Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !

Couple : Harry/Draco.

Rating : T.

Pour Fanfan, que j'aime très fort...

(Je choisirai une review par mis celles postées pour cet OS et le prochain publié dans peu de temps).


L'hippodrome de la Patte Bleue

Les mains délicates et le regard doux, elle était en train de nouer sa cravate avec attention et un certain savoir-faire, que conférait l'habitude. Ses cheveux ramenés en un chignon élégant dégageaient son visage, maquillé pour l'occasion, ce qui était loin d'être habituel pour elle. De même, elle avait troqué ses sombres robes pour une jolie tenue qui affinait sa silhouette, révélant le galbe de ses mollets, ses petits pieds chaussés de souliers vernis. Elle, si peu féminine et délicate, c'en était presque étrange de la voir ainsi.

« Harry, mon chéri, arrête donc de gigoter comme ça, minauda-t-elle.

- Est-on vraiment obligé d'y aller ?

- Tu m'avais promis que tu m'accompagnerais !

- Oui, mais…

- Et puis, tu n'as rien à faire aujourd'hui, de toute manière, si ?

- Non, absolument rien, soupira-t-il. À part passer la journée dans mon canapé à regarder la télévision…

- Voilà, elle est bien mise. Allez, fais-moi un sourire. »

La femme fit la moue et eut un léger rire quand il lui fit un sourire des plus crispés. Elle l'embrassa sur la joue avant de sortir de la chambre pour gagner le salon, farfouillant dans son petit sac à main avant d'en sortir sa montre à gousset.

« C'est bon, nous sommes dans les temps.

- Tu sais qu'il y a des pendules, chez moi ?

- Je crois que je n'ai rien oublié. J'ai les invitations… Fit-elle, le nez dans son sac à main. Mes clés de maison, mes…

- Hermione, ça fait bien trois ou quatre fois que tu vérifies ton sac. La seule chose que tu as oubliée, visiblement, c'est ton mari.

- J'ai dû le perdre dans un de mes nombreux tiroirs à chaussettes. Allons-y. Ne fais pas cette tête-là, Harry, tu n'es pas à une rumeur près concernant ta vie sentimentale.

- S'il n'y avait que ça… »

La femme lui fit un petit sourire puis lui tendit ses mains, que Harry prit à contrecœur. La sensation peu agréable mais ô combien familière du transplanage le comprima. Les yeux clos, il attendit quelques secondes, dans le flou total, avant de sentir à nouveau le sol sous ses pieds et une légère brise sur son visage.

Et, surtout…

Du bruit.

Avant même d'ouvrir les yeux, il sentit la foule, autour de lui. Cette foule qu'il haïssait, bruyante, envahissante, à lui dresser les poils de dégoût. Il n'avait même pas ouvert les yeux qu'il savait déjà que cette journée serait horrible, parce qu'il sentait tous ces gens, cette masse grouillante autour de lui, parce qu'il entendait leurs voix, le bruit de leurs pas, de leurs corps, qui s'entrechoquaient sans cesse… Quelque chose en lui se serra, lui comprimant l'estomac. Puis, il ouvrit les yeux, et tenta de se reprendre. Il avait appris depuis longtemps à cacher ce qu'il ressentait, à faire bonne figure. Même devant ses amis. Même devant Hermione. Mais en lui, tout battait, pulsait, se bousculait. À lui faire mal…

En même temps, il ne pouvait guère s'attendre à autre chose. Face à eux se trouvaient les immenses portes de l'hippodrome de la Patte Bleue, sorte de grand édifice plutôt ancien qui à l'origine servait effectivement aux courses de chevaux, à l'époque où il était encore entre les mains des moldus, mais il avait été racheté par un sorcier qui avait transformé l'édifice pour en faire un lieu de concours, et pas seulement de chevaux. Et Merlin savait ce que les sorciers pouvaient être friands de concours, qu'ils soient d'animaux, de beauté, de cuisine, ou autres. Combien de fois l'avait-on trainé dans ce maudit hippodrome regarder des courses licheur, des expositions d'animaux, comme les crabes de feu, de strangulots ou encore de fée, ou encore des concours animaliers, à celui qui aurait le plus beau dodo ou gnome de jardin. Encore, que Ron ou Neville le poussent à les suivre, il pouvait comprendre, mais que Hermione se prête au jeu… c'était incompréhensible.

