Chapitre 2
Les yeux levés vers l'énorme crâne de dragon accroché au mur de la grande salle de Fort-Dragon, Artorius restait comme bouche bée. La gueule entrouverte était assez grande pour qu'un homme adulte de bonne taille puisse s'y tenir assis, et les crocs assez longs et puissants pour trancher en deux ce même homme. Les orbites vides semblaient défier Artorius avec la même férocité qu'autrefois, lorsque des yeux terrifiants s'y trouvaient encore. Absorbé par son examen mutique, le capitaine n'entendit pas la femme s'approcher de lui.
— Impressionnant, n'est-ce pas ? fit Rikke, en le rejoignant.
Artorius tourna la tête vers le légat, qui observait non pas le crâne, mais lui-même. La Nordique ne portait pas son armure de métal, ce jour-là, mais de simples vêtements de cuir, tunique et pantalon, qui moulaient sa silhouette musclée. En dépit des failles qui se creusaient sur son visage, signes de la quarantaine, aucun cheveu blanc ne se mêlait encore à son blond-roux et elle paraissait aussi énergique et souple qu'une jeune fille. Comme bon nombre de ses semblables, elle arborait des iris d'un bleu de lac.
— En effet, Madame. C'est la première fois que j'en vois un.
— Appelez-moi Rikke, rétorqua-t-elle vivement.
Devant l'air étonné du jeune homme, elle précisa :
— C'est ainsi que font les Nordiques. Ils ne s'embarrassent pas de titres pompeux ou de formules de politesse toutes faites, si ce n'est à l'encontre de leurs jarls… Devant le général Tullius, sachez rester prudent mais, entre nous, pas de « madame » qui tient ! J'ai horreur de ça.
Encore stupéfait par cette marque de familiarité, voire d'intimité, qu'elle souhaitait établir avec lui, un parfait inconnu, Artorius s'obligea à acquiescer pour ne pas la contrarier. Le ton de cette femme ne souffrait aucune contradiction et, à vrai dire, elle restait son supérieur… Pendant leur périple depuis Solitude, jusqu'à Blancherive où ils se trouvaient maintenant, ils n'avaient guère eu le temps d'échanger davantage que quelques mots. Les garnisons allaient à pieds, vigilantes en raison des attaques de Sombrages qui pouvaient survenir sans crier gare. Par chance, les Impériaux et la Nordique avaient atteint la capitale de Blancherive sans encombres, après en avoir traversé les étendues quasi-désertiques, peu peuplées et encore moins boisées. Une halte à Rorikbourg, un petit village de fermiers, avait permis à Artorius de comprendre que la plupart des habitants de Bordeciel menaient une vie difficile contre les éléments et le climat inhospitalier. Pourtant, les Nordiques qu'il avait croisé ne se plaignaient pas. Hommes et femmes s'adonnaient au labeur avec une farouche détermination afin de tirer d'une terre avare le maximum de ses fruits.
