-Chapitre 3-
Il était déjà tard lorsque Girafe ramena Hikari chez elle après la fin de la représentation. Elle ne semblait pas vouloir sortir de la voiture alors elle lui tendit un papier.
- Grand-père n'est pas là. Tu veux rester un peu à la maison avec moi ?
Il la regarda longuement. Il savait très bien où ça les mènerait s'il posait un pied dans la demeure des Aoe tout en sachant qu'ils étaient seuls. Elle lui prit la main, comme si tout son être lui posait à nouveau la question. Comme réponse, il sortit de la voiture, fit le tour et lui ouvrit la portière avant de lui tendre le bras. Elle sourit et sortit, puis elle l'emmena à l'intérieur, bras dessus bras dessous. Ils s'installèrent au salon quelques instants. Pendant qu'Hikari alla chercher des verres et de quoi boire, Girafe fit le tour de la pièce. Il s'arrêta devant une photo de famille représentant Hikari et son père, et juste à côté, il y avait un portrait de la défunte mère. Hikari lui ressemblait beaucoup. La demoiselle arriva à cet instant. Elle posa le plateau sur la petite table et rejoignit Girafe. Elle lui prit la main et regarda tendrement le visage de sa mère. Elle aurait tellement voulu la connaître. Girafe la serra spontanément contre lui, encadra son visage de ses mains et déposa ses lèvres sur les siennes. Hikari empoigna les plis de sa chemise et répondit à son baiser. Elle fit un pas en arrière, le tenant fermement pour qu'il la suive. Il se laissa conduire, peu importait où elle le menait. Dans son élan, il la plaqua contre un mur et interrompit le baiser avant que cela n'aille plus loin. Il la regarda longuement. Ses yeux disaient tant de choses. Elle prit de nouveau l'initiative de l'emmener là où elle voulait, jusqu'à une porte en bois blanc.
Serrés l'un contre l'autre, ils entrèrent dans la chambre. Hikari savait qu'il avait plus d'expérience qu'elle mais elle l'acceptait. Il était si doux et tendre avec elle, elle était prête à se donner à lui. C'était le premier homme dont elle était amoureuse. Il la souleva avec une facilité déconcertante et la déposa sur le lit. Les bretelles de la robe glissèrent de ses épaules et Girafe les embrassa passionnément. Les bras fins de la demoiselle entouraient la large poitrine du coréen. Elle se sentait totalement protégée dans ses bras et lui la trouvait à la fois forte et fragile, si frêle contre lui. Elle sentit une main passer sous le jupon et lui caresser la cuisse. Elle laissa échapper un long soupir de bienêtre. Le torse de Girafe mis à nu, elle put le parcourir de ses doigts. Elle s'allongea et le convia à la suivre. Elle était profondément amoureuse, frémissant sous la tendresse de ses caresses. La parole ne lui avait jamais manqué durant son enfance ou son adolescence, seulement en cet instant, elle aurait voulu pouvoir lui dire « je t'aime » qu'importe la langue. Ils étaient seulement éclairés par la lumière de la lune. Le ciel nocturne était dégagé pour leur première nuit d'amour, les étoiles brillaient par delà les lumières de la ville. Girafe dégrafa la robe et la laissa glisser le long des jambes de Hikari. Il contempla un instant le corps laiteux de la jeune femme avant de reprendre ses baisers. Quelle était donc cette sensation ? Jamais il n'avait été ainsi avec une femme. Eprouver du plaisir dans ses bras était secondaire. Il voulait par-dessous tout la serrer contre lui, l'embrasser, que sa peau ne fasse qu'un avec la sienne. Elle ne lui disait rien mais ses yeux valaient tous les mots du monde. Il la fit passer sur lui, épousant chaque courbe de son corps de ses mains. Hikari fit glisser un doigt sur la fine cicatrice qu'il avait à la gorge et l'embrassa tendrement.
Le soleil se leva en douceur sur Bangkok et Hikari ouvrit les yeux. Il était là, à quelques centimètres d'elle, encore endormi. Elle se rapprocha lentement et se blottit contre lui. Girafe se réveilla à son tour et l'entoura de ses bras. Elle lui sourit tendrement et il répondit à ce bonjour par un baiser sur le front. Il regarda furtivement le réveil avant de se lever en douceur. Elle lui adressa un regard interrogateur.
- Je dois aller travailler, dit-il simplement en se rhabillant. On se retrouve plus tard.
Elle lui prit la main et la posa sur son cœur. Dans son langage à elle, elle venait de lui dire « je t'aime ». Il le comprit et en réponse à cela il l'embrassa avant de partir. Une fois qu'il eut quitté la maison, Hikaru s'enfouit sous ses draps. Si elle avait été capable de crier sa joie, on l'aurait entendue à l'autre bout du quartier. Elle prit son pendentif entre ses doigts et regarda le plafond de sa chambre.
