Je grillais une cigarette, assise sur le rebord de ma fenêtre, balançant doucement mes jambes dans le vide. La rue s'étendait entre mes orteils, les passants impatients se pressaient sur les trottoirs gris, une bruine légère mouillait mes joues et mes mollets.
- Comment peux-tu rester là, à te faire tremper juste pour fumer cette saleté ? maugréa Haryuk
Je jetais ma Lucky Strike dans l'air humide et fermais la le cadre de plexiglas. Il me lorgnait intensément de ses orbites vertes.
- Es-tu sûre de vouloir faire le pacte des yeux ? Et pourquoi dans trois jours seulement ? Je pourrais le faire maintenant, ça ne prendrait que quelques secondes. soupira-t-il, agacé
- Cesse de douter. Je sais ce que je fais Haryuk, n'oublie pas qu'à la base, je ne voulais ni de toi, ni du Death Note. répliquais-je froidement
Je retournais vers mon bureau, je posais mon zipo sur la surface encombrée et descendais pour me cuisiner quelque chose. Il poursuivit son interrogation alors que nous descendions les escaliers faiblement éclairés.
- Alors pourquoi n'as-tu abandonné le Death Note ? questionna-t-il
- Parce que je voulais en savoir plus et que je te trouvais plutôt sympathique pour un dieu de la mort. souriais-je
Il s'arrêta un instant, et m'offrit un rictus carnassier, qui devait sans doute être sa façon de sourire joyeusement.
Une fois dans la cuisine, j'ouvris le frigo désespérément vide. Seul quelques pauvres yaourts se disputaient l'espace avec trois œufs et un poireau.
Je décidais d'aller faire quelques courses. J'essuyais mes mains et sortais. La pluie était devenue battante et glacée. Je frottais mes bras et avançais une main sur le front, l'autre tenant fermement mon sac.
- Franchement, tu aurais pu te faire une omelette. grogna Haryuk
- Je ne te demande pas ton avis, de toute manière, à part les pâtisseries, tu n'aime rien. rétorquais-je
Il grommela et se tu, d'humeur boudeuse. Je rentrais dans la supérette, les rayonnages rectilignes s'alignaient devant moi. Je fonçais au rayon des plats surgelés et des pâtisseries pour Haryuk. Lorsqu'il comprit, il sautilla un peu partout entre les emballages colorés des paquets de gâteaux. Il en empila jusqu'à ce que le chariot déborde tandis que je cherchais des plats tout prêt comestibles. Je pris deux ramens, une macédoine et du jambon.
Au moment de passer en caisse, je m'attirais les regards foudroyants de la grand-mère qui me précédait, elle fixait d'un œil mauvais les empilages des sucreries pour le shinigami. Haryuk, lui, ricanait. Je payais et quittais le magasin sans plus tarder.
Dehors, il pleuvait des trombes d'eau froide, je sortais mon parapluie noir et le déployais au-dessus de ma tête.
Je marchais tranquillement, observant les mouvements réguliers de mes pieds sur les trottoirs gris, humides. Je trébuchai légèrement et préférai regarder devant moi.
Une silhouette familière apparut au loin. Le dos voûté de Ryuga se dessina plus précisément, ses mèches sombres détrempés lui collaient au visage et glissaient dans sa nuque.
Un index blafard caressait ses lèvres, le regard intéressé par le contenu d'une vitrine.
J'étais à quelques pas de lui, le contemplant à loisir.
Se sentant observé, il se tourna lentement vers moi et pencha sa tête sur le côté avec une mimique attendrissante.
Je m'avançais en souriant et tendais le parapluie au-dessus de sa tignasse sombre. Haryuk l'inspectait sous toutes les coutures, les passants interpellés par sa dégaine en faisaient de même.
- Ryuga ? Tu attends quelqu'un ? » demandais-je
- Non, je regarde les fraisiers de cette boulangerie. Mais et toi Hana-chan, que fais-tu ici ? dit-il vaguement intrigué
- Je faisais mes courses. Bon, je vais rentrer. saluais-je
- Au revoir Hana-chan. répondit-il en agitant sa main dans ma direction
- Tu comptes rester planté là ? Si tu n'as rien de prévu, tu peux venir manger chez moi si tu veux. invitais-je
- Hana-chan me proposerait-elle un rendez-vous amoureux ? Fit-il en appuyant doucement sur sa lèvre inférieure, ses grands yeux opaques braqués sur moi avec une étrange lueur.