La découverte de Blancherive avait subjugué les légionnaires, après autant de chemin parcouru sans croiser de ville à proprement parler. Bâtie tout en hauteur sur un relief naturel, cernée de hauts remparts sans âge, la capitale s'organisait en quartiers concentriques que le palais de Fort-Dragon culminait fièrement, somptueux édifice à l'architecture compliquée, qui n'avait rien à envier aux plus belles résidences de Cyrodiil. D'ailleurs, les autres habitations s'avéraient tout aussi accueillantes, robustes et chaleureuses quoique majoritairement en bois. Les murs étaient recouverts d'un enduit pâle assurant l'isolation des foyers, les fenêtres et autres ouvertures réduites au strict minimum pour éviter toute déperdition de chaleur. Néanmoins, les bâtisses étaient joliment agencées et surmontées de toits hauts étonnants, témoignant d'un art de vivre qu'Artorius n'avait guère soupçonné. Cependant, il s'était abstenu de tout commentaire, y compris en avisant les passants. Les Nordiques, plus grands que la moyenne, semblaient aussi solides que leurs maisons et parfaitement adaptés au climat rude. Leurs froides et pâles tonalités rendirent Artorius un peu mal à l'aise, même s'il s'y attendait, tant elles le renvoyaient à sa propre apparence, comme s'il croisait des reflets de lui-même à chaque coin de rue. L'arrivée à Fort-Dragon, la demeure du jarl Balgruuf, avait constitué une sorte de soulagement. On y accédait par plusieurs volées de marches de pierre balayées par les embruns de l'eau qui jaillissait de boyaux creusés dans la rocaille. Des portes massives de bois, hautes comme plusieurs hommes qui se seraient tenus les uns sur les épaules des autres, s'ouvraient directement sur une vaste salle décorée d'arcades et de gravures. En son centre, flambait un beau brasier qui jetait des nuances orangées sur les murs, et séparait deux tables destinées aux convives se faisant face. Tout au bout, contre le mur du fond dominé par le crâne de dragon, le trône du jarl dominait lesdits convives depuis une large estrade flanquée des bannières ocre de Blancherive.
Levant les yeux vers le crâne, cette fois-ci, Rikke précisa sans qu'Artorius n'eût demandé quoi que ce soit :
— Ce dragon s'appelait Numinex, il fut capturé par le roi Olaf le Borgne, qui maîtrisait le Thu'um, le langage draconique. A l'origine, Fort-Dragon a été la cage de ce grand dragon, et reste encore aujourd'hui un monument à la gloire du Roi victorieux. Numinex resta captif jusqu'à la fin de ses jours, et sa tête orne depuis lors cette salle. C'est une histoire que j'ai toujours trouvé assez triste, d'une certaine façon.
— Pourquoi ?
Le regard bleu de la femme revint sur Artorius.
— Parce qu'un dragon, fût-il aussi dangereux que Numinex, ne mérite pas de terminer son existence aussi pitoyablement, même pour la gloire des hommes.
Cette Nordique intimidait considérablement le capitaine, et pas seulement parce qu'elle était légat et commandant en second. Non, il y avait quelque chose de brut et dur en elle, une chose relevant de la force à l'état pur, qui forçait l'admiration. On percevait chez Rikke une grande droiture d'esprit, une intelligence aiguisée, combinée à une force de caractère qui ne tolérait pas la bassesse ou la médiocrité. Elle semblait avoir toujours vécu ainsi, fidèle à elle-même, à ses principes, quels que soient les événements auxquels elle s'était trouvée mêlée. Malgré l'impression qu'elle faisait sur lui, Artorius était intéressé par l'opinion très personnelle qu'elle semblait nourrir sur les êtres et les faits, et il osa l'interroger :
— Admirez-vous les dragons, Rikke ?
Elle eut un sourire énigmatique.
— Je respecte leur férocité et leur pouvoir, d'une certaine façon. Ce sont des êtres indépendants, implacables, d'une grande puissance magique. Leurs aptitudes n'ont pas à être dédaignées, même si beaucoup trop de nordiques méprisent la magie. Un guerrier digne de ce nom sait reconnaître la valeur de son ennemi…
Artorius ne sut quoi répondre et se contenta de méditer les paroles du légat en observant le crâne de l'ancien dragon, gueule ouverte en un cri silencieux et depuis longtemps oublié. Même réduite à cet aspect de déchéance, privée de son corps, cette tête paraissait encore en mesure de réclamer sa revanche sur l'humanité qui l'avait soumis. Ne tenant pas compte de son silence songeur, Rikke reprit abruptement :
— Etes-vous un guerrier, Artorius ?
Celui-ci se raidit instantanément, comprenant où elle voulait en venir.
— Je suis un soldat de la Légion.
