Les phrases en italiques dénotent des pensées
Vendredi 29 mai 1998
08:13
Une douleur lancinante lui vrillait les tempes et un bourdonnement incessant et assourdissant accompagnait chacun de ses battements de coeur. Il lui semblait que sa pauvre tête allait éclater. Il avait la bouche pâteuse, comme après une soirée un peu trop bien arrosée, et sa respiration ressemblait à celle d'un fumeur atteint d'emphysème. Génial. Quel réveil en beauté. Son estomac menaçait de se rebeller à tout instant et il serra les dents pour éviter tout 'incident' déplaisant.
Blair resta un moment sans bouger, les yeux clos, cherchant à reprendre le contrôle de son corps. Plus facile à dire qu'à faire. Il commença quelques exercices simples de respiration, mais fut obligé de s'arrêter tant sa nausée empirait. Ce n'est pas que j'aurais grand-chose à vomir. Son dernier repas avait en effet consisté en un bol de soupe, froide, avec un verre de jus d'orange quant à lui tiédasse.
Il essaya, lentement, d'ouvrir les yeux, mais les referma aussitôt avec une grimace. La lumière qui illuminait la pièce dans laquelle il se trouvait, bien que faible et diffuse, lui agressait les yeux. De toute manière, ce n'était pas très important. Il savait ce qu'il verrait, une fois les yeux ouverts. La vue n'était franchement pas des plus plaisantes : quatre murs sales, une pièce vide et sans fenêtre.
Le sédatif qu'on lui administrait tous les soirs, le rendait malade. Son corps n'avait jamais eu une grande tolérance pour les produits chimiques, c'est pourquoi il leur préférait toujours les produits naturels. Même du paracétamol le rendait vaguement nauséeux. Ce truc était vraiment, vraiment 'fort'. Il était 'out' presque immédiatement après chaque injection et ne se réveillait qu'après plusieurs heures d'un sommeil sans rêve. Chaque nuit ressemblait à une longue chose noire et ininterrompue.
Et, comme si cela ne suffisait pas, il était attaché sur ce foutu lit. Il testa une fois encore ses liens. Comme si me droguer pour la nuit n'était pas déjà suffisant ! Qu'est-ce qu'ils croient, que je vais me transformer en Superman pendant la nuit !
Blair sentit la colère monter en lui. Colère et impuissance. Il poussa un bruyant et long soupir, puis s'immobilisa. Stupide, stupide, stupide. Chhhhhhhuuuuuut, pas de bruit, surtout ne pas faire de bruit, sinon ils vont …
Trop tard. La porte s'ouvrit et trois hommes entrèrent.
Ils étaient habillés de noir de la tête au pieds : cagoules noires, blousons noirs, treillis noirs. Blair distinguait à peine leurs yeux. Il ignorait si les hommes qui s'occupaient de lui – doux euphémisme ! – étaient toujours les mêmes. Il aurait été bien incapable de les identifier.
Il suivit leurs mouvements des yeux, avec une anxiété grandissante.
Ils ressemblaient à des mercenaires ou à des soldats. Grands, aussi grands que Jim, et très, très, musclés. Leur simple présence était une démonstration de puissance, oppressante et chargée de menaces.
Blair remarqua une fois encore, combien ces hommes étaient silencieux. Ils évoluaient sans aucun bruit, malgré leur impressionnante stature et l'étroitesse de la pièce.
Et aucun d'eux ne s'étaient jamais adressé à lui.
Au début, il avait essayé d'utiliser son habituelle, et malheureusement unique arme : parler. Mais ses mystérieux geôliers lui avaient vite fait comprendre qu'ils ne souhaitaient pas 'discuter'. A peine avait-il commencé à communiquer – ou plus exactement à demander des explications – qu'il avait été ceinturé sur le lit, sans effort, et maintenu sur le dos, pieds et mains immobilisés. L'un des hommes avait alors mis ses mains autour de sa gorge et avait commencé à serrer, serrer, serrer. Les mains n'avaient disparu que quelques instants avant qu'il ne perde complètement connaissance. Ils l'avaient regardé se débattre, plié en deux sur le lit, pour reprendre son souffle. Il se souvint avoir posé une seule question après ça : « pourquoi ? ». Les mains étaient réapparues aussitôt. Et quand cette fois elles l'avaient relâché, à la limite de la conscience, il pouvait à peine bouger. L'un d'eux lui avait alors gentiment tapoté la tête, comme s'il s'était agi d'un animal de compagnie obéissant.
