Le chapitre trois, relu et corrigé, en espérant que rien de trop grossier ne m'ait échappé. Un grand merci à toutes celles (et ceux ?) qui ont laissé des commentaires ! :-)
Chapitre 3
Chère Elizabeth,
J'espère que vous allez mieux. J'ai conscience de la contrariété que vous devez éprouvez pour ne pas avoir pris part à des décisions qui pourtant vous concernaient. Croyez moi, je souhaiterais avoir agi différemment, mais la chose est faite. Je ne regrette pas nos fiançailles, mais je suis peiné à l'idée de savoir que vous deviez passer de l'autorité d'un père à celle d'un mari sans qu'il vous ait été permis d'exprimer votre opinion. On ne choisit pas son père, mais vous étiez en droit d'espérer pouvoir choisir votre époux. Indépendante comme vous l'êtes, la situation ne peut pas vous plaire.
Je vous donne ma parole qu'à l'avenir, je prendrai conseil auprès de vous. Si je venais à oublier cette résolution, n'hésitez pas à me la rappeler. Je ne vous reprocherai jamais dire le fond de votre pensée.
Nous serons de retour samedi et, comme mon cousin le suggère, il serait prudent que nous nous mariions aussitôt. Je compte sur vous pour endiguer les commérages locaux — vous connaissez mieux que moi les gens du voisinage, et j'espère que vous n'aurez pas de difficulté à les convaincre que je vous faisais la cour depuis quelque temps déjà. Le fait que nous ayons passé quelques jours ensemble à Netherfield vous sera sans doute de quelque utilité.
Bien à vous,
FD
Elizabeth relisait le billet que Darcy lui avait laissée la veille et qui avait calmé une partie de ses appréhensions. Elle était toujours mécontente d'être contrainte de l'épouser, mais puisqu'il semblait avoir meilleur caractère qu'elle ne l'avait craint et disait avoir de l'affection pour elle, ce mariage était peut-être préférable à l'alternative — rester à Longbourn et être mise à l'écart par ses voisins. Sa mère finirait peut-être par lui pardonner ce dernier choix, mais elle se voyait mal supporter ses lamentations quotidiennes relatives à leur déshonneur et au fait d'être condamnées à une vie de misère dans un futur qu'on pouvait espérer lointain.
En ce qui concernait le voisinage, Mr Darcy lui avait conseillé de leur présenter leurs précédents échanges sous un jour qui les rendait plus significatifs qu'ils ne l'avaient été, ce qui s'était révélé surprenamment aisé. Charlotte Lucas avait remarqué qu'il la regardait souvent et lui avait conseillé, au cours du bal donné à Netherfield, de ne pas être désagréable envers lui il ne lui avait pas été difficile de croire que son amie avait suivi son conseil. Elizabeth avait bon espoir de convaincre le reste de son entourage qu'elle ne s'était montrée si critique envers Mr Darcy que parce qu'elle craignait d'être blessée si elle s'attachait à lui, de la même manière que Jane le serait par le départ de Mr Bingley. Les ragots seraient faciles à canaliser, mais pour cela, elle n'avait pas le choix : il lui fallait épouser Mr Darcy.
Et elle ne se rappelait même pas son prénom.
Elle était furieuse que sa vie ait changé d'une manière aussi radicale en aussi peu de temps. Elle pensait qu'elle pourrait se trouver satisfaite dans sa nouvelle existence, mais se demandait si elle serait heureuse. Le fait que son futur époux semblait accorder de l'importance à ses opinions et se soucier de ses sentiments la rassurait. Darcy ne lui avait donné aucune raison de douter de sa parole, et elle espérait qu'elle avait raison de lui faire confiance. Après la déception qu'elle venait d'éprouver au sujet de son père, elle ne pouvait s'empêcher d'être méfiante.
Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée de Hill, venue lui dire que Mr Bennet demandait à ce qu'elle vienne dans son bureau. Elle s'exécuta. Lorsqu'elle entra, il n'avait pas de livre à la main — il avait dû le poser quand elle avait frappé. Ses yeux étaient cernés, et il semblait troublé.
