3| La chance du débutant

Le samedi en fin d'après-midi, on marche sur les bords de la Seine en direction du restaurant où Harry nous a invités. N'est-ce pas romantique, ça ? Moi et Samuel, main dans la main sur les bords de la Seine, les cheveux au vent dans le jour finissant ?

Le pauvre garçon est malheureusement un peu tendu - on dirait qu'il va entrer dans le restaurant pour arrêter un suspect hautement dangereux plus qu'autre chose. Je fais comme si je ne voyais rien, tout en lui nommant les grands Bâtiments moldus et magiques qui nous entourent. Y'a de quoi faire ! Il essaie de s'y intéresser sans totalement y arriver.

Je l'attire finalement dans une rue transversale qui rejoint le quartier magique. Le restaurant s'appelle La frontière - tout est dit, et plus encore quand on connaît l'obsession de mon grand frère parisien pour la distinction entre le monde moldu et le monde magique. Pour la nature de la distinction, préciserait Kane s'il était dans ma tête. Que Merlin m'en préserve !

Quand on s'arrête au lieu-dit, je vois Sam s'effarer des prix indiqués.

"C'est Harry qui paye. T'inquiète, il a de quoi", j'indique factuellement.

Cyrus aime le faire enrager en lui disant qu'il est le plus riche d'entre nous tous puisqu'il a hérité de la fortune de ses parents ,que Papa n'a jamais voulu entamer, en plus des économies faites en son nom. Cyrus oubliait fort commodément qu'il était lui même, comme Mae d'ailleurs, l'héritier direct d'une partie de la fortune de Sirius - Papa ne tardait jamais à le rappeler quand la discussion se répétait en sa présence. L'année dernière, Harry et Brunissande ont décidé de financer plusieurs bourses attribuées par la Fondation Sirius Black, et Cyrus a arrêté de le chambrer sur sa grande fortune : "Je m'en voudrais que mes neveux soient obligés de travailler en arrivant à l'âge adulte" a été sa dernière pique sur le sujet, je me souviens en souriant à moi-même.

"C'est toujours Harry qui paie ?", veut bizarrement savoir Samuel.

"Non, une fois sur deux - on est considérés comme des mômes sans indépendance financière, Kane et moi : on est invités d'office sans doute jusqu'à notre mort", je raconte en reprenant les propres mots de Cyrus. "Prêt ?"

"Oui", il promet avec pas mal de conviction et j'en accepte l'augure. Je ne suis pas non plus tombée amoureuse d'une chiffe-molle. S'il se dit prêt, c'est qu'il l'est.

Sam me tient galamment la porte. Une hôtesse vient à notre rencontre et je lui indique que je suis attendue par mon frère - Harry Lupin.

"Vous êtes accompagnée ?", remarque finement l'hôtesse après un coup d'oeil à son registre.

"C'est une surprise", je reconnais.

"Je vais faire rajouter un couvert", elle indique en me faisant signe de la suivre.

"Tu parles couramment français", me souffle Samuel avec une pointe de stupeur.

Par romantisme et aussi pour éviter de tomber sur la tentaculaire famille de ma belle-soeur Brunissande, nos escapades ont généralement eu des destinations plus chaudes que la France. Ma maîtrise linguistique y était sans doute plus mesurée. J'opine sans trop savoir si je dois expliquer, là, maintenant, pourquoi et comment, Harry a tenu à ce que Kane et moi on apprenne des tas de langues dont le français. On se serait décidés pour briseurs de sorts qu'on aurait eu une vraie avance sur les autres.

Kane est le premier à me repérer derrière l'hôtesse. Il me sourit puis reconnaît Samuel, et son sourire s'élargit. Cyrus, qui me tourne le dos, se rend compte de quelque chose et suit son regard.

"Te voilà enfin, la môme !", il s'écrit en me voyant. "Tu nous fais mourir de faim !"

Comme nous sommes arrivés à la table et qu'un couvert supplémentaire apparaît entre la dernière place inoccupée et Brunissande, Cyrus fronce les sourcils, puis ses yeux tombent sur Samuel qui affiche un sourire incertain, et mon grand-frère et parrain comprend.

"Tu savais, Kane ? Tu savais et tu nous as rien dit !", s'agace Cyrus en se tournant vers mon jumeau.

Tous les autres nous dévisagent trop pour se risquer à commenter.

"Je l'espérais, c'est tout à fait différent", se défend Kane tout sourire.