Il y avait eu deux autres fois, au tout début, où il n'avait pas réussi à garder le silence. Sa gorge en conservait les traces, bleues et violettes. Et Blair avait fini par capituler. Il avait rapidement appris à se contrôler et avait cessé de parler. En fait, il avait cessé d'émettre le moindre son. Il ne criait plus, ne geignait plus, ne gémissait plus. Il restait silencieux. Un captif modèle : silencieux et … inexistant.
C'était l'impression qu'il avait : de ne pas exister, de ne pas être réellement là. En tout les cas, de ne pas exister en tant qu'être humain aux yeux de ces hommes sans visage. Ils répétaient la même routine tous les jours, prenant soins de ces besoins essentiels. Il était nourri, lavé, rasé ; mais le tout était exécuté avec une efficacité clinique, mécaniquement, sans aucune considération pour sa 'personne'. Ils n'avaient jamais levé la main sur lui – exception faite des petites tentatives d'étranglement, merci beaucoup ! – mais ils n'apportaient aucune importance à ce qu'il pouvait ressentir. Comme s'il n'en valait pas vraiment la peine.
Et ils étaient là, une fois encore.
Blair fut parcouru d'un frisson. Il savait ce qui allait se passer. Il ferma à nouveau les yeux et essaya de se détendre, mais sa respiration était hachée et difficile. Il fallait qu'il se calme, et qu'il se calme maintenant. Tout son corps était tendu comme une corde de violon prête à claquer au premier coup d'archet.
Je suis calme, calme, calmecalmecalme. Penser à quelque chose de rassurant et de sécurisant. Le Loft, je suis au loft avec Jim, sur le balcon. Calmecalmecalme.
Jim. Penser à son ami, sa Sentinelle, son protecteur, lui redonna confiance. Ses paupières lui faisaient mal, tant l'effort qu'il faisait pour garder les yeux fermés était grand. Ils étaient près du lit maintenant, il pouvait sentir leur présence. Il prit une longue inspiration et exhala lentement. Sa respiration se calma enfin.
Il était prêt.
Du moins, autant qu'il pouvait l'être dans les circonstances présentes.
Les courroies en cuir qui le maintenaient au lit furent desserrées. Ils défirent celles qui enserraient ses poignets et sa taille en premier lieu, et l'aidèrent à se maintenir en position assise, sur le lit. Puis, ils ôtèrent celles qui étaient autour de ses chevilles. Ses membres étaient engourdis après une nuit entière sans pouvoir bouger, mais ils ne lui donnèrent pas la possibilité de les étirer.
Après l'avoir dégagé de ses liens, de puissantes mains gantées le saisirent sous les bras, et il fut emmené, trébuchant, vers la petite salle de bain se situant dans un coin de la pièce. Là, il fut déshabillé avec rapidité et efficacité.
Il se tenait désormais debout au-dessus des toilettes.
Toute son attention était concentrée sur la cuvette des WC. Porcelaine blanche. Petite flaque d'eau noire stagnante. Fuite d'eau, laissant derrière elle des traces jaunâtre de calcaire.
Il fut pris d'un soudain tremblement, terrifié à l'idée de ce qui allait arrivé.
Un des hommes le tint par les poignets, le serrant étroitement contre lui, tandis qu'un autre saisi son pénis, le maintenant en position. Le jeune homme essaya de distancer son esprit de ce que son corps était en train de subir.
Pas vraiment moi, seulement mon corps, pas vraiment moi, seulement mon corps. Il répéta les mots, lentement, comme une incantation.
Il pouvait sentir le souffle chaud de l'homme contre son cou, même à travers la cagoule. Impuissant et résigné, Blair s'adossa complètement contre l'étranger qui le maintenait debout. Quand il eu fini, il fut placé sous la douche, les mains à plat contre les carreaux froids. Il resta immobile sous le flot tiède, épaules voûtées sous le poids du désespoir et de l'humiliation.
Un des hommes pris une éponge et commença à le savonner.
Nonnonnonnon, arrêtez de me toucher, arrêter, stopstopstopstopstop.
Il voulait leur dire d'arrêter. Il voulait hurler, frapper quelque chose, quelqu'un. Tout son corps vibrait sous la tension. Mais il ne fit rien. Il resta immobile, respirant bruyamment.
