toutes ses dents :
─ Je peux t'aider ?
Elle resta impassible, les yeux plissés, à fixer cet inconnu tatoué d'un œil mauvais. Son regard lascif détaillait les courbes de Naru lentement, sans aucune gêne. La jeune révolutionnaire regretta son manteau de plumes noires, resté soigneusement plié dans sa chambre, au « Rouflcon Burni ». Son père le détestait, car il avait appartenu au "barjot" qu'il avait dû hébergé contre son gré. C'était pourquoi elle enfilait une robe ou une tunique, avant de lui rendre visite.
─ Allez, sois pas timide, ricana-t-il en humidifiant ses lèvres, du bout de la langue.
─ Vous sentez drôlement mauvais, rétorqua-t-elle dégoûtée.
Le pirate secoua la tête en croisant les bras, mais n'insista pas. Ouf. Naru put se retirer discrètement, et emprunta une ruelle adjacente pour rejoindre son lit douillet. Personne ne traînait sur son chemin, hormis quelques villageois aventureux. Ils profitaient de l'air frais, en cette soirée orageuse. Ce dédale d'allées, serpentant autour de la baie, avait un charme pittoresque. Ses jambes se bloquèrent soudainement, au bout du chemin. Elles devinrent molles, et Naru sentit une sorte d'excitation prendre sa gorge en otage. Ses yeux sombres, et écarquillés dévisageaient l'homme qui marchait nonchalamment de l'autre côté du trottoir.
"Quelle coïncidence".
Elle l'avait immédiatement reconnu, malgré douze ans de silence. Les mains dans les poches, le regard de Corazon était tout aussi désintéressé qu'à leur première rencontre. Naru eut espéré qu'il capterait ses prunelles vermeils et malicieuses, mais il ne posa pas le moindre coup d'œil sur elle. Elle le laissa continuer son chemin, un petit pincement au cœur.
"C'est bien lui... le barjot", murmura-t-elle avec le sourire.
Il avait abandonné son bonnet mauve, ainsi que son tatouage en forme d'étoile, et son rouge à lèvre. Il ne ressemblait plus à l'affreux pirate que sa mère avait secouru. Naru se demanda s'il se souvenait d'elle, ou s'il l'avait totalement oubliée. Dans tous les cas, une étrange joie redorait son cœur, submergé par la nostalgie de sa plus tendre enfance.
oo
Naru poussa la porte du bar, et entra la tête baissée, alors que sa collègue Geda servait la seule table qui n'avait pas encore été désertée par le petit groupe de pirate qui y était installé. La jeune femme aux longs cheveux blonds était née sur l'île. « Une affaire familiale », comme elle aimait le susurrer à ses clients. Son père l'avait engagée, et Geda ne s'en plaignait pas. C'était une petite île, et le travail y était rare pour les jeunes gens. D'ailleurs, Naru avait été étonnée de constater que la population était assez riche à Balfredas.
─ Alors, cette ballade ?
Elle haussa les épaules, et s'installa au bar, sur l'un des tabourets, pour lui tenir compagnie. Geda lui servit un verre d'eau, que Naru but à petites gorgées. « Que fais-tu sur cette île, le barjot ? », pensa-t-elle, troublée. Une simple histoire de disparitions sur une petite île du Nouveau Monde, et voilà qu'il rappliquait ! Naru avait décidément le sentiment que quelque chose ne tournait pas rond ici.
─ T'en fais une drôle de tête !
Geda s'était penchée par-dessus le comptoir, un léger sourire étirant ses lèvres, peintes d'un rouge vif. Presque le même que Corazon, quand il était arrivé chez elle, criblé de balles. Naru termina son verre, plongée dans ses souvenirs d'enfance.
─ C'est juste que j'ai vu quelqu'un…
─ Ce charmant pirate qui t'a offert un verre de rhum hier ? s'exclama-t-elle avec un sourire enjôleur.
Naru dut réfléchir quelques secondes, avant de comprendre de quoi elle parlait. Geda était ce qu'on appelait parfois une "croqueuse d'homme". Elle ne ratait pas une occasion de pousser Naru dans les bras de n'importe qui, depuis cinq jours. La révolutionnaire fixa sa collègue, comme si elle avait totalement perdu l'esprit.