- Mais non ! Pas du tout ! Que vas-tu imaginer ? C'est juste une invitation à dîner. riais-je
- Dans ce cas, j'accepte volontiers. souffla lentement Ryuga, étirant sa bouche délicate en un léger sourire. Je me mis en marche, suivie de près par Ryuga et Haryuk hilare.
Les vêtements amples du jeune homme dégoulinants d'eau de pluie gluaient à son corps frêle, ses chaussures décrépites couinaient à chaque pas.
- Mais viens à l'abris ! M'exclamais-je en le tirant par le poignet. Son minois étonné me fixait de trop près.
- Dis Ryuga, pourrais-tu arrêter de me fixer comme ça, c'est gênant. Demandais-je gentiment.
- Désolé. Fit-il dépité, il baissa la tête et regarda ses pieds.
L'avais-je vexé ? Les yeux du jeune homme ne se décrochèrent pas de ses vieilles baskets.
Je m'arrêtais devant le portillon de la maison, Ryuga me heurta à peine tandis que je déverrouillais la porte. Il observa un moment la façade avant de me rejoindre sur le perron, il avait vraiment d'étranges manières.
Sa main glissa sur la poignée de mon sac, et le voilà qui, soudain, prit l'initiative de me tenir la porte.
- Merci. dis-je d'un ton affectueux
Il hocha la tête et rentra à ma suite dans la maison. La chaleur diffuse de la maison réchauffa mes orteils engourdis, je soupirais délicieusement.
- Un problème ? fit Ryuga, il plongea ses mains dans les poches de son jean délavé.
- Non, ne t'inquiète pas, j'avais juste un peu froid, je vais me changer et je t'amène une serviette d'accord ? Installe-toi dans la cuisine, c'est à droite. Bon, je te laisse. déclarais-je
Je filais dans la salle de bain, j'enfilais un vieux sweat râpé, un jogging difforme et une paire de chaussettes de skis. Je pris une serviette couleur lait et retournais dans la cuisine. Mais le jeune homme n'y état pas. Je me dirigeais à grand pas dans le salon, Ryuga se tenait, toujours courbé, face à la cheminée, une photo de ma famille entre son pouce et son index.
- Ryuga ? appelais-je
Il bascula sa tête sur son épaule et posa le cadre de bois. Il me lança un regard interrogatif et sourit en voyant la serviette que je lui tendais.
Il la déposa simplement sur ses cheveux en bataille. J'allais jusqu'à la cuisine en traînant des pieds, Ryuga sur mes talons.
Je déballais les paquets de cochonneries tant aimées par Haryuk, qui, justement, planait au-dessus d'elles. Je sortais les aliments surgelés du sac avec de le glisser dans un placard.
- Que veux-tu manger ? J'ai des ramens, de la macédoine et du jambon. C'est pas grand chose mais… commençais-je
- Ces sucreries me suffiront très bien. Merci de ta gentillesse. coupa Ryuga en prenant une boîte cartonnée au hasard.
- Ah… et bien comme tu voudras. concédais-je
- Tiens, tu vois, je ne suis pas le seul à aimer les pâtisseries ! clama Haryuk
Je lui tirais discrètement la langue, avant d'entamer le rangement des paquets. Le shinigami consommait des quantités astronomiques de gâteaux, bonbons et autres sucreries en tout genre, il n'était pas très regardant.
Je pris des ramens au micro-onde, je mettais le petit engin en route et attendais, Ryuga avait grimpé sur une chaise en face de moi. Il fourra ce qui semblait être une madeleine dans sa bouche largement ouverte.
Le micro-onde sonna et je récupérais mon plat brûlant. Les cheveux de Ryuga gouttaient sur le carrelage et sur la table, je posai les nouilles dans un coin de la pièce et allais vers Ryuga. Je passais mes mains dans la serviette sur sa tête et séchais un peu ses mèches mouillées, il sursauta et se crispa légèrement mais me laissa faire, dévorant toujours les malheureuses madeleines.
Ses cheveux soyeux, perdaient un peu de leur humidité. Je déposais la serviette sur ses épaules et m'installais en face de lui.
Je mâchais quelques nouilles fades, surveillant Haryuk d'un œil, ce dernier faisait des grimaces plutôt effrayantes dans le dos de Ryuga.
- Où sont tes parents Hana-chan ? demanda soudainement Ryuga
- Quoi ? Hein, ah mes parents, ils sont morts. répondis-je, désarçonnée par la question
- Comment sont-ils mort ? Continua-t-il, ses yeux ne cillaient pas le moins du monde, il semblait totalement à l'aise.