Voici trois ans qu'elle était parvenue à revaloriser la condition des centaures, êtres qui semblaient mériter tout son respect, et pour lesquels elle s'était battue avec argue pour faire reconnaître leurs droits, leur dignité et leur valeur aux yeux des sorciers, qui ne voyaient en eux que des êtres violents et stupides. Certes, une partie d'entre eux n'étaient rien de plus que des bêtes sauvages, mais une autre partie pouvait tout à fait se comporter comme des êtres civilisés pouvant participer à la vie de la société sorcière, au même titre que les gobelins.

Pour une raison que Harry peinait à comprendre, cela faisait deux ans que l'hippodrome de la Patte Bleue accueillait un concours de beauté pour centaures. Il ne parvenait pas à comprendre en quoi c'était valorisant pour ces hybrides, qui, en dépit de tout le respect qu'il leur vouait, lui faisaient plus l'effet d'un concours animalier qu'autre chose. Bien évidemment, Hermione était loin de penser ainsi, mais il avait cessé de chercher à comprendre sa logique, celle de ses partisans, des centaures principalement concernés et des sorciers présents qui semblaient vouer un véritable intérêt pour cette exposition chevaline, s'il osait s'exprimer ainsi. Lui, il était complètement dépassé et, s'il avait pu, il se serait enfui de cet endroit trop grand, trop rempli, trop bruyant pour lui.

Mais il lui avait promis. Et quand il faisait une promesse à Hermione, il les tenait toujours. Elle était l'une des seules amies qu'il lui restait, l'une des seules personnes sûres sur laquelle il pouvait se reposer sans avoir peur.

« Allez viens, allons dans la loge.

- On a une loge ? Parvint-il à articuler.

- Bien sûr ! Bon, il y aura du monde dans cette loge, mais bon, c'est toujours mieux que cette foule. Merlin, mais quelle chaleur, ce n'est pas humain de rester dans un lieu clos…

- Mrs Weasley ! Mrs Weasley !

- Oh, voilà Walter. Ce n'est pas bon signe. »

Il sentit soudain une sorte de sourde panique s'emparer de lui, alors qu'un homme à la stature imposante se précipitait vers eux, slalomant entre les visiteurs qui se pressaient vers l'hippodrome, certains s'arrêtant pour regarder de loin le Survivant. Enfin, pour Harry, ils étaient un peu trop nombreux à le regarder, comme si c'était lui qui allait défiler dans moins d'une heure…

Walter se posta devant Hermione et ils parlèrent un peu, alors que la foule semblait s'agglutiner non loin d'eux. Harry faisait semblant d'écouter, son regard allant de l'un à l'autre, tentant de faire abstraction des photographes qui le prenaient en photo de loin, ne pouvant s'approcher de lui, au risque de perdre leur travail, voire même plus. Le brun imaginait déjà les gros titres du lendemain, les photos d'eux deux en noir et blanc, se mouvant sur le papier, se rendant surement avec une sorte de tendresse au fond des yeux, après quelques retouches faites par un imprimeur peu scrupuleux.

La routine, quoi.

« Je te laisse régler ça, et surtout, arrête de paniquer pour un rien. Je te fais confiance. Harry, tu viens ? »

Soulagé de ne pas la voir partir avec son assistant, Harry la suivit bon gré mal gré en direction de l'entrée VIP où ils passèrent comme une lettre à la poste, Hermione présentant ses invitations, pour deux personnes. Normalement, c'était Ron qui aurait dû être présent, mais il fallait croire que les derniers évènements ne jouaient pas en sa faveur : Hermione ne voulait plus s'afficher avec lui, et ce pour un bon bout de temps. Ce qui l'avait donc poussé à demander à son meilleur ami de l'accompagner à ce « concours d'élégance », comme elle disait, ce que le rouquin avait peu apprécié. Mais Harry refusait de choisir entre eux ou de jouer l'arbitre, et ça, ils le savaient tous les deux.