─ Euh...
─ Tout doux Naru, je ne voulais pas te froisser, ria-t-elle de plus belle. Il était là ce soir, et j'avais l'impression qu'il te cherchait du regard. Plutôt étrange, non ?
Geda posa son index sur son menton, prise d'une intense réflexion. Naru, quant à elle, se méfiait de ce pirate. Il avait deviné qu'elle travaillait ici depuis peu de temps, et dans un but bien précis. Elle se souvint de l'un des conseils de Lergo, tout sourire. Ce vieux lui manquait beaucoup. "Naru, pourquoi tu caches mes amis ? avait-il demandé grassement, en montrant sa poitrine. Je t'assure, avec un peu d'alcool, n'importe qui se confie à une belle demoiselle !"
"Encore un pervers", avait soupiré Naru, pour toute réponse. C'était déjà il y a plus de six ans. Elle ria de bon cœur en se souvenant de tous ces moments qu'elle avait partagé avec lui. Lergo était un sacré pervers, mais il était avant tout l'un de ses amis. Elle se redressa sur son tabouret, manquant de s'écorcher le genou contre le comptoir, avec la ferme intention de le retrouver et de comprendre ce qu'il lui était arrivé. Qu'il soit mort ou vivant.
─ Son équipage est sympa je trouve, contrairement à ces pirates du « Blue Jerl ». Ceux-là ne sont pas nets, je peux te l'assurer, commenta Geda en mouvant ses hanches sensuellement.
La jeune femme avait toujours une histoire à raconter, sur les clients du bar. Geda était au cœur de toutes les anecdotes, et adorait s'en vanter. Le mot « aguicher » était constamment pendu à ses lèvres pulpeuses.
─ Mais dis-moi, tu ne sais pas qui est ton bel inconnu ? s'étonna-t-elle en voyant Naru hausser les sourcils, lasse.
Elle secoua la tête, agacée par les mots « ton », et « bel ». D'abord, elle n'avait aucun lien avec ce personnage douteux. Et en vérité, elle n'avait aucune envie de savoir comment il s'appelait. La jeune révolutionnaire reprit toute en finesse, profitant que Geda ait fermé la bouche un instant :
─ Je voulais te demander, tu ne connaîtrais pas des légendes… ou bien... enfin oui, des histoires concernant votre forêt ?
Elle se sentit stupide tout à coup. Cette histoire de légende était à dormir debout. Qui pourrait croire une chose pareille, après avoir séjourner six jours sur cette île paradisiaque ? Naru s'apprêtait à se raviser, quand elle croisa le regard froid de sa collègue. Un océan de glace lui était tombé sur la tête. Le visage illuminé de Geda s'était durcit, et sa voix s'accordait parfaitement avec l'allure effrayante de ses traits.
─ De quoi tu parles ?
Naru restait penaude, sur son tabouret, écrasée par l'étrange sensation d'appréhension qui envahissait ses entrailles. D'accord, elle n'était pas courageuse, mais elle avait toujours eu de la chance. Ce n'était pas aujourd'hui qu'elle perdrait sa bonne étoile.
─ De quelque chose, qui vivrait dans la pénombre de l'île...
Elle avait peur de ses propres mots maintenant. Qu'elle froussarde. Ses poils s'étaient hérissés, formant un rempart inutile entre son bras et la main de Geda. Cette dernière lui avait agrippé son membre subitement, rapprochant Naru de sa bouche pulpeuse, à l'odeur fruitée :
─ Tu ne devrais pas t'en approcher Naru, personne ne va dans la forêt, et personne ne doit y aller. Tu comprends ?
La jeune femme aux cheveux blonds quitta le derrière du comptoir, hélée par les derniers pirates présents. Naru rumina dans son coin, une bonne dizaine de minutes. Il y avait définitivement quelque chose dans la forêt. Cette nouvelle était loin d'être réjouissante, car elle savait que le premier plan de Sabo consisterait à y pénétrer. Et inutile de préciser que Naru n'avait aucune envie de se faire mutiler par quelque chose qui l'effrayait, rien qu'avec de simples mots. Quand Geda revint vers elle, cette dernière lui chuchota à l'oreille, après avoir déposé les verres et bouteilles vides dans l'évier :
─ Je ne peux pas t'en parler, mais va faire un tour du côté des archives publiques, et cherche un livre assez vétuste, à la couverture brune et craquelée, qui n'a pas de nom.
