Chapitre 2 : Tu paieras pour tes crimes
«Merde.»
Vincent voulut repartir en marche arrière, mais deux autres voitures lui barraient la route.
Ils étaient encerclés.
Il se disait bien que c'était trop facile.
"Descends de la voiture ! Mains sur le capot ! Déconne-pas !
-Qu'est ce que tu attends pour sortir ? Lui demanda le gamin. Ils t'ont donné un ordre, tu dois...
-Ouh, tu vas vite me gaver toi, je le sens. Dit Vincent sans bouger d'un pouce."
Il évalua rapidement la situation.
Un, les flics avaient peur : ça se voyait à leur teint blême et à leurs mains qui tremblaient insensiblement. Comme une légère appréhension, une faille minuscule.
Deux, la barrière était inutile au possible, c'était du toc. Le gosse aurait pu la renverser d'une seule main, il en était certain. Obstacle superflu, donc. Deuxième faille.
Trois, il n'avait absolument pas le choix, de toute façon.
Doucement, tout doucement, il recula la voiture. Les policiers crurent naïvement qu'il se garait avant de sortir, mais il n'en était rien.
Il prenait son élan, avant de foncer tête baissée. Ça passe ou ça casse.
Accélérateur, le levier de vitesse, coup de volant brutal.
«Accroche-toi !»
La voiture fit un bond en avant et percuta la barrière dans un horrible craquement, l'envoyant voler à quelques mètres. L'aile arrière de la Fiat blanche percuta une des voitures de police, mais le conducteur ne s'en soucia pas, accélérant encore.
Survivre, quoi qu'il arrive.
J'ai pas peur de crever, mais que mon message meure.
Dans le rétro, il vit les trois voitures qui le suivaient, sirènes hurlantes.
J'ai pas peur de crever, mais...
Il ricana. Des gyrophares, comme si ça allait l'impressionner.
J'ai pas peur de crever.
A côté de lui, Ulysse s'était tassé dans son siège, trop stupéfait pour protester -hallelujah. A un croisement, il aperçut un gigantesque camion, de plusieurs mètres de long, qui arrivait sur sa droite. C'était sa seule chance. Il accéléra encore, et encore.
Pas peur. De. Crever.
Le camion arrivait vite, lui aussi. Il retint son souffle.
Pas peur, pas peur, pas...
Poussa un hurlement.
«Putaaaaaaaaain !»
Il frôla l'avant du camion, manquant être percuté de plein fouet, mais réussit à passer -et s'attira un long klaxonnement furieux. Sans même se retourner, Vincent reconnut le délicieux craquement de la tôle de la voiture de police qui s'emplafonnait dans le poids lourd, klaxons, cris, gyrophares, exclamations de fureur.
Il les avait semé, sans réussir à y croire. Cela s'était joué à une dizaine de centimètres...
Le bonheur, il ne connaissait pas -il avait oublié ce que c'était. Mais le soulagement qui le prit à cette seconde précise était de loin le plus beau sentiment du monde. Il éclata d'un rire franc et ralentit un peu.
«Je veux descendre ! Hurla Ulysse, prompt à tout gâcher.
-Ta gueule, la chochotte. On est pas morts.»
Secrètement, il croisa les doigts pour que la voiture accidentée soit celle de Laurent. S'il pouvait crever vite, celui-là, ça l'arrangerait un peu. Mais bon, on ne peut pas tout avoir, se dit-il, philosophe. Il se consola en songeant au bordel qu'il avait semé. Et une petite voix dans sa tête chantonnait inlassablement «Vous êtes vivants, vivants, vivants».
...
«J'ai faim, dit le gamin quelques minutes plus tard.
-Mais tu penses qu'à bouffer en fait.
-Maman dit que c'est la croissance.
-La mienne dit «Tu saoûles.»
-Toi-même.
-Woh, la vieille punchline, tu crains.
-C'est toi qui est vieux.
-Et toi t'es un petit con.
-Et toi tu...
-OK ! OK ! On va acheter à manger, cria Le Tueur, furieux. De toute façon, on doit changer de véhicule, on va bientôt s'arrêter à une station. Cette voiture là est trop reconnaissable, maintenant. Et si tu fais une seule remarque à propos des règles, ajouta-t-il en le foudroyant du regard, des lois, de mes décisions, ou je ne sais quoi, promis juré, je t'abandonne au bord de la route comme un clebs.»
Le petit garçon se le tint pour dit et garda (enfin) le silence.
«Mais j'ai besoin d'une pause, d'abord.»
