Le silence se fait de nouveau. Il la serre dans ses bras et hume ses cheveux en fermant les yeux. Elle repose la tête contre sa poitrine et écoute son cœur qui bat.
EMMA
John, je vais te faire un aveu.
STEED
Lequel ?
EMMA
Je n'aurai aucun mal à paraître comblée quand tu me prendras dans tes bras.
STEED
De l'avantage des rondeurs. Je deviens confortable.
EMMA
Tu l'as toujours été. J'aimais bien nos câlins, tu sais.
STEED
Moi aussi, Emma, moi aussi.
EMMA
Tu m'as manqué.
STEED
Mes câlins plus que moi ?
EMMA
Non, toi tout entier.
STEED
Alors sache que tu m'as entièrement manqué aussi.
Ils se taisent, savourant ce moment parfait. Puis il se redresse légèrement pour regarder sa montre.
STEED
On s'y remet ?
EMMA
D'accord mais je peux rester dans tes bras ?
STEED
Je ne voyais pas les choses autrement.
Elle entrelace leurs doigts.
EMMA
Donc, où en étions-nous ?
STEED
Nous essayons actuellement et activement de faire un enfant.
EMMA
Tu préfères un garçon ou une fille ?
STEED
Une fille qui aura ton visage et ton corps.
EMMA
Avec tes yeux.
STEED
Je préfère les tiens.
EMMA
Ils sont banals.
STEED
Ils brillent d'intelligence et de malice.
EMMA
Les tiens aussi.
STEED
Et toi, tu préfères quoi ?
EMMA
Un garçon qui te ressemblera.
STEED
C'est normal au fond. Les femmes veulent des fils et les hommes des filles. Je me demande s'il n'y a pas un petit côté oedipien dans tout ça.
EMMA
C'est ma foi tout à fait possible. Je ne me suis jamais posé la question.
STEED
En parlant de question, de quel côté du lit préfères-tu dormir ?
EMMA
Le gauche. Et toi ?
STEED
Impeccable ! Je ne dors que du côté droit.
EMMA
Nous n'aurons même pas à nous battre pour ça ! Alors que c'est amusant de se battre.
STEED
Pour se retrouver au milieu et lancer les ébats.
EMMA
Absolument.
Ils rient ensemble, chacun visualisant dans sa tête l'éventualité de leurs ébats. Il reprend son sérieux.
STEED
Que nous reste-t-il à passer en revue selon toi ?
Elle se tord, par habitude, la bouche pour réfléchir et énonce d'un ton presque docte :
EMMA
Voyons. Nous sommes John et Emma Steed. Nous sommes mariés depuis deux semaines , nous essayons de faire un enfant, nous nous aimons depuis 12 ans, nous partageons un lit sans nous battre, nous avons de l'argent…mais où habitons-nous ?
STEED
Chez moi, dans la banlieue de Londres. Si jamais ils souhaitent le vérifier, ils verront que nous disons la vérité.
EMMA
Mais il n'y a pas de Mme Steed, chez toi, n'est-ce pas ?
STEED
La maison est toujours au nom de Mr et Mme Steed. Mon oncle et ma tante. Je n'ai pas cru bon de modifier les choses pour l'instant.
EMMA
Tu as eu du flair sur ce coup.
Nouveau silence.
STEED
Autre chose ?
EMMA
Comment avons-nous fait notre compte pour tomber amoureux l'un de l'autre ? Qu'est-ce qui en moi a pu te plaire ?
STEED
Tout. Quand je t'ai vue pour la première fois, je fus littéralement subjugué par ta beauté. Ton corps est comme une liane sur laquelle on rêverait de jouer à Tarzan. Tes yeux sont ourlés de cils longs et recourbés naturellement. D'ailleurs, ta beauté est naturelle. Tout en toi est naturel et c'est ce naturel qui est le plus séduisant. Ensuite, ton esprit est vif, brillant, tu as beaucoup d'humour et tu n'hésites jamais à faire le clown. La plupart des femmes n'osent jamais faire ça mais toi, tu sembles aimer amuser les autres et t'amuser ainsi aussi. Tu sais quasiment tout faire parce que très intelligente et cultivée. Aussi à ton aise dans une soirée mondaine ennuyeuse que sur une barque perdue au milieu d'un étang avec un goujat qui te laisse ramer. Tu es tendre et généreuse, aimante, sociable, d'humeur toujours égale. Te côtoyer rend heureux.