"Tu le connais ?", continue Cyrus sourcilleux comme un préfet réveillé par des allées et venues suspectes à 3h du matin..

"Eh, on est là !", je les coupe. "Je peux faire les présentations !"

"Voilà une bonne idée", approuve tranquillement Harry.

"Tout le monde, voici mon... ami, Samuel MacDermott - Sam, voici ma famille : Kane, Ginny, Harry, Brunissande et Cyrus."

"Bonjour", se lance Samuel serrant la main de chacun dans l'ordre.

"Tu sais que c'est la première fois qu'elle nous ramène quelqu'un", lui indique Cyrus qui ferme le tour. Merci pour la pression.

"Elle m'a dit", reconnaît Samuel avec une fermeté un peu travaillée dans la voix.

"On va être curieux", le prévient mon deuxième grand frère et unique parrain.

"Je le suis aussi", répond Samuel acceptant le défi.

"C'est une bonne réponse", admet Cyrus avec une gaieté visible dans les yeux. "Asseyez-vous là, entre Harry et moi - n'allez pas faire un clan de jeunes avec Kane !"

"T'en fais pas un peu trop ?", intervient Ginny - Que Cerridwen l'exauce dans ses voeux les plus intimes ! "On dirait que tu maries ta fille !"

"Bah, s'il ne s'enfuit pas, c'est bon signe", se marre Harry alors que nous prenons place. Il a un clin d'oeil pour moi derrière ses lunettes comme pour me dire qu'il saura arrêter Cyrus s'il va trop loin. Ou je l'espère trop fort.

"Alors comme ça, tu nous le cachais - fallait quoi, l'aval de Papa et Mae ?", continue immédiatement Cyrus - j'ai un bon flux de pitié vers ma nièce Esperanza - celle qu'on appelle tous Za : elle va attendre encore plus que moi pour présenter l'élu de son coeur, j'en prends le pari !

"Je n'ai pas l'honneur de connaître vos parents", répond Samuel avant que j'ai surmonté mon agacement.

Cyrus me regarde comme si je venais de pondre un oeuf de dragon doré et écailleux, et je lève les yeux au ciel à la grande joie de Brunissande. Samuel continue : "C'est moi, c'est essentiellement moi, qui ne tenais pas..."

"Moi non plus", je lui rappelle.

"Je suis Auror, je ne voulais pas que notre relation soit mal interprétée.", il explique.

"Ah, on sait au moins d'où tu le sors !", commente Cyrus comme s'il venait de faire une vraie découverte tout seul. Merlin merci, il n'embraye pas sur ce qu'il pense de la Division - "un ramassis détonnant de doux rêveurs et de sales fachos" est sa dernière formulation préférée.

"On est donc moins effrayants que Nymphadora Lupin ?", s'amuse Harry, avant de rajouter très vite et beaucoup plus sérieusement : "Je ne dis pas que je ne peux pas me mettre à ta place, Samuel... Plus que tu ne le croies..."

"T'as voulu sortir avec la fille de Greengrass avant Drago, Harry ?", s'enquiert Kane avec bonne humeur. Merci mon frère d'élargir le débat.

Harry regarde furtivement Brunissande, qui lui sourit - pas son magnifique sourire de princesse qui adolescente me faisait pleurer à chaudes larmes de ne pas être métamorphe comme ma mère ; un sourire un peu doux et pensif, paisible aussi, comme un soutien. Ça semble de fait lui donner le courage de répondre avec franchise : "Je suis sortie avec une... Italienne... qui admirait énormément Papa... Ça n'a pas marché entre nous pour une quantité de raisons, dont celle-là. "

"Tu veux dire qu'elle sortait avec Papa par procuration ?", je résume les sourcils froncés - et Ma-Li qui répète toujours qu'on est une famille normale.

Une autre partie de mon cerveau note que Harry nous prend suffisamment pour des égaux aujourd'hui pour nous avouer ça à Kane et moi. J'imagine que les autres savent. D'ailleurs, ça me dit vaguement quelque chose, une Italienne. Il me semble qu'elle était venue à Poudlard même... On était mômes et on assiégeait Harry dès qu'il se pointait, seul ou accompagné.. Soudain, je me rappelle qu'elle portait de grandes robes amples assez romantiques et que c'était une louve. Les explications de mon frère prennent toute leur ampleur.

