Chapitre 3 :
Lorsqu'elle pénétra dans le grand garage, elle se rendit immédiatement chez son patron et lui demanda :
- « Boss, j'aurai probablement besoin d'une pause plus longue à midi, si ça vous fait rien… »
Cragen se frotta l'arrière du crâne et réfléchit :
- « Ecoute, j'ai du boulot pour toute la semaine, si tu me promets de rester plus tard pour récupérer, ça ne me pose aucun problème.
- D'accord, je ferai au plus vite.
- Allez retourne bosser ! »
Elle enfila sa combinaison crasseuse, se plongea dans le moteur d'une nouvelle Bentley GTC, les outils pendant à son ceinturon de cuir.
Le garage était adossé à l'arrière du Concessionnaire 'The World', de renommée nationale. C'était une ancienne fabrique métallurgique transformée par M. Von Der Molen, un belge expatrié il y a plus d'une vingtaine d'années. Il avait eu l'idée ingénieuse de monter sa société aux abords de la rive gauche de l'Hudson et d'importer, par bateau, des voitures venant du monde entier. Il fournissait toutes les marques à la demande, sur commande, peu importe leur origine : Afrique, Asie, Europe, … Petit à petit, lorsqu'il se fit connaître des Gens de la Haute et qu'il lista un nombre important de clients fortunés, il créa un service après-vente incomparable, des entretiens sur mesure, il s'entoura des meilleurs mécaniciens, d'experts qualifiés, d'ingénieurs mécaniques modernes, … Tout ce que le client désirait, il l'obtenait.
Dans la pyramide de cette Société, Olivia travaillait, au bas de l'échelle, pour M. Von Der Molen, sous les ordres de Donald Cragen. Elle avait eu beaucoup de chances d'être sélectionnée parmi les 120 candidats. Cette chance, elle la devait à Elliot. Il travaillait là depuis 5 ans, depuis que son père l'avait flanqué à la porte le jour de ses 18 ans, parce qu'il ne percevrait plus d'aides financières à sa majorité.
Elle avait bien sûr fait ses preuves, elle avait étudié assidûment, pratiqué sur des centaines de carrosseries, dans des dizaines de garages. Elle avait travaillé sans relâche pendant plus d'un an pour décrocher cet emploi. C'était son billet de sortie pour quitter sa mère alcoolique et abusive. Une façon d'enfin vivre sa vie comme elle l'entendait, sans le devoir – enfin presque – à personne.
Elle se débrouillait plutôt bien et son patron était très fier de sa dernière recrue. Souvent, il lui demandait de rester plus tard et approfondissait son apprentissage sur des voitures que seuls, quelques experts et lui, avaient le droit de bricoler.
A midi, elle grimpa sur sa moto et démarra son engin. Elle fit vrombir le moteur après quelques à coups d'accélérateur, puis partit en trombe.
Elle longea l'Hudson et abaissa son double écran solaire amovible pour ne pas être éblouie par les rayons du soleil qui se reflétaient sur la surface de l'eau. Des petites vaguelettes faisaient frissonner la surface du fleuve et lui donnait l'impression d'avoir la chair de poule.
Elle slalomait entre les voitures avec l'aisance d'un skieur expert en pleine compétition. Rapidement, elle pénétra dans les ruelles de la ville et diminua sa vitesse. La circulation était fluide à cette heure de la journée mais il valait mieux être prudente : les carrefours et les feux se succédaient à de courts intervalles réguliers et on n'était pas à l'abri d'un piéton distrait ou d'un agent caché.
Elle arriva un quart d'heure plus tard sans encombre. Elle gara sa moto au coin de la rue, contre les grilles qui clôturaient le Columbus Park. Elle posa son casque sur son siège, s'appuya contre sa machine et sortit une cigarette. Elle l'alluma et tira deux trois bouffées sans quitter des yeux les grandes portes d'entrée du Bureau du Procureur et de ses Assistants.
Olivia comptait beaucoup sur sa chance. Le bâtiment comptait trois entrées, une seule était réservée aux employés du bureau du Procureur. Elle espérait que, comme les trois quarts des fonctionnaires de la ville, Alexandra Cabot sortirait déjeuner dans un resto ou chez un itinérant des environs pour profiter du beau temps.