Des loges avaient été aménagées tout autour de la piste, réservées à des personnes triées sur le volet, des journalistes ou encore des personnalités importantes. Hermione et Harry en faisaient forcément partie, non seulement en raison de leur statut de héros de guerre mais aussi en raison de leur implication dans la cause des centaures. Enfin, le Survivant s'était contenté de signer tous les documents que Hermione lui avait présentés et de se présenter à chaque évènement qui requérait sa présence. C'était dans ces moments-là qu'il appréciait son statut : les loges étaient bourrées de monde, mais au moins, il n'avait pas à supporter la foule, en contrebas. Il préféra ne pas penser au fait qu'il avait été traîné de force ici, alors qu'il aurait pu rester tranquillement chez lui…

Depuis la fin de la guerre, sept ans auparavant, Harry avait été amené à fréquenter beaucoup de gens, parce qu'il était un héros, leur sauveur, une personnalité des plus remarquable, et il en passait. En somme, il était le messie descendu sur terre… Quelle bande d'imbéciles. D'hypocrites imbéciles. Tous ces politiciens qui lui ciraient les pompes, qui tentaient d'obtenir ses faveurs, de le convier à des galas et il ne savait quelle autre soirée… Ces hommes et ces femmes qui tentaient, en vain, de mettre la main sur lui… Il les haïssait. Tous autant qu'ils étaient. Ils ne comprenaient rien. Ils ne comprendraient jamais rien…

Pour eux, il était une sorte de surhomme, caché dans un corps trop petit, trop frêle, mais incroyablement solide en dépit de sa stature de gringalet. Pour eux, il avait conscience de sa valeur et profitait pleinement de sa vie d'adulte, lui, à qui on avait volé son enfance, ne travaillant pas et dilapidant la fortune de ses parents. Pour eux, il était un homme au caractère fort, qui savait refuser, menacer, voire même attaquer ceux qui osaient empiéter sur sa vie privée ou se mettre en travers de chemin.

Pour eux, c'était un héros de guerre, aussi mystérieux qu'attirant, riche à millions, et qui n'avait peur de rien ni de personne.

Alors que la vérité était très différente…

Les places qui leur étaient réservées se trouvaient justes devant la rambarde. Il n'y avait donc personne devant eux et son voisin était un vieil homme silencieux, qui ne semblait être venu que pour les beaux yeux de son épouse. Autant dire qu'il ne le dérangerait pas en essayant de taper la causette avec lui. Il y avait deux rangées de personnes derrière eux, déjà remplies, et le brouhaha régnait dans l'espace clos, le bruit extérieur à peine étouffé par les vitres. Et le vide, en bas, la piste, tous ces gens assis tout autour… Merlin, ce qu'il pouvait détester cet endroit… Des frissons traversèrent son dos et hérissèrent les poils de ses bras, quand soudain la voix puissante d'un animateur fit débuter le spectacle, perçant au milieu de cette masse de voix qui l'acclama en force.

Harry se laissa aller dans son siège, sans pour autant s'avachir, il était en public tout de même, mais essayant tout de même de se détendre un peu. Sans succès. Il avait beau être devant la rambarde, et non pas perdu au milieu de la foule, et ne pas avoir peur du vide, Quidditch oblige, il y avait quelque chose qui n'allait pas. Son cœur battait fort, son estomac lui faisait mal, et sa tête était comme pleine, incapable d'aligner des pensées cohérentes. Près de lui, Hermione discutait avec son voisin, semblait-il, ne faisant pas attention à lui. Et c'était tant mieux. Elle pensait que ça allait, elle avait tout fait pour qu'il soit le mieux installé possible.