─ Merci, Geda.
Elle hocha la tête, un petit sourire égayant à nouveau son visage de poupée, et nettoya la vaisselle sale. Naru sentait qu'un terrible événement allait se produire dans les jours à venir. Dans tous les cas, Sabo et elle aurait du travail pour retrouver ce livre, au milieu des centaines d'autres, à la bibliothèque des archives publiques. Elle avait néanmoins le sentiment réconfortant d'avoir progressé dans son enquête.
OOO
Le lendemain, Naru et Sabo sortirent du « Rouflcon Burni » dans la matinée, sous un ciel menaçant. L'orage grondait déjà au loin, mais aucune goutte de pluie n'avait fait son apparition. Ils se dirigeaient vers les archives publiques gentiment, profitant de la tranquillité des rues. Quand les pirates dormaient, la ville semblait être abandonnée. Aucun râle, aucun rire ne perturbait les environs, où les cocotiers se balançaient au rythme du vent.
─ Comment allait ton père hier, Naru ?
─ Je crois qu'il sera content de te voir ce soir.
Sabo connaissait le père de Naru depuis six ans, date à laquelle elle était entrée dans l'Armée Révolutionnaire. D'aussi loin qu'il s'en rappelait, Sabo n'avait jamais vu le père de Naru en bonne santé. Il avait constamment le visage cireux, et cette mine à faire pâlir les plus jeunes recrues du quartier général.
─ Il devient de plus en plus pâle, tu es sûre que c'était une bonne idée de l'emmener sur cette île ?
─ Il ne pouvait pas retourner à Minion de toute façon. Il ne gagne rien à se montrer aussi désagréable.
Sabo savait qu'il était inutile de la contredire. Naru menait son père par le bout du nez, car il était incapable de riposter dans l'état où il se trouvait. Sabo et Naru gravirent les escaliers menant au sobre bâtiment qui répertoriait tous les livres de l'île. Ils y entrèrent et firent un signe chaleureux à l'attention de la femme qui gardait les lieux. Cette dernier les ignora, trop aveugle pour remarquer leur présence.
─ Le livre dont elle m'a parlé a une couverture brune assez vétuste, et ne porte pas de nom. Je cherche de ce côté, et toi de l'autre, d'accord ?
─ Bien reçu, confirma Sabo, d'un signe de main.
Les deux jeunes Révolutionnaires se séparèrent et entreprirent de fouiller les longues étagères qui se courraient après. Il y avait des milliers de livres. Et bien entendu, il n'y avait presque que de vieux bouquins à la couverture brune. Chouette...
oo
─ Regarde Naru, j'ai trouvé quelque chose d'intéressant…
La jeune femme sortit son nez de l'océan de papier qui déferlait devant elle, la mine lasse. Quatre heures qu'ils recherchaient ce maudit livre ! Sabo tenait un bouquin à la reliure jaune entre ses mains, ce qui n'était probablement pas celui qu'ils souhaitaient dénicher. Naru pressa ses joues, emplie de désespoir.
─ C'est l'histoire de la ville.
─ Et alors ?
Sabo posa le livre en face d'elle, et se pencha par-dessus son épaule, chatouillant le visage de Naru avec ses cheveux. Elle ne s'écrta pas de lui, appréciant l'odeur qui parfumait ses habits et sa peau.
─ Eh bien, ça, c'était la baie il y a encore vingt ans en arrière...
L'image était assez nette, malgré sa mauvaise qualité. Les beaux bâtiments dressés autour du port n'existaient pas encore. Il n'y avait qu'une grande plaine, recouverte d'herbes sauvages. De petits cabanons étaient éparpillés, par-ci, par-là, identiques à celui où son père résidait.
─ L'île s'est bien développée depuis que les pirates et les marines s'en servent comme point de ravitaillement.
─ J'imagine, rétorqua Sabo, sceptique.
─ Je commence à croire que Geda s'est bien moquée de moi avec son satané bouquin. Elle n'a pas fini de m'avoir sur son dos, si elle continue de me présenter à tous ces satanés pirates, bouillonna-t-elle.