Elle ne dut pas patienter longtemps, la jeune avocate sortit entourée d'autres collègues et semblait concentrée sur une conversation de la plus haute importance. Ils parlaient, les sourcils froncés, avec des gestes agités.
Olivia n'attendit pas une seconde de plus et héla la jeune femme :
- « Hé … »
Mais aucun d'entre eux ne se retourna.
- « HE ! » cria-t-elle plus fort « Hé, CABOT ! … »
En une fraction de seconde, Alexandra Cabot se retourna brusquement de 180° et se dirigea furieusement vers son interpellatrice. Elle se planta devant la brune et lui dit sèchement :
- « Je ne sais pas d'où vous venez, mais ici, on n'appelle pas les gens comme des chiens. C'est MADEMOISELLE ou Melle CABOT, mais pas HE ! ou CABOT ! Sans compter que vous êtes priée de faire comme toute personne civilisée et de prendre Rendez-vous. Je ne reçois pas DANS LA RUE, comme une vulgaire chiffonnière ». Sur ces dernières paroles, elle tourna des talons et rejoignit son groupe qui l'attendait en souriant. Elle balança les mains en l'air d'exaspération et ils poursuivirent ensemble leur chemin.
Olivia resta bouche bée. C'était la première fois que quelqu'un était arrivé à la faire taire. Elle sentit la colère monter petit à petit dans ses veines et tapoter à ses tempes. Elle regarda le foulard qu'elle tenait dans la main, prêt à être remis. Elle se dirigea à l'intérieur du bâtiment officiel et s'adressa à un vigil qui surveillait la porte d'entrée :
- « Vous remettrez ceci … » Elle remit l'étoffe soyeuse dans les mains du garde « … à cette folle furieuse-là » et elle fit un geste du menton, comme pour montrer encore la présence de la jeune femme blonde, dehors.
- « Qui ? Mademoiselle Alexandra Cabot ? » fit-il ahuri.
- « C'est elle ». Et elle partit sans se retourner.
Lorsqu'elle regagna son lieu de travail, Elliot n'était pas dupe de sa nouvelle attitude. Il perçut l'excès de nervosité de son amie dès qu'elle mit pied à terre.
Les deux heures qui s'écoulèrent ne changèrent pas son humeur. Elle était tendue et aboyait pour répondre à de simples questions. Elle fit même abstraction de toute douceur quant à la manipulation de pièces du moteur. Il dut la ralentir dans certaines de ses actions pour éviter d'endommager le véhicule.
- « Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Calme-toi !
- Je t'ai demandé quelque chose ? Non ! Alors mêle-toi de tes affaires. » Lui rétorqua-t-elle.
Du fond de l'atelier, dans les baffles, Cragen l'appelait par microphone :
- « Benson ! Téléphone ! Bouge-toi !
- Je viens. » et près de lui, elle demanda : « C'est qui ?
- Elle ne s'est pas présentée. Je te rappelle : pas de coups de téléphone privé. Je te le transferts là » Et il pointa le vieil appareil à sous suspendu au mur qui devait dater du début des années 80'. Il était en métal, gris et sale, son cordon caoutchouc était tordu par la maltraitance et son cornet noir collait.
Olivia y appliqua son bandana rouge tout aussi sale et répondit :
- « Benson.
- Mademoiselle Benson ? C'est Alexandra Cabot. Le concierge de votre imm-… »
Et la jeune mécanicienne raccrocha sans ménagement.
- « Mais pour qui se prend-elle ? M'humilier tout à l'heure ne lui suffit pas ? Il faut qu'elle me cherche encore ici ? » pensa-t-elle pour elle-même.
Elle regagna la Bentley sur laquelle elle travaillait depuis le matin et tenta de maîtriser ses nerfs. Elle ne comprenait pas cette perte de contrôle de soi. Elle ne comprenait pas pourquoi elle perdait patience, pourquoi elle était si énervée et encore moins pourquoi cette histoire lui prenait tant la tête. Elle espérait se noyer dans le mécanisme de la voiture et oublier cet incident.
