SECONDE PARTIE
CHAPITRE I
Si on le lui avait demandé, Lily Evans aurait pu le prédire : tous les grands moments de la vie de James Potter se passaient sur le terrain de Quidditch.
C'est là qu'elle le repéra, ce jour de septembre embrumé, à demi allongé sur une colline, regardant au loin en faisant sauter un Vif d'Or dans sa main.
Sa vue l'enragea, en bonne partie, s'avoua-t-elle plus tard, parce qu'elle venait de réviser quatre heures pour un test d'arithmancie qu'ils avaient le lendemain et y avait gagné un bon mal de tête, alors que l'imbécile heureux droit dans sa ligne de mire avait l'air d'avoir passé sa matinée à rêvasser. C'est d'un pas lourd de colère qu'elle escalada la colline, décidée à lâcher la vapeur en pratiquant son passe temps préféré : casser du Potter.
- Evans ? demanda-t-il d'une voix lasse. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
Elle ne fit attention ni à la voix, ni au visage fatigué. Tout ce qu'elle vit, c'est James Potter dans sa pose nonchalante favorite et elle attaqua immédiatement.
- Je ne sais pas, faire semblant d'être un être humain, peut-être ? Ça t'arrive de travailler, Potter ? Tu pense peut-être impressionner quelqu'un en montrant à quel point tu n'en as rien à foutre ? Tu crois que ça va compter dans ton curriculum, tes petites blagues minables ? Tu crois que tu vas changer la vie des gens par ta présence ? Je vais te dire, moi, exactement ce que je vois : un type qui ne sera jamais qu'un écolier, incapable d'agir en adulte.
Partie dans sa tirade, sûre de son bon droit et de sa position, elle ne vit pas qu'au lieu de rougir, de honte ou de colère, il pâlissait de plus en plus jusqu'à ce qu'il éclate, d'une voix basse et glacée qu'elle ne lui avait jamais entendue et qui l'arrêta net.
- Tu parles de faire semblant d'être humain ? Tu parles peut-être de l'espèce qui rit et qui pleure ? Parce que si tu crois que c'est ton curriculum qui compte, tu vas être déçue dans la vraie vie. Et je sais que je peux changer la vie des gens : je l'ai déjà fait. Ça s'appelle prendre des risques.
Il continua, comme possédé par une rage glacée qui la fit reculer.
- Et qu'est-ce que ça peut te faire que je n'en ai rien à foutre ? Ou que je gaspille ta vie ? T'as pas autre chose à faire que de juger les gens ? T'as pas un seul ami, tu classes les gens par leurs notes et c'est moi qui ai un problème ?
Elle essaya de se reprendre, écarlate et embarrassée des questions qu'il avait soulevées et qu'elle essayait généralement d'éviter.
- C'est pas moi qui embarrasse des innocents et mets les gens dans la mouise…
- C'est facile pour toi de dire ça, miss Je-suis-les-règles-je-ne-risque-rien ! Mais quand on sortira de l'école et qu'on sera dans la vraie vie, tu feras comme les autres : des erreurs !
Lily regarda James avec incrédulité : c'était la première fois qu'il lui parlait sur ce ton en bégayant, avec les mains qui tremblaient. Le vrai James, sans rien du masque lisse qu'elle était habituée à croiser.
Mais elle était trop bien partie pour ne pas rétorquer immédiatement.
- Depuis quand tu prends des risques, Mr super-héritier-de-grande-famille ?
Loin de le démonter, l'apostrophe le rendit pâle de rage.
- Tu crois peut-être que le bonheur peut s'acheter, Evans ? La sécurité ? La peine ? Oh bien sûr, j'ai payé des gardes pour rester aux quatre coins de mon lit et éloigner la douleur et la tristesse. Après tout, j'ai les moyens, non ?
Sa voix contenait aussi bien de la colère que des larmes.
Elle en resta bouche bée. Tout ce qui lui vint fut :
- Je ne pensais pas que tu aurais lu Bouddha.
Et la réplique amère qui lui pendait au nez arriva :
- Je suis pas assez bien pour ça, c'est ça ?
Le silence qui régna après lui laissa assez de temps pour enfin remarquer ce qui était sous son nez depuis le début. James avait des marques sous les yeux qui témoignaient de son manque de sommeil, sa pâleur n'était pas naturelle, et son regard… eh bien… elle devrait probablement s'avouer qu'elle s'était plantée et qu'il était venu ici pour être seul et pour penser, pas pour frimer.
Se sentant coupable, elle posa la question qu'elle aurait évitée d'habitude.
- Qu'est-ce qui t'es arrivé ?