Quand Girafe fut arrivé chez Mao on ne lui posa aucune question sur l'endroit où il avait passé la nuit. Il y avait plus d'hommes de main que d'habitude et trois voitures devant l'entrée. M. Jang était en visite. Il entra dans le salon discrètement et Mao lui adressa un regard entendu. Le vieil homme était au téléphone. Une affaire importante sans doute pour qu'il vienne jusque là. Puis il s'isola dans le bureau. Mao avait bien des choses à dire mais il se retint.
- Tu as passé une bonne nuit ? demanda-t-il à Girafe.
- Que suis-je sensé répondre à cela ?
- Peu importe. Je crois que M. Jang a besoin de nous pour régler une affaire.
Dans le bureau de Mao, M. Jang discutait avec un de ses hommes de main.
- Vous avez ce que je vous ai demandé ?
- Oui, monsieur, dit l'homme en lui tendant une épaisse enveloppe.
- Voilà qui va sceller cette histoire, murmura le vieillard, satisfait. Contactez monsieur Aoe, nous devons nous voir le plus rapidement possible. Dites-lui que ce que j'ai en main facilitera notre accord.
- Oui, monsieur.
Et le subalterne s'inclina avant de quitter la pièce. Plus tard dans la journée, on annonça que Mamoru Aoe était arrivé chez Mao. Girafe comprit que c'était le grand-père d'Hikari mais ne dit rien. C'était un vieil homme fier qui ne se laissait pas facilement avoir. Très traditionnel, il portait un kimono bleu et gris. Il ne semblait pas spécialement satisfait d'être ici, mais il se montra respectueux envers ses hôtes. Il discuta longuement avec M. Jang à propos d'un accord entre eux.
- Je sais dans quoi vous mouillez, dit Aoe dans un coréen correct. Je ne suis pas intéressé pour faire des affaires avec vous.
- Pourtant feu votre fils était sur le point d'accepter.
- Permettez-moi d'en douter. On ne sait toujours pas qui l'a assassiné. Quelqu'un d'influent doit orienter la police thaïlandaise dans la mauvaise direction.
Tous comprirent qu'il sous-entendait que Cheongbang avait tué son fils mais Jang ne releva pas l'accusation.
- Il ne me reste qu'une petite-fille à présent. Je ne déshonorerai pas son nom en m'associant avec vous.
- Peut-être que le déshonneur est déjà sur vous, Aoe-san, dit calmement Jang.
Le japonais ne semblait pas comprendre.
- Permettez-moi de vous dévoiler mon dernier argument pour vous convaincre.
Il leva le bras et désigna un écran de télévision de grande taille. La télécommande à la main, il mit l'appareil en marche. C'était une vidéo filmée, la qualité était plutôt médiocre mais on voyait bien. C'était une chambre. Une chambre de fille selon la décoration. Girafe fronça légèrement les sourcils. Il connaissait cette pièce. Il n'y avait pas de son sur cette vidéo. Puis on vit un couple entrer dans la chambre, amoureusement enlacés. Mamoru Aoe reconnut évidemment sa petite-fille dans les bras d'un homme de grande taille. Girafe perdit le peu de couleur qu'il avait. Mao lui-même paraissait surpris. Jang, lui, était pleinement satisfait.
- Voyez comme nous prenons bien soin de votre petite-fille, fit-il d'une voix doucereuse.
Comment avait-il eu vent de cette histoire ? Comment avait-il pu organiser cela sans que Girafe ne s'en aperçoive ? L'homme de main de Mao se mit à trembler. La fureur était bien supérieure au sentiment de trahison qu'il ressentait. Il avait horreur qu'on l'utilise à son insu, et le préjudice dans ce cas précis était vraiment énorme. Sa main se dirigea inconsciemment vers son arme. Il fallait tuer cet enfoiré qui avait osé faire une telle chose dans son dos, dégradant ainsi l'innocence d'Hikari. Mao lui attrapa le poignet avec force.
- Arrête. Ce vieux fou paiera pour ça je te le jure, mais pas maintenant, lui dit-il à l'oreille.
Jang désigna Girafe à Aoe comme étant l'homme sur la vidéo.
- Mes hommes sont gentils envers les demoiselles.
Mamoru ne détacha pas son regard de cet homme. Pour lui, il avait souillé sa petite-fille. C'était ce qu'on pouvait lire dans ses yeux. La haine et le dégoût. Girafe ne put même pas émettre la moindre protestation pour se défendre que M. Jang continua :
- Vous ne voulez sans doute pas que ceci soit révélé aux médias, n'est-ce pas ? Cela porterait un coup sur la réputation de votre famille.
Et ce fut avec un tel chantage que M. Jang arriva à ses fins. Aoe quitta la résidence dans une colère noire. Girafe ressentait cette même colère.