Elliot essaya de détourner ses idées noires :
- « Il en a de bonnes, le Patron. Pousser une Bentley GTC plus que ce qu'elle ne peut déjà…
- Que ne ferais-tu pas pour impressionner des petites pouliches, quand tu as 50 berges ?
- Déjà, si j'avais son fric, j'irai dans un club de gym et je demanderai un coatch personnel. T'as vu sa dégaine ? »
Et ils s'esclaffèrent.
- « Merci vieux.
- De rien. T'as pensé aux Dead Rabbits ? T'as un plan ?
- Non, ça m'a pas effleurée de la journée. Ca c'est une priorité ! Il est temps de mettre de l'ordre là-dedans.
- Tu as remarqué ?
- Oui, faut être aveugle ! Ils se rapprochent trop, nous cherchent en peu de temps. C'est pas normal.
- Y a quelque chose qui cloche, pour sûr ! Passe moi la Poignée et la 12.
- Voilà. Donne moi la Crémaillère et la Torx. » Ils s'échangèrent les outils à travers le moteur. Elliot était penché au-dessus, Olivia était allongée en dessous. « Je ne sais pas trop ce que ça cache. Tu as entendu des rumeurs de deals ou de gros trafics.
- Non, mais je suis pas le mieux placé. Je suis ton bras droit.
- Tu penses qu'on a un cafard.
- Je ne vois pas autrement : les descentes et saccages ont lieu quand on est de l'autre côté de la ville. Et la baston ; ils étaient vachement préparés.
- Qui ? »
La question resta en suspend. Aucun des deux n'avait la réponse. Ils poursuivirent leur tâche silencieusement Ils restèrent songeurs, repassant mentalement chaque membre du clan en revue et questionnant leur fiabilité. Leurs pensées furent interrompues par de faibles éclats de voix :
- « Elle est là-dessous », puis par un ton exaspéré : « Benson, tu as de la visite ! » Et son boss repartit.
La jeune brune enfonça ses talons, prit appui sur une barre du châssis et se tracta. Son chariot de visite roula silencieusement sur la gomme et elle s'extirpa de sous le véhicule.
Couchée à 5cm du sol, elle observa de bas en haut son, non, sa visiteuse. Longues et jolies jambes galbées, jupe étroite rehaussée d'un blaseur cintré, l'avocate se tenait debout, les mains sur les hanches. Olivia fronça immédiatement les sourcils.
Elle sentit les regards inquisiteurs et envieux de ses collègues mâles se diriger vers elles. C'était très rare qu'une femme d'extérieur avait accès à l'atelier. Et plus rare encore si elle était jolie. Elles étaient soit des clientes qui venaient constater le rapport d'un expert, soit des femmes ou des petites amies qui attendaient leur compagnon aux dernières minutes de la journée.
Olivia se releva.
Alexandra ne put s'empêcher, elle aussi, de détailler du regard la jeune mécanicienne. Celle-ci portait son bleu de travail dont les manches avaient été nouées autour de sa taille. Son débardeur blanc était maculé de taches de cambouis, d'huile et de graisse. Ses muscles étaient parfaitement dessinés, saillants et de fines gouttes de transpiration perlaient le long de sa peau.
Elle s'adressa à Alexandra :
- « Parlez-moi de votre voiture, même si vous n'êtes pas venue avec elle, faites de grands signes et emmenez-moi dehors.
- Mais …
- Faites ce que je vous dis. » Elle jeta un œil à Elliot qui fit semblant de se concentrer sur le moteur.
La jeune blonde obéit.
Dehors, sur le parking, Olivia éclaircit, sans attendre, la situation en prenant un certain plaisir non dissimulé :
- « Je sais exactement d'où vous venez. Et ici, vous êtes une cliente ou une petite amie si vous vous glissez à l'arrière de la Concession. Si ce n'est pas le cas, vous risquez gros, surtout habillée de cette façon. Donc agissez comme telle !
- Comme une petite amie ? » demanda-t-elle stupéfaite.
- « Mais non », rétorqua aussitôt Olivia, en levant les yeux au ciel : « comme une cliente !
- Je suis venue en voiture, elle est par là-bas, dans la ruelle.
- Je vous suis ». Elle s'essuyait les mains avec ce bandana qui ne la quittait jamais. Elle sourit à la confusion, regrettant presque de ne pas avoir saisi l'occasion de jouer le jeu.