…
Vincent prit un embranchement, puis un autre, un autre, roulant au hasard, à la recherche d'un coin tranquille, jusqu'à dénicher une minuscule route qui s'enfonçait dans des bois. Il coupa le contact et s'extirpa du véhicule, avant de s'asseoir à même le sol, les jambes tremblantes. Après un mois d'ennui et d'ennui languissant, planqué dans une station d'autoroute miteuse, il avait presque perdu ses réflexes et son endurance. Presque. Après tout ces mois de traque, il s'était développé en lui quelque chose de la bête sauvage, méfiant, rompu à tous les dangers, impossible à piéger.
Il s'adossa à un arbre, reprenant lentement son souffle et ses esprits, légèrement hébété par le déluge d'émotions -le soulagement, la peur panique, le bonheur, la haine, le chagrin, dans le désordre- qui déferlait sur lui depuis le début de la journée. Quelques heures s'étaient écoulées depuis sa (brève) rencontre avec Maxence, mais ça aurait tout aussi bien pu arriver la semaine précédente. Tout s'était passé si vite.
Ulysse vint le tirer de sa torpeur en s'asseyant à côté de lui. Il grogna et se décala de quelques centimètres, moins pour lui laisser de la place que garder ses distances avec ce morveux.
«Tu le connaissais, mon père ? Demanda brutalement ce dernier.
-Quelle importance.»
Qu'est ce que tu vas faire ? Tu vas me tuer, c'est ça ?
Une blessure béante, au niveau des côtes. Le sang qui tombait, goutte à goutte, sur le sol. Il se souvenait l'avoir fixé longtemps, bien après que le coup soit parti, en pensant «C'est moi qui ai fait ça ? Vraiment ?».
«Tu connaissais mon nom de famille, et tu savais qu'il était commissaire.
-Je l'ai connu. Un peu.»
Fais pas ça. Je t'en supplie. Je ferais tout ce que tu veux !
Des mois de traque, pour finalement en finir dans cette cave moisie, retour à la case départ. Quelle ironie.
Je ferais tout ce que tu veux ! Non !
Ses cris le réveillaient encore la nuit.
«Tu es flic aussi ?
-Tss. Le comble.»
Malgré la gravité de la conversation, il ne put s'empêcher de ricaner.
«Vous étiez amis, alors ?
-Non plus.»
Il avait déjà tué avant, bien sûr. Mais avant, c'était pour rire. Ça ne comptait pas vraiment comme un crime, puisqu'il s'en foutait. Ils n'avaient aucune valeur, ces corps de chiffons. Mais lui, devant lui, ligoté et impuissant, suppliant (c'est ça qui avait été le plus terrible, paradoxalement. L'entendre le supplier. Il avait la nausée rien que d'y penser.), il avait hésité. Il avait hésité à tirer !
Tu vas me tuer, c'est ça ?
Le métal froid dans sa main moite le hantait toujours.
«On s'est juste croisés à quelques reprises. Pour le travail.*
-Ha bon...Et tu l'aimais bien ?
-Mais lâche moi merde ! En quoi ça t'intéresse, de toute façon ? Y a plein d'autres types qui l'ont connu mille fois mieux que moi.
-Je sais bien !»
Vincent se tourna vers le petit garçon. Son visage était implorant. Ses yeux disaient «Parle moi de lui, s'il te plait, fais le vivre quelques secondes de plus. Le regard d'un enfant qui veut son papa près de lui, par tous les moyens. Un regard béant de douleur. Le tueur détourna les yeux, incapable de soutenir l'expression de son visage. La souffrance, c'est comme la mort et le soleil, ça ne se regarde pas en face. **
L'adulte se releva brusquement et reprit le volant.
«Viens, on y va.
-Où ça ?
-Acheter de la bouffe. Et changer de voiture.»
…
Ils dénichèrent un parking abandonné (il devait y avoir deux ou trois voitures garées), agrémenté d'une pompe à essence archaïque et un supermarché à moitié en friche, géré par un vieillard à l'air revêche.
«Je m'occupe de la voiture, et toi de la bouffe, expliqua Vincent. Tu achètes tout en vitesse (il lui glissa un peu de monnaie dans le creux de la main) et tu me rejoins. Je serai juste ici. Grouille.»
L'enfant s'engouffra dans la boutique, tandis qu'il sortait de la voiture, raflant au passage ses maigres bagages dans un sac plastique vert.
Il y avait trois voitures sur le parking, toutes occupées. Il ferma les yeux et chantonna dans sa tête «Amstamgram, pic et pic et colegram», et se décida pour la plus petite des voitures, une noire, passe-partout à souhait. Il vérifia que son flingue était chargé et s'approcha du conducteur -qui était en fait une conductrice, arme au poing.
«Descends de la voiture. Si tu cries, je te bute. Si tu descends pas, je te bute. Magne.»
Terrorisée, la quadragénaire (permanentée, laquée, poudrée, tiercé gagnant dans l'ordre) leva les mains en l'air et sortit, en lui demandant de ne pas lui faire de mal.