EMMA
Tu iras dire ça à tous ceux que j'ai envoyés en prison, John !
STEED
Je suis sûr que certains y sont partis heureux, Emma !
EMMA
Pourtant, je t'ai un jour rendu malheureux.
STEED
Ce n'était pas ta faute non plus. Ni toi ni moi n'y pouvions rien. Il devait en être ainsi. Le principal est que nous soyons de nouveau réunis. Ce qui m'amène à t'interroger sur les raisons qui t'ont fait m'aimer.
EMMA
Tu as de la classe, du charme, de l'humour à revendre, tu adores séduire et tu sais très bien le faire. Tu n'es pas macho le moins du monde, acceptant l'idée qu'entre hommes et femmes, l'égalité est possible. Pour toi, en tout cas, c'est évident. Tu aimes tout autant conduire le bal que d'y être conduit. Esthète et fin gourmet, tu aimes croquer la vie à pleines dents. Avec toi, tout semble facile, agréable, amusant. Tu es le moins ennuyeux des hommes, pouvant facilement passer des jours sans bouger de chez toi parce que tu t'es pris de passion pour un nouveau jouet, un nouveau livre, une nouvelle œuvre d'art. Et tu peux aussi passer plus de deux semaines en dehors de chez toi, à découvrir le monde. Curieux de tout, ton esprit est grand ouvert et rien ne semble jamais te lasser. Près de toi, je découvre la beauté et la pureté des choses qui m'entourent. Même faire des mots croisés en ta compagnie est agréable et drôle. Et j'aime quand tes yeux se posent sur moi, interrogatifs ou coquins. J'aime quand tu me déshabilles du regard alors que tu crois que je ne te vois pas. J'aime que tu me désires sans jamais oser faire un geste. J'aime ta convoitise. J'aime tes mains aussi, longues et soignées. Et tu sens toujours terriblement bon.
Quand elle en termine, elle se tourne vers lui pour voir si ses mots ont eu l'effet escompté sur lui.
STEED
Eh bien…tu me laisses sans voix. Si avec de tels arguments nous n'arrivons pas à convaincre les autres, c'est à n'y rien comprendre !
EMMA
Je sais que nous réussirons à convaincre, John. Parce que nous nous connaissons par cœur.
Il se lève en écartant délicatement Emma de lui.
EMMA
Où vas-tu ?
STEED
Nous y allons ensemble. N'as-tu pas faim ?
EMMA
Maintenant que tu le dis…
Elle se lève à tour et le suit vers le wagon restaurant. Où ils échangent en riant quelques souvenirs cocasses.
De retour dans leur compartiment, il est 19h35. Ils reprennent leurs places, face à face. Puis il réfléchit à voix haute.
STEED
Il nous reste une heure et demie pour s'assurer de n'avoir rien oublié. Tous les détails, même les plus insignifiants peuvent compter.
EMMA
Nos versions doivent parfaitement concorder, c'est vrai. Tu penses à quelque chose qui nous aurait échappé ?
Un silence méditatif lui répond. Alors elle continue.
EMMA
Est-ce que tu ronfles la nuit ?
STEED
Jamais. As-tu les pieds froids ?
EMMA
Oui.
STEED
Tu aimes dormir sur le dos, le ventre, le côté ?
EMMA
Je m'endors à plat ventre et me réveille sur le côté.
STEED
Et quand tu as de la compagnie dans ton lit ?
EMMA
Je m'endors à plat ventre, un bras sur mon compagnon. Et je me réveille sur le côté, dos à lui.
STEED
Intéressant.
EMMA
Et toi ?
STEED
Sur le côté. Et quand je suis près d'une femme magnifique, face à elle, pour qu'elle soit la dernière chose que mes yeux voient avant de se fermer, et la première sur laquelle ils se posent au réveil. Je bouge très peu dans mon sommeil.