Alors que ça n'allait pas. Mais comment lui dire que, quel que soit l'endroit où il était, dans ce lieu trop grand et trop rempli pour lui, ça n'irait jamais ? Il n'en avait pas la force. Tant que ça ne se voyait pas, il était inutile d'en parler.

« Que ces discours sont ennuyants…

- Sans vouloir te vexer, le spectacle va être…

- Harry, cesse donc de faire ta mauvaise tête ! S'indigna-t-elle. Les centaures sont des créatures magnifiques, tu ne peux même pas t'imaginer…

- J'étais là l'an dernier, la coupa-t-il. Au cas où tu aurais oublié.

- Non, je m'en rappelle très bien. Tu étais assis à côté de Mr Jones qui a été insupportable toute la durée du défilé, au point que tu es allé boire un verre avec Ron au bar et je ne t'ai plus revu de tout l'évènement. Fais un effort, je t'en prie… Je ne te demande pas grande chose. »

Harry s'enfonça dans son siège et reposa les yeux sur la piste, tentant d'écouter le discours des différentes personnalités, mais sans succès. Il ne parvenait pas à rentrer dedans, alors il laissa ses pensées dériver vers sa maison, sa petite maison qu'il s'était achetée au lendemain de la guerre, dans laquelle il s'était enfermé, des mois et des mois, ne sortant que pour assister à des cérémonies, galas et autres stupidités auxquelles il ne pouvait échapper, s'enfonçant dans la noirceur de ses pensées, de sa souffrance, de sa maison, des mois et des mois avant d'enfin ouvrir les volets et regarder le monde de dehors, dénué de visages avides, de flashs, de cette curiosité malsaine qui portait tous les regards sur lui. Il y en avait toujours un peu, dans les yeux des gens, où qu'il aille, mais il sut imposer des limites et éloigner de lui les parasites, ces journalistes, cette masse de gens qui l'admiraient, lui, qui n'était que la face immergée de cet iceberg que représentait la résistance.

Son esprit était à mille lieues de cet hippodrome, de ce concours, de tout ça…

Et puis, soudain, il revint sur terre, quand Walter apparut, se glissant dans la loge et appelant sa supérieure. Hermione se leva pour le rejoindre afin de savoir ce qui se passait, son ami fit un effort surhumain pour ne pas la suivre des yeux. Sinon, elle aurait pu y lire comme un message de détresse : ne me laisse pas seul. Quelques minutes plus tard, elle revint vers lui, l'air soucieuse.

« Harry, il y a un souci en coulisse, je dois descendre. Je reviens vite. »

Il acquiesça de la tête et lui fit un léger sourire qui se voulait rassurant, alors que, déjà, une sorte de peur s'infiltrait en lui. Elle partit, le laissant alors seul. Définitivement seul. Le brun ne pouvait guère lui en vouloir : elle était très impliquée dans la cause des centaures et donc dans cet évènement, à la fois voulu par les sorciers et les êtres magiques. S'il y avait un souci en coulisse, elle se devait de descendre pour apaiser les tensions. Il aurait pu la suivre. Il aurait pu. Mais ses jambes refusaient de le lever, et puis il n'aurait servi à rien, en bas.

Il se haïssait, par moments. Voire même souvent. Pour sa lâcheté. À part jouer au pot de fleurs, il n'était décidément bon à rien…Peut-être Hermione pensait-elle ainsi, dans le fond. Qu'il n'était rien de plus qu'un joli vase. Il soupira en se disant que son amie ne pouvait pas avoir de telles pensées, il la connaissait trop pour ça. Ou peut-être se leurrait-il. Mais qu'importe. Elle ne lui faisait pas de mal. Elle était là. Il n'en demandait pas plus.

Le défilé finit par commencer. Les centaures, par catégories, s'avançaient sur la piste aménagée pour l'occasion. Tout en haut, dans sa loge, Harry essayait de les regarder, de s'accrocher à eux, par son regard, mais il n'était plus qu'une boule de nerfs. Cela faisait bien vingt minutes que Hermione avait disparu, et ça y est, l'angoisse était revenue en lui, celle qu'il avait réussi à dompter en entrant dans l'hippodrome, celle qui dévastait tout sur son passage, son corps, son cœur, ses nerfs. Tout ce monde, en bas, derrière lui, au-dessus de sa tête, tout ce bruit, ce manque de lumière naturelle…

Ça n'allait pas. Pas du tout.