«C'est bien mamie. Maintenant, aboule la clef. Vite.»
Il lui tordit le poignet. Clic. Petit objet métallique dans le creux de sa paume. Il la repoussa avec dédain, et tira -au poumon droit. Merci, le silencieux. Il monta en voiture sans lui accorder un autre regard, et démarra. A ce moment précis, Ulysse revint de ses emplettes et regagna la place passager, sans avoir le temps de se demander à qui appartenait la voiture. Ils démarrèrent.
«Je n'ai pas perdu la main, murmura le Tueur avec amertume.
-De quoi ?
-Rien. Tu me demandes pas si c'est une voiture volée ?
-J'ai pas envie que tu m'abandonnes sur la route comme un clebs.
-Bieen. Tu apprends vite en fait.
-Et ch'est quoi cha ? Demanda l'enfant, la bouche pleine de chips, en prenant le sac de plastique vert.»
Sans quitter la route des yeux, Vincent lui arracha sèchement des mains.
«Ne touche plus jamais à ça !»
Farouche, il déposa le sac à ses pieds. Son contenu était la seule chose précieuse qu'il possédait, et il n'était pas question que l'autre nabot pose ses sales pattes dessus.
«Je sais absolument pas par où passer pour te déposer chez toi, du coup. A force d'esquiver tous les flics, on s'est éloignés de ton bled. C'est malin. Je dois rejoindre la nationale, ils ont sûrement foutu des barrages partout...
-Au fait, t'es passé à la télé.
-D'où tu sais ça, toi ?
-Dans la boutique. Y avait les infos à la télé et y avait ta tête dessus. Ils disaient...(il baissa la voix) Ils disaient que t'es dangereux. Que t'as déjà tué des gens. C'est vrai ?
-Fais pas gaffe. Ils disent plein de conneries, à la télé. Tu as pris à bouffer pour moi, aussi ?
-Ha bon, dit Ulysse, complètement rassuré. Oui, tiens.»
Vincent ne releva pas l'absurdité de la conversation (décidément, les enfants avaient un QI très, très bas) et garda le silence. Ça faisait des mois qu'une photo de lui tournait à la télé et dans les journaux, jusque là, rien de nouveau. Il ne signait pas ses crimes -pas explicitement, mais il était aisément reconnaissable. En soi, qu'il soit recherché ne lui posait aucun problème (enfin, pas plus que d'habitude), mais il aurait préféré qu'Ulysse ne soit pas au courant. Un coup de bol qu'il ait réussi à détourner son attention. Soudain, il manqua d'air. Tuer des gens, lui, quelle idée !
Le commissaire, chuchota une petite voix. Le flic, la princesse, le photographe, l'ado fan de Projet X, le réalisateur porno, la conductrice de parking...Il faudra payer pour tes crimes, un jour. Tu paieras chaque larme de sang qui a coulé par ta faute. Et tu le sais.
«Trop de sang, murmura-t-il en mordant dans son sandwich...sel ! Se reprit-il précipitamment. Trop de sel. C'est trop salé, on dirait de l'eau de mer.*** Ha, ha...eau de mer...C'est drôle, hein ?
-T'es vraiment bizarre, dit le petit avec dédain.»
Sans mot dire, le Tueur reprit la nationale vers Perdutroux. S'il ne tombait sur aucun flic (bon, fallait pas rêver), tant mieux. Dans le cas contraire...il improviserait. Il s'en sortait toujours. Voilà, c'est ça qu'il fallait se dire, se dire qu'ils allaient s'en sortir. S'il y croyait assez fort, ça marcherait forcément. Ça devait marcher.
La sonnerie de son téléphone le tira de sa méthode Coué. Ulysse se saisit de l'objet, planqué dans la boîte à gants, et lut le nom de celui qui appelait.
«C'est écrit...'Machin' ?
-Raccroche.»
Kidnapper un gosse, le mettre dans une merde pas possible, le balancer à la police, et cet abruti l'appelait ensuite comme une petite fleur. Crétin. Le Tueur éteignit son téléphone et le rangea dans son précieux sac en plastique. Le portable rejoignit ainsi une bouteille de bière tiède, et une dizaine de pages, pliées en deux avec une douceur infinie. Elles étaient couvertes d'une écriture fine et serrée. Sur les feuillets, des petites gouttelettes de sang séchaient, doucement, recouvrant certains mots.
J'aurais aimé avoir un ami. Un pour me comprendre.
…
*Les fans de WTC savent :P
**Inspiré de la maxime de La Rochefoucauld
***Spéciale dédicace à LinksTheSun et ses NMT haha.
Encore merci pour vos retours :D (et pardon aux personnes perturbées par les noms de mes persos). JustePhi.