— Oui, vous l'êtes. Mais vous n'êtes pas que cela. Vos yeux sont les mêmes que certains de mes frères nordiques…
Sur la défensive, Artorius évita son regard et mentit :
— Vous faites erreur. J'ai des origines brétonnes, c'est vrai, mais…
Avec mépris, la femme le coupa :
— Allons donc ! Ne me prenez pas pour une imbécile, soldat. Je sais reconnaître un homme de mon peuple quand j'en croise un. Vous n'êtes peut-être pas né en Bordeciel, ou pas entièrement Nordique, mais vous avez un parent originaire de cette contrée, c'est évident !
Artorius ne pipa mot, sourcils froncés, mais l'impitoyable Rikke renchérit :
— Votre visage n'est pas exactement celui d'un Impérial, et vous êtes plus grands que la plupart de vos hommes… Pourquoi rougissez-vous ? Avoir du sang nordique n'est pas une tare !
Impuissant, le capitaine s'attendait à se faire cuisiner par Rikke jusqu'à ce qu'il se résigne à avouer la vérité, quand l'intervention bienvenue d'une tierce personne l'épargna de son obstination et lui dispensa de répondre. Le jarl Balgruuf venait de les rejoindre, n'ayant pas entendu un seul mot de leur conversation. C'était un homme assez bien bâti, très blond, franc et direct à la manière qui semblait être celle de la majorité des nordiques.
— Légat Rikke, capitaine Garrana… Vous discutiez de Numinex, pas vrai ? Son histoire est fascinante, tout comme celle de ma ville. Je vous la raconterais en détails avec plaisir, si le contexte était plus pacifique et se prêtait mieux aux récits des héros de jadis. Un jour, peut-être, aurons-nous l'opportunité d'en parler tous les trois. Non pas que vous soyez ignorante en la matière, légat Rikke ! Mais je suis sûr que je pourrais vous dévoiler quelques secrets que vous ne soupçonniez pas encore, à vous aussi…
Les deux Légionnaires saluèrent respectueusement le jarl. Malgré son allure peu avenante, à première vue, Balgruuf avait reçu les garnisons impériales avec une grande hospitalité. Le soir de leur venue, il avait fait donner un banquet fastueux, copieusement arrosé d'hydromel et agrémenté des chants et musiques de bardes. La plupart des soldats campait en-dehors des fortifications, par manque d'espace, mais les légats et le capitaine étaient logés comme des invités d'honneur dans les quartiers privés de la famille du jarl. Celle-ci se composait de ses enfants et de son frère Hrongar, un véritable colosse au visage agréable, quoique peu souriant, le jarl Balgruuf étant veuf. Trois jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée des légionnaires. Après avoir passé en revue les stratégies de défense de la ville, d'ores et déjà programmées, il n'y avait plus rien à faire, à part attendre la venue des Sombrages. D'après des éclaireurs, les troupes du jarl de Vendeaume se rapprochaient d'heure en heure. Plutôt que de marcher au-devant d'eux, mieux valait se terrer dans la ville en attendant d'avoir à repousser les assaillants. Cette forteresse avait déjà été assiégée à de nombreuses reprises, ainsi que l'avait fait remarquer Balgruuf, et la plupart s'était soldé au détriment des assiégeants. En errant sans but dans les rues de Blancherive, Artorius avait pu remarquer que les habitants, quoique inévitablement anxieux, accordaient une grande confiance aux murs les entourant. Mais, il ne parvenait pas à déterminer si leur optimisme était fondé, ou ne visait qu'à réfréner la panique qui guettait de les saisir tous.
