J'ai failli à mes objectifs... La publication est lente et j'en suis vraiment désolée ! Quoi qu'il en soit, je reste motivée.

Je passe la fic en M car ce chapitre et le prochain sont assez durs et je ne veux blesser personnes.


Partitions biomécaniques

Prélude III - Jeremy

Westland, banlieue de Detroit - Résidence McLarren - Printemps 2037

L'hiver glacial laisse place au printemps et à ses températures plus agréables. Les manteaux blancs et la glace disparaissent au profit des gazons verdoyants des parcs et du béton des villes. La nature figée reprend peu à peu vie dans le cycle perpétuel que subit la planète. Aujourd'hui, c'est un samedi après-midi des plus commun : au dehors, les rayons du soleil brillent auprès de quelques nuages cotonneux. Grâce à ce temps radieux, les enfants du quartier exclament leur joie de pouvoir jouer au ballon à l'extérieur. Et il y a toujours un androïde ou deux pour veiller sur eux, même qu'ils participent à leurs jeux.

En descendant les escaliers menant au rez-de-chaussée, Matthew entend les éclats de rire des petits humains à travers une fenêtre ouverte en imposte dans l'entrée. Maureen aime quand la maison est bien aérée. Il s'attarde un instant devant cette vitre, tirant sur le rideau pour mieux voir. L'androïde sourit à la vue de trois de ses semblables rivalisant avec six enfants à une partie de foot. Les AX400 font clairement semblant de perdre pour les amuser.

Un bruit dans le salon attire ensuite son attention. C'est Maureen qui s'est installée sur le canapé après avoir posé une tasse de thé sur la table basse. L'AP700 s'approche d'elle et se penche légèrement en avant pour capter son regard. Ses lèvres s'étirent en un sourire quand il croise enfin son regard vert.

- Oh, Matt ! fait-elle en lui rendant son sourire. Je ne t'ai pas entendu descendre. Ça va ?

- Je vais bien. J'ai terminé votre liste, Maureen.

- Super, merci beaucoup. Tu as bien mérité une pause, hm ? Zack ne va pas arriver avant une heure, alors assieds-toi.

La jeune femme tapote la place libre à ses côtés avant de reprendre la lecture de son livre. Matthew obéit et s'assied sur la place désignée, le dos droit. La liste des tâches du jour n'était pas très longue, il n'a plus qu'à attendre le retour de Zackary pour aller faire des courses. Normalement en congé ce weekend, le technicien remplace un collègue malade à l'usine d'assemblage de CyberLife.

Son regard s'accroche sur l'épais roman qu'elle tient dans les mains. Les bouquins n'ont plus autant la cote qu'avant, remplacés par leurs versions numériques sur tablette. Mais Maureen lui a avoué tout de même préférer la version papier, pour l'odeur et le toucher qui lui sont propre. Adolescente, elle en a amassé une petite collection qu'elle garde maintenant précieusement dans une bibliothèque.

Depuis qu'elle a stoppé son travail d'enseignante pour se reposer avant l'arrivée prochaine de son enfant, la jeune femme lit beaucoup. Et comme son androïde s'occupe de la plupart des tâches ménagères, elle remplit ses journées avec ses hobbies. Grande fan de Michael Crichton, Maureen se replonge pour la énième fois dans Sphère, un vieux roman de science-fiction qui immerge le lecteur dans une expédition sous-marine pour observer un engin spatial laissé à l'abandon. Même si elle connait déjà le dénouement de l'histoire, cela ne l'empêche pas de ressentir à nouveau les mêmes émotions qu'à sa première lecture.

Matthew lorgne maintenant sur le ventre bien rond de Maureen. Il a encore du mal à croire qu'un petit humain grandit à l'intérieur. Le couple McLarren lui a pourtant longuement expliqué les subtilités de l'assemblage d'un organisme humain, à l'encontre de la production d'un corps mécanique. L'homme naturel et l'androïde artificiel sont deux espèces complexes qui demandent de la patience pour l'un, et des connaissances pour l'autre, lors de leur conception.

Une suggestion germe dans son programme, une idée, une envie même. Dans le but de mieux comprendre. Il change sa position sur le canapé, afin de se rapprocher de la future maman. Il hésite une seconde.

- Maureen, puis-je vous demander quelque chose ?

- Oui bien sûr, répond-elle en fermant son livre et trouvant les yeux bleus de l'androïde. Toujours.

- J'aimerais toucher votre ventre. Je peux ?

Sa main a déjà parcouru la moitié du chemin, suspendue dans les airs, il attend sagement la réponse. Maureen le regarde un instant, surprise par sa demande mais acquiesce finalement avec joie. Durant ces derniers mois, l'AP700 a fait preuve d'une grande curiosité et elle est heureuse de pouvoir toujours y répondre. Matthew pose doucement sa main sur le ventre gonflé et analyse les premières informations transmises par ses capteurs. Il perçoit la chaleur de la peau à travers le vêtement de coton, le rythme régulier du cœur de la femme, puis un autre plus rapide. C'est fascinant.

- Alors, qu'est-ce que tu sens ?

- J'arrive à distinguer vos deux rythmes cardiaques.

- C'est vrai ? s'exclame-t-elle amusée et les yeux ronds. Attends, je te montre autre chose.

Maureen saisit la main de l'androïde pour la déplacer un peu plus sur la droite, là où elle pense trouver un mouvement de son bébé. C'est une zone où il pousse souvent sur les parois du ventre qui le maintiennent en sécurité. L'occasion n'est pas manquée car après peu de temps quelque chose de minuscule vient rencontrer la paume de Matthew. Il pense reconnaître la forme d'une main avec ses cinq petits doigts. Maureen sent aussi le mouvement de l'intérieur et rit en observant l'expression surprise de l'androïde. Celui-ci sourit également puis, il retire sa main en la remerciant d'avoir partagé cette expérience étonnante avec lui. Cette fois, il y croit à cette petite vie cachée.