Après qu'Alexandra eut ouvert les portes grâce à sa petite télécommande, Olivia se glissa à l'intérieur de l'habitacle de la Chevrolet Corvette 2008 de couleur corail et ouvrit manuellement le capot. Elles firent le tour du véhicule, et regardèrent ensemble le moteur.
- « Alors, qu'est-ce qui t'amène ? » Loin de tous témoins, mais surtout de son patron, elle pouvait reprendre ses habitudes et la tutoyer. Cela empêchait quiconque de prendre le dessus sur elle. De plus, elle savait pertinemment que cette mise en scène avait perturbé les intentions de la jeune avocate et l'avait déstabilisée.
- « Je suis venue vous remercier… pour le foulard. Ce n'était pas le mien, c'était un prêt et… Enfin, voilà … et aussi … pour m'excuser.
- Continue. » Olivia jubilait.
- « Je n'aurais pas du vous parler sur ce ton et ne pas vous donner la possibilité de me répondre.
- Excuses acceptées. Belle voiture ! Cadeau de papa ? » Elle se releva, referma le capot « Bonne fin de journée, aurevoir. » Et elle repartit.
- « Attendez, s'il vous plait. » La jeune mécanicienne ralentit l'allure sans se retourner. Alexandra la rejoignit : « De quoi avez-vous peur ?
- Pardon ?
- Vous avez peur de quoi ? Pourquoi êtes-vous réticente à m'aider à coincer le …
- Pourquoi tu ne t'adresses pas à la personne concernée ? Va voir ma mère. Tu n'as pas besoin de moi.
- Oui, mais … Elle … euhm, son témoignage sera irrecevable … à cause de… ses incohérences.
- Quelle jolie façon de le dire ! » Olivia s'arrêta « Elle était bourrée ? Elle vit toujours dans son taudis ?
- Oui à vos deux questions » Répondit Alex, mal à l'aise.
- Je vois pas en quoi je peux te venir en aide. Je n'étais pas là.
- Non mais vous êtes un lien direct avec votre mère, elle vous a raconté certainement ce qui lui était arrivé. Votre témoignage peut être important et peut relever des vraisemblances avec des faits : des signes distinctifs, un trait, un habit, …
- Je crois pas, non.
- Laissez-moi seule juge de …
- Non.
- Et savoir qu'il y a peut être eu d'autres victimes, que certains indices peuvent se recouper avec d'autres, que votre témoignage peut regrouper des éléments, cela ne vous fait rien ? Mais enfin, vous avez vu, vécu, subi les dégâts que ce viol a causé à votre mère. Vous étiez, et êtes toujours, en 1ère ligne, regardez vous, regardez votre mère ! Vous avez la possibilité de faire quelque chose. On vous donne une chance de réagir ! Ne me dites pas que vous n'avez jamais rêvé de vous retrouver en tête à tête avec ce … , de faire justice, de venger votre mère. »
Alexandra venait de toucher une corde sensible et elle le savait. Olivia s'était arrêtée de marcher et s'essuyait les mains, mécaniquement, de la même façon, depuis quelques minutes. Elle regardait le vide, perdue dans ses pensées.
La jeune avocate respecta son temps de réflexion et se tut.
- « J'aurai droit à une confrontation ?
- Si c'est en mon pouvoir, si j'en ai l'autorisation, j'en ferai la demande … bien sûr, si c'est lui, sans l'ombre d'un doute.
- Sans l'ombre d'un doute … D'accord, quel jour, quelle heure ?
- Vous dites ?
- Le Rendez-vous ! Fixez-le avant que je ne change d'avis.
- … euhm Jeudi, » Alex, décontenancée, saisit son agenda dans le fond de son sac à main et vérifia son planning. « … à 18h30. Presque tout le monde sera parti, nous pourrons travailler dans le calme pour vous remémor-
- Inutile, je connais tout par cœur, j'ai entendu l'histoire plus d'une centaine de fois ! Jeudi, 6h30. OK c'est noté.
- C'est le 6ème étage, bureau 615. A la réception, demandez-moi si vous hésitez.
- Bien. Bonne fin de journée. »
