C'est son anniversaire, et elle erre dans les rues de New-York. Elle n'a pas pu rester à la maison. Pas ce soir. Pas toute seule.

Dans la ville, elle est seule sans être seule. Le bruit, les lumières, les gens qui passent, ça lui donne une illusion de vie. Elle ne sait pas exactement où elle est, mais ce n'est pas très important. Elle sait intuitivement que le mouvement lui permet de ne pas s'effondrer. Elle marche très longtemps.

Tout à coup elle frissonne, elle a dû oublier de prendre une veste. Elle resserre les pans de son manteau autour d'elle. Ah ? Non, elle a pris son manteau. Alors pourquoi a-t-elle si froid ?

Elle pousse la porte d'un bar au hasard.

….

Il n'en revient pas.

Plus d'un mois à l'observer de loin, à la surveiller à distance, à chercher comment l'aborder, et voilà qu'elle est là, à quelques pas de lui, dans le dernier endroit où il s'attendait à la voir.

Le bar est violemment illuminé, agressivement peuplé. Il est venu avec tout un groupe d'amis. Ils sont une quinzaine au moins. Ça boit, ça plaisante, ça rigole et ça crie. Mais à partir du moment où il l'aperçoit, il n'entend plus rien, il ne voit plus rien. Plus rien d'autre qu'elle.

Elle, avec ses poings serrés. Elle, avec ses cheveux emmêlés. Elle, avec ses joues rosies de froid. Elle, avec son air perdu.

Il la trouve magnifique.

Il se lève et se dirige vers elle. Hypnotisé.

Le barman s'impatiente.

- Mademoiselle ?

Elle se tient debout devant le comptoir, figée.

- Mademoiselle ? Qu'est-ce que vous voulez ?

Elle cligne des yeux, elle ne sait plus ce qu'elle voulait. Se réchauffer peut-être ?

Il est tout près d'elle maintenant, et il ressent la même électricité que le jour précédent, quand il lui a tendu ses livres.

Il se demande d'où vient cette intensité. De la curiosité ? Parce qu'il est curieux, indéniablement. Il aime les histoires. Il passe son temps à en inventer et à en écrire. Et il ne peut pas nier qu'il rêve de connaître son histoire à elle. Ou alors c'est à cause du mystère à élucider. Il aime chercher les indices, les faire correspondre, les mettre en lien jusqu'à ce que la réponse apparaisse. Ou peut-être est-ce l'adrénaline due au défi, l'excitation d'un nouveau challenge ?

Mais tout au fond de lui, il sait bien que non. Curieux, oui. Fasciné, oui. Mais autre chose aussi. Quelque chose qu'il ne sait pas nommer, quelque chose qui le pousse vers elle aussi sûrement qu'inexorablement et le fait frissonner.

Il n'ose pas la toucher, il a peur de l'effrayer. Elle a l'air si loin. Il se racle la gorge.

- Je peux t'offrir un café ?

Elle se tourne vers lui et le dévisage silencieusement, le regard voilé. Elle met si longtemps à répondre qu'il commence à se demander si elle a compris la question. Mais soudain elle hoche la tête. C'est oui.

Elle semble aussitôt repartir dans son monde intérieur.

Il ne lui demande pas ce qu'elle veut comme café. Il a l'impression qu'elle s'en moque de toute façon, alors il choisit pour elle. Vanille. Il trouve que ça lui va bien.

La tasse à la main, il désigne une table à l'écart de la foule, à demi masquée par un rideau. Elle le suit comme un automate, le visage dénué de toute expression.

Il s'assied lentement, il a peur de faire un geste malheureux, un mouvement trop brusque, et de la voir s'envoler. Mais elle se place en face de lui sans broncher. Il fait glisser la tasse de café vers elle, et elle s'en saisit aussitôt. Elle enroule ses doigts autour de la porcelaine brûlante. Il remarque que les jointures de ses phalanges sont toutes blanches. De froid sans doute. Elle n'a pas retiré son manteau.

Il fronce les sourcils. Mais que fait-elle toute seule ici, pourquoi a-t-elle l'air aussi perdue ?

- Merci, murmure-t-elle.