Il était au bord des larmes.

« Ça va, Potter ? »

Un long frisson, presque agréable, lui parcourut l'échine. Ce fut un peu comme s'il retombait sur terre, comme si l'air autour de lui se faisait moins oppressant, comme si l'étau qui enserrait son cœur, son corps, se desserrait un peu. Il tourna légèrement la tête et son regard se posa sur lui. Il aurait reconnu sa voix entre mille, même au milieu de tout ce bruit. Pourtant, aucun sourire n'éclaira son visage, trop crispé.

« Ça va très bien. Et toi, comment vas-tu ?

- Comme quelqu'un qui assiste à un défilé de centaures.

- Qu'est-ce que tu fais ici ?

- Pansy m'a trainé. Elle ne voulait pas y aller seule.

- Où est-elle ? Tu l'as abandonnée ?

- Plus ou moins. »

Draco Malfoy esquissa un sourire moqueur. Vêtu d'une de ses plus belles robes, taillée sur mesure, ses cheveux impeccablement coiffés et la pose recherchée, il le regardait de ses grands yeux gris, un peu comme s'il lisait en lui. Lentement, Harry détourna les yeux et reporta son attention sur ce qui se passait tout en bas, sans se demander comment le blond avait réussi à le trouver. Dans le fond, il s'en fichait bien. Ce n'était pas important. N'importe qui de haut placé aurait facilement pu mettre la main sur lui, sauf que personne à part lui n'aurait osé l'approcher sans une bonne raison.

« Passionnant ?

- Autant que peut l'être un défilé de centaures.

- Tu ne te sens pas bien.

- Si, je vais bien.

- Tu veux sortir ?

- Non.

- Bon. Alors, qu'est-ce que tu deviens, depuis le temps ? »

Harry lui répondit à mi-mots, sans entretenir la conversation, ce que le blond faisait très bien tout seul. Il avait un peu perdu son sourire et le regardait avec une certaine franchise, sans pointe de moquerie dans ses yeux gris. Il ne l'avait pas vu depuis un mois seulement. Une éternité, en soi. D'un autre côté, il n'avait pas vu Ron depuis sensiblement le même temps, mais le manque était différent. Bien différent. Ron, il fallait toujours lui courir après, chercher une case dans son emploi du temps, faire des concessions, et l'écouter, toujours l'écouter, parce qu'il avait besoin de parler, de s'exprimer, de se plaindre, de se faire plaindre… Entre eux, il n'y avait plus que des lettres. Des lettres toujours trop longues à lire et difficiles à écrire.

Cela lui faisait mal. Penser à lui, cet ami qu'il était en train de perdre, sans pouvoir le retenir. Parce que Ron s'était déjà éloigné, sans s'en rendre compte, parce qu'il avait choisi de voler de ses propres ailes, laissant Harry derrière lui, sans comprendre pourquoi lui ne voulait plus quitter le sol, si rassurant sous ses pieds. Il était las, maintenant, et alors que Ron essayait de revenir, de le retrouver, le reconquérir, Harry était fatigué. Et ça faisait mal. Être fatigué d'une amitié, ça faisait un mal de chien.

Alors, tout son corps se tendit, et il sentit la panique, incontrôlable, monter à nouveau en lui. Il était fatigué, tellement fatigué… Il n'avait jamais voulu venir là, mais il lui avait promis, quand elle le lui avait demandé, un peu timidement, parce que décidément elle lui en demandait trop dernièrement. C'était son amie, même si elle l'embobinait, même si elle se servait de lui, parce que sa cause était juste, parce qu'il s'en fichait, de toute façon, il ne pouvait pas lui dire non…

Mais tout ça… Tout ça…

« Draco ? »

Le blond, qui s'était tu, tourna la tête vers lui, haussant un sourcil.