- Ils sont morts dans un crash aérien. dis-je gênée
- Ah, je vois. Que penses-tu de Kira ?
- Kira ? Mais pourquoi me poses-tu cette question ? Rétorquais-je, agacée de son insistance
- Pure curiosité. Pardonne-moi, mais pourrais-tu répondre à ma question ? Somma-t-il en me dévisageant de ses yeux vides.
-Cela ne te regarde pas vraiment, mais je suis du point de vu de Kira. J'aime sa vision du monde, elle a beau être enfantine, elle me redonne espoir. Je partage son idéal bien que je sache qu'un monde parfait n'existera jamais. Voilà, tu sais tout. On peut parler d'autre chose maintenant ? exigeais-je en avalant une bouchée de ramen
- Ah…j'aurais pensé que tu n'aimé pas beaucoup Kira. dit Ryuga d'une voix atone
- Vraiment ? Et pourquoi ? questionnais-je étonnée
- Je pensais que tu étais d'un caractère plutôt droit et franc, contrairement à Kira. ajouta-t-il en léchant ses doigts.
Je perdais mon regard dans la blancheur nacrée de du plafond, peut-être avait-il raison, je ne ressemblais pas à Kira, j'étais faible. Haryuk ne perdait pas une miette de la conversation, porté par un intérêt malsain.
- Mouais, bon. Tu veux quelque chose à boire, je vais me chercher du lait ? demandais-je
Il observa pensivement le paquet de gâteau devant lui avant d'acquiescer :
- Je veux bien du café si tu en as.
- Bien sûr. Je reviens vite, allume la télé si tu veux.
Je sentais dans mon dos l'ombre massive du shinigami, qui me suivait, alléché.
- Que vas-tu faire ? questionna Haryuk
- Du café, pourquoi ? chuchotais-je
- Il t'a donné un faux nom ! Tu ne t'en ais même pas rendu compte ! s'esclaffa-t-il
- Comment voulais-tu que je me rende compte ! Murmurais-je en lui jetant un regard courroucé qui le fit taire.
J'allumais la vieille cafetière qui crachota de manière assez inquiétante. Je prenais le lait, rangé sous l'évier et me servais une tasse de liquide froid.
Je retournais auprès de mon invité qui avait migré jusqu'au salon, s'avachissant dans le canapé. Je me posais à ses côtés, son regard rivé sur l'écran lumineux de la télévision.
Mes doigts tièdes avaient formé des auréoles de buée opaque sur le mug en verre, j'avalais une gorgée rafraîchissante et me tassais entre les coussins.
Un son de clochette retentit, je sursautais et renversais la moitié de lait sur mes mains et mes bras. Haryuk ricanait tandis que je grommelais.
Je déposais le verre sur la table basse et filais à la cuisine. J'essuyais rapidement mes mains, versais le café brûlant dans un verre, et le glissais entre les doigts de Ryuga. Il imprégna légèrement ses lèvres dans le liquide et grimaça.
J'éclatais de rire, il avait eu la même mimique qu'un enfant qui aurait croqué du citron.
- Aurais-tu du sucre Hana-chan ? fit Ryuga, la bouche déformée par un résidu de grimace.
- Oui ! Combien en veux-tu ?
- Cinq ou six. Plutôt six. réfléchit-il
- Six ?! Tu en es sûr ? m'étonnais-je
Il hocha mollement la tête. Je lui ramenais ses sucres, et le regardais, horrifiée, alors qu'il faisait fondre un à un les petits cubes blancs dans sa boisson chaude.
Je m'installais confortablement et fixais passivement l'écran de télévision où deux bonhommes vêtus de noir se battaient furieusement. Je pris pitié pour l'un des hommes qui s'était pris un coup violent dans le ventre. Je finissais de siroter mon lait avant d'annoncer :
- Je vais me coucher, tu peux dormir sur le canapé si tu veux. Il pleut encore.
Il me regarda, semblant vaguement intéressé par mes propos.
- Bonne nuit ! baillais–je avant de coller un baiser tendre quelque part sur la tête de Ryuga, qui surpris, écarquilla les yeux en posant sa main là où je l'avais embrassé. Je n'avais pas remarqué qu'il s'était légèrement crispé. Je grimpais les marches de l'escalier blanc deux à deux et me glissais avec délectation entre les draps frais. Haryuk me souhaita de beaux rêves et je lui offris un sourire bienveillant.