Le brun la regarda avec incrédulité et commença à émettre un rire un peu hystérique
- Sûr, Evans, tu débarques ce matin en voulant m'arracher le cœur, on a une discussion à cœur ouvert et soudainement on est les meilleurs potes du monde ! Sûr que je vais te confier tout mes secrets !
Elle se renfrogna, se rappelant pourquoi Potter l'énervait si facilement.
- Tu pouvais juste dire non, tu sais
- Ouaiaiais, dit l'autre en essayant de respirer à grandes goulées. Tu essayais juste d'être polie, c'est ça ?
L'incrédulité était toujours très perceptible.
Et pas injustifiée.
- …J'étais curieuse. Aussi.
- Ben voyons.
Elle avait tendance à s'énerver vite. Mais c'est vrai qu'il était pénible !
- Peut être que je pourrais t'aider ! Hein ? T'as pensé à ça ? Parce que tu crois peut-être que tu sais tout du monde, mais t'as pensé que peut-être d'autres en savent plus que toi ?
Ha. Ça ça lui couperait la chique.
Elle n'aimait pas ce regard. Totalement incrédule, comme si elle venait de dire quelque chose d'incroyablement bête… et autre chose.
Quoi, son problème ne pouvait pas être bien compliqué, non ? C'était de Potter dont on parlait.
- … Tu as un discours prévu en cas de viol ?
- ….
Elle aurait dû fermer sa gueule. Après tout, c'est de Potter dont on parlait.
Et merde.
Il avait détourné le regard, et soudainement des tas de détails se rassemblaient : sa pâleur, son air fatigué (cauchemars, lui souffla une partie de son esprit), le fait que ces derniers temps il y ait eu moins de blagues alors même qu'il était encore plus exubérant que d'habitude (camouflage, souffla la même partie qu'elle rejeta avec force. Elle ne voulait pas savoir, elle ne voulait pas deviner).
Le silence se prolongea quelques minutes, pendant lesquelles elle chercha désespérément quelque chose à dire.
Il finit par le rompre lui-même.
- Whoa. J'ai rendu Evans muette. Est-ce que je ne devrais pas gagner, je sais pas, un prix, quelque chose ?
Accompagné du rire stupide qui lui tapait ordinairement sur les nerfs.
Seulement maintenant qu'elle regardait, (et elle n'allait pas penser à ce que ça disait sur elle, non) elle pouvait voir comment il utilisait cet agacement pour détourner l'attention, et ça devait marcher, parce que rien de grave n'avait pu arriver à quelqu'un qui riait comme ça, sauf que certains riaient et certains pleuraient, et certains criaient…
Et elle, elle aurait bien voulu courir, dégager de là et du drame qu'elle ne voulait pas connaître. Il y avait une raison pour laquelle elle ne se faisait pas d'amis, nom de dieu ! Après on se trouvait toujours pris dans leurs histoires, dans leur merde…
Elle se laissa tomber sur l'herbe auprès de lui avec un gros soupir. C'était trop gros pour courir, et elle passerait son temps à se demander…
- Est-ce qu'on t'a… fait mal ?
Elle savait que la question était idiote. Même les mots étaient idiots. Mais elle n'avait pas pu se résoudre, au dernier moment, à poser la vraie question.
Peut-être parce qu'elle n'était pas sûre de vouloir connaître la réponse.
Il évitait fermement son regard.
- Oui. Non. Pas comme ça.
- C'est-à-dire, ironisa-t-elle.
- Il m'a sauvé. J'étais perdu et il m'a sauvé. C'est comme si je nageais dans le brouillard. J'ai besoin d'une ancre, de quelqu'un qui soit réel.
Et soudainement, comme s'il comprenait quelque chose :
- Toi et lui, Evans. Toi et lui.
Elle détourna le regard, étrangement touchée.
- Je peux pas être, hmm, comme ça pour toi, tu le sais ?
Il rit presque.
- T'en fait pas, j'avais compris.
Devant son regard incrédule, il insista.
- Si, si ! Maintenant que je regarde les choses en face, je me rends compte : je ne te connais pas. Je ne sais pas du tout qui tu es ! Je t'ai demandé de sortir avec moi parce que tu es jolie…
- Merci, marmonna Lily, vexée.
- … Et parce que tu es super intelligente avec un caractère d'enfer…
Oh.
- … Mais s'il faut te dire la vérité, Evans, moi non plus je ne t'aurais pas imaginé lisant Bouddha.
Un instant de silence.
Ils éclatèrent de rire simultanément, et pendant un bref instant, la tension qui s'était installée disparut. Malheureusement, elle revint bien vite et Lily ressentait le silence qui s'éternisait comme une torture.
- Accouche, finit-elle par grogner.
- Evans ?