« Tu peux m'accompagner ? »

Merlin que ces mots avaient été difficiles à prononcer. Il ne l'avait même pas regardé, s'accrochant vaguement à ce qu'il voyait en bas.

« Bien sûr. Tu viens ? »

Quand il tourna la tête vers lui, il vit qu'il ne souriait plus du tout. Harry se leva, difficilement. On aurait dit que cela faisait des heures et des heures qu'il était assis sur cette chaise, les jambes raides, bloquées contre le muret du balcon. Il suivit Draco, qui connaissait les lieux bien mieux que lui, et descendit à sa suite les escaliers. Il avait l'impression que le monde tanguait. Le silence, gâché par tout le bruit, avait quelque chose de rassurant. Il se sentit un petit peu mieux, moins oppressé, mais il avait toujours cette boule au ventre, et il se rendit compte que ses mains tremblaient un peu. Son corps était en train de le lâcher. Comme à chaque fois qu'il faisait ces espèces de crises d'angoisse, dont il ne comprenait pas l'origine ni même les symptômes. Parfois, il se demandait si sa magie ne déconnait pas un peu aussi. Mais il préférait ne pas y penser.

Faire abstraction, se dire que ça allait passer, que ce n'était rien de grave, c'était beaucoup plus facile. Se dire que c'était une simple agoraphobie, qu'on pouvait vivre avec, c'était tellement plus simple… plutôt que de comprendre d'où ça venait, pourquoi il était comme ça… pourquoi ça n'allait pas, pourquoi ça n'allait jamais, depuis sept ans…

Quand il fut dans les toilettes, enfin, il s'aspergea le visage avec de l'eau, puis posa les mains sur le rebord du lavabo et fit des exercices de respirations pour se calmer. Près de lui, Draco le regardait, appuyé en arrière sur un autre lavabo, gardant le silence de longues minutes, avant de le briser.

« Des fois, je ne te comprends vraiment pas, soupira le blond.

- Qu'est-ce que tu ne comprends pas ?

- Pourquoi tu fais tout ça ? Tu sais très bien que tu ne supportes pas la foule, que tu détestes cet endroit et tous les gens que tu dois supporter des heures et des heures. Sans compter que tu ne comprends même pas ce que tu regardes… Venir ici est une perte de temps. Pourquoi est-ce que tu la suis ?

- Elle me l'a demandé, je n'ai pas pu dire non.

- Mais tu ne vois pas qu'elle se fout de toi ? S'emporta Draco. Qu'elle se sert de toi ? Tu ne vaux guère mieux qu'un pot de fleurs sur une table basse ! Et toi, tu dis oui à tout, tu…

- Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Rétorqua le brun. C'est moi que ça regarde.

- Moi, je ne t'ai jamais forcé à m'accompagner où que ce soit, je sais à quel point ces endroits te rendent malade !

- Mais toi, tu ne m'as jamais accompagné quand j'en ai eu besoin. »

Le brun leva la tête vers lui et le blond, pincé, baissa la sienne, fuyant son regard. Il n'avait jamais été là. Jamais. Quand il participait à des galas de charité, pour les orphelins qui vivaient au square Grimmaurd, quand il se rendait à des cérémonies, des soirées, des fêtes… Jamais Draco ne l'avait accompagné. Jamais. Et Hermione, si. Elle n'avait jamais refusé, ne l'avait jamais laissé seul face à tous les autres. C'était aussi pour ça qu'il faisait tout ça pour elle… Qu'il souffrait, en silence, dans son coin. Sans déranger personne.

« On serait encore ensemble, si j'étais venu ?

- Oui. Ça aurait voulu dire que tu tenais vraiment à moi.

- Ce n'est pas vrai. Tu n'as pas besoin de ça pour savoir que tu comptes pour moi.