Rikke et Balgruuf se mirent à deviser sur le crâne de dragon et, constatant qu'ils ne lui prêtaient plus aucune attention, Artorius en profita pour s'esquiver avant que le légat ne revienne à la charge concernant ses origines. Comme elle, il ne portait pas son équipement militaire, mais une simple chemise verte, ainsi qu'un pantalon à la couleur indéterminable et des bottes marrons. A sa ceinture, tout de même, pendait le fourreau élégant contenant son épée d'acier impériale. Les Sombrages n'avaient aucune chance de se matérialiser par surprise aux pieds des remparts, Rikke et lui auraient donc bien le temps de s'équiper dans l'intervalle qui séparerait l'annonce de l'arrivée imminente de l'ennemi, et celle-ci à proprement parler. Le légat Cipius se tenait prêt de pied en cape chaque jour, de l'aube au crépuscule, mais cela tenait plus du zèle ou d'un excès de paranoïa que d'une mesure de prudence fondée. L'Impérial se trouvait justement dans la salle, occupé à vider des verres d'hydromel en compagnie du commandant de la garde de Blancherive et d'un groupe de soldats, mais Artorius n'éprouvait aucun désir de se joindre à eux. Il avisa le grand et costaud Hrongar, plus loin, qui s'apprêtait vraisemblablement à quitter le palais. Pensant qu'il trouverait peut-être un prétexte pour combler son désœuvrement et la pénibilité de l'attente en sa compagnie, Artorius l'aborda poliment.
Hrongar ajusta la peau de chèvre qui drapait son épaule massive, en le scrutant de son regard vert. Contrairement à son frère, qui portait la barbe et les cheveux longs soigneusement coiffés, le Nordique arborait un crâne rasé et une épaisse barbiche blonde. Il portait invariablement une lourde épée à deux mains dans le dos, poids qui ne semblait pas le moins du monde l'encombrer, tant il y était habitué. Sa silhouette beaucoup plus robuste et musculeuse que le jarl trahissait la fonction guerrière qui lui était dévolue en tant que cadet. Artorius n'avait pas encore eu l'occasion d'échanger avec lui, mais son attitude réservée et presque grognonne ne l'effrayait pas. Malgré ses muscles et son expression peu engageante, Hrongar restait moins impressionnant que Rikke, sa langue affûtée et sa curiosité.
— Bonjour, capitaine Artorius, maugréa Hrongar en réponse à son salut.
Pensant à la façon dont Rikke venait de l'aborder, et ses paroles sur la façon d'être de son peuple, Artorius lui suggéra :
— Vous pouvez m'appeler Artorius, si vous le souhaitez. Ce serait moins formel.
— Nous ne nous connaissons pas, objecta Hrongar.
— C'est vrai, mais nous sommes alliés.
En retour, le frère du jarl se borna à hausser les épaules avec indifférence. C'était assez mal parti pour un premier échange, mais Artorius ne se laissa pas déstabilisé par sa propre entrée en matière, somme toute trop directe :
— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour me rendre utile ? Tel que vous me voyez, je trouve le temps long et cherche une occupation…
Il espéra que cet ours mal léché de Hrongar ne l'enverrait pas paître pour se débarrasser de lui, mais ce dernier parut réfléchir à sa demande. Finalement, à sa grande surprise, il lui proposa :
— Venez avec moi, dans ce cas. Je vais me dégourdir les pattes dans la toundra tant qu'elle est encore paisible…
Artorius ne se fit pas prier, content d'avoir l'occasion de sortir de la ville pour la première fois depuis son arrivée. En trois jours à peine, il commençait déjà à se sentir comme un détenu à l'étroit dans sa cellule. Il pria simplement Hrongar de lui permettre d'endosser un plastron de cuir et quelques protections légères, par-dessus ses vêtements, pour parer à toute éventualité. Il ne pensait pas croiser de Sombrages, mais d'autres mauvaises rencontres et dangers guettaient sans aucun doute le promeneur imprudent, au-dehors. Hrongar lui conseilla, de surcroît :
— Prenez aussi quelque chose de chaud. Le vent souffle, et il gèle.
Se conformant à sa recommandation, Artorius se fit prêter une cape bordée de fourrure au niveau de l'encolure et des épaules.
— Vous passeriez aisément pour l'un de mes semblables, commenta Hrongar en le voyant réapparaître revêtu de la fourrure d'ours.