EMMA
Je suis un peu plus remuante.
STEED
Remuante comment ?
EMMA
Avant de m'endormir surtout. Après, je ne bouge plus jusqu'au moment où la fraîcheur matinale m'oblige à m'enrouler sous les couvertures.
STEED
Tu dors couverte jusqu'au menton ?
EMMA
Non. Jusqu'au buste. Mais je dors sans chauffage dans la chambre.
STEED
Ce qui tombe bien car j'en fais de même.
EMMA
Tu portes toujours des pyjamas ?
STEED
En général, oui. Mais il m'arrive aussi de ne rien porter du tout.
EMMA
Alors là, tu m'étonnes beaucoup ! J'ai du mal à t'imaginer nu dans ton lit.
STEED
Et pourquoi donc ?
EMMA
Je ne sais pas. C'est sans doute idiot mais je t'ai toujours pensé pudique.
STEED
Mais si je suis seul dans mon lit, Emma, je n'ai aucune raison d'être pudique. Et l'été, parfois, moins on a de tissus sur soi, mieux on se porte. Tu ne crois pas ?
EMMA
Je te l'accorde volontiers.
STEED
Et toi, tu portes quoi pour dormir ?
EMMA
Nuisettes la plupart du temps.
STEED
Et le reste du temps ?
EMMA
Pas grand-chose de plus que toi en été.
STEED
En tenue d'Eve donc.
EMMA
C'est cela.
Pensif, il lui jette un regard oblique qu'elle lui renvoie de la même manière. Leurs esprits s'échauffent tout autant que leurs corps, qui, mus par un curieux phénomène, semblent se tendre l'un vers l'autre. Leurs voix se font plus rauques et basses.
EMMA
Dis-moi, John, es-tu plutôt du matin ou du soir ?
STEED
Je suis au bon vouloir de ma partenaire.
EMMA
Un vrai scout ! Et tu es du genre à donner plus qu'à recevoir ou à prendre d'abord pour ensuite donner ?
STEED
À ton avis, Emma ? Tu me connais, non ?
EMMA
Tu dois être patient et attentif, prêt à tout pour combler ta partenaire.
STEED
Et pour te combler, toi, que faut-il faire ?
Elle rougit un peu. Jamais elle n'aurait cru avoir un jour ce genre de discussion avec John Steed. Sans être prude pour autant, le fait de parler de ça avec lui la met mal à l'aise. Toutefois, faisant fi de son malaise, elle lui répond à voix basse.
EMMA
M'aimer avec douceur, être inventif en évitant les mots crus qui gâchent tout. Proposer avant de disposer.
STEED
Longs préliminaires ?
EMMA
Pas nécessairement. Tout dépend de l'homme, je crois. Si j'aime mon partenaire, tout est possible.
STEED
Absolument tout ?
EMMA
Tout, John. Je suis une femme de 38 ans et les tabous peuvent être levés par amour. Ne crois-tu pas ?
STEED
Justement, j'ignorais que tu avais des tabous.
EMMA
Il ne faut pas me demander de faire l'amour à plusieurs. Peter me l'avait un jour suggéré. Mal lui en a pris.
STEED
Il ne doutait de rien, lui !
EMMA
Il était un peu désespéré que je refuse de lui faire l'amour. Aussi avait-il pensé que l'observer et participer ensuite pendant qu'il couchait avec une autre femme pouvait relancer mon désir.
STEED
Cela s'apparente à un manque de respect pour toi. Quels que soient les fantasmes que l'on peut avoir, on ne doit jamais manquer de respect aux femmes. Jamais.
EMMA
Au moins je sais que tu ne proposerais pas ce genre de chose.
STEED
Non. En revanche, si une femme me le propose, je ne suis pas assez fou pour le lui refuser.
EMMA
Et si la femme désire un autre homme en plus de toi ?
STEED
Est-ce ton fantasme, Emma ?
EMMA
N'oublie pas que je suis devenue très difficile. J'ai déjà du mal à en désirer un seul alors deux, cela relève de l'impossible. Non, John, je n'ai pas ce genre de fantasme.