- J'avais besoin de toi, à ce moment-là. Et tu n'étais pas là. »

À quoi bon continuer ? De toute manière, leur relation était bancale, comme cette espèce d'amitié qui les avait liés un temps. Plus personne ne s'étonnait de les voir ensemble, parfois, discutant lors des réceptions ou dans ce genre d'évènements. Mais il y avait un monde, entre être accompagné à une soirée par Harry, et accompagner le Sauveur. Il suffisait d'être proche de lui pour le trainer avec soi, mais pour être invité par lui… Et Draco avait eu peur. De s'afficher, d'officialiser cette histoire qui avait commencé presque six mois auparavant. Alors Harry avait mis fin à cette douce parenthèse, coupant tous les ponts avec lui et ne répondant plus à ses lettres, les brûlant au moment même où il les recevait.

Il se fichait bien de ce qu'il aurait pu lui dire. Six mois de romance, d'espoir, et puis d'amour. Six mois où il avait pensé que quelque chose de vrai se tissait entre eux, qu'il pourrait construire quelque chose avec lui, sortir de cet espèce de brouillard qui constituait sa vie et l'empêchait d'avancer. Cette dépression, qu'il se trainait depuis sept ans, ces souvenirs trop douloureux pour être évoqués, ces manques, ces pertes, ces morts qu'il avait sur la conscience, et lui, son sang qu'il avait eu sur les mains, ses yeux écarlates et vides fixés sur lui… Cette sensation de froid, cette peur du monde, de tout ce monde agglutiné autour de lui, qui l'étouffait…

Il avait cru un instant pouvoir être heureux. Avoir un avenir, à lui.

Il avait cru un instant pouvoir être aimé.

Et il s'était trompé. À quoi bon se faire du mal pour rien… Il était fatigué, et déçu. Il n'était pas assez bien pour lui. À quoi bon lutter…

« C'est vrai, je n'étais pas là. J'en suis désolé. J'aimerais… revenir en arrière.

- Pour quoi faire ? Ça ne sert à rien. »

Harry baissa la tête et se redressa avant de sortir sa baguette pour sécher son visage d'un tour de main. Il s'examina un instant avant détourner les yeux. Il n'était pas beau à voir. Il ne l'avait jamais été, de toute manière.

« Je t'aime encore.

- Tu te fais du mal pour rien.

- J'ai fait une erreur, je l'assume pleinement. Mais pourquoi n'ai-je pas le droit à une autre chance ? Pourquoi tes amis y ont-ils droit, et pas moi ? Tu t'accroches à eux, même s'ils font des erreurs, même s'ils te font mal… Moi, j'ai pas le droit d'avoir peur, d'être… »

Mais Harry le contourna pour quitter la pièce, les yeux baissés, ne pouvant affronter son regard. Lui aussi, il l'aimait encore. Cela ne faisait qu'un mois, c'était trop peu pour l'oublier. Lui, sa voix grave, ses yeux gris, ses mains sur lui, son corps contre le sien… Tous ces moments passés ensemble, cachés pour la plupart, ou bien du côté moldu, pour ne pas éveiller les soupçons… Ces moments de tendresse, où il lui avait prouvé à quel point il tenait à lui, à quel point il était important dans sa vie…

Il l'avait rendu heureux. Et puis, il l'avait déçu. Et puis…

Il avait eu peur.

De l'avenir. Des difficultés. De ses peurs à lui, qu'il ne pouvait gérer, tant il était incapable de gérer les siennes propres. De la lassitude, qu'il finirait forcément par ressentir à son égard, parce que Harry était affreusement banal, mal dans sa peau, il avait des tendances paranoïaques et craignait le monde extérieur.

Il avait eu peur d'avoir mal. Encore.

Alors, il avait fait comme d'habitude : il avait tout mis dans un coin, dans une grande boite, et avait essayé d'oublier. C'était tellement plus facile…

« Laisse-moi une chance. »

Il s'arrêta net.

« S'il te plait. »

Harry esquissa alors un léger sourire désabusé et se tourna vers lui, affrontant son air déterminé, celui qu'il aurait tant souhaité voir avant… Il aurait tant voulu, dans le fond, que Draco le retienne, plutôt qu'il le laisse partir…

« Encore faut-il que ça en vaille le coup.