Décidément, il semblait que son apparence ne cesserait de jeter le trouble dans l'esprit des autres, tant que durerait son séjour en Bordeciel… Artorius ignora l'intervention et ils quittèrent le palais ensemble, descendirent la falaise en traversant les différents quartiers de la capitale, avant de franchir les lourdes portes perçant les remparts en un unique accès. Enfin, les deux hommes se retrouvèrent seuls dans la plaine battue par les bourrasques frigorifiques, totalement étrangers l'un à l'autre. Pourtant, ils ne ressentirent aucune gêne à ce tête-à-tête.
Leurs pas les menèrent à leur guise dans l'immense toundra glacée, leur faisant décrire inconsciemment une vaste boucle ayant pour point central la forteresse. D'un commun accord, ils avaient préféré marcher plutôt que de prendre des montures afin de réellement se délasser et, comme disait Hrongar, « se dégourdir les pattes ». Celui-ci décrivait les particularités du paysage, de la faune et de la flore, ou bien il désignait l'un des points cardinaux en décrivant tout ce que l'on pouvait trouver sur plusieurs lieues de distance, en terme de villes, villages, sites naturels remarquables et autres lieux d'approvisionnement en matériaux de construction. Il connaissait remarquablement bien sa contrée natale, bien sûr, et les anecdotes fusaient entre ses lèvres. Artorius l'avait crû sauvage et réservé, mais Hrongar se révéla en fait intarissable et passionnant à écouter. Le Légionnaire n'intervenait que pour relancer la conversation, lorsque le Nordique reprenait son souffle, ou pour poser une question et chercher à comprendre certains phénomènes naturels inconnus en Cyrodiil. De fait, le frère du jarl avait fait naître en lui une curiosité nouvelle à l'égard de Bordeciel. Néanmoins, il évita soigneusement toute question d'ordre politique ou militaire ayant trait de près ou de loin à la guerre, au Thalmor ou à l'Empire, certain que Hrongar ne se montrerait pas aussi ouvert sur ces sujets épineux. Il avait remarqué son manque d'entrain à l'évocation de la vie diplomatique ou de la politique des Châtelleries, aussi il n'insista pas. D'ailleurs, Artorius appréciait cette sorte de répit précédant le siège de Blancherive. Durant plusieurs heures, il réussit à se libérer l'esprit de toutes formes de contrariétés ou préoccupations. Hrongar aussi paraissait goûter à cette tranquillité d'esprit, gagnée par l'effort physique et la conversation.
Ils ne rencontrèrent aucun brigand ni animal sauvage, à part d'innocentes biches et des renards, qui fuyaient à leur approche. Cependant, les yeux verts de Hrongar restaient alertes et ne cessaient de surveiller les alentours, même en parlant. Artorius aurait juré qu'il tendait également l'oreille pour percevoir une éventuelle approche par derrière. Le géant Nordique progressait à une allure soutenue dans le paysage familier, son pied sûr évitant sans aucun mal les obstacles naturels sur lesquels l'étranger ne manquait pas de trébucher régulièrement. Hrongar paraissait vraiment connaître chaque creux, chaque bosse, tous les replis de terrain. Parfois, il entraînait Artorius sur une hauteur pour lui permettre de contempler à loisir le panorama. Cheveux au vent, embrassant les étendues cernées de reliefs colossaux, Artorius dut bien reconnaître que les terres nordiques recelaient une certaine beauté, froide et cruelle, certes, mais épargnée et… Colossale. C'était bien le mot. Bordeciel, pour ce qu'il en avait déjà vu, se composait de paysages variés et contrastés, où la rocaille côtoyait l'eau, les forêts jouxtaient la plaine, et l'ampleur des montagnes renforçait l'impression d'immensité des vallées et toundras à leur base. Hrongar indiqua à Artorius que le mont le plus élevé n'était autre que la gigantesque barrière qui séparait la Châtellerie de Blancherive de celle de la Brèche, vers le Sud-Est. On appelait cette montagne la Gorge du Monde. A son sommet, vivaient les Grises-Barbes.
— Qui sont ces Grises-Barbes ? s'étonna Artorius.