- Est-ce que vous vous êtes finalement décidés pour un prénom ?

- On a beaucoup discuté avec Zack, explique Maureen en caressant l'arrondi de son ventre. Et oui, on a trouvé. On s'est mis d'accord sur Jeremy.

- Pourquoi ce prénom ?

- C'est celui que portait mon père.

Maureen se penche un peu en avant pour attraper sa tasse de thé et y boire une gorgée. La chaleur vient réchauffer son cœur. Matthew sait que la jeune femme a perdu son père il y a quelques années, victime d'une longue maladie. Il respecte une minute de silence, attendant qu'elle ne reprenne la parole.

- Tu sais, dit-elle après s'être réinstallée sur le canapé de façon plus confortable. C'est grâce à mon père que je suis dans la musique. Il m'a baignée dedans dès ma naissance et quand j'ai eu cinq ans, il m'a offert mon premier violon.

L'androïde écoute avec attention les souvenirs que lui conte la jeune femme. Il s'émerveille de la joie qu'elle dégage au travers de ses sourires rêveurs et de ses rires. Il comprend vite qu'elle ne ressasse que les évènements positifs, laissant de côté l'homme malade. Maureen décrit un père joyeux, talentueux au violon et proche de sa famille. Poussé par sa curiosité, Matthew pose parfois des questions. Il apprend ainsi que Jeremy a fait faire sur mesure un petit violon pour gaucher, adapté à la main de sa petite fille.

- Je ne vous ai jamais vu avec un violon. Vous n'en jouez plus ?

- Si, je l'enseigne quelques heures par semaine dans mon travail, explique Maureen et elle rit quand elle ajoute : Je me suis vite tournée vers le piano quand j'ai remarqué que je faisais tâche avec mon archet à l'envers.

Elle se rappelle aussi avoir essayé de jouer sur un violon normal pour ne plus subir les moqueries de ses camarades, mais peine perdue, impossible de sortir une note convenable ainsi. Etre gauchère dans un système érigé par et pour des droitiers est plutôt ardu. Il faut être imaginatif et savoir trouver des astuces au quotidien.

- Assez parlé du passé, fait Maureen en tapotant l'épaule de Matthew. Comme on n'arrête pas de parler musique : et si on reprenait ta leçon de piano ?

L'androïde lui sourit et hoche la tête à sa proposition. Il l'aide ensuite à quitter le canapé sans trop d'effort. Elle le remercie avant de rejoindre le banc posé devant le grand piano noir. Assez large pour deux, Matthew s'installe également sur le siège, à la droite de Maureen. Épaule contre épaule, hanche contre hanche, chacun trouve sa place devant le clavier.

- On commence par quelques gammes pour s'échauffer les doigts.

Sur la directive de la jeune femme, Matthew place ses deux mains sur la partie droite du piano et Maureen fait de même sur la gauche. La pianiste compte quatre temps avant de donner le départ et le duo joue leurs quatre premiers do sur quatre octaves différentes, à l'unisson. En parfaite synchronisation, les doigts enchaînent les touches pour former la gamme de do majeur, gamme basique et facile. La première terminée, le duo passe à la suivante sans temps mort et ainsi de suite, ils parcourent toutes les gammes connues par l'androïde. Dans cet exercice, Maureen observe les doigtés de l'AP700, ils sont parfaitement maîtrisés. Il sait exactement où, et comment, repositionner ses doigts après chaque note jouée.

- C'est parfait Matt, complimente la pianiste quand ils terminent les gammes mineures. Je t'ai donné, quoi ? Trois leçons ? Et tu joues toutes ces gammes sans aucunes erreurs.

- Je suppose que le fait d'être un androïde m'aide un peu.

- Oui, mais un androïde unique. Maintenant, je t'écoute. Joue-moi le dernier morceau qu'on a vu ensemble.

Matthew n'a pas besoin de chercher la partition dans le tas de feuilles posé sur le bord du piano car il l'a entièrement mémorisée le jour où Maureen l'a présentée. La jeune femme possède tout un assortiment de musique retranscrite sur papier ou sur fichier numérique. Elle lui a dégoté un arrangement adapté à son niveau, d'un morceau composé par Einaudi.

L'androïde débute son morceau avec concentration, sa diode tournant calmement en jaune. Tout en décodant les notes, il exécute les flots de croches inscrits dans sa mémoire. La mélodie emplit rapidement le salon, mystérieuse. Les mesures répétitives avec des notes hautes entrecoupées de notes basses font penser à des vagues sur l'océan. Les doigts de l'AP700 parcourent le clavier avec aisance et précision, les yeux ne lâchent pas les touches noires et blanches.

Maureen de son côté, écoute attentivement la chanson. Elle évalue le tempo, la rythmique et la justesse des notes. Tout est parfait comme d'habitude avec Matthew, mais elle remarque quand même un petit quelque chose. Un détail qui fait la différence : les nuances. Cette particularité de faire ressortir des notes parmi d'autres, de donner de la couleur à la chanson. Le jeu de l'AP700 est mécanique, stoïque, les notes sont toutes appuyées de la même façon et le rendu à l'oreille est très… robotique. A l'instar des premiers androïdes avec leur voix monocorde et sans accent. En bon professeur, Maureen attend la fin de l'exercice pour donner ses impressions.

- C'est très bien, tu joues toutes les mesures sans erreurs. Tu es vraiment excellent Matt. Mais, il y a quelque chose que nous pouvons encore améliorer pour que le morceau soit parfait.