Harry hausse néanmoins les épaules comme pour minimiser les choses.

"Ce serait pousser le raisonnement assez loin, sans doute trop, mais c'était là... un truc qu'on a jamais surmonté...un truc parmi d'autres", il souligne, et je me dis que c'est peut-être pour Brunissande qu'il précise ça.

"Et puis elle est chiante Mae en Commandant, non ?", ajoute Cyrus avec une certaine jubilation - à moins que ça ne soit pour protéger Harry de trop de questions ; ils sont pire que Kane et moi parfois ces deux-là.

"Ta mère ?", s'effare Brunissande. "J'imagine personne de plus... de moins conventionnelle", elle rajoute en se tournant vers les Aurors à la table.

Samuel préfère jouer avec son verre de vin.

"On parle d'une Division d'Aurors", j'interviens donc. "Pas d'une maison de vacances ! Elle ne peut pas exhiber en permanence l'intégralité de son anticonformisme non plus. Elle ne serait pas là où elle est sans savoir se faire respecter..."

Harry a un infime signe de tête d'approbation comme s'il le savait déjà.

"Bref, elle est chiante", s'amuse Kane.

"Mais t'as des bonnes relations avec elle, Samuel ? T'es quel rang ?", enquête Cyrus.

"Je suis Rang Trois", indique mon pauvre Sam avec réserve.

"T'as quel âge ?"

"Vingt-trois."

"T'es bien noté pour être déjà là", juge gentiment Ginny, une main sur l'épaule de mon frère, peut-être pour l'arrêter au besoin.

Elle sait le temps que Ron a mis à grimper les échelons. Il est de Rang Deux aujourd'hui et n'a "pas assez de cheveux blancs pour prétendre aller plus haut", comme il le dit lui-même. Tanya est la plus jeune des Rang Un, et j'ai la chance de l'avoir pour chef. Alors être déjà Rang Trois, sans appui à l'âge de Samuel, c'est une sacrée consécration.

"Sam vient d'être intégré à une équipe spéciale", je me vante à sa place.

Samuel sourit furtivement.

"Je n'ai pas de mauvaises relations avec l'ensemble de la hiérarchie, mais ce sont des relations professionnelles... Je voulais que nous soyons sûrs de nous avant de rendre ça... différent."

"Donc, vous êtes sûrs de vous !", se réjouit Brunissande.

"Ça se fête", renchérit Harry en faisant signe à l'hôtesse. "Amenez-nous du champagne, s'il vous plaît, nous avons quelque chose à célébrer !"

ooo

Presque trois heures plus tard, on se ballade sur l'île de la Cité, à la frontière du monde moldu et sorcier français. Les nuages jouent avec les étoiles.

"Tu es sûre que Mae ne sait pas ?", me questionne doucement Harry - Samuel se fait toujours interviewer par Cyrus, cinq pas devant nous. Comme ils rient souvent, je me dis que je fais mieux de les laisser à leurs discussions.

"Pas que je sache", je réponds avec sincérité.

Grandir à Poudlard m'a appris à surestimer la capacité de mes parents à tout savoir de ma vie sans en discuter avec moi. La moitié de mon dortoir se plaignait de l'indifférence ou de l'incompréhension de leurs parents. L'autre des questions ou du manque de confiance qu'ils ressentaient dans le comportement de leurs géniteurs. Moi, moi, si j'avais été sincère, je me serais plainte de ne jamais réellement savoir ce qui allaient les faire sortir de leur réserve méthodologique. Des tas de punitions ou de rappels à l'ordre semblaient les laisser totalement indifférents - ce qui sidéraient mes condisciples - et puis un changement de coiffure pouvait amener mon père à me prendre à l'écart à la sortie de la grande salle. Que j'aie depuis compris les efforts qu'il faisait pour m'offrir l'adolescence la plus normale possible ne change pas réellement mes réflexes en la matière. Ni ceux de Harry et Kane qui m'entourent et sourient à ma déclaration.

"Je ne crois pas qu'elle aurait su... attendre autant de temps, Iris", estime mon jumeau. "J'ai mangé avec elle lundi - elle s'est ouvertement inquiétée que tu aies l'air de ne faire que bosser... même pas l'air de sortir avec les autres jeunes de la Division - ce sont ses propres mots !"

"Elle voulait voir si tu savais", je décide, "Tu ne l'as jamais vue interroger un suspect !"