- Sauf votre respect, dit Mao durement. Girafe est un de mes hommes. J'aurais voulu être tenu au courant. Demander mon approbation aurait été la moindre des choses.
- Ce n'est qu'un détail, dit Jang avec un sourire, satisfait de sa victoire.
- Un détail ? Monsieur, vous venez d'humilier un de mes hommes !
- Non, c'est Mamoru Aoe que j'ai humilié.
- Ne refaites plus jamais ça, continua Mao, se maîtrisant parfaitement pour ne pas le frapper. Ou je le laisse vous réduire en miettes.
Mamoru Aoe rentra chez lui, furieux, tenant fermement l'épaisse enveloppe contenant une copie du film que Jang lui avait gentiment confié. Il s'était attendu à tout de la part de cet homme sauf cela. Sa propre petite-fille… il oubliait trop souvent que ce n'était plus une enfant. C'était donc un homme de Cheongbang ce fameux petit ami ? C'était un cauchemar. Ils avaient utilisé une astuce aussi monstrueuse pour le piéger. Dès qu'il fut au salon, il entendit des pas accourir vers lui. Hikari se précipitait pour accueillir son grand-père avec un grand sourire. Il ne put le supporter et il la gifla si fort qu'elle en tomba à terre. Elle jeta un regard horrifié et incrédule au vieil homme. Jamais il ne l'avait traitée ainsi et en plus elle en ignorait la raison.
- Comment as-tu osé me faire ça ma pauvre enfant ?
Faire quoi ? Que se passait-il ? Elle ne comprenait rien de ce qu'il se passait subitement.
- Tu as couché avec un homme de main de Cheongbang… avec un gangster…
Elle hocha la tête. Comment avait-il pu savoir ce qu'elle avait fait cette nuit-là ? Qu'insinuait-il à propos de Girafe ? La colère de Mamoru augmenta.
- Tu ne savais pas, n'est-ce pas ? Tu ignorais quel métier il faisait ? Es-tu si naïve ? On s'est servi de toi pour me faire chanter !
Elle ne pouvait pas y croire. C'était faux. Son grand-père mentait, c'était évident. C'était ce qu'elle voulait se faire croire. Les domestiques faisaient office de spectateurs médusés devant cette jeune fille à terre incapable de répondre à un vieil homme en colère.
- Tu ne me crois pas, c'est ça ? fit Mamoru en lui tendant le paquet. Tu vas voir…
Il se précipita sur le téléviseur et mit le DVD dans le lecteur. Hikari reconnut sa chambre et les évènements de la veille. Comment se faisait-il que cela fut filmé ?
- J'ai vu cet homme parmi les hommes de Cheongbang. Un véritable chien de garde. Le genre de personne qui a déjà tué.
Hikari se rapprocha lentement de la télévision, devenue sourde à ce que pouvait dire son grand-père. Tout collait en réalité. La raison pour laquelle il était chez Tony. Sa façon de s'habiller, de se tenir, son tatouage à l'épaule, ses cicatrices… Elle avait été aveuglée par ses sentiments et lui de son côté il obéissait sans nul doute à un ordre de ses supérieurs.
- Comment as-tu pu te laisser séduire par un homme comme ça… continua le grand-père. Tu ne peux pas savoir combien j'ai été choqué et déçu. Quel déshonneur pour notre famille.
Elle se serait laissée séduire alors… on l'avait donc piégée… Elle ne comprenait pas. Ce n'était pas possible. Girafe n'était pas ce genre d'homme. Mais quel genre d'homme était-il alors ? Elle avait offert son amour à un homme qu'au final elle ne connaissait même pas, et il s'était servi d'elle. Son cœur était affreusement douloureux. Elle aurait voulu crier. Ses yeux ne pouvaient se détacher de l'écran. Elle pleurait, à s'en étouffer, et Mamoru ne semblait même pas s'émouvoir du désespoir de sa petite-fille. Hikari se mit à trembler. Elle aurait voulu qu'on lui arrache le cœur en cet instant. Elle tenait fermement le pendentif du signe de l'amour. Mais que signifiait-il maintenant ? Tout avait été construit sur un mensonge. Une domestique du nom de Mizuki, celle qui était la plus proche d'Hikari, se précipita sur sa maîtresse.
- Je vous en prie Aoe-sama, éteignez ça ! s'exclama-t-elle, presque en pleurs. La pauvre demoiselle…
Hikari se recroquevilla, les poings serrés sur sa poitrine. On jurait pouvoir entendre des cris de douleur. Mizuki la serra contre elle comme si cela suffisait à la protéger.
- Nous partons, Hikari, annonça le vieil homme. Je te ramène immédiatement à Tokyo. Nous ne remettrons plus les pieds en Thaïlande.