STEED
Merci mon Dieu, merci !
Elle éclate de rire. Lui aussi. Il leur faut faire baisser la pression car cette conversation menace de dévier sur des gestes qu'ils n'ont pas le temps matériel de voir aboutir.
Néanmoins, il semble curieux d'aller plus loin dans la découverte des désirs intimes d'Emma.
STEED
Quels sont tes fantasmes ?
EMMA
Plutôt classiques. Faire l'amour dans une voiture, ou sur son capot. Dans la nature aussi. Dans un ascenseur.
STEED
Rien de plus ?
EMMA
Et les tiens ?
STEED
Laisse-moi réfléchir… Être attaché au lit, passif, pendant que ma partenaire profite de moi. Filmer nos ébats fait également partie de mes fantasmes.
EMMA
J'aime bien tes idées, John.
STEED
C'est bon à savoir.
Ils se regardent alors intensément et se penchent l'un vers l'autre, désormais incapables de résister.
STEED
Je vais t'embrasser, Emma. Nous devons en passer par là pour ne pas paraître maladroits ou surpris quand nous devrons le faire en public.
EMMA
Et bien sûr, cela n'a rien à voir avec l'envie de le faire, hein ?
STEED
J'en meurs d'envie depuis 12 ans.
EMMA
Moi aussi.
Et là, ils fondent l'un sur l'autre. Les barrières sont toutes baissées, les verrous ont tous sauté et leurs lèvres se touchent pour la première fois. Timidement d'abord. Puis tout s'accélère, ils ouvrent leurs bouches et leurs langues se mêlent enfin. Ils sont debout dans le compartiment, pressés l'un contre l'autre, et s'embrassent à en perdre haleine.
Quand ils se séparent, elle a les lèvres gonflées, les joues rosies, les yeux voilés. Steed a, quant à lui, les yeux qui ont viré au bleu électrique, son pantalon est trop serré, et son souffle est entrecoupé.
Elle est la première à reprendre ses esprits.
EMMA
Je le savais.
STEED
Quoi donc ?
EMMA
Que tu embrassais merveilleusement bien.
STEED
Je te retourne le compliment. C'était…époustouflant.
EMMA
Sensationnel.
STEED
Enivrant.
EMMA
Brûlant.
STEED
Tout ça à la fois.
EMMA
Sacré cocktail qui pourrait nous enflammer au-delà du raisonnable.
STEED
Tu me rends fou, Emma.
EMMA
Parce que tu crois que je suis comment ? Cette discussion sur nos désirs intimes était de trop.
STEED
Elle était pourtant nécessaire.
EMMA
Je sais, oui.
Elle s'écarte de lui et éclate de rire en baissant un peu les yeux.
EMMA
Tu n'es pas sortable, mon ami.
STEED
Ce n'est pas très charitable de te moquer de ma triste condition d'homme.
EMMA
Si j'en étais un, je serais dans le même état que toi, John. Si ça peut te consoler.
STEED
Si tu étais un homme, jamais je ne t'aurais embrassé.
EMMA
Ne t'ai-je jamais raconté mon opération, quand j'avais 19 ans ?
STEED
Quelle opération ?
EMMA
Mon prénom de naissance était Ruppert. Mais j'en avais assez de ce corps d'homme où grandissait l'âme et le cœur d'une femme. Je me suis donc fait opérer pour devenir Emma. Je t'ai parlé plus tôt de l'importance relative de l'enveloppe, tu t'en souviens ?
Il éclate à son tour de rire.
STEED
Merci. Rien que t'imaginer en version masculine a fait chuter ma pression sanguine.
EMMA
À ton service, cher époux.
« Prochain arrêt : Perth. Prochain arrêt : Perth. »
EMMA
Pourquoi se croient-ils toujours obligés de répéter les choses deux fois ?
STEED
Pour les sourds, les endormis et les têtes en l'air, Emma. On ne te l'a jamais dit ?
EMMA
C'est agaçant.
Il sourit.
« Perth, 5 minutes d'arrêt. Perth, 5 minutes d'arrêt. »
TBC...