Naru n'était nullement intéressée par l'histoire de la ville, ni même ses habitants. Elle voulait seulement mettre la main sur ce fichu bouquin, pour retrouver Lergo.
─ Si Koala était là, elle l'aurait trouvé, j'en suis sûre, rajouta-t-elle rabougrie.
Elle ne s'entendait pas particulièrement bien avec Koala, mais elle reconnaissait qu'elle était extrêmement douée. La frustration gagna le cœur de Naru, et elle jeta l'éponge aussitôt, n'ayant plus envie de faire quoi que ce soit, à part déguster un délicieux repas au restaurant du coin.
─ Continue de chercher, petite tête, lui murmura Sabo à l'oreille.
Il posa sa main sur le sommet du crâne de Naru, totalement affable sur sa chaise. La chevelure argentée de sa coéquipière se mêla à ses doigts, et il profita de ébouriffer gaiement. Elle claqua sa main avec de grands yeux, et prit l'initiative de s'attaquer à une nouvelle étagère.
Un fois plantée devant l'étagère en question, son regard vermeil fut attiré par un livre noyé dans la masse, mais dont la couverture brune était réellement craquelée. « De la peinture », s'étonna Naru en l'effleurant du bout des doigts. Elle le sortit délicatement de sa prison, et y jeta un œil. Aucun nom ne figurait sur l'ouvrage. Le cœur de Naru fit un bond monumental.
─ Sabo !
Ce dernier surgit dans son dos, quelques secondes seulement après son cri victorieux. Naru se retourna en serrant le livre dans ses bras, souriant d'un air moqueur à son coéquipier.
─ Je l'ai trouvé... Au final, j'avais raison. On n'a pas besoin de Koala pour cette mission...
Naru eut un rire gras et sinistre, la main cachant ses lèvres retroussées sur ses gencives, comme si elle préparait un mauvais coup. Sabo savait que Koala aurait réellement été utile à Balfredas. Mais il préférait laisser Naru nager dans le bonheur de l'ignorance.
oo
Naru découvrit les légendes locales entre émerveillement et frissons. Elles existaient apparemment depuis plusieurs siècles. D'anciennes peintures ornaient les pages du bouquin, accompagnées de quelques lignes griffonnées à la hâte. C'était plus un journal de bord, qu'un véritable livre. Les dessins représentaient une forme imprécise, colorée de noir. Il était notifié dans la marge, qu'elle n'avait pas de visage.
─ On dirait que c'est mon petit voisin qui a rempli ce truc, commenta-t-elle blasée.
Quelques lignes étaient mises en évidence en bas de la page, à côté du portait d'un homme qui se nommait Jovelas. Naru fronça les sourcils subitement ; il ressemblait en tout point au mendiant qu'elle avait vu il y a trois jours. Elle commença à stresser, ses aisselles piquées de transpiration. Il lui ressemblait vraiment, avec cette affreuse figure barbouillée et son sourire putride.
« Surtout ne les suivez pas. Surtout ne les suivez pas. Surtout ne les suivez pas… »
Cette phrase revenait sans cesse, au fil des pages. Naru les tournait rapidement, les battements de son cœur s'accélérant au fil des lignes. Les mots se confondaient dans sa bouche, trop nombreux pour être récités correctement.
« Surtout ne les suivez pas. Surtout ne les suivez pas. Surtout ne les suivez pas. »
Naru ferma le bouquin d'un coup sec, et le jeta par terre violemment. Elle était terrifiée par ce vieux, et cette phrase, qui avait un goût amer en bouche.
─ C'est un nouveau jeu ? demanda ironiquement Sabo, les bras croisés.
─ Je ne sais pas, j'ai paniqué, répondit Naru confusément.
Sabo prit le livre entre ses mains, et le rouvrit à la page que Naru avait écornée, en le refermant comme une brute. Il le lut en croix rapidement.
─ D'accord, rappelle-moi de ne pas suivre un truc sans visage...
Sabo parut sceptique, après avoir constaté que le bouquin était entièrement rempli de phrases sans queue ni tête. Ce bouquin était le plus gros canular qu'il n'ait jamais vu.
─ Rien n'est mentionné sur le trésor, intervient Naru, sérieusement.