« Venez, mon enfant. Comment vous sentez-vous ? »
Elizabeth, craignant que sa voix ne la trahisse, se contenta de hausser les épaules. Elle était en colère : comment son père osait-il lui poser une telle question quand il était responsable de ses malheurs ? S'il espérait l'amadouer afin qu'elle se résigne à son sort ou s'il croyait qu'elle apprécierait qu'il tourne en dérision la situation, il la connaissait bien mal. D'un geste rageur, elle essuya les larmes qui menaçaient de s'échapper de ses yeux. Son père lui tapota maladroitement l'épaule.
« Vous êtes malheureuse, et c'est de ma faute. La journée d'hier a été trop riche en évènements à mon goût, et je me suis retrouvé à court de patience. Une nuit de réflexion m'a permis de voir que je me suis montré injuste envers vous, et j'ai honte de ne pas vous avoir laissé de choix quant à vos fiançailles. La situation n'a pas changé, et si vous décidiez de ne pas épouser Mr Darcy, votre mère ne me laisserai pas un moment en paix, ni vous d'ailleurs. Néanmoins, je suis prêt à supporter ses récriminations, ainsi qu'à vous envoyer chez les Gardiner si elles vous étaient pénibles, si vous estimez qu'il vous sera impossible d'admirer et de respecter Mr Darcy. Ce serait pour moi un grand chagrin de vous savoir dans une union mal assortie.
— Vous approuveriez que je rompe mes fiançailles ? »
C'était trop beau pour être vrai.
« Oui, Lizzy. Cependant, étant donné le tumulte qui en découlerait, je vous demande de ne le faire que si vous pensez sincèrement que ce mariage vous rendra malheureuse.
— Je ne le pense pas, Père, dit-elle après un temps de réflexion, mais j'ai peur de me retrouver mariée à un homme dont je ne connais rien. Son caractère est intéressant, mais j'ai à peine commencé à en faire l'ébauche.
— Pour ne rien gâcher, dit Mr Bennet avec un sourire en coin, ce jeune homme est si taciturne qu'il doit être compliqué de lui parler suffisamment longtemps pour se faire une opinion à son sujet.
— Au contraire, nous avons discuté à plusieurs reprises lorsque j'étais à Netherfield, mais nos conversations m'ont laissée avec davantage de questions que de réponses.
— Vous avez eu l'occasion de discuter ? dit Mr Bennet en haussant les sourcils. Que pouvez-vous me dire de ces conversations ?
— Elles étaient frustrantes. Provocatrices. Distrayantes, aussi, d'une certaine manière. Nous avons eu plus d'un débat intéressant.
— Vous m'en voyez soulagé, Lizzy.
— Dois-je comprendre que vous souhaitez que je l'épouse malgré tout ?
— Vous êtes toujours libre de rompre vos fiançailles si vous le désirez, répondit son père avec un petit rire, mais je ne pense pas que cela soit raisonnable, et ce n'est pas aux rumeurs que je pense. Vous venez juste de me confier que ce jeune homme appréciait votre intelligence. Je ne pense pas que vous retrouviez aisément ce trait de caractère chez un autre soupirant, et je commence à croire que vous avez toutes les chances d'être heureuse en tant qu'épouse de Mr Darcy.
— Et si je ne partageais pas cette conclusion ?