"Ça va, elle m'a suffisamment interrogé dans ma propre vie", s'amuse Kane. "Je pense que je peux repérer une enquête maternelle quand j'en subis une..."

"Elle ne sait pas que vous vivez ensemble ?", reprend Harry.

"Rien d'officiel - Sam a gardé officiellement son appartement... On prend notre temps, ok ?"

"Ce n'était pas une critique", tempère notre grand frère pour toujours. "J'essaie d'avoir bien en tête la situation - si l'enquête traversait la Manche..."

"Elle va nous tuer quand elle saura qu'on a su avant elle", estime Kane brutalement.

Cette certitude nous fait rire tous les trois dans la nuit.

oo

"Bon alors ?", je demande quand je me laisse deux heures plus tard tomber sur le sofa avachi de mon appartement - j'aimerais dire nôtre mais je n'ose pas encore.

"Alors quoi ?", questionne Samuel d'un air faussement innocent - il va même jusqu'à arroser les plantes semi-mortes qui traînent devant la fenêtre pour affirmer à quel point il se sent dégagé.

"Tu as survécu", je pose.

Samuel a un rire nerveux.

"J'en espérais pas moins !", il indique.

"OK, mais alors, tu penses quoi d'eux ?"

"Un sacré trio", il répond lentement. "Cyrus fait le plus de bruit mais je me méfierais autant de ton grand frère aux yeux verts..."

"C'est marrant", je lâche.

"Que je me méfie de lui ?"

"Je ne sais pas, mais que tu l'appelles comme ça - Cyrus l'appelle très souvent comme ça ! En même temps, c'est le seul de nous tous qui ait les yeux verts."

Ma sortie n'appelle pas réellement de réponse, et Samuel laisse couler - ma remarque et la fin du broc d'eau sur un pauvre rosier desséché qui en laisse tomber ses dernières feuilles.

"Donc tu te méfies d'Harry", je le relance plutôt joueuse.

"Eh bien, Cyrus joue ouvertement les grands protecteurs vis-à-vis de toi, mais Harry est celui qui m'a sondé le plus sérieusement sur mes intentions", il avoue sans me regarder.

"T'as passé le test - selon toi ?"

"Iris... je... je ne suis pas très vieux, et je peux me tromper - tout le monde peut se tromper dans ce domaine mais... je ne demande que ça... Je sais que j'ai l'air de faire tout pour m'échapper mais..."

"Les circonstances sont particulières", je lui concède facilement.

"C'est toi que je veux convaincre en fin de compte", il conclut en m'offrant ses grands yeux bruns chauds.

"Je ne demande que ça", je lui assure avec un murmure.

On se sourit un peu bêtement et gauchement avant de faire en même temps le pas qui nous sépare. On se rejoint en gloussant comme deux ados empruntés.

"Bon, il me reste à affronter ta famille", je souffle quand on a fini de s'embrasser.

"Iris..."

"Ta soeur ?", je propose. Deux Serpentards passent leur vie à faire des compromis.

"Ma soeur ?", il soupire. "Ma relation avec ma soeur... Ma soeur pense que j'ai gâché des capacités qu'elle aurait bien aimé avoir en faisant Auror plutôt que de chercher soit une position sûre au Ministère soit une activité bien payée ailleurs - et entretenir toute ma famille dans le même temps sans doute..."

"Tu es dur", je constate.

"Je... je ne sais pas du tout comment elle t'accueillerait, Iris, telle est la vérité. Elle n'est pas spécialement.. aventureuse ..."

"Aventureuse ?", je répète un peu perdue par ce tournant de la discussion.

"La fille d'un lycanthrope ayant choisi la carrière d'Auror... ça fait beaucoup d'aventures en peu de mots."

Cette fois, c'est moi qui n'ai rien à répondre. Les jugements sous-entendus dans les propos de Samuel me glacent au-delà de tout ce que j'avais pu anticiper. Une belle famille hostile aux garous dépasse tout ce que j'avais pu craindre.

"Je... il faudrait que je prépare votre rencontre... je ne dis pas que c'est impossible ou que ça va obligatoirement mal se passer, mais ça me met une nouvelle pression et... après l'affaire des pierres, OK ?", il termine.

"Oh bien sûr", je concède facilement.

Je dois manquer d'enthousiasme, il s'essaie à l'humour : "Sonia est moins protectrice de ma personne que tes frères, elle ne te mangera pas !"