Maureen soutient le regard de l'androïde avec un petit sourire complice. Elle comprend qu'il cherche se qui cloche quand elle voit le cercle devenir rouge à sa tempe. Alors, elle l'aide un peu.

- Ton interprétation manque de nuances, elle est un peu trop monotone.

- Comment puis-je corriger ça ?

- Il faut que tu fasses ressortir les notes les plus hautes, se sont elles qui marquent la mélodie principale. Le reste sert d'accompagnement. Je vais te montrer.

Les mains de la femme prennent la place de celles de l'androïde et commencent à jouer le même morceau. Matthew se décale un peu pour laisser plus de liberté à la pianiste. Maureen accentue avec exagération les notes aiguës pour bien montrer la différence à son élève. Elle s'excuse en riant quand son doigt rate une touche noire et crée un son dissonant. Elle reprend sa mesure, concentrée.

Matthew enregistre les sons, les mouvements des bras et des poignets, il voit aussi que parfois elle ferme les yeux, appréciant ce qu'elle interprète. Il remarque que tous ces petits détails rendent la musique différente, mais il ne comprend pas en quoi. Curieux, il dirige alors tout son système à l'élaboration de cette particularité. Il l'étudie, la compare à ce qu'il a déjà stocké dans sa base de données. Il veut la comprendre.

Au moment où Maureen termine le morceau, la porte d'entrée s'ouvre et Zackary entre en saluant le duo. La future maman prend appui sur l'épaule de l'AP700 pour se relever et quitter le banc pour rejoindre son mari. Matthew ne bouge pas.

- Bonjour chéri ! Comment s'est passée ta journée ?

- Oh, la routine. Et toi ?

Zackary vient embrasser ses lèvres avec un sourire et entend que la journée de sa femme s'est aussi bien passée. Il s'étonne ensuite de ne pas voir son androïde, alors il le cherche du regard. Il le trouve devant le piano et le salue. Matthew ne répond pas, il reste figé sur le banc. Le couple s'approche après s'être échangé un regard étonné. Le jeune homme remarque la diode qui tourne compulsivement en rouge.

- Matthew ? appelle Zackary en posant une main sur son épaule. Hey, ça va mon vieux ?

- Il y a un problème ? demande Maureen qui porte ensuite ses mains à sa bouche, confuse. Oh non, c'est ma faute ! Je l'ai trop poussé ?

Zackary demande à sa femme de lui expliquer clairement ce qui s'est passé juste avant qu'il ne se fige. Elle lui répond avec une voix stressée, elle a peur d'avoir fait une bêtise. Le technicien la rassure, ces bugs peuvent arriver quand la charge de calculs est trop grande. C'est même assez fréquent sur les premiers modèles d'une nouvelle série. Et il sait quoi faire pour arranger la situation, une simple manipulation qui rebootera l'androïde.

Le technicien s'agenouille près de l'AP700 et commence à soulever son t-shirt noir dans le but d'atteindre la plaque ventrale, mais il écarte rapidement ses mains quand Matthew se lève du banc soudainement.

- Les nuances sont les émotions de la musique !

Sorti de sa léthargie, l'androïde fait face à Maureen et explique qu'il a trouvé la différence entre son jeu et celui de la pianiste : le sien est terne et sans grande conviction. Il y a bien une mélodie mais les notes se confondent les unes dans les autres. Alors que la femme les détachent, leurs donnent des voix et rend le morceau coloré. Ses gestes fluides approfondissent l'interprétation, le rendant presque vivant.

Maureen pouffe de rire, soulagée. Elle acquiesce à ses explications, tout à fait d'accord avec son raisonnement. Zackary secoue la tête avec un sourire, L'AP700 ne cesse de le surprendre depuis qu'il est entré dans leurs vies. En allant chercher une veste sur le porte manteau de l'entrée, il se note de passer un nouveau scan à l'androïde.

- Ok le virtuose, rit le technicien en lui lançant le vêtement, maintenant que tu es de nouveau d'aplomb, on peut y aller ? Les courses ne vont pas se faire toutes seules.

Matthew la réceptionne avec précision et sourit un peu gêné au jeune homme. Il enfile son uniforme et remercie Maureen pour son cours très instructif.


La Jeep de Zackary quitte l'allée pour s'engager sur la route principale, direction le centre commercial de Westland. Le jeune homme ne veut pas aller trop loin car selon les médias, la météo va se gâter en fin de journée. Des bulletins d'alertes s'affichent de temps en temps sur les écrans publicitaires quasi omniprésents dans les grandes villes. Le vent s'est levé et il aperçoit déjà quelques nuages sombres à l'air menaçant. Il aimerait rentrer rapidement pour ne plus s'en soucier. Les orages l'ont toujours rendu nerveux.

Un regard discret du côté de Matthew lui indique qu'il passe le bout de ses doigts sur la marque du modèle inscrit sur sa veste bleue. Modèle AP400, voilà ce qu'indique l'inscription blanche. Un déguisement simple que Zackary avait facilement subtilisé à son lieu de travail.

- Hey Matt, ça va ? Tu sembles préoccupé. C'est à cause de tout à l'heure ?

Le désigné interrompt son geste et repose sa main sur sa cuisse, puis il tourne son regard azur en direction de Zackary qui prend un virage à gauche. Il reporte ses yeux devant lui, pensif.

- Non, c'est cette veste… Elle ne me représente pas.

- Oui, je sais. On n'a pas choisi cette solution pour t'embêter mais pour te permettre de sortir sans éveiller les soupçons de CyberLife. Tu comprends ?

L'androïde hoche la tête, bien sûr qu'il comprend. En revanche, il a du mal à se mettre dans la peau d'un AP400, un androïde inférieur à son modèle. Et quand il regarde ceux-ci déambuler dans les rues ou dans les établissements, il se sent différent. Ces AP400 semblent si inexpressif, si quelconque par rapport à lui. Le couple McLarren lui a peut être trop répété qu'il est un androïde appart et unique. Comment ne pas se sentir dénigrer quand il y a autant de contraste entre l'intérieur et l'extérieur de la maison ?