— Je vous l'ai dit, vous êtes libre d'agir comme bon vous semblera. Votre mère se plaindra bruyamment de votre attitude et de la situation délicate dans laquelle vous mettez notre famille, mais je vous enverrai chez les Gardiner jusqu'à ce qu'elle s'apaise quelque peu. Avec le temps, les commérages s'atténueront, et ce d'autant plus, j'imagine, que l'offre de Mr Darcy aura été rendue publique. Il est probable, en revanche, qu'avoir refusé coup sur coup deux demandes en mariage détruise toutes vos chances d'en recevoir une troisième. »
Il posa à nouveau la main sur l'épaule de sa fille et ajouta : « Vous n'avez pas besoin de prendre une décision immédiatement. Votre Mr Darcy ne sera pas de retour avant demain ou après-demain profitez de ce délai pour réfléchir à ce qui sera le plus susceptible de vous rendre heureuse, sans prendre en compte l'opinion de qui que ce soit d'autre. »
Elizabeth eut l'impression qu'un poids venait de lui être retiré des épaules. Elle embrassa son père et retourna au salon où, une fois assise, elle lut encore une fois sa lettre. Il semblait que son père eût raison : Darcy semblait désireux de la considérer comme une partenaire, et rien ne lui assurait de retrouver une telle disposition chez un autre jeune homme. Il n'était même pas dit qu'un autre jeune homme la courtise si elle rejetait Mr Darcy. Rompre les fiançailles était-il bien prudent ? Son père lui avait dit qu'elle avait quelques jours pour prendre sa décision, mais il n'avait pas pris en compte le fait qu'elle souhaitait contrer les rumeurs. Il lui fallait donc choisir son futur rapidement.
Elle mit le billet de côté et décida d'aller marcher dans le parc afin de s'éclaircir les idées, quand Jane entra au salon, pâle, et tenant elle aussi une lettre. Cette dernière était couverte d'élégantes arabesques. Elizabeth reconnut l'écriture de Miss Bingley.
« Qu'y a-t-il, Jane ? Avez-vous reçu de mauvaises nouvelles ?
— Oh, Lizzy ! Je viens de recevoir une lettre de Miss Bingley : elle écrit qu'ils ont quitté Netherfield et ne reviendront pas cet hiver. »
Elizabeth se réjouissait de ce développement, mais elle ne pouvait pas s'en ouvrir à Jane alors que sa soeur ignorait que Mr Bingley était loin d'être un jeune homme honorable.
« A dire vrai, continua Jane avec un soupir, ce n'est pas tant leur départ qui me fait de la peine que le fait qu'elle laisse entendre que son frère est attaché à une autre jeune fille.
— Vraiment ?
— Voyez vous-même. »
Elle prit la lettre que Jane lui tendait. Miss Bingley s'épanchait sur l'admiration que son frère portait à Miss Darcy et ne déguisait même pas ses espoirs de voir les deux jeunes gens se marier un jour. Elizabeth réprima son envie de sourire. Pauvre Miss Bingley encore un souhait qui ne se réalisera pas.
« Jane, dit-elle d'une voix douce en posant une main sur celle de sa soeur. Peut-être est-ce pour le mieux qu'il soit parti. Comment auriez-vous pu supporter que Mr Bingley affiche aussi aisément l'admiration qu'il porte à d'autres femmes, si vous l'aviez épousé ? Cela vous aurait brisé le coeur de voir votre mari flirter avec une autre, quand bien même il vous resterait fidèle. Il ne faut pas que son départ vous rende malheureuse.
— Je me suis trompée à son sujet, dit Jane en soupirant à nouveau, et j'espère que vous comprendrez que je ne vous rende pas visite dans les premiers mois de votre mariage. J'espère que cela ne vous déçoit pas trop, mais je ne me sens pas prête à rencontrer Mr Bingley.
— Si c'est ce qui vous dérange, soyez rassurée : je peux vous garantir que Mr Bingley ne sera pas admis chez nous lorsque vous y serez. Vous pourrez venir aussi souvent qu'il vous plaira, promettez moi de venir. Je sais que Mr Darcy a l'intention de prendre ses distances par rapport aux Bingley. » Ou du moins par rapport à Mr Bingley !
Jane resta silencieuse quelques instants, puis reprit :
« Vous avez été bien cachottière ces derniers temps. Je… j'aurais aimé que vous m'eussiez confié que vos sentiments à l'égard de Mr Darcy avaient changé. Même hier, quand nous étions dans le jardin, vous ne m'en avez rien dit… peut-être y avez-vous fait une vague allusion, mais vos fiançailles m'ont prise par surprise.
» Pourquoi m'avez-vous laissée discourir sur les avantages qu'une union avec Mr Collins vous apporterait quand vous aviez une excellente raison de lui refuser votre main ? Surtout, ne croyez pas que c'est en raison de sa fortune que je juge Mr Darcy supérieur à notre cousin, bien que je crains que Maman ne voie la chose sous cet angle. Si leurs situations étaient inversées, le meilleur parti resterai celui pour lequel vous éprouvez de l'affection.