Sabo la regarda avec un air affligé.
─ Ne me dis pas que tu crois à ça, Naru ?
─ Pourquoi pas ? rétorqua-t-elle innocemment.
Il ne savait pas ce qu'elle avait vu à l'orée de la forêt. Il n'avait pas vécu cette expérience. Il ne pouvait pas comprendre le mauvais pressentiment qu'avait éprouvé Naru en feuilletant le livre.
─ Tu ne crois pas qu'ils se paient notre tête ?
Naru secoua la tête de gauche à droit, en croisant les bras.
─ Tout le monde sait quelque chose, pas vrai ?
Sabo avait une vague idée de ce qu'elle insinuait. Ce n'était pas la réponse, mais un simple indice. Il devait être considéré dans l'ensemble du tableau, et pris en compte avec d'autres éléments. Les habitants leur cachaient beaucoup de choses, mais Naru avait l'impression qu'ils essayaient de les aider, sans le clamer ouvertement. Avaient-ils peur - de la vielle dame ? La révolutionnaire en avait la chair de poule.
─ Tu es bien la seule folle à croire ça, ria-t-il finalement avec bienveillance.
Les dents de Naru grincèrent sinistrement.
─ Quoi ?
Sabo releva la tête, regrettant aussitôt ses paroles. Il avait parlé trop vite. Naru attrapa le col de son uniforme, et colla son visage au sien.
─ Je ne suis pas barjot, monsieur !
Mais Corazon l'était pour elle, avec ses tatouages et son sourire de psychopathe.
─ Alors pourquoi aucun homme n'ose s'approcher de toi ? rétorqua-t-il sans intonation particulière.
─ Parce que je suis moche, voilà tout.
Naru le relâcha, avec une moue contrariée. Elle ramassa le livre farouchement, et quitta la bibliothèque sans rien ajouter de plus. Sabo la regarda partir avec un grand sourire. Il adorait Naru, et sa petite frimousse offusquée. Il avait l'impression qu'elle ne comprenait rien à la vie, en gardant son nez plongé dans des livres de médecine.
Elle sortit de la bibliothèque, déterminée à questionner les habitants sur ces légendes. D'un coup d'œil, elle repéra un jeune homme, appuyé contre la façade du restaurant de « l'Opega ». C'était le fils de la mère de famille qui avait disparu, Jonzy. Un vrai coup de chance. Naru s'approcha de lui à pas de loup. On aurait pu la prendre pour une perverse, à se déplacer aussi bizarrement, mais elle s'en fichait royalement. Elle réussit à l'approcher suffisamment près, sans qu'il ne la remarque :
─ Salut, souffla-t-elle. Moi, c'est Naru.
Le jeune homme sursauta, et la dévisagea gravement. Naru dut retenir son rire cristallin, et profita de son apparente bonne humeur - en réalité, il la regardait comme une bête curieuse - pour le questionner :
─ Je voulais te demander… j'ai trouvé un livre très intéressant aux archives publiques, qui mentionnent d'anciennes légendes. Des trucs sans visage…
Devant l'air hostile de Jonzy, Naru arrêta son monologue, et attendit qu'il dise quelque chose. Mais il restait muet comme une carpe. La jeune femme grimaça.
─ J'ai l'impression que la disparition de ta mère est reliée à tout ça.
Le jeune homme jeta des coups d'œil fugaces autour de lui, et fit signe à Naru de le suivre dans une ruelle adjacente, abritée des regards indiscrets. Elle s'exécuta, impatiente d'apprendre ce qu'il avait à lui raconter. « Tout le monde a quelque chose à raconter, Naru ».
─ On ne peut pas en parler, concéda finalement le jeune homme aux cheveux bruns. Mais surtout, ne laissez pas les pirates franchir le grillage aux abords de la forêt.
─ Mais le trésor est caché derrière ce grillage, non ?
Simple déduction, qui paraissait logique dans ces circonstances. Le jeune Jonzy, de son joli nom, posa les mains sur ses hanches, expliquant lentement à la jeune femme :
─ C'est pourquoi il faut les prévenir, ils vont nous causer des ennuis…
Ses cheveux retombaient négligemment sur son front, et sa chemise laissait entrevoir son torse imberbe. Naru le trouvait plutôt mignon, bien que ce n'était pas dans ses habitudes de s'intéresser aux hommes.