Blair sentit les larmes lui monter aux yeux. Non. Il ne leur donnerait pas cette satisfaction. Il ne pleurerait pas devant eux. Quelques larmes se frayèrent un chemin sur ses joues, mais il parvint à contrôler les autres. Il baissa la tête sous l'eau, laissant ses longs cheveux cacher son visage, comme un voile.
Il n'y avait rien qu'il puisse faire pour les arrêter. S'il cherchait à les combattre il serait 'puni'. Il déglutit péniblement. Sa gorge lui faisait encore mal. Il doutait pouvoir encore subir une séance de … 'discipline'. Après tout, ce n'était que son corps. Il devait se concentrer davantage sur son esprit et se détacher de ce que son corps subissait. Pasvraimentmoiseulementmoncorpsseulementmoncorpsseulementmoncorps.
L'homme avec le gant continua sa tâche, ignorant complètement l'évidente détresse de Blair, passant avec précaution autour de la blessure du jeune homme. Une fois fini, il lava et rinça ses cheveux, prenant soin de ne pas créer de nœuds dans les longues boucles brunes.
Désormais, Blair pouvait à peine se tenir debout. Il savait qu'il avait atteint la limite de ce qu'il pouvait endurer émotionnellement. Toute son énergie avait disparu, drainée par ses efforts pour conserver le peu qui lui restait de dignité et de self-control. Il fixait un point sur le mur, comme si les trois hommes n'étaient plus là.
Blair sursauta quand il senti quelque chose de froid et crémeux étalé sur son visage. De la mousse à raser. Il retint son souffle un instant. Le rasoir passa lentement sur chaque partie de son menton, puis remonta vers ses tempes. Le mouvement fut répété plusieurs fois. Blair resta immobile, se demandant vaguement pourquoi le fait d'être 'aidé' pour pisser le terrifiait davantage que celui d'être rasé. Il fixait les mains expertes des yeux. Il savait qu'elles ne laisseraient derrière elles, aucune égratignure.
Quand se fut fini, ils l'enveloppèrent dans une large serviette de bain et l'essuyèrent comme s'il était un enfant. Ils prirent soin de panser sa blessure après avoir appliqué une crème dessus. Un antiseptique vraisemblablement. Blair examina brièvement la trace laissée par l'impact de la balle. Rosâtre et peut-être un peu boursouflée près des points de suture. Il se rappela la douleur fulgurante qu'il avait ressenti lorsqu'il avait été touché. Elle s'était bien sur estompée au bout de quelques jours, mais sans avoir totalement disparu, surtout lorsqu'il en demandait un peu trop à sa jambe. Seulement là, il ne ressentait rien. Peut-être était-il trop fatigué pour avoir mal.
Il fut tiré de sa rêverie par une sensation agréable. Une caresse. Un des hommes passait ses mains dans ses cheveux pour essayer de les démêler. Blair ferma les yeux et laissa l'homme lui tresser les cheveux.
Il fut rhabillé avec des vêtements propres : un sweater blanc à manches longues, trop grand pour lui, et un pantalon de jogging gris, serré à la taille par un large élastique. Les trois hommes le ramenèrent ensuite vers le lit, l'aidèrent à s'allonger et s'éloignèrent. Dès qu'ils l'eurent laissé seul, Blair se pelotonna au milieu du lit et enfouit son visage dans le matelas. Il écouta leur pas s'éloigner, puis entendit la porte se refermer derrière eux et le clic du verrou.
Il était seul.
Son corps fut bientôt secoué de tremblements et les larmes qu'il avait refusées à ses tourmenteurs se mirent à couler en longues rigoles le long de ses joues. Cette fois, il ne fit aucun effort pour les contenir, relâchant la tension et l'émotion des dernières heures. Des larmes de honte, d'humiliation, de colère.
Après plusieurs minutes, ses sanglots se calmèrent. Il essuya ses joues avec sa manche et se tourna sur le côté. Sur le sol, l'un des hommes avait laissé un plateau. Un verre de lait, une pomme et un bol de céréales se trouvaient dessus. Ils reviendraient plus tard pour le chercher. Et il ferait mieux d'avoir tout avalé. Le petit déjeuner des champions.
Blair ramena ses genoux sous son menton, en position foetale.
Dix jours. Il pouvait y arriver. Il 'devait' y arriver. C'était son seul but : rester en vie, jusqu'à ce que l'on vienne le délivrer.
Jusqu'à ce que Jim vienne le délivrer.
A suivre ….
