Chapitre 2 – Egocentrism

La nuit fut difficile, pour ne pas dire éprouvante. L'enfer du dortoir, des murmures puérils, et autres ronflements. Son père lui avait précisé qu'il n'avait pas pu lui obtenir les mêmes accommodations princières de Durmstrang… Mais si un jour elle en avait douté, à présent tout était clair : l'Enfer, c'est les Autres.

Incapable de fermer l'œil plus de quelques heures, elle avait passé la majeure partie de la nuit à fixer le dais vert de son baldaquin. D'un certain point de vue, elle était heureuse d'être tombée dans cette maison… Tout son fonctionnement semblait être hiérarchisé en fonction de la pureté du sang. Kayla Parkinson avait tout de suite reconnu la valeur d'Alice, par la simple mention de son nom de famille, qui la plaçait dans les sommets de la hiérarchie – aux côtés du petit Scorpius Malfoy, en fait, qui selon elle manquait singulièrement de charisme. Cependant, tout le monde ne se pliait pas à ces règles tacites, qu'elle jugeait pourtant très saines O'Farrell le premier. Agacement. La nomination de ce sang-mêlé au poste de préfet était la preuve même du mauvais fonctionnement de cette école. Et pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas, le garçon lui était singulièrement insupportable…

« Arrogant parasite. »

Son esprit divagua ensuite un long moment sur cet autre. Ce professeur Mogg, autre raison de réjouissance à propos de sa répartition. Elle eut du mal à se cacher que son comportement à son égard avait été bien plus arrogant que celui d'O'Farrell, et préféra se concentrer sur son aspect physique global. Son regard singulier, moqueur, désenchanté, mais dépareillé. Sa finesse – aux limites de la maigreur – accentuée par sa taille. Ses mains étrangement soignées… Elle ne se rappelait plus ce qu'il enseignait – peut-être avait-on omis de le lui préciser. Elle s'égara dans d'autres pensées plus sulfureuses et finit, étrangement, par trouver le sommeil.

Le moment du lever fut également difficile, vaguement égayé par Parkinson, qui eut la bonté de lui fournir le mot de passe de la salle de bain des préfets, lui épargnant ainsi de se mêler à la plèbe aux origines douteuses. Regard dans le miroir, ignorant la conversation que sa préfète tentait vaguement de soutenir depuis sa cabine de douche. Regard cerné. Air contrarié de fille à papa qui a passé une mauvaise nuit. En somme, un visage très peu séduisant, qu'elle essaya d'éclairer d'un sourire absolument forcé. C'était pire. Soupir exaspéré. L'idée de retourner dans le dortoir désormais vide lui traversa un instant l'esprit…

- … demande si l'emploi du temps sera mieux que l'année dernière, je crois que je vais choisir les options en fonction de leurs horaires.

Regard sur Parkinson qui se séchait vigoureusement les cheveux à l'aide d'une serviette, tête en bas, dans une posture manquant singulièrement de classe.

« Sang pur ou pas, les roturiers restent des roturiers… »

- D'ailleurs, poursuivit la préfète en se redressant, je stresse à l'idée de devoir parler à Moggie. Il est peut-être pas mal quand il ressemble pas à un vampire, mais tu vas voir : il est horrible.

- Horrible ?

Etrangement, l'intérêt d'Alice s'était brutalement réveillé. Kayla parut un peu gênée, mais il devint vite apparent que le simple fait de penser au comportement de leur Directeur de Maison la mettait mal à l'aise.

- Eh bien… Il a cette façon d'interpréter le moindre mot ou la moindre réaction, pour les retourner contre toi… Et je sais pas, il a quelque chose de froid, il parait toujours au-dessus du monde, on le voit jamais sourire… On dirait qu'il ne s'entend avec personne. Et même qu'il fait tout pour ça…

Alice fut quelque peu vexée de se rendre compte que le sarcasme qui lui avait lancé était le lot commun. Elle ne se considérait pas comme commune, et ne supportait pas qu'on la traite comme telle. Et puis quoi ? Ce n'était qu'un type séduisant, voilà tout. Inutile de s'emballer.

- … Si tu veux mon avis, il est tordu. Voire malsain.