─ Qu'est-ce qui vous empêche d'en parler ?
Il se pinça les lèvres, manifestement irrité par son ignorance :
─ Ecoute, tu aurais dû partir de cette île quand tu en avais l'occasion. Personne n'est à l'abri ici. Même pas toi. Trouve un bon refuge pour la nuit et restes-y.
Il voulut s'en aller, mais elle le héla d'une voix précipitée :
─ Je ne comprends pas, il va se passer quelque chose ?
Jonzy se raidit aussitôt, quand son père apparut à leur droite, et serra l'épaule de son fils doucement. Les traits durs de ce patriarche donnaient froid dans le dos. Il fallait dire que Naru n'était plus aussi rassurée qu'elle ne l'était au départ. Toute cette histoire s'ajoutait au fait qu'elle avait peut-être vu une vieille dame à l'orée de la forêt, qui dégoulinait de cire. Cette vision la dégoûtait encore aujourd'hui.
─ Je peux faire quelque chose pour vous ? demanda-t-il poliment à Naru, en guise d'avertissement.
─ Non non, tout va bien, lui sourit pauvrement Naru.
Elle salua Jonzy et son père, puis continua son chemin, nerveuse à souhait. Pourquoi les habitants de cette île se montraient-ils si secrets… et dérangeants ?
─ C'était ta copine ?
Jonzy devint rouge de honte, alors que son père et lui rentraient à la maison.
─ Non, elle est juste gentille, c'est tout.
Son père émit un grognement, étouffé par sa barbe imposante.
─ Méfie-toi d'elle, je ne suis pas sûr qu'elle soit ce qu'elle prétend être.
Jonzy écoutait son père, c'était un bon garçon. Mais parfois, il aimait à penser pouvoir prendre ses propres décisions, sans avoir besoin de l'avis de son père.
─ Elle pourrait peut-être nous aider.
Le père considéra son fils, d'un air sévère, avant de répondre la voix soudainement cassée et peinée :
─ Personne ne le peut, Jonzy.
oo
Naru repéra une horde de pirates qui se dirigeait en direction de la forêt. Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle faisait et pourquoi elle le faisait. Espèce de folle. Mais ces bois cachaient quelque chose, et elle n'avait aucune envie de savoir quoi. Elle devait les convaincre d'attendre encore un peu, pour qu'ils comprennent ce qui se passait réellement à Balfredas. Dans un élan héroïque, elle dépassa le groupe de pirates, et se planta devant eux pour avorter leur marche infernale. L'effet escompté fut beaucoup moins épique qu'elle l'avait espéré. Son corps frêle faisait face à une bande d'hommes armés jusqu'aux dents, et son charisme d'huître n'arrangeait rien à ses affaires. Elle s'éclaircit la gorge, sourit innocemment à son assemblée.
─ C'est par ici la fête ?
D'accord, elle aurait pu trouver autre chose à dire. Forcément, l'un d'entre eux s'avança et grogna avec plaisir.
─ Ça dépend, toi tu vas où ma jolie ?
Son visage passa de la surprise, aux regrets. D'ailleurs, sa réaction de recul n'échappa à personne. Les pirates se mirent à hurler de rire, et poussèrent Naru sur le côté pour continuer leur chemin tranquillement. La jeune femme frappa des poings sur le sol, en soufflant la mèche de cheveux qui lui chatouillait le nez.
─ Faîtes comme chez vous, marmonna-t-elle, les fesses à terre.
oo
Corazon regardait la jeune femme, qu'il avait croisé hier soir, gesticuler au milieu du cortège de pirates. Elle avait l'air très préoccupée, et les abordait frénétiquement, en se mélangeant les pieds à chaque fois qu'elle tournicotait autour d'eux. Il avait l'impression qu'elle tentait de les dissuader d'entrer dans la forêt. Son visage avait quelque chose de particulier, notamment ses yeux rouge sang. Peut-être l'avait-il déjà croisée... Non, il l'aurait sûrement reconnue, s'il l'avait déjà vue. D'un geste habile, il alluma une cigarette, et continua à l'observer un instant.
oo
Naru baissa les bras rapidement, comme quelques heures auparavant. Elle n'était pas patiente parfois. Ces pirates sans cervelle ne comprenaient pas. Ils ne comprenaient jamais rien de toute façon. Elle fronça les sourcils, en voyant le capitaine aux cheveux roux se diriger vers elle à son tour. Naru ne put s'empêcher de le détailler de la tête au pied, après ce que Geda lui avait subtilement dit à la taverne. Et c'était vrai qu'il avait un certain charme…
─ Vous aussi vous allez entrer ? l'agressa-t-elle, les fesses douloureuses.