"Elle a simplement peur des garous", je lâche plus amère que je ne le voudrais.

"Je n'en sais rien", répond lentement Sam quand il a récupéré du choc provoqué par mes paroles. "Mais... ma famille est assez... conservatrice... En auraient-ils eu le pouvoir, ils n'auraient jamais voté pour Shacklebolt malgré leur sang mêlé et leurs faibles revenus... Telle est la vérité, Iris."

"Donc ils ne voteraient pas pour moi."

"Disons une nouvelle fois que je n'en sais rien. Ma mère aimerait me voir avec quelqu'un - ce n'est pas un mystère. Elle espère même sans doute que je me réoriente vers une carrière moins dangereuse - physiquement et politiquement. Ce sont des gens qui ne demandent rien à personne. Mon père travaille dans un élevage d'abraxans - ma mère s'occupe de sa maison et vend ses légumes à ses voisins. Je suis un peu le... à la fois la fierté et l'électron libre de la famille... Tu ne vas pas changer ça."

"Au contraire", je réalise.

"Après cette affaire", répète Samuel après quelques minutes de réflexion qu'il ne partage pas avec moi. "Paulsen nous a promis de bonnes récup... et j'en profiterai pour aller les voir et préparer le terrain..."

Et c'est lui qui était intimidé de rencontrer ma famille, je songe.

"Après", je répète avec un sourire un peu forcé.

ooo

"Après l'affaire des pierres" semble dès le lendemain un avenir bien lointain. Les jours se suivent et se ressemblent pour l'équipe spéciale : les pistes sont rares et ne mènent nulle part. Les cibles sont des bijouteries de toutes tailles - magiques ou moldues. Certains à la Division commencent à récriminer contre la charge de travail que l'équipe spéciale impose aux autres. Mon équipe n'échappe pas à la vague.

Tanya est déchirée entre son soutien à son époux, qui seconde Paulsen à la tête de l'équipe spéciale, et le manque de moyens dont elle dispose pour notre affaire sur les mystérieux trous de mémoire temporaires. Nous continuons tour à tour à compiler des témoignages qui se ressemblent sans avoir le temps de mettre en place un réel dispositif de pistage de la Dame en marron, laquelle continue d'apparaître et de disparaître de notre radar avec une facilité déconcertante.

"Elles sont peut-être plusieurs", envisage sérieusement Winifred Huxley un soir. Elle a pris des cernes marquées sous les yeux et ne doit plus faire autre chose que penser à cette affaire.

"Presque un argument pour qu'on ait notre propre équipe spéciale", s'amuse Tanya en n'ayant pas l'air de l'espérer vraiment.

Le lendemain matin, elle m'indique que je vais rester à la Division les deux jours qui viennent

pour préparer l'audience sur les voleurs à la tire. Pendant que je réalise que je vais effectivement défendre seule un dossier pour la première fois devant le Magenmagot, pas un exercice mais un vrai procès, un mouvement de grogne s'organise dans l'équipe.

"C'est une affaire bien facile pour passer deux jours à relire les dossiers", grommelle Winifred assez fort pour être entendue.

"C'est sa première audience", rappelle Tanya en affichant une mine surprise devant la rébellion de Huxley. La fatigue, je me dis.

"Mais c'est une affaire facile et on est déjà débordé de travail", argumente Winifred. "J'ai besoin d'elle sur le terrain !"

"Tu l'auras après-demain", tranche Tanya en sortant de la pièce pour couper court à la discussion.

"Il y a des noms qui te gagnent des avantages", prétend Hawlish en faisant mine de consoler Huxley. "Une Lupin qui raterait sa première audience, ça ferait désordre !"

Mes joues s'empourprent autant d'agacement contre lui que contre moi-même - celle-là, j'aurais dû la voir venir !

"Je lui dirai ce soir que je suis prête", je propose donc à Winifred, qui commence à secouer la tête comme si elle augurait mal de la réaction de Tanya. "Si besoin, je bosserai à la maison. Je devrais m'en tirer ; tout le monde le dit !", j'insiste en essayant la dérision.

"Ouais, je parie que moi, j'aurais pas un truc aussi mâché", marmonne Hawlish.

"Je n'ai rien demandé !", je crache, excédée. Je sais que je ne devrais pas lui donner une aussi belle prise - mais c'est plus fort que moi.

"C'est bien là le problème !", rétorque Hawlish avec un sérieux désarmant. Ce n'est même pas du calcul de sa part, il le croit, je réalise.