Il sursaute. C'est la première fois qu'il entend sa voix. Il essaye de mettre le plus de chaleur possible dans sa réponse.

- De rien…

Elle prend une gorgée et grimace. Aïe, il a mal choisi.

- Il n'est pas bon ?

Elle secoue la tête. Ce n'est pas ça.

- Je ne bois jamais de café.

Il ne sait pas quoi répondre à ça. Alors il la regarde, tout simplement. Elle serre ses mains autour de la tasse et boit à petites gorgées. De temps à autre elle lève les yeux vers lui, mais détourne toujours la tête avant qu'il n'ait eu le temps de lui sourire.

Elle paraît fatiguée. Des cernes mauves se dessinent sous ses yeux. Il se demande quel âge elle a.

- C'est mon anniversaire, lance-t-elle soudain. Comme si elle avait entendu ses pensées. A moins qu'il n'ait parlé à haute voix ?

Il a le sens de la répartie d'habitude mais il ne réagit pas tout de suite. Cette conversation lui paraît surréaliste.

- Aujourd'hui, précise-t-elle encore.

C'est son anniversaire, et elle est toute seule ? C'est le soir de son anniversaire, et elle boit un café en compagnie d'un inconnu ?

Qu'est-il sensé lui dire ?

- Bon anniversaire alors.

Son regard semble se focaliser un peu mieux sur lui, comme si elle le voyait enfin réellement.

- Merci.

Mordorés, ses yeux sont mordorés. Il sourit, et cette fois, elle le voit.

Elle boit encore quelques gorgées de café, elle a presque finit. Il ne veut pas qu'elle s'en aille. Il cherche à toute vitesse un moyen de la retenir plus longtemps.

- J'ai quelque chose qui t'appartient.

Il sort le stylo de sa poche et le lui tend. C'est un stylo à bille, corps en plastique transparent, capuchon bleu, tout ce qu'il y a de plus banal.

Elle fronce les sourcils.

- Comment sais-tu que c'est le mien ?

Il se décompose sous son regard inquisiteur.

- Je… j'ai vu que tu l'avais oublié ce matin… en cours de littérature américaine… alors je l'ai ramassé… J'ai pensé que…peut-être…j'aurais l'occasion de te le rendre… un de ses jours.

Il se sent pitoyable. Elle va comprendre qu'il passe des cours entiers à l'observer. Elle va croire qu'il la traque, elle va le prendre pour un dégénéré.

Mais non. La commissure de ses lèvres se relève légèrement. A peine une ébauche, un fantôme, une ombre de sourire. Pourtant, son cœur rate un battement. Elle tend la main pour saisir le stylo.

- Merci.

C'est la troisième fois de la soirée qu'elle le remercie. Sa poitrine se gonfle d'une sensation inconnue, une sorte de chaleur d'une infinie douceur. De la tendresse peut-être ? Il aimerait prolonger ce moment indéfiniment.

Mais déjà elle se lève.

Il l'accompagne à l'extérieur du bar. Il fait sombre dehors. Et froid. Un violent frisson la traverse. Elle enfonce ses mains dans les poches de son manteau. Il a envie de la prendre dans ses bras.

- Bonne nuit, murmure-t-elle.

Il secoue la tête. Non. Elle ne peut pas disparaître juste comme ça. Il dit la première chose qui lui traverse l'esprit.

- Non, pas bonne nuit. A très bientôt.

Elle hausse les épaules.

- Qu'est-ce que ça change ?

- C'est plus prometteur.

Elle penche la tête sur le côté, intriguée. Attentive aussi. Elle attend son explication. Il inspire, se lance.

- Ça veut dire qu'on va se revoir.

Il essaye de ne pas monter le ton à la fin, pour que ça ne ressemble pas à une question, mais il n'y parvient pas tout à fait.

Elle reste silencieuse quelques instants. Elle le regarde. Elle sonde son regard, plus exactement. Il la laisse faire.

- D'accord.

Et puis, juste comme ça, elle est partie. Elle s'éloigne sans se retourner. Il n'a même pas pensé à lui proposer de la raccompagner. Il ne sait pas si elle aurait accepté.

Elle a dit d'accord.

Il n'a même pas pensé à lui demander son nom.

Mais elle a dit d'accord.

D'accord.