Shanks regarda la forêt, impassible, et s'en approcha d'un peu plus près. Un grillage bloquait la route qui s'enfonçait dans ses profondeurs. La jeune femme était sur les talons du capitaine, non pas parce qu'elle attendait une réponse, mais parce qu'elle s'était rendue compte qu'elle était seule, dans la nuit noire, à côté d'une forêt effrayante.
─ Vous croyez que je devrais ? lui sourit-il finalement.
En y réfléchissant, si ces « choses » qui semblaient hanter les bois pouvaient le kidnapper et l'en débarrasser pour toujours, Naru aurait dit oui sans hésiter.
─ Ça n'a pas d'importance, les autres sont déjà entrés de toute manière.
─ Le trésor est là-dedans, l'informa-t-il simplement, comme une évidence.
─ Je le sais bien, mais il ne faut pas déranger… il ne faut pas y entrer, c'est tout. Il y a des espèces de plantes protégées là-dedans, et ils vont tout saccager avec leurs pieds puants...
Shanks la fixait avec cet air assuré, qui voulait simplement dire « je sais que tu sais quelque chose, alors dis-le moi ».
─ Si vous voulez trouver le trésor avant eux, il va falloir changer de stratégie, car les empêcher d'entrer, c'est vraiment mauvais, ria-t-il soudainement en la pointant du doigt.
Il se fichait clairement d'elle. Naru avait envie de la frapper avec une casserole. Dommage qu'elle n'en avait pas sous la main ! Cet abruti de pirate n'avait pas l'air très malin, et malgré tout, c'était le seul qui n'était pas parti à la recherche du trésor maudit. Ce qui faisait théoriquement de lui le pirate le plus intelligent de l'île d'après elle. Naru croisa les bras, débordante de mauvaise foi.
─ Qu'est-ce que vous avez tous avec ce trésor ?
Il rebroussa chemin, et se planta devant elle, la surplombant de deux bonnes têtes. Naru aurait menti, si elle disait ne pas être impressionnée ou perturbée. "Ce capitaine de pacotille remue mes entrailles", pensa-t-elle nerveusement.
─ Je pourrais vous le dire, si vous me dîtes à votre tour ce que vous savez sur cette île, déclara-t-il d'une voix légèrement amusée.
Elle caressa les oreilles enflées de Naru, qui luttait pour ne pas rougir. Il la transperçait littéralement de ses deux billes noires, et son sourire était trop charmeur pour être authentique. Elle se racla la gorge, mal à l'aise, reculant pour garder une distance de sécurité.
─ Ces histoires de trésor ne m'intéressent pas... Bonne soirée… Capitaine, rajouta-t-elle, un balai coincé dans le postérieur.
Le fameux capitaine suivit Naru d'un regard amusé, jusqu'à ce qu'elle disparaisse totalement de son champ de vision. La jeune femme put enfin souffler, une fois dans sa chambre. Ce soir, c'était Sabo qui s'occupait de son père, alors elle avait quartier libre. Elle choisit de commencer par se doucher. L'eau chaude détendit ses muscles crispés depuis le début de la journée, et ses pensées dérivèrent vite sur ce capitaine dont elle ne connaissait rien. Elle aurait peut-être dû lui demander son nom… Naru se frappa la tête de penser une chose pareille, et sortit de la douche en ronchonnant. Ils étaient tous insupportables ces pirates, et celui-là ne faisait pas exception à la règle. Elle se sécha rapidement et enfila son pyjama dans la foulée. Et puis, le barjot allait-il continuer à l'ignorer comme une mal propre ? Naru se glissa dans ses draps, et ferma les yeux, en espérant que la nuit soit calme, et que les légendes de Balfredas ne viennent pas hanter son sommeil.