— Je sais que ce n'est pas aux avantages matériels que vous ne songez pas d'abord, dit Elizabeth en prenant les mains de sa soeur. C'est bien pour cette raison que votre discours d'hier m'avait décontenancée. Néanmoins, je ne vous ai rien caché, et nous nous sommes fiancés sur ordre de mon père — vous n'avez pas pu ignorer le remue-ménage qui régnait alors à Longbourn ! A vrai dire, j'ai également été prise par surprise par la tournure des évènements.
— Soyez sérieuse, Lizzy, dit Jane en riant. Je sais que vous n'épouseriez jamais un homme que vous ne respecteriez pas, et vous l'avez à nouveau démontré hier. Je pensais que vous aviez suffisamment de bon sens pour ne pas accepter un rendez-vous galant à l'écart et sans chaperon, mais j'imagine que vous vous êtes momentanément laissée emportée par vos sentiments.
— La réalité est malheureusement bien différente. Il est vrai qu'hier, après notre discussion, j'ai rencontré Mr Darcy, ainsi que son cousin, mais c'était fortuit, et d'une certaine manière providentiel. »
Jane se décomposa lorsqu'elle comprit que sa soeur était sérieuse.
« Juste ciel ! Auriez-vous rencontré quelque danger dont Mr Darcy vous aura tirée ?
— Tout le contraire, ma chère, dit Elizabeth avec un sourire. Mr Darcy et son cousin se trouvaient dans une situation délicate dont je les ai sortis. Je n'imaginais pas que cela bouleverserait à tel point mon existence.
— Oh. Et Mr Wickham a dû vous voir lorsqu'il rentrait de Londres, et mal comprendre la situation.
— Il était là aussi Jane, et savait pertinemment ce qu'il se passait. Il... » Elizabeth s'arrêta un moment et prit une profonde inspiration. « Jane, il était plus qu'un témoin dans cette affaire. Je ne sais pas comment le dire d'une manière qui ne soit pas brutale : il avait reçu l'ordre de tuer Mr Darcy et le vicomte. »
Jane fut horrifiée par cette révélation, elle qui aurait volontiers préféré ignorer qu'il eût pu y avoir tant de noirceur dans le monde.
« C'est affreux ! Qui pourrait ordonner une telle chose ? Pourquoi ?
— Depuis mon poste d'observation, j'ai pu voir chacun des conspirateurs, et je les entendais clairement. En plus de Mr Wickham, il y avait le frère cadet du vicomte Jeffreys, qui désirait la position et la fortune de son frère. Et cela vous fera de la peine, mais il y avait aussi Mr Bingley. Je suis désolée, Jane.
— Mr Bingley ? »
La voix de Jane était à peine audible, et elle avait pâli.
« Pourquoi ? Pourquoi commettrait-il une telle… Oh ! »
Son regard s'était posé sur la lettre de Miss Bingley.
« J'imagine que quiconque épousera Miss Darcy sera assuré d'obtenir la fortune de Mr Darcy et son domaine s'il venait à décéder... »
Elizabeth hocha la tête.
« C'est horrible ! Epouvantable ! Oh, Lizzy, dites-moi qu'il s'agit d'un malentendu. Etes-vous bien certaine d'avoir bien entendu ce qui se passait ?
— Oui, hélas. Je me suis sentie bien sotte lorsque j'ai vu à quel point je m'étais trompée sur ces messieurs. Je pensais que, parce qu'ils avaient de bonnes manières, on pouvait faire confiance à Mr Bingley et Mr Wickham. Nous avons malheureusement été trompées quant à leur respectabilité. De même, parce qu'il s'était montré impoli et m'avait qualifiée de passable, j'avais décidé que Mr Darcy n'était pas quelqu'un d'honorable. Je vous assure que dorénavant, je prendrai tout mon temps pour juger du caractère d'une personne. »
Elles restèrent en silence dans le salon, assises l'une à côté de l'autre. Voyant à quel point sa soeur était abattue, Elizabeth décida qu'elle ne romprait pas ses fiançailles avec Mr Darcy. Jane aurait besoin de s'éloigner de Longbourn et, une fois qu'elle aurait fait le deuil de Mr Bingley, ou du moins de l'homme qu'elle croyait qu'il était, elle méritait de tomber amoureuse de quelqu'un d'estimable.
