Kate, ma chérie,
J'ai si mal. Je ne compte plus les nuits passées près de la fenêtre, à m'abandonner délicieusement à la morsure de la nuit. Je trouve si peu de réconfort, même emmitouflé dans une couverture.
Je me suis créé une liste de titres sur mon IPod pour l'occasion. Et souvent, la nuit, je me les passe en boucle. Jusqu'au petit matin. Alexis m'a surpris bon nombre de fois dans cette position.
Je vois sur son visage une telle expression de douleur intense quand elle se rend compte que j'ai encore passé la nuit à veiller, que cela me touche. Je ressens quelque chose. Cela signifie que je peux à nouveau ressentir.
Mais je suis vide. Je n'ai plus rien, Kate. Tout a disparu. Mon inspiration. Le contact avec le monde qui m'entoure. Je préfèrerais encore avoir mal que de ressentir ce vide. Mais je n'y peux rien. C'est ainsi.
Je voudrais pouvoir souffrir. Je voudrais pouvoir pleurer. Je voudrais pouvoir hurler. Je voudrais tout simplement ETRE. Mais c'est impossible. Je pourrais rester assis comme ça en permanence, Kate. Rester prostré à regarder dans le vide.
Je fais souffrir ma fille, mais je ne la vois plus. Je suis comme perdu dans une vaste grotte. Cela m'a pris quand j'ai laissé tomber. Cela m'a pris aux tripes, et maintenant je ressens comme un soulagement. Je ne vois plus la douleur dans le regard des autres autour de moi. De là où je suis, je ne vois plus combien je les déçois.
Je ne t'avais plus écrit depuis longtemps. Je te parle en pensées chaque jour, bien sûr, mais je n'ai pas ressenti le besoin de poser tout ça sur papier depuis un bon moment. Alexis m'a surpris en train de t'écrire pour ton anniversaire. Elle trouvait que ce n'était pas sain, qu'il fallait que je lâche prise. Mais je ne peux m'y résoudre. Parfois, je vois quelque chose et je pense Kate,tu-as-vu-ça? Ou alors je m'adresse à toi quand ça fait trop mal. Je n'en parle à personne, ils essaieraient de m'en empêcher. La douleur est si grande que je ne peux m'arrêter de le faire.
Pourquoi suis-je en train d'écrire aujourd'hui? Alexis va se marier. Tu te rends compte, Kate? Cela fait quelques années qu'elle fréquente ce garçon. Je l'aime bien, un peu comme un père peut aimer le petit ami de sa fille. Je suis heureux pour eux. Mais bon Dieu, ça me fait si mal, Kate!
Chaque fois qu'elle me montre une robe de mariée, je t'imagine la porter. Chaque fois qu'elle me parle du menu du banquet, je me demande si tu aurais aimé les plats. J'essaie de faire acte de présence auprès de mon bébé, de faire preuve d'enthousiasme à propos de ce mariage, mais la seule chose qui me vient à l'esprit, c'est NOTRE mariage. Je me rends bien compte que je fais preuve d'arrogance, d'imaginer que le nôtre aurait été bien plus romantique, si tu avais accepté de devenir Madame Castle.
Je me rappelle l'enquête où des soupçons pesaient sur mon ami Damien, il n'y a pas si longtemps. Tu es entrée et t'es présentée comme 'Inspecteur Kate', puis tu m'a vu et tu as ajouté 'Castle.' J'entends encore ta voix prononcer ces trois mots qui résonnent encore et encore dans ma tête. Ça sonnait si bien.
Tu aurais bien sûr conservé ton nom au boulot. Mais je t'aurais décidée à porter le mien, coûte que coûte. Tu aurais eu ton mot à dire sur tout, notre mariage, notre vie commune. Mais j'aurais fait en sorte que tu deviennes Kate Castle.
Est-ce que cela a encore de l'importance?
Tu me manques, mais il y a plus que cela. Il me manque aussi, ce futur que nous ne construirons jamais. Je songe à tous ces moments perdus, la douleur que je ressens me consume lentement et me déchire inlassablement.
Je parie que tu dois me trouver terriblement ridicule. Tu n'as jamais été à moi, alors quel droit ai-je de souffrir de ton absence ? Je t'aime tant, c'est encore pire de ne jamais avoir pu faire de toi ma femme. Je n'ai pu conserver aucun souvenir de notre vie à deux, parce que nous n'avons pas eu le temps d'en bâtir une.
Je suis si heureux qu'Alexis ait trouvé l'amour de sa vie et qu'elle lui ait confié ses sentiments, pour qu'il soit à ses côtés. J'espère qu'ils resteront ensemble. Elle a appris la leçon en se basant sur mes propres erreurs et c'est peut-être pour moi la seule consolation.
Je l'envie, même si je me reproche de réagir de la sorte. C'est idiot d'envier le bonheur de sa fille. Elle a toute la vie devant elle, alors qu'une bonne partie de la mienne est déjà derrière moi. J'enrage silencieusement.
Je t'aime, Kate. J'ai perdu tellement de temps. J'aurais dû te dire combien je t'aimais lorsque nous étions enfermés dans ce container réfrigérant. Devant cette bombe. A Los Angeles. Après notre premier baiser. Lorsque tu as tiré sur le meurtrier de ta mère. Lorsque je t'ai secourue après l'explosion de ton appartement. Lorsque je t'ai emmenée aux Hamptons. A mon retour de ce fameux été épouvantable. Après que tu m'aies sorti des griffes de ce triple tueur.
Même si je peux te le dire à présent, je sais que ce n'est pas assez, mais c'est tout ce qui me reste.
Je t'aime.
Rick