- Encore une année et les modèles AP700 seront disponibles en magasin, reprend Zackary, confiant. Je pourrais te réintégrer dans la base de données CyberLife en modifiant ton numéro de série et adieu tous les soucis !

- Oui, adieu tous les soucis, répète-t-il doucement.

Au moment où la voiture se gare sur l'immense parking du centre commercial, les premières gouttes de pluie se mettent à tomber. Zackary soupire contre son siège, il n'est vraiment pas fan de ce temps. Quand il pleut, il n'a qu'une envie : rester à la maison devant des films ou des séries pour oublier ce qu'il se passe dehors. Tout en pensant à sa future soirée, un détail lui revient en mémoire. Un détail agaçant qui se trouve posé sur le meuble de l'entrée, à la maison.

- Ah, merde, s'exclame-t-il en se frappant le front d'une main. Quel abruti je fais ! J'ai oublié la liste de courses à la maison… Je vais appeler Maureen pour qu'elle m'envoie une photo.

Décidément, ce n'est pas son jour. Il fouille dans sa poche et en sort son portable, alors qu'il s'apprête à composer le numéro de sa femme, Matthew l'interrompt en posant sa main sur l'écran.

- Cela ne sera pas nécessaire, je l'ai mémorisée. Regardez.

La peau synthétique se retire de trois de ses doigts et il commence le transfert de données. Zackary voit s'afficher ligne après ligne, dans l'application mémo de son téléphone, les éléments de la liste établie par Maureen. L'AP700 déguisé lui sourit une fois qu'il a terminé.

- J'avoue que ta capacité de transfert de données par simple contact est très pratique, mais tu te rappelle ce qu'on a dit ? Pas de contact numérique dans les lieux publics.

- Oui. Cependant, votre téléphone reste de la sphère privée. Il y a peu de chance que je sois trouvé de cette façon.

Une autre contrainte qu'avait fixée le technicien : pas de transaction, de commande, d'appel ou toutes choses qui nécessitent un échange via ses programmes et systèmes. Le risque que son numéro de série se retrouve dans le flot numérique traité par CyberLife est beaucoup trop grand. Alors, quand il a besoin d'exécuter une de ces tâches, il fait comme les humains : il utilise la technologie à disposition sans rentrer en contact intime avec elle. Et puis, il est toujours accompagné d'au moins un de ses deux propriétaires quand il sort.

- Mouais, tu as raison !

Zackary sourit de toutes ses dents à son androïde et frappe amicalement son épaule, comme il le ferait avec son meilleur ami. Il le remercie pour la liste et ouvre la portière en embarquant ses clés de voiture. Une fois dehors, la pluie fine vient mouiller ses cheveux blonds, il ressert les pans de sa veste autour de lui pour retenir un peu de chaleur. Matthew ferme sa portière au moment où Zackary fait le tour du véhicule et ils s'élancent tout les deux en direction de l'entrée du magasin.


La soirée est bien entamée, la nuit est tombée et la pluie s'est beaucoup intensifiée. Il pleut à flots et des éclairs parsèment le ciel de temps à autre, illuminant la nuit de flashs violents. Le tonnerre qui suit fait trembler le sol et les murs des habitations environnantes.

Après le repas, Maureen est montée à l'étage se reposer. Arrivée au terme de sa grossesse, son ventre proéminent devient lourd à porter. Quant à Zackary et Matthew, ils sont tranquillement installés devant la télévision encastrée dans le mur du salon. Les pieds sur la table basse, le technicien étudie encore les codes de son androïde grâce à l'ordinateur portable posé sur ses genoux. Il enfonce ses lunettes sur son nez d'un geste rapide.

- C'est tout bonnement fascinant, s'exclame l'humain avec humeur. Après ce nouveau scan, et comparé à celui d'un AP700 conforme, je peux t'affirmer que tout tes programmes sont maintenant opérationnels !

Matthew a fait des progrès considérable durant ces derniers mois et l'androïde est fier d'avoir rattrapé son retard par le biais de l'apprentissage traditionnel. L'observation et les explications de ses propriétaires ont été essentielles et bénéfiques. Alors, l'AP700 ne peut que se réjouir de cette annonce.

- Je suis heureux de l'apprendre, Zackary. Et le mérite ne revient pas qu'à moi.

- Et c'est pas tout, continue le technicien, fasciné. Il semblerait que tu aies développé de nouvelles applications, de nouvelles connections… Ton scan est remplit de nouveaux codes !

Zackary se penche sur le côté, son épaule rencontre le bras de Matthew, et tourne son ordinateur dans sa direction. L'androïde baisse la tête pour mieux suivre le tracé que reproduit le doigt du technicien sur l'écran. Les constats et les théories vont bon train entre les deux complices, pointant chacun leur tour telle ou telle partie du code.

Soudain, le jeune homme sursaute à l'entente d'un bruit étrange au dessus de lui. Il lève les yeux au plafond, là où se trouve sa chambre. C'était un bruit sourd comme un choc, comme quelque chose qui tombe lourdement. Un frisson parcourt son estomac, il tourne vivement les yeux vers l'androïde qui fixe lui aussi le plafond.

- Tu as entendu ?

- Cela ne venait pas de l'orage, indique Matthew.

En ni une ni deux, Zackary lâche son ordinateur portable et quitte le canapé en courant. Poussé par l'adrénaline, il grimpe les marches de l'escalier quatre à quatre pour arriver le plus vite possible dans la chambre. Il ouvre la porte à la volée et découvre sa femme à terre, à moitié appuyée sur le bord du lit. Inquiet, il s'agenouille rapidement près d'elle et vient la soutenir de ses deux bras.