Aucun des jeunes gens du voisinage ne souhaitait épouser Jane, et les messieurs qui lui avaient été présentés par les Gardiner à Londres n'avaient pas non plus exprimé une telle intention. En tant que Mrs Darcy, Elizabeth pourrait présenter sa soeur à d'autres jeunes gens en âge de se marier, et le fait qu'elle soit la soeur de Mr Darcy leur permettrait peut-être d'oublier son manque de fortune.
Elizabeth ignorait à quel point elle serait heureuse dans son mariage, mais si elle pouvait utiliser sa nouvelle solution pour faire le bonheur de Jane, cela augmenterait certainement ses chances de félicité. Elle prit soudain conscience que sa position sur la question avait radicalement changé par rapport au jour précédent, que la différence entre les deux situations était simplement la personne du fiancé, et un rire lui échappa.
« Lizzy ?
— Je repensais à notre conversation d'hier — tant de choses se sont passées depuis ! Je vous disais que Mr Darcy était à mes yeux un meilleur parti que Mr Collins, mais je n'avais aucune idée que nous nous retrouverions fiancés avant la fin du jour.
— Pensez-vous que vous pourrez être heureuse avec lui ? Les circonstances sont les mêmes, après tout.
— Pas tout à fait, car Mr Darcy est loin d'être stupide, et je le tiens en estime. Je crois qu'il me sera possible d'éprouver de l'affection pour lui, et je suis certaine que je ne serai pas malheureuse. Pour l'instant, cela me satisfait. »
Cela ne suffisait visiblement pas à sa soeur, qui la regardait d'un air inquiet.
« Vraiment, Jane, la situation est très différente. Mr Collins m'a clairement signifié que je devais être reconnaissante qu'il daigne me demander en mariage, tandis que Mr Darcy m'est reconnaissant de mon intervention. De plus, il ne répond qu'à lui-même : je ne serai pas en mise en compétition avec une bienfaitrice envahissante. Plus j'y pense, et plus je crois que j'ai toutes les chances d'être heureuse. J'aimerais seulement que nos fiançailles soient plus longues, afin de pouvoir mieux le connaître avant notre mariage. Toutefois, je ne doute pas que tout se terminera bien. Ne vous faites pas de souci.
— Comme j'aurais aimé que Mr Bingley ne m'ait pas porté autant d'attention ! dit Jane en lançant un coup d'oeil attristé à la lettre qu'elle tenait toujours. Vous ne risqueriez pas de sacrifier votre bonheur si notre cousin avait dirigé son attention vers moi. Peut-être, du reste, cela peut-il encore se faire. Je vais demander à Maman de lui dire quelque chose à ce sujet.
— Je vous interdis d'agir de la sorte, Jane ! Avec mon mariage, nous n'avons pas besoin de Mr Collins pour être rassurées quant à notre avenir. Peut-être vous serait-il possible de le voir sous un jour favorable et d'être une bonne épouse pour lui, mais je n'ai aucun souhait de le voir devenir mon frère. Par ailleurs, si Mr Collins vous avait demandée en mariage, je ne serais pas montée sur le vieux chêne et… »
Elizabeth s'interrompit et se leva.
« Cessons là cette discussion. Nous avons encore le temps de marcher jusqu'à Meryton aujourd'hui. M'accompagnerez-vous ?
— Que comptez-vous faire là-bas ?
— Il me faut des rubans neufs pour modifier une de mes robes. Je ne peux pas épouser Mr Darcy et ses dix milles livres par an dans une robe que tout le voisinage a vue à maintes reprises ! Que dirait Maman ? »
Elles furent bientôt en route pour les magasins, discutant gaiement de modes et de tissus, de manches et de décolletés. Quand la discussion dériva sur les livres, elles se mirent d'accord pour ne pas ouvrir un roman gothique ou une tragédie de Shakespeare pendant au moins toute une année.