La voix était maintenant un peu faible, un peu moins assurée. Elle en éprouva un petit plaisir mesquin. Deux à deux. S'il l'avait rendue muette, elle l'avait surpris : ça valait le coup.
Pas l'air d'avoir lu Bouddha, hein ? J'ai lu des tas de choses que tu ne soupçonne pas, Mr sang- pur-c'est-moi-qui-commande.
… y compris le manifeste du Parti Communiste, mais elle ne voyait pas trop comment l'utiliser ici.
- Ecoute, Potter, fit-elle après un nouvel espace de silence, la vérité c'est que ce genre de nouvelle me donne plutôt envie de courir dans l'autre sens…
Il regardait fixement l'horizon, pas elle, et elle pouvait voir un minuscule sourire se former au coin de ses lèvres. La franchise l'amusait. Bon à savoir.
Est-ce que c'était pour ça qu'il passait son temps à l'emmerder ? Parce qu'il aimait quand elle lui pétait a la gueule ?
…Ooooh !
- Euh… Evans ? Je ne connais pas la politique moldue en cas de viol, mais je doute qu'adresser ce genre d'expression à la victime soit recommandé. A l'agresseur, peut-être…
Son humour lui avait toujours tapé sur les nerfs. Et elle avait une mèche courte, oui, on le saura ! Elle se tourna vers lui avec cette expression qui le fit reculer d'un bond sur l'herbe et lui feula pratiquement a la figure :
- Mais pourquoi tu n'en a parlé à personne, nom de dieu ?
Son visage se ferma. Totalement. Il détourna le visage et lâcha d'un ton léger.
- Tu l'aurais fait, toi ?
Elle ouvrit la bouche pour dire que oui, bien sur, il y avait des organismes et des personnes prévues pour ça…
Et elle referma la bouche. Monde magique. Bien sûr.
Et non, elle n'en aurait probablement parlé à personne. Elle aurait probablement arrêté de parler tout court. Bien sur, si Potter arrêtait de parler, le monde s'écroulerait probablement, mais…
Au moins quelqu'un remarquerait quelque chose.
Attends une seconde…
- Tu veux dire que tu n'en as pas parlé à Black ? hurla-t-elle pratiquement du haut de la colline.
Il la regarda d'un air bizarre et lui dit d'un ton assez frais :
- Tu veux pas crier plus fort, Evans ? Y a des gens en Chine qui ne t'ont pas entendue.
Elle rougit un peu mais ne recula pas.
- Pourquoi ?
Pendant un instant elle crut qu'elle était allée trop loin et qu'il allait partir et la laisser là, mais il détourna jute le visage avec de nouveau cette expression fatiguée.
- Depuis que c'est arrivé… je suis… je me sens… on a jamais trop été sentiment-sentiment, Sirius et moi, tu vois ?
- Trop féminin, c'est ça, ironisa-t-elle ?
- Exactement, répondit-il avec soulagement. Et le fait qu'il n'y avait pas grand choses à dire, reconnut-il avec honnêteté. On a juste seize ans, tu sais.
- Mmmm, fit-elle, obligée de reconnaître qu'il avait raison.
- Mais maintenant il se passe tellement de choses dans ma tête, je serais peut-être obligé d'écrire de la poésie pour les faire passer, je crois pas qu'il y ait assez de mots…
- C'est pas une question de fierté, dit-elle après un petit moment de silence.
- Hein ? Oh, non, je donnerait presque n'importe quoi pour avoir quelqu'un qui pourrait me sortir de ce bordel, je suis pas fait pour vivre en quatre dimensions, j'ai l'impression de devenir fou.
Ça devait être un signe de la fin du monde : elle comprenait parfaitement de quoi il parlait. Le monde magique ne préparait pas ses enfants aux zones d'ombre elle le savait parce que c'était en partie ce qu'elle aimait à son propos : pas de violeurs ici, pas de meurtriers, non, non, tout était parfait ! Seuls les sorciers damnés faisaient le mal, ils naissaient comme ça, ils ne pouvaient pas s'en empêcher, et si on rencontrait un obstacle, la pureté de nos intentions nous protégera du mal !
Un tas de conneries. Mais elle aimait vivre dans un monde où tout était simple : blanc ou noir, bon ou mauvais… rouge ou vert. Sans commentaires.