Son compagnon de route répondit avec le plus grand sérieux, une nuance de respect dans sa voix grave :
— Ce sont de vieux sages nordiques, gardiens de l'ancestral savoir du Thu'um. Leur puissance est sans égale, mais ils sont pacifiques et contemplatifs. Ils préfèrent méditer en interrogeant les Dieux, depuis le Haut Hrothgar, une très ancienne forteresse, que de se préoccuper des affaires du commun des mortels. Pourtant, on dit qu'ils voient et savent tout ce qui se passe dans le monde…
— Le légat Rikke a désigné le Thu'um comme étant le « langage draconique ». Les dragons emploient-ils vraiment une langue qui leur est propre ?
— Bien sûr, même si le Thu'um n'est pas comparable à notre langage. Certains humains peuvent l'apprendre, même si ce n'est pas à la portée de n'importe qui. D'autres, minoritaires, qu'on appelle Enfants de dragon, naissent en maîtrisant les Cris aussi bien que les véritables dragons… Comme Talos, le dernier en date.
Artorius hésita.
— Talos, vous voulez dire Tiber Septim ?
Le visage de Hrongar s'assombrit.
— Lui-même.
Après cela, il refusa d'en dire plus à ce sujet. Comme Rikke, il semblait incroyablement fier du patrimoine historique et culturel de son peuple et, à vrai dire, assez nostalgique d'une époque (quelque peu fantasmée, sans doute) où ni Empire, ni Thalmor, n'imposaient leur domination en Bordeciel. Artorius préféra ne pas insister, afin de pas risquer de voir son interlocuteur se refermer comme une huître. Mais, la journée touchait à sa fin et les deux hommes préférèrent regagner la ville avant la tombée de la nuit.
Au lieu de rentrer directement au palais, ils s'arrêtèrent à l'auberge de la Jument Pavoisée, située près du marché, le meilleur endroit pour descendre quelques pintes de bière en se mêlant à la populace et en écoutant les potins, les discussions et les élucubrations du barde qui s'efforçait de couvrir les voix et les rires. L'endroit se révéla bondé, surchauffé, animé et hospitalier. Un fumet de viande grillée flottait dans les airs. Une jolie serveuse Rougegarde circulait entre les convives pour les approvisionner en grillades, ragoûts, tourtes de viandes et légumes, et tartes sucrées en dessert, tandis que l'aubergiste, au comptoir, resservait inlassablement bière et hydromel. Hrongar et Artorius s'installèrent au milieu de la foule, à l'extrémité d'un banc poussé près de l'âtre. Le premier, dans son élément, se joignit à l'allégresse générale, focalisant l'attention de ses compères avec aisance, en faisant montre d'une gaieté et d'une expansivité qu'Artorius ne lui avait encore pas vu au palais du jarl. Se sentant étranger à cette fête improvisée, le Légionnaire se mit à boire plus que de raison, autant pour dissiper sa gêne que se griser.
Son regard se déportait souvent vers la serveuse au teint cuivré, aux traits racés et sensuels, avec ses pommettes hautes et ses yeux noirs en amande. Ses cheveux sombres et drus soulignaient la finesse de son visage et le charme du sourire accroché à ses lèvres. Elle plaisantait volontiers avec les clients, même si elle ne s'attardait pas outre mesure en compagnie des uns ou des autres. A plusieurs reprises, la Rougegarde croisa le regard d'Artorius fixé sur elle, mais elle ne parut pas particulièrement froissée ou agacée. Quelques pintes de bière aidant, Artorius s'aventura à lui demander son nom, mais elle ne répondit que par un éclat de rire. C'était une hilarité franche, spontanée, davantage taquine que moqueuse, mais cela n'empêcha pas Artorius de se sentir stupide. Hrongar choisit alors ce moment pour le pousser du coude, gagné par le même élan de familiarité découlant d'un état alcoolisé.
— Elle s'appelle Saadia, lui glissa-t-il, avec un clin d'œil complice.