- Hey, ma belle, fait Zackary, la voix tremblante. Qu'est-ce qui c'est passé ? Ça va ?

Maureen ne répond pas tout de suite, ses traits sont tirés par une douleur lancinante. Elle s'accroche aux manches du pull de son mari et plante enfin ses yeux émeraudes dans les siens, un sourire illumine son visage. Elle semble d'un coup libérée de sa souffrance et prend une grande inspiration.

- Zack ! Ça y est, je crois qu'il arrive !

Le futur papa ne peut retenir sa joie, voilà qu'enfin le petit bonhomme décide qu'il est temps de sortir ! Il enlace vivement la femme de son cœur et lui murmure à l'oreille à quel point il est fier d'elle. Au même moment, Matthew entre dans la chambre, lui aussi soucieux du sort de Maureen. Il reste en retrait, jugeant que Zackary contrôle la situation.

En la relâchant, le jeune homme s'inquiète tout de même de sa chute. Maureen le rassure en posant une main sur son torse.

- Ça va, je me suis senti mal tout à l'heure et quand je me suis levée pour aller aux toilettes, une forte douleur ma coupée les jambes, j'ai réussi à me rattraper. Elle est passée maintenant, je crois bien que c'était une contraction.

- D'accord, dit-il en caressant sa joue d'un pouce. Alors, allons-y !

Zackary aide Maureen à se relever, mais elle indique que ses jambes sont parcourues par des fourmillements, alors il n'ose pas la lâcher. Il tient sa main et entoure sa taille de son bras libre, soutenant au maximum sa femme. Là, il remarque la présence de l'androïde sur le pas de la porte.

- Ah, Matt ! Tu veux bien descendre préparer ses affaires, s'il te plaît ? On part pour l'hôpital maintenant.

- Tout de suite Zackary.

Matthew disparait à pas rapide au rez-de-chaussée, tandis que le jeune homme s'adapte au pas plus lent de Maureen. Le couloir est traversé sans encombre, par contre l'escalier est une tâche plus compliquée. La femme s'accroche à la rambarde d'un côté et à son mari de l'autre. Marche après marche, ils atteignent le bas quand une nouvelle vague de douleur surprend Maureen qui se plie en deux sous son effet. Elle gémit et presse une main sur son bas ventre, essayant de se détendre avec de grandes respirations.

Un sentiment d'impuissance monte dans l'estomac de Zackary, en frottant le dos de sa femme il se sent inutile dans sa détresse. Il se demande même si c'est normal d'avoir aussi mal. Et il ne peut rien faire pour la soulager, alors il se mord la lèvre pour contenir son désarroi.

Après un petit moment, Maureen s'assied sur la dernière marche de l'escalier, la contraction est passée et elle respire à nouveau normalement. Zackary en profite pour rejoindre Matthew qui lui tend deux vestes. Il enfile rapidement la sienne et aide la jeune femme à mettre la deuxième. Il l'aide également pour ses chaussures et revêt les siennes pendant qu'elle se relève, prête.

L'androïde ouvre ensuite la porte d'entrée, accueillant le vent et les gouttelettes de pluie sans broncher, alors que Zackary positionne sa capuche sur la tête et ajuste ses lunettes sur son nez. Il déverrouille à distance sa voiture et met ses clés dans une poche avant de revenir vers Maureen pour la soutenir jusqu'au véhicule. L'orage est à son apogée, la pluie qui tombe abondamment sur leur vêtement est glacée. Matthew passe le porche, un sac à la main et observe le ciel noir, inquiet.

- Laissez-moi appeler un taxi.

- Non, ça ira. Le temps qu'il arrive j'aurais déjà fais la moitié du chemin.

Zackary ouvre la portière côté passager et Maureen s'y engouffre péniblement. L'AP700 empêche le jeune homme de la refermer. Ses circuits sont parcourus par un influx électrique anormal.

- S'il vous plait, insiste l'androïde. L'orage n'est pas prêt de se…

- Ecoute Matthew, l'interrompt Zackary agacé. Si tu avais appris à conduire, je t'assure que je te laisserai le volant sans hésiter. Mais là, tu ne m'es d'aucune utilité. Alors, s'il te plaît, laisse-moi m'en charger.

- Très bien, abandonne-t-il. Soyez prudent.

Sans un dernier regard pour l'androïde, le jeune homme fait le tour de sa voiture pour rejoindre la place conducteur. Maureen prend le poignet de Matthew pour y apposer une légère pression. Elle ne comprend pas non plus la soudaine agressivité de son mari et veux rassurer l'AP700.

- Rentre, dit-elle avec un petit sourire encourageant. On te tiendra au courant de comment ça se passe, promis.

Matthew lui rend son sourire, lui donne son sac et referme la portière en s'assurant que la future maman est correctement installée sur son siège. Une fois attaché, Zackary démarre la voiture et enclenche la marche arrière pour quitter l'allée. L'androïde fait un signe de la main et seule Maureen lui répond par le même signe à travers le pare-brise, le jeune homme à la tête tournée pour manœuvrer le véhicule. Matthew ne rentre qu'une fois que la Jeep n'est plus visible pour ses capteurs optiques.

Après quelques instants, Zackary s'engage sur la route principale. Il pleut des cordes et les voies sont noyées sous les gouilles de plus en plus larges. Les lampadaires s'y reflètent dedans, éblouissants les automobilistes. Le jeune homme enclenche le chauffage pour chasser la buée qui s'est formée sur les vitres, améliorant sa faible visibilité. Il n'y a pas beaucoup de mouvements au dehors, la tempête et l'heure tardive ont contraint les âmes organiques et les corps mécaniques à rester abrités.