"Hawlish quand un dossier sera pour toi, qu'il correspondra à une enquête à laquelle tu as participé sans trop de chausse-trappes, crois-moi, tout le monde ici sera content de t'envoyer perdre une demi-journée au Magenmagot", intervient alors Seamus Finnigan qui est arrivé sans qu'on le remarque.

Seamus était à Poudlard avec mon frère Harry sans être un ami aussi proche que Ron ou Hermione ; Adjoint de Tanya, il a eu jusqu'à maintenant un comportement d'une grande neutralité avec moi - ce que j'ai apprécié. Pas que je déplore son intervention actuelle, loin de là, j'espère juste qu'il saura s'arrêter avant que Hawlish ne le croie envoyé par ma mère elle-même pour me sauver de mes petits camarades.

"On vous entend vous plaindre depuis le coin café ; je croyais que vous crouliez de boulot !", il termine sobrement et efficacement.

"Amène-toi Hawlish", soupire Huxley en attrapant son sac.

Ce dernier la suit dehors avec l'air de quelqu'un qui se retient de dire le fond de sa pensée. Je regarde le dossier qui m'attend sur le bureau et j'ai une nette envie de le foutre au feu.

"Il a un truc perso contre toi, ce Hawlish ?", murmure alors Finnigan avec pas mal de douceur. Le ferait-il pour quelqu'un d'autre ?

"Il dit haut et mal ce que beaucoup pensent sans doute", je réponds assez épuisée alors qu'il n'est que neuf heures du mat.

"Beaucoup ? Une poignée de râleurs et d'aigris, Iris", m'assure Finnigan toujours assez bas. "Aller enfoncer cette petite bande devant le Magenmagot n'est ni glorieux, ni facile ; c'est le boulot d'un Auror de Rang Cinq. Point. Huxley regrette simplement ta capacité de travail dans une enquête un peu hors norme."

"Merci", je réponds sobrement mais sincèrement.

"Si tu veux qu'on fasse le point ce soir", il me propose un peu plus fort après quelques secondes de réflexion. "Le point sur ton dossier - avant que tu ailles proposer ta solution à Sawbridge... je devrais avoir un peu de temps en fin d'après-midi..."

"Rien ne t'oblige..."

"Je ne fais pas ça parce que tu t'appelles Lupin, Iris. Je fais ça parce que tu prends un risque - celui de ne pas assez te préparer ; et que si on te laisse y aller mal préparée, on prend un risque collectif. Les Aurors détestent ça."

"Ce n'est pas un risque inutile", je plaide, étonnée d'être aussi déstabilisée par sa sollicitude.

"Si ça l'était, je ne te proposerais pas mon avis", il explicite.

"On dirait mes grands-frères", je le nargue gentiment.

"Bon signe", il sourit. "Harry va bien ?"

"Samedi, il avait l'air en pleine forme", je réponds.

"Dis-lui que s'il passe à Londres, je serai heureux de boire une bière avec lui"

"Ça sera fait", je promets.

"Bon, assez perdu de temps", conclut Seamus en pointant le dossier sur mon bureau du doigt.

"Oui, Chef", je souris avec plus d'entrain que précédemment.

oooo

Je suis au milieu de ma quatrième relecture du dossier. Les notes sur la jurisprudence, les ambiguïtés éventuelles du dossier ajoutées par l'équipe de Dawn sont assez courtes ; Comme tout le monde le répète ; il n'y a pas de réelles complications. Ils ont été pris en flagrant délit, ont utilisé des magies interdites pour essayer de se soustraire à leur arrestation... La plupart sont des récidivistes - sauf les trois plus jeunes dont le chef présumé. Sans doute des débutants.

Il n'y a pas beaucoup de zones d'ombre. La gradualité des peines est sans doute la seule chose qui sera discutée, je me dis en regardant par la fenêtre. C'est à ce moment que mon miroir se met à vibrer. Je le sors immédiatement de ma poche - ça peut être un appel d'un de mes co-équipiers obligés d'utiliser un mode de communication moins magique qu'un feu, une plume, un hibou ou un patronus. L'image qui m'accueille est celle de ma vieille copine Rosabel.

"J'aurais jamais cru que t'allais répondre", elle glousse quand je prends son appel. "T'es pas en train de courir derrière les voleurs de balais ?"