Artorius hocha la tête, même s'il aurait préféré obtenir la réponse de la part de la principale intéressée. La soirée se poursuivit sur le même registre. Progressivement plus détendu, le capitaine se dérida et échangea avec quelques personnes, même si les gens se montraient assez méfiants à l'égard de cet inconnu que l'on avait bien identifié comme étant un Légionnaire nouvellement arrivé en Bordeciel. De son côté, Hrongar festoyait à cœur joie et s'acoquinait avec une fermière blonde qui ne semblait pas lui être inconnue. Vers minuit, le frère du jarl disparut dans une chambre avec la femme, à l'étage, et ce fut donc seul qu'Artorius regagna Fort-Dragon, un peu honteux de cette beuverie qui ne seyait guère à un capitaine de la Légion. Heureusement, ses hommes bivouaquaient hors de la ville et ne pouvaient donc pas le voir. En revanche, le jarl Balgruuf et les légats Rikke et Cipius, encore debout et conversant dans la grande salle, ne pouvaient pas manquer son regard un peu vitreux et son haleine chargée s'il s'approchait trop près… Artorius serait bien aller se coucher sur-le-champ mais, hélas, les autres l'interpellèrent et il ne put se résoudre à ignorer ses supérieurs.
Après avoir été sommé de raconter le programme de sa journée et de sa soirée, Artorius dut subir le sermon de Rikke en silence, tel un jeune garçon ayant commis des bêtises, pris sur le fait par sa mère. L'exaspération monta dans sa gorge, menaçant de franchir ses lèvres, mais il restait assez lucide pour ne rien proférer qu'il aurait pu regretter dès le lendemain. Il subit donc les humiliantes remontrances du légat sans protester. Rikke se montra étonnamment peu acharnée ou menaçante, n'évoquant pas un instant la possibilité d'un blâme ou d'un châtiment en représailles pour son attitude irresponsable. Artorius en conclut que les dernières nouvelles concernant leurs ennemis devaient faire état d'une avancée inquiétante, et que Rikke estimait donc peu judicieux de neutraliser le capitaine de la compagnie envoyée par le général Tullius, alors que l'imminence de la bataille se précisait. D'ailleurs, le légat Cipius affichait une mine soucieuse qui ne présageait rien de bon et il resta absolument indifférent au sermon de Rikke. Pour sa part, le jarl Balgruuf se montra plutôt indulgent, quoique d'humeur sombre.
— C'est la faute de mon frère Hrongar, marmonna-t-il pour couper court au monologue de la femme. Il a ce type d'influences sur les autres… Qui plus est, il ne me paraît pas si inapproprié de profiter de ce qui pourrait être la dernière nuit agréable de leur vie… Hrongar et le capitaine sont encore jeunes…
Frappé par ses mots, Artorius s'arracha à son silence contrit factice :
— Alors, nous y sommes les Sombrages arrivent aux portes de votre ville ?
Le jarl posa un regard effroyablement las sur lui et confirma :
— Oui, nous y voilà. Ils ont progressé plus vite que prévu et seront probablement là demain matin, mais les légats et moi-même sommes incapables de fermer un œil. Vous, en revanche, vous devriez aller vous reposer… Nous vous ferons réveiller dès que nous aurons du nouveau.
Rikke, avec colère, intervint à l'intention du jeune homme :
— Vous combattrez avec la gueule de bois, par votre seule faute ! N'avez-vous pas honte ?
Si, Artorius regrettait d'autant plus les nombreuses pintes vidées. Mais il était trop tard pour les regrets. Comme l'avait souligné le jarl, il importait désormais de retrouver ses esprits et de sombrer dans le néant du sommeil, en espérant être à peu près frais et dispos pour la bataille. De toute façon, Artorius n'avait pas le choix. Ainsi, il prit congé des trois autres et marcha lourdement jusqu'à son lit, sur lequel il se laissa tomber tout habillé. Il s'endormit aussitôt.
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