- Je te le prouverai. Que j'en vaux le coup. J'ai fait une erreur, ça fait un mois que je m'en mords les doigts. Que je ne sais pas comment réagir, comment… Tu n'es pas comme les autres. Tu ne l'as jamais été. J'ai eu peur. Je suis désolé.

- C'est trop facile. Je ne t'ai jamais rien demandé Draco. Jamais. Je voulais juste… que tu sois là. »

Sa bouche se ferma, et ses dents se serrèrent, fort, pour retenir les larmes qui menaçaient de couler sur ses joues. Merlin, qu'il était fatigué, de tout ça, de tout ce qui se bousculait en lui, de tout ce qui n'allait pas… Qu'il était fatigué, de chercher à garder ce qu'il perdait, et à perdre ce qu'il cherchait… Il avait juste envie de hurler, de se cacher dans un coin, et qu'on le laisse tranquille, une bonne fois pour toutes…

Il était fatigué… d'avoir mal. Tout le temps. Quoi qu'il fasse…

Lentement, Draco s'avança vers lui, et délicatement, il lui leva la tête, sa main sous son menton. Son regard était incroyablement doux. Il était incroyablement beau. Si beau, par rapport à lui, si plein d'espoir, si vivant… Si jeune…

« Tu ne vas pas bien. Et je suis le seul à le voir, même quand tu essaies de le cacher. Laisse-moi une autre chance, de te rendre heureux. Je ne te décevrai plus. Je serai là quand tu en auras besoin. Alors, s'il te plait… Aime-moi encore. »

Après avoir poussé un léger soupir, Harry baissa la tête, puis ferma les yeux et se pencha en avant, jusqu'à ce que son front touche l'épaule solide du blond. Cette épaule contre laquelle il s'était tant appuyé, comme le lâche qu'il était. S'enivrant de son parfum, il sentit alors sa main dans ses cheveux, douce et tendre. Presque timide. Comme au début…

Et alors il sentit les bras de Draco s'enrouler autour de lui, le serrer fort contre son corps. Lui qui détestait les contacts, qui ne supportait plus les êtres humains autour de lui, leurs bruits, leurs regards, leurs mains qui touchaient la sienne ou frappaient son épaule, ce fut comme s'il revivait. Comme si cette angoisse qui lui bousillait le ventre était retournée se tapir dans un coin de son esprit, le laissant en paix pour quelques minutes, quelques heures.

Il était le seul à être capable de l'apaiser comme il le faisait. Ça lui avait fait peur, aussi. Cette espèce de dépendance qu'il avait développée pour lui, ce besoin de le sentir non loin de lui, pour être rassuré, pour que son cœur cesse de lui faire du mal, pour que son corps ne le torture plus, comme il le faisait trop souvent… Et son esprit, la nuit, ses cauchemars, à n'en plus finir…

Il était le seul. Et il n'appartenait pas à son passé, à ces proches qui avaient lutté avec lui, qui l'avaient soutenu. Il était différent.

Il l'aimait.

Bon Dieu, oui, ce qu'il l'aimait…

« Emmène-moi.

- Weasley va se poser des questions.

- Tu y répondras ? »

Le blond marqua un temps d'hésitation, avant de répondre, sa bouche tout contre son oreille.

« Avec grand plaisir. »

Et ils disparurent.

Loin de ce l'hippodrome de la Patte Bleue, bondé de monde, où se jouait un jeu de fascination et d'hypocrisie.

Loin de Hermione, qui l'avait oublié, lui, tout seul sur sa chaise, ses angoisses irrationnelles lui compressant le corps.

Loin de ce monde, où il n'était plus Harry, ce gamin aux genoux noueux, de lunettes rondes, des cheveux de jais dans tous les sens et de grands yeux verts, trop petit pour son âge et trop maigre pour un enfant de onze ans.

Loin de cette vie, où il n'avait plus sa place.

Depuis longtemps.

FIN