Le vendredi ne fut pas différent du jour qui l'avait précédé. La rumeur courait toujours à Meryton, mais elle avait commencé à tourner en leur faveur. Elizabeth était persuadée que la présence de son cousin ne lui facilitait pas la tâche. En effet, quand on lui annonça les fiançailles d'Elizabeth et Mr Darcy, Mr Collins fut saisi d'indignation et déclara à qui voulait l'entendre que sa cousine devait faire erreur, car le neveu de sa bienfaitrice, petit-fils de comte, était destiné à une alliance bien plus avantageuse.
Il y avait en conséquence deux écoles de pensée en ville : certains plaignaient Elizabeth pour avoir été dupée par le gentilhomme, tandis que d'autres louaient ce dernier pour avoir eu le bon sens de se fiancer avec le plus beau joyau du pays. Dans l'ensemble, sa campagne avait porté ses fruits, quelles que fussent les conclusions de chacun : toute la ville s'accordait à dire qu'ils avaient flirté l'un avec l'autre depuis le jour où ils avaient été présentés. Quand Darcy reviendrait avec son cousin, cela donnerait tort à ceux qui étaient d'avis que Mr Darcy s'était joué d'elle, et sa réputation retrouverait tout son éclat il en irait de même pour celle de ses soeurs. Trop peu de temps se serait écoulé pour que les Bennet soient visiblement mis à l'écart de la communauté. Elizabeth s'attendait à croiser des regards en coin et des chuchotements lorsqu'elle arriverait à l'église le dimanche, mais à moins que Mr Darcy n'ait du retard, elle ne pensait pas qu'ils seraient de nature dommageable.
Avec le samedi arriva le départ de Mr Collins. Les Bennet n'étaient cependant débarrassés de lui que pour un temps, car il avait promis de revenir bientôt pour une autre visite. Après son départ, Elizabeth fut stupéfaite d'apprendre qu'il avait demandé la main de Charlotte Lucas, et que cette dernière avait accepté son offre. Elle félicita son amie du bout des lèvres tout en se demandant si elle avait perdu la tête. Elle se demandait également si elle ne risquait pas de perdre une amie car, s'il fallait croire Mr Collins, Lady Catherine serait furieuse du mariage de son neveu. Si elle était aussi intrusive que les paroles de l'ecclésiastique le laissaient entendre, il était à craindre qu'elle interdise à la femme de son recteur toute correspondance avec sa nouvelle nièce.
Plus tard, Darcy et le vicomte rejoignirent les Bennet à temps pour un paisible dîner en famille — aussi paisible que pouvait l'être un dîner à Longbourn.
Kitty et Lydia riaient sottement de temps à autre, mais elles prenaient soin d'être discrètes, car leur mère les avait récemment grondées. Elles s'étaient en effet disputés au sujet d'une longueur de ruban que chacune désirait pour agrémenter sa robe le jour du mariage de leur soeur, ce à quoi Mrs Bennet avait répliqué que tout ruban qui serait cousu dans les deux jours à venir le serait uniquement sur le trousseau d'Elizabeth. La mère de famille était mécontente d'avoir eu si peu de temps pour préparer une réception après la cérémonie et fâchée que Mr Collins n'ait pas redirigé ses attentions vers Mary. Cette dernière était également déçue par la tournure des évènements et en oubliait de partager avec son entourage ses platitudes coutumières. Mr Bennet, depuis le bout de la table, regardait d'un air inquiet sa fille cadette et l'homme qui l'emporterait bientôt loin de sa famille. Jane était encore sous le choc de ce qu'elle avait appris au sujet de Mr Bingley, et Elizabeth, bien qu'elle ne fut pas morose, n'avait pas retrouvé son entrain.