Maureen triture sa ceinture de sécurité tout en repensant aux précédents évènements. Elle trouve la réaction de son mari, envers l'androïde, un peu brutale.

- Tu y es allé un peu fort avec Matt, il cherchait juste à nous aider.

- Je sais, soupire le jeune homme, pris de remords. C'est sorti tout seul. Je… Je m'excuserais plus tard, ok ?

- Oui.

Zackary stoppe la voiture à un feu rouge et ne lâche pas la lumière des yeux, faisant tressauter son pied sur le plancher, impatient de le voir tourner au vert. Deux camions autonomes et une voiture traditionnelle passe devant lui, traversant le carrefour de part et d'autre. Les essuie-glaces de la Jeep fonctionnent à grande vitesse pour balayer l'eau qui brouille le pare-brise. Maureen inspire et se crispe à l'accueil de la nouvelle contraction. Elle sert les dents et essaye de contrôler sa respiration chaotique, la douleur est plus forte à chaque fois. Ses gémissements étouffés alertent le jeune homme qui, malgré la pénombre, remarque que sa femme se tord sur son siège.

- Tu tiens le coup ? demande-t-il en posant sa main droite sur la cuisse de Maureen.

La question est stupide, il s'excuse maladroitement. Le geste se veut encourageant et réconfortant, mais Zackary a toujours ce sentiment d'être impuissant. Il laisse Maureen lui agripper la main avec force, c'est tout ce qu'il peut faire pour l'aider : encaisser la douleur avec elle. Ne s'occupant plus du feu de signalisation, il caresse de son pouce la peau de sa femme tout en la fixant avec compassion. De toute façon aucune voiture n'attend derrière la sienne, alors il préfère attendre que le pic douloureux passe.

Après quelques instants, la future maman sent quelque chose se rompre dans son ventre et la seconde d'après un liquide chaud vient imprégner son pantalon. La poche des eaux s'est sans doute rompue. Cependant, une odeur particulière attire son attention, c'est métallique et n'annonce rien de bon. Pour s'assurer que ce n'est pas ce qu'elle croit, elle allume la lumière près du rétroviseur central et passe rapidement une main entre ses jambes, lâchant en même temps celle de Zackary. Pendant ce temps, le feu passe au vert sans qu'aucun des deux ne le remarque.

- Maureen ?

N'obtenant pas de réponse, le jeune homme tourne les yeux sur les doigts tremblants de sa femme, ils sont couverts d'une fine pellicule de sang. La sueur froide qui parcourt son dos s'accentue quand il voit le visage de Maureen blêmir. Aucun des deux ne sait quoi dire, c'est un signe alarmant et le bébé est probablement en détresse. Zackary voit les larmes couler doucement sur les joues de Maureen, alors il saisit ses deux mains pour la réconforter. En se tournant vers lui, elle croise son regard déterminé.

- Tout va bien se passer, lui assure-t-il avec conviction. On arrive bientôt à l'hôpital et ils vont très bien s'occuper de vous deux, tu verras.

Zackary la gratifie d'un sourire encourageant, puis passe une main derrière sa nuque pour caresser ses longs cheveux noirs. Malgré la situation critique, Maureen apprécie son geste et lui rend son sourire en acquiesçant timidement. Elle a confiance en lui, son homme a toujours su comment la rassurer. Pour prouver sa détermination, Zackary se penche vers elle pour capturer ses lèvres et l'embrasser tendrement.

- Allez, courage ma belle. Je me dépêche.

Le jeune homme reprend rapidement sa place devant le volant et redémarre le véhicule, après avoir éteint le plafonnier. Tout de même très angoissé par la situation, il essaye de ne pas communiquer son stress à Maureen. Plus que quelques rues pour atteindre l'hôpital le plus proche, cela ne prendra pas plus de cinq minutes. Un éclair déchire le ciel. Surtout ne pas paniquer, se dit-il, tout va bien se passer.

Le bruit sourd de la pluie sur le métal accompagne celui de l'accélérateur. La Jeep prend rapidement de la vitesse, filant à travers le carrefour. L'habitacle sombre est soudainement baigné dans une lumière aveuglante. De grands phares arrivent par la gauche et un son suraigu vient déchirer les tympans du couple. Surpris, Zackary étouffe un juron quand il constate l'arrivée d'un camion autonome sur eux. Son cerveau hésite une fraction de seconde entre freiner ou accélérer, alors son pied dérape et rate la pédale des gaz. Le cri de sa femme lui confirme qu'il est trop tard pour éviter la catastrophe. L'impact est puissant et le fracas qui en résulte est absolument horrible. Le jeune homme perd conscience après avoir rencontré la vitre de la portière avec force.


Maureen ouvre péniblement les yeux, il fait sombre, humide et une odeur d'essence lui chatouille le nez. Sa tête tourne et lui fait mal, elle gémit faiblement. Elle essaye tout de même d'observer autour d'elle et remarque tout de suite sa jambe gauche coincée sous la boîte à gants défoncée. De l'eau ruisselle et s'engouffre dans l'habitacle par le pare-brise brisé en mille morceaux. Perdue, la jeune femme fronce les sourcils, que s'est-il passé ?

Son sentiment d'incompréhension est très vite remplacé par la panique quand ses souvenirs de la soirée se remettent en place. Les premières contractions, le travail avait commencé, elle et Zackary avait prit la direction de l'hôpital sous une pluie battante. Le stress était monté quand Maureen avait découvert qu'elle perdait du sang. Zackary avait redémarrée la Jeep en trombe, elle ne se rappelle plus de la couleur du feu de signalisation… Et le pire était arrivé. Elle se souvient du bruit strident des pneus sur l'asphalte mouillé et la dureté du choc.