Mais ça laissait les gens complètement désarmés quand il leur arrivait quelque chose de vraiment grave. « Mais on a rien fait à personne ! Ça arrive quand même, désolé. C'est injuste ! C'est la vie. C'est mon enfant ! C'est un loup garou maintenant. »
Dieu sait qu'on ne parlait pas des loups garous, qu'on disait bien « morts » mais pas « meurtres » (ou « lâches agressions »), ça devait sonner mieux, alors parler de viol…
Elle devait s'y faire : elle était probablement la personne la mieux placée pour traiter avec une victime post-agression. Le seul fait qu'elle connaisse le terme la qualifiait, en fait. Et si c'était pas une rigolade…
Prenant sa décision, elle sortit sa baguette et mit un sort de discrétion autour d 'eux. Personne n'allait leur faire le coup classique de « j'ai tout entendu, ha ha ha. »
Potter tressaillit quand elle sortit sa baguette mais à part ça se contenta de regarder le sort d'un air… approbateur ?
Je t'en ficherais de l'approbation, moi…
Elle rangea sa baguette, se laissa retomber sur l'herbe et soupira.
- Okay. Dis-moi tout.
- … Je te demande pardon ?
Elle se tourna pour le fixer d'un air sérieux tout à fait inhabituel.
Ecoute crétin, je comprends bien que ta fierté de mâle se sente offensée à l'idée de parler de tes mauvais moments à la femelle, mais sérieusement, tu crois que tu vas tenir combien de temps sans en parler à quelqu'un ?
De nouveau, ce rire presque hystérique. Il était déjà près de sa limite.
- Et tu crois que tu es la meilleure personne pour ça ?
- Tu penses qu'il y a combien de chances que je m'évanouisse ?
- …
Visiblement, il considérait.
- Ou que je te dise que tout est ta faute et que ta pure virginité est entachée à jamais ?
Le sourire était faible mais sincère.
- Peu de chances, hein ?
- Tu le croiras pas, mais coté moldu, on prépare les mômes comme ça depuis leurs treize ans. Qui, où, comment et quoi faire si ça tourne mal.
- Treize ans ?
- Plus jeune on les prévient juste de ne pas accepter de bonbons d'un étranger, de ne pas le suivre sans prévenir ses parents, et qu'il y a des tarés qui les aiment très jeunes.
Il donnait l'impression de s'étouffer.
- L'information, c'est le pouvoir, Potter. On leur donne le maximum de pouvoir sur leurs vies.
- Mais quand même, arriva-t-il à sortir, treize ans ?
- Tu crois que tu te sentirais aussi mal, si tu avais su que ça pouvais arriver ?
Silence. Apparemment ça l'avais figé grave.
- Je sais pas, finit-il par répondre. Je sais pas si c'est pire de savoir ce qui va se passer. Ou si c'est pire de pas savoir.
… Elle non plus.
- Mais je suis pas sûr non plus, continua-t-il lentement, que ce soit vraiment un… un viol. En fait, je suis plus sûr de rien. Sauf que je suis en train de perdre la boule et que ça ne s'améliore pas.
Elle avait la gorge serrée. Elle avait souvent souhaité voir Potter perdre de son lustre, son caquet rabaissé. En vrai, ça faisait peur.
Elle essaya de ramener la conversation à leur style habituel.
- Ben ça au moins j'aurais pu te le dire.
Le rire qu'elle provoqua était plus faible que prévu mais bienvenu.
L'histoire qu'il lui raconta était sordide. Fascinante, effrayante – ça pourrait arriver à tout le monde !- mais sordide. Rien de plus qu'un petit salaud se vengeant d'un petit con de la manière la plus cruelle qui soit. Et si elle n'était pas sure que Lucius aie eu vraiment l'intention de mettre ses menaces à exécution plutôt que de flanquer à l'autre une bonne frousse, laisser Potter nu et attaché en présence de Severus… ça c'était criminel. Personne ne gardait une rancune comme Severus, et avec les Maraudeurs ? Il avait des années à se faire rembourser.
Les réactions de Potter, quoiqu'insensées, étaient normales. Il n'était pas préparé pour son monde passant cul par-dessus tête, il n'avait personne à qui parler, et elle se rappelait cette histoire des survivants du tremblement de terre qui avaient continué à sentir pendant des jours la vibration qui avaient failli les tuer. Des fois l'attente était pire.
Donc d'une certaine façon, Potter avait déjà trouvé des solutions. Mais comme toujours, l'imbécile était incapable de faire les choses à moitié et il s'agrippait à sa bouée de sauvetage comme un homme fraichement sauvé de la noyade. Ceux que quelqu'un devait assommer pour qu'ils lâchent prise.
Et quelque part, elle ne doutait pas que Severus soit capable de faire exactement ça.
Mais c'était mettre la charrue avant les bœufs. Pour l'instant, elle ne pouvait qu'écouter Potter déverser le torrent de mots qu'elle avait déclenché et l'encourager de son mieux à vider l'abcès. Après, ils verraient.
- C'était comment ?
- Pire que ce que j'aurais pu imaginer. D'abord, il y a la peur…
A Suivre.