Le dimanche, les Bennet se rendirent à l'église avec leurs invités, et les fiancés reçurent les félicitations du voisinage. Quelques ragots couraient encore, telles celle que leur premier enfant viendrait au monde moins de neuf mois après les noces, mais même cette rumeur était teinté de sympathie. Les gens supposaient que les amoureux s'étaient laissés emportés, tout comme d'autres couples avant eux, et qu'ils avaient jugé prudent de ne pas tarir avant d'officialiser leur union. Dans l'ensemble, les amis et voisins des Bennet étaient fiers que l'une des leurs ait trouvé un aussi bon parti.
Le déjeuner fut plus animé que le dîner de la veille n'avait été, et l'attitude de Mrs Bennet y était pour beaucoup. Elle alternait entre la récitation des compliments qui lui avaient été faits le matin et le regret que la réception du lendemain fût trop simple pour un homme de l'importance de Mr Darcy. Le fait qu'Elizabeth ne pût pas avoir de robe neuve lui déplaisait également. Sa fille avait arrangé une de ses anciennes robes, utilisant du ruban neuf et une pièce de dentelle, mais Mrs Bennet estimait que ce n'était pas une robe digne de l'épouse d'un homme dont le revenu annuel était de dix mille livres. Kitty et Lydia passaient bruyamment en revue les mérites des différents officiers du régiment, et Mary distribuait généreusement ses citations.
Quand le repas fut terminé, Mr Darcy suggéra qu'on fît le tour du jardin cette proposition convint à toutes les jeunes filles à l'exception de Mary. Darcy offrit son bras à Elizabeth Jane, Kitty, et Lydia les suivirent. Le couple devança bientôt suffisamment les jeune filles pour que sa conversation ne puisse pas être surprise. Les benjamines auraient aimé hâter le pas, mais Miss Bennet les tenait fermement par le bras, et elles se résignèrent bientôt à ne pouvoir que voir les fiancés.
Darcy et Elizabeth marchèrent d'abord en silence, semblant admirer les différents massifs. Enfin, Elizabeth prit la parole.
« J'ai été surprise de voir à quel point il m'a été facile de faire croire à mes voisins que nos fiançailles allaient de soi. Je ne vous appréciais pas beaucoup au départ… » Elle n'était pas certaine qu'elle pouvait prétendre l'apprécier à présent, mais elle était raisonnablement certaine qu'elle le pourrait une fois qu'elle le connaîtrait mieux, car il était loin d'être aussi horrible que'lle l'avait cru tout d'abord. « … et je n'ai pas été exactement silencieuse à ce sujet. Toutefois, mes voisins ont apparemment cru que j'ai réagi par dépit après que vous ayez blessé mon orgueil, puis que, lors d'une de nos discussions, vous vous êtes probablement excusé, ce qui m'aurait fait changer d'avis à votre sujet.
— J'espère que vous n'êtes pas trop troublée par la tournure des évènements, ni par le fait de n'avoir eu que peu de temps pour vous préparer à un tel bouleversement de votre quotidien.
— Merci, répondit-elle avec un sourire. Je vais passablement bien et voulais vous remercier de ne pas m'avoir abandonnée face aux rumeurs.
— Je vous dois la vie : je ne pouvais pas faire moins ! A vrai dire, je ne suis pas satisfait de la manière dont nous avons arrangé les choses. Plus le temps passe, et plus je me sens coupable à l'idée que vous n'ayez pas eu voix au chapitre. J'ai réfléchi et, si vous le désirez, nous pouvons rompre nos fiançailles. Je vous ferai parvenir en compensation une somme suffisamment importante pour que vous puissiez vivre confortablement après que votre père décède. On vous montrera probablement du doigt, mais vous préférez peut-être une vie solitaire et confortable à un mariage avec moi. »
Elle s'arrêta afin de le regarder droit dans les yeux.
« Vous souhaitez que je vous rende votre liberté ?
— Non. Pas du tout. Si vous le désiriez, je vous rendrais la vôtre… mais je dois vous avertir que cela limiterait beaucoup vos possibilités d'étudier de nouveaux caractères. » Cela la fit sourire, et ils se remirent à marcher.
« Un mariage serait la solution la plus simple, reprit Darcy, mais ne ne voudrais pas que vous m'épousiez à votre corps défendant.