Maureen sent ses yeux s'humidifier, c'est un cauchemar. Différentes douleurs commencent à se réveiller et irradient son corps presque intégralement. Elle porte ses mains à son ventre arrondi et à ses cuisses, il y a du sang partout. Elle ne peut retenir les gémissements de peine qui franchissent sa gorge. En se reposant contre l'appui-tête, quelques larmes s'échappent et coulent sur ses joues. Elle se tourne sur la gauche, puis son souffle se bloque dans ses poumons et ses yeux s'écarquillent à la vision de Zackary inconscient sur le siège conducteur. L'aile et la portière du véhicule ont été écrasées par l'impact de l'accident, emprisonnant en partie le jeune homme dans l'habitacle. Lorsqu'un éclair déchire le ciel, elle voit son visage et ses mains couverts de sang.

Maureen appelle son mari, pas de réponse. Désespérée, elle crie son prénom et essaye de l'atteindre mais la ceinture de sécurité la maintient à son siège avec avidité. Sa jambe coincée l'empêche aussi de bouger aisément. Maureen cherche à se détacher, mais la panique et les larmes qui obstruent sa vision rendent ses gestes maladroits. Il lui faut de l'aide, des secours pour son bébé et pour Zackary. Alors, elle part à la recherche de son portable pour appeler une ambulance ou les pompiers, n'importe qui fera l'affaire vu la situation. La tête lui tourne de plus en plus, l'accident à causer une sacrée pagaille dans ses affaires et ses pensées ne s'alignent plus correctement. Tout en fouillant autour d'elle, elle demande à Zackary de tenir bon, de s'accrocher à la vie pour sa famille. Des paroles pour lui assurer que tout va bien se passer et aussi des paroles pour s'encourager elle-même.

Il fait trop sombre pour trouver quoi que se soit, la petite lampe au dessus du rétroviseur est cassée, impossible d'y voir plus clair. Puis, elle tombe sur quelque chose qu'elle reconnait : les lunettes de Zackary. Un des verres est brisé. Maureen jure entre ses dents. Elle se sent de plus en plus oppressée dans cette carcasse de métal. La pluie incessante crée un bruit assourdissant sur les différentes matières, ce qui fatigue la jeune femme. Les sanglots lui enserrent la gorge, l'empêchant de respirer correctement. Très angoissée, elle hyperventile et commence à perdre pied, son corps s'engourdi, elle a perdu bien trop de sang.

Des sirènes retentissent au loin. Quelqu'un a appelé les secours, ils arrivent ! Un peu soulagée et le dos à nouveau plaqué contre le siège, Maureen s'autorise à fermer les yeux quelques secondes pour essayer de se calmer. Elle parvient à toucher la main de son mari et son corps se relâche doucement, trop épuisé. Incapable de rouvrir les paupières, elle sombre dans l'inconscience et perd le fil des évènements suivants lorsque quelqu'un vient frapper contre sa vitre.


Maureen reprend conscience, son esprit est encore brumeux. Son corps semble flotter, la sensation est étrange. Où est-elle ? Ses yeux refusent de s'ouvrir pour le moment. Elle bouge sa mâchoire pour essayer de parler mais quelque chose l'en empêche. Elle comprend rapidement qu'un tube en plastique est introduit dans sa gorge quand sa langue glisse dessus. Les bips réguliers d'une machine à sa gauche commencent à s'affoler, en écho avec les battements de son cœur. Elle panique. Où est-elle ? Que se passe-t-il ?

Au moment où Maureen soulève son bras pour atteindre sa bouche et retirer le tube, une main étrangère vient se poser sur son épaule et une autre attrape la sienne.

- Allons, calmez-vous madame. Vous êtes à l'hôpital, je m'appelle Grace, je suis l'androïde qui s'occupe de vous. Essayez de bien respirer, je vais retirer votre sonde d'intubation.

La voix de Grace est douce, chaleureuse et apaisante. Maureen tente de se calmer quand elle sent les mains expertes de l'androïde infirmière s'affairer autour de son visage. La quinte de toux se déclenche même si le tube est retiré avec douceur. Grace essuie rapidement le filet de bave qui s'est déposé sur la joue de Maureen. Elle actionne ensuite le mécanisme du lit pour relever un peu le dossier et ainsi mettre plus à l'aise sa patiente.

Maureen calme sa toux avec une gorgée d'eau que lui propose Grace avec un sourire. Puis, elle ouvre les yeux plus grands et observe autour d'elle. La chambre est petite avec des murs blancs lisses. Les deux plafonniers émettent une lumière toute aussi blanche. Des machines entourent son lit, surveillant ses signes vitaux et injectant des nutriments ou des médicaments via la perfusion reliée à son bras.

En voulant se repositionner sous la couverture, sa jambe gauche alourdie refuse de bouger correctement et lui tire une grimace de douleur. Maureen retire vivement le drap blanc et découvre les épais bandages qui enserrent la totalité de sa jambe. Son esprit embrumé n'arrive pas à aligner les événements passés correctement. Sa tête commence à lui tourner. Du coin de l'œil, elle remarque l'infirmière manipuler un écran tactile près de la porte de la chambre. Une nouvelle douleur détourne son attention de Grace, elle est située dans son ventre. Maureen touche le pansement qui entoure sa taille avec horreur.

- Que… Où est mon bébé ? demande-t-elle d'une voix mal assurée. Que s'est-il passé ?

- Vous avez eu un grave accident de voiture, répond l'infirmière le visage peiné. Les médecins ont dû procéder à une césarienne en urgence.

- Quoi ? Je… Où est-il maintenant ? J'aimerais le voir. Et mon mari ? Il était blessé lui aussi, il va bien ?