"Non pas vraiment non", je souris. "Je potasse mon premier procès... et les gars volaient directement dans les magasins du chemin de Traverse pour un chef qu'on n'est pas sûr d'avoir pris. C'est un peu le seul enjeu du truc - la responsabilité des uns et des autres."

"C'est les Aurors qui font ça ?"

"Ils ont utilisé des magies interdites quand les policiers ont essayé de les arrêter. On n'était pas loin..."

"Et à vous la gloire", elle comprend.

"En quelque sorte, oui", je reconnais. Pas la peine de chercher à défendre l'indéfendable. "Mais tu m'appelles d'où ?"

"De chez ton frère", elle m'apprend en pointant son miroir vers Kane pour confirmer ses dires. Il a un bébé dans les bras.

"C'est Alphaeus ?", je questionne.

"Lui-même", elle sourit avec la fierté de la jeune mère. "Tu vas voir comme il est beau !"

Rosabel est sage-femme à Lo Paradiso. Une des premières garous européennes à disposer d'un diplôme de sage-femme - en grande partie en raison des efforts déployés par ma belle-soeur Ginny pour mettre sur pied des formations adaptées. Rosabel est partie à Lo Paradiso juste après Poudlard, genre pour l'été. Elle n'en est revenue que pour de courtes formations. Elle est tombée amoureuse du lieu, de l'idée et d'un beau berger brun prénommé Zeno. Mon jumeau, qui a longtemps fantasmé sur elle, est le parrain du bébé témoignant de cette union, et moi sa marraine. Sauf qu'aucun de nous n'a pu se libérer pour aller là-bas pour voir l'enfant depuis sa naissance.

"Tu aurais pu prévenir", je râle.

"En fait, ce n'était pas prémédité : une délégation de Lo Paradiso venait à Londres ; je me suis glissée dedans..."

"A la Fondation", je vérifie inutilement.

"Tu ne sais pas, la fille dont parlait Harry, samedi, son ex-copine italienne, elle en est", intervient Kane en se penchant pour être dans l'axe du miroir. "C'est Zeno qui nous l'a dit."

"Aradia est l'une des principales représentantes de Lo Paradiso", précise Rosabel avec une révérence marquée. "Kane m'a dit pour Harry et elle -... je... j'ai du mal à l'imaginer !"

Je hausse les épaules parce que je ne connais pas cette Aradia et que tout ça me parait totalement irréel. Sans compter avec la frousse que Rosabel a toujours eu d'Harry - enfin jusqu'à la fois où il nous a surpris avec une baguette qu'on avait piquée à Merwyna et qu'il lui a juré que ça ne suffirait pas à la faire exclure des cours de la Fondation. La frousse s'est sans doute plus ou moins transformée en dévotion. Un truc comme un raccourci de notre quasi malédiction familiale en un sens.

"Kane m'a dit que t'avais des trucs à me dire", elle embraye avec un regard plein de sous-entendus.

"Pas par miroir", je réponds en baissant la voix et en jetant un coup d'oeil circulaire et paranoïaque autour de moi.

"Tu peux te libérer demain après-midi ? Kane peut ; on se disait qu'on ferait un thé à la fondation.. comme avant. Virgil nous invite !", propose Rosabel avec cet enthousiasme que j'ai toujours associé à elle.

"Pas trop tôt", je réfléchis à haute voix - les yeux sur le planning. "Mais avec plaisir, Rosie !"

"Tu nous amènes ton truc-à-dire", elle insiste.

"Ça, rien n'est moins sûr !"

"Allez !"

"Faudrait un miracle pour qu'il soit libre", je prétends en pensant que le plus gros miracle serait qu'il accepte de venir.

"Bah, les Lupin ont ça dans le sang, les miracles !", elle rétorque avec un clin d'oeil.

ooooo

Notes sur les jeunes garous (on les a tous déjà vus mais bon)

Rosabel Tanner a l'âge de Iris et Kane. Elle est sage-femme et marié à un berger de Lo Paradiso. Elle était à Gryffondor et Kane en a été amoureux.

Virgil Trey est lui aussi du même âge. Il a fait ses études à Poufsouflle. Il est devenu éducateur à la Fondation.

Zeno Pastore - apprenti berger à Lo Paradiso dans La Distinction, mari de Rosabel.

Alphaeus Pastore-Tanner - fils de Rosabel et Zeno filleul de Iris et Kane. Alphaeus, ça veut dire le changeant.