— Je vous remercie de votre prévenance, mais ma décision est prise, et librement. Après votre départ, mon père et moi avons pu parler, et il m'a offert son soutien au cas où je désirerais changer d'avis. Après réflexion, et si vous êtes d'accord, je préfère vous épouser, bien que je sois anxieuse à l'idée de me retrouver mariée demain.
— Ne vous faites pas de souci, dit-il en lui serrant brièvement la main. Je suis certain que vous saurez parfaitement vous adapter à cette nouvelle situation. Si vous le désirez, vous pourrez toujours me demander conseil ou faire confiance aux femmes de charge de nos maisons, elles sont à notre service depuis de nombreuses années. Pour ce qui est de votre entrée en société, ma tante —, la mère d'Henry, vous aidera à prendre vos marques.
— Je vous remercie pour vos propos rassurants, mais ce n'est pas ce qui me tracassait. »
Ils marchèrent en silence jusqu'à ce qu'elle trouve ses mots.
« Ne pourrions-nous pas attendre un peu avant de nous marier ? Bien que je ne doute pas que nous nous entendrons, je ne peux m'empêcher de penser que je vais épouser un étranger, et c'est cela qui m'effraie. »
Ce fut à lui d'avoir besoin de quelques minutes pour organiser ses pensées.
« Nous pourrions sans doute reporter le mariage, mais cette idée me déplaît. Puisque nous avons décidé de nous marier, je préfèrerais que nous le fissions rapidement. Pas seulement pour le confort que cela m'apportera — je préfère que nous fassions connaissance une fois chez nous plutôt que de devoir être sans cesse sur la route pour venir vous voir à Longbourn — mais aussi parce que cela permettra de faciliter nos discussions relatives à Bingley, Fitzwilliam, et Wickham — si tant est que ce dernier est encore en Angleterre.
— Je ne vois pas en quoi le fait que nous soyons mariés changerait quelque chose à cela.
— Ne souhaitez-vous pas prendre part à ces discussions ? J'espérais que vous le feriez : vous nous offririez un regard neuf sur la situation, ce qui vous permettrait de remarquer des choses que nous aurions négligées, mais nous ne pourrons faire cela que si nous résidons sous le même toit.
— Vous souhaiteriez que je vous donne mon avis dans une affaire de famille ? dit Elizabeth, clairement surprise par ces propos.
— Bien sûr. A quoi me servirait-il d'estimer votre opinion si je ne vous demandais pas de la partager ? De plus, vous faites maintenant partie de ma famille. »
Ils revinrent sur leurs pas et regagnèrent la maison en silence. A mesure qu'ils approchaient, la voix de Mrs Bennet se faisait entendre plus clairement. Elle confiait, peut-être à Hill, à quel point elle était navrée que les noces de sa fille fussent si simples, et décrivait tout ce qu'elle aurait voulu mettre en place si on lui en avait laissé le temps. Alors qu'ils passaient sous les fenêtres du salon, ils entendirent une suggestion particulièrement excentrique, et Elizabeth laissa échapper un petit rire.
« Je dois admettre que nous marier demain n'est pas sans avantages.
— Etes-vous certaine que c'est ce que vous voulez ? dit Darcy en s'arrêtant pour mieux se tourner vers elle. Je n'aime pas l'idée de remettre nos noces à plus tard, mais si vous souhaitez vraiment disposer de davantage de temps, vous en aurez.
— Non, répondit-elle. Vous avez raison, mieux vaut ne pas attendre. J'aurai tout le temps de comprendre votre caractère une fois que nous serons mariés. Je vous épouserai demain comme prévu. »
Il lui serra la main. A ce moment, les autres jeunes filles les rejoignirent, et ils entrèrent tous ensemble dans la maison.
Note :
Au sujet du prénom de Darcy : il aura certainement été présenté aux gens du coin comme "Mr Fitzwilliam Darcy de Pemberley, dans le Derbyshire" et ce même si, par la suite, plus personne ne l'appelle par son prénom. Sir William Lucas ne l'aura probablement oublié, mais Elizabeth n'a pas envie de faire montre de son inattention et ne souhaite donc pas se renseigner ouvertement.