Le flot de question est incessant, elle veut comprendre la situation et avoir des nouvelles de son fils et de Zackary. L'accident, elle s'en souvient parfaitement maintenant. Les larmes commencent à affluer aux bords de ses yeux, son cœur s'emballe et son corps s'agite. Ne lâchant pas l'infirmière du regard, elle espère vraiment qu'ils vont tous les deux biens, mais elle n'obtient pas beaucoup de réponse de la part de Grace.

- Je vous en prie madame, il faut vous calmez. Vous avez de nombreuses blessures qui pourraient se rouvrir. J'ai appelé le médecin, il vous expliquera tout ce que vous devez savoir.

Heureusement, le médecin en question ne met pas plus de cinq minutes avant de faire irruption dans la chambre car Grace à de plus en plus de mal maintenir la jeune femme calme. L'androïde passe le relais à son collègue humain. La suite des événements n'est pas de son ressort, alors elle se recule de quelques pas et le médecin prend place sur le rebord du lit de sa patiente.

- Bonjour, madame McLarren, je suis le Docteur Gregory Thomas. C'est moi qui ai pris en charge votre cas, il y a deux jours.

- Deux jours ? répète Maureen perdue. J'ai été inconsciente pendant deux jours ?

- Dans un coma léger, à vrai dire. Vous êtes arrivée dans un état grave, vous aviez perdu beaucoup de sang et votre jambe était dans un sale état. Nous vous avons opéré tout de suite après votre admission.

Maureen écoute attentivement le médecin, elle apprend que l'opération de sa jambe qui a suivie la césarienne s'est bien passée, mais qu'il y a encore du travail à faire dessus. Quand elle demande des nouvelles de son enfant, les yeux du Docteur Thomas tombent au sol quelques secondes. Une étrange sensation se forme dans son ventre, quelque chose cloche, elle repose sa question avec plus d'urgence.

- Je suis vraiment désolé, madame. Malgré tous nos efforts, nous n'avons pas réussi à sauver votre bébé.

Le médecin essaye de lâcher la nouvelle avec douceur, mais cela reste la partie la plus difficile de son métier. Qui aime annoncer la mort d'un proche à une personne ?

La voix de Maureen s'étrangle dans sa gorge serrée, les larmes qu'elle retenait jusqu'à maintenant coulent librement. L'annonce est terrible à ses oreilles, elle ne peut le croire. Elle se tortille sur son lit, les douleurs de ses blessures se sont toutes réveillées s'ajoutant à la douleur morale. Maureen se sent très mal, elle n'a pas su protéger son garçon correctement. Elle se sent affreusement coupable.

Au bout de quelques minutes, elle demande faiblement des nouvelles de Zackary et ferme les yeux. Elle espère de toutes ses forces qu'il va bien et qu'il l'attend dans une autre chambre, juste un peu cabossé. Elle déchante rapidement quand le médecin touche sa main et prend une profonde respiration.

- Votre mari est arrivé dans un état encore plus grave. Il a encaissé une bonne partie du choc. Nous avons réussi à le stabiliser dans un premier temps, mais… Malheureusement, ses blessures étaient trop sévères, son cœur a lâché hier soir. Nous avons tout tenté pour le réanimer. Je suis vraiment…

Maureen n'écoute pas les excuses du médecin, détourne le regard et enfouit son visage dans ses mains. Sa tête, ses yeux, sa gorge, son ventre, tout lui fait un mal de chien. Incapable de sortir un son, elle pleure. Son esprit se met à tourbillonner. Ce n'est pas juste, ce n'est pas le tracée de vie qu'elle s'était imaginé. Qu'a-t-elle fait pour mériter de se retrouver toute seule après un accident si idiot ? Et pourquoi est-elle la seule survivante ?

De son côté, le Docteur Thomas chuchote quelques mots à l'androïde infirmier, qui sort de la chambre tout de suite après. Il se dirige ensuite près d'une des machines et ajuste certains paramètres, dans le but de soulager sa patiente en crise. Puis, le médecin reprend sa place auprès de Maureen avec des paroles qui se veulent apaisantes. Mais la jeune femme subit un tel torrent émotionnel qu'elle en devient imperméable à ses mots.

Un instant plus tard, Grace revient avec une seconde personne. Ethan McLarren accourt près de sa belle-fille dès qu'il l'aperçoit. Ils ne sont pas beaux à voir tout les deux avec leurs yeux rougis et leurs traits tirés par la tristesse. Le beau-père prend la place du Docteur Thomas, qui s'éclipse respectueusement de la chambre avec Grace, et prend la main de Maureen dans la sienne. Elle est glacée.

- Ethan ! explose-t-elle quand elle reconnait ses yeux noisette. Dis-moi qu'ils mentent ! Que ce n'est pas réel ! Zack n'a pas pu disparaître ainsi, c'est impossible !

- Maureen… Ils ne mentent pas. J'étais là quand son cœur s'est… Ils ont tout essayé. Il n'y avait plus rien à faire.

- Non…

Les sanglots de la jeune femme redoublent d'intensité. Elle baisse la tête avec sa main libre couvrant sa bouche. Elle est anéantie par la vérité que lui confirme le père de son âme sœur envolée. Ethan, épuisé par les récents événements, vient caresser avec compassion les longs cheveux noirs de Maureen. Puis, il l'attire doucement contre lui, elle cache presque immédiatement son visage dans le creux de son cou.

- Je suis désolé Maureen…

- Je… Je les ai perdus. Je les ai perdus tous les deux !

Accrochée fermement à la veste de son beau-père, Maureen pleure bruyamment la perte de sa famille. Son monde s'écroule, là, dans ce lit d'hôpital aux draps sans couleurs. Ethan évacue lui aussi sa douleur, plus silencieusement. Il sert la jeune femme contre lui, une main frottant doucement son dos. Elle est tout ce qui lui reste désormais.