Se résignant à conserver sa tête des mauvais jours, elle attendit plus ou moins patiemment la préfète qui semblait décidée à vider sa trousse à maquillage, plus par nécessité que par envie de sa compagnie : elle aurait été incapable de retrouver son chemin dans le dédale des couloirs de Poudlard. Une éternité plus tard, ou une dizaine de minutes seulement, elles descendirent jusqu'à la Grande Salle, lieu d'un énorme petit déjeuner commun et de la distribution des emplois du temps. Nouveau soupir exaspéré, rendu imperceptible par le vacarme ambiant : la foule lui était décidément insupportable. Surtout lorsque elle était constituée par une majorité de vermines mauvais genre au sang souillé. En parlant de mauvais genre… Le visage du Professeur Mogg reflétait assez l'humeur d'Alice. Elle n'attarda pas trop longtemps son regard sur lui, et s'installa le plus naturellement possible – autant que faire se peut, quand on calcule le moindre de ses gestes – faisant mine d'être absolument absorbée par son petit déjeuner…

« … A condition qu'il y ait quelque chose de mangeable. »

Le dépaysement culinaire… Evidemment, quand on parlait de Grande-Bretagne, ça n'avait rien d'étonnant. Refouler son dégout pour des saucisses rosâtres flottant dans du bouillon, tandis que leur Directeur passait derrière elles en les snobant totalement. Regard interrogatif et vaguement outré vers Kayla.

- Vu qu'on doit choisir nos options, il s'occupera de nous à la fin.

Alice la regarda un instant dévorer une assiette d'œufs au bacon avec perplexité, avant de se souvenir d'un détail qui lui avait échappé…

- Qu'enseigne-t-il ?

- Potions. Heureusement pour moi, j'arrête cette année.

« Heureusement pour moi aussi… Je ne suis pas sûre de pouvoir supporter ta présence en permanence. » Songea Alice en l'observant se resservir.

Peu à peu, la Grande Salle se vida, chacun se rendant en cours dès qu'il avait son emploi du temps. Bientôt, il n'y eut plus que des sixièmes années, et Alice, qui détestait attendre pour quoi que ce soit, déplora de s'être installée en bout de table. Elle n'avait presque rien mangé, se rabattant sur quelques fruits frais, et son visage était plus contrarié que jamais, d'autant qu'elle se retenait de faire taire sa voisine dont la conversation était absolument inintéressante.

Attendre.

Et enfin, le dénommé Abercrombie rencontré dans le train reçu son emploi du temps après beaucoup de discussion, et enfin Mogg se rapprochait d'elles, et enfin il… Il commença par Parkinson. Profondément agacée, Alice se mit à empiler les sachets de thé à la manière d'un château de cartes, affichant volontairement son ennui mortel, presque par provocation, indifférente aux regards alarmés de Kayla, ni aux accents un peu anxieux de sa voix. Au bout d'une énième éternité, alors qu'il ne restait qu'une dizaine d'élèves dans la salle, le Professeur s'intéressa enfin à son cas… commençant par enflammer d'un geste ennuyé son empilement.

Elle se tourna vers lui, son expression faisant étalage de son arrogance boudeuse. Il ricana.

- On a passé une mauvaise nuit ?

Pas un regard pour elle. Il avait les yeux rivés sur un parchemin, qu'elle identifia comme ses résultats aux BUSEs. Il semblait perplexe. Voire contrarié. Pourtant, ses résultats étaient plutôt bons, à l'exception de la métamorphose et de l'arithmancie…

- C'est ennuyeux, miss von Gotha. Très ennuyeux.

Haussement de sourcil interrogatif, il resta pensif un instant avant d'enfin daigner la regarder – se retenant visiblement de fixer son œil rouge.

- Ça aurait été bien plus pratique que les cours enseignés dans votre ancienne école soient les mêmes qu'ici.

Voix ennuyée, surmontée d'une pointe d'agacement. Poussant un soupir, il s'installa sur le banc, comme si le choix de ses options allait prendre un temps considérable.

Mais mon dieu, qu'il était séduisant, surtout de près. Malgré ses cernes, sa pâleur, et la vague odeur d'alcool rance qu'il dégageait. Alice se retint de le dévorer des yeux, mais lui pardonna instantanément son comportement désagréable.

- Etude et pratique de la magie obscure ? Intéressant.

Il se frotta inconsciemment le bras gauche, plongé dans ses pensées.

- Vous viendrez en potions. En espérant que vous soyez à la hauteur de votre optimal. Vous irez aussi en Runes, en Histoire de la magie, Astronomie, Défense Contre les Forces du Mal…

Il leva la tête vers la table des professeurs, lorgnant une blonde d'une quarantaine d'années, un sourire sarcastique aux lèvres.

- … Et en métamorphose, puisque vous insistez.

- Pardon ?

Regard interloqué, auquel il répondit par un ricanement. Il planta ses yeux dans les siens, et elle fut subitement incapable de se rappeler la question – sûrement idiote – qu'elle venait a priori de lui poser.

- Je suis persuadé que miss Grenffen saura faire remonter votre niveau déplorable.

De quoi ? Ah oui, elle venait de gagner une place non désirée en métamorphose. Elle aurait voulu lui lancer un regard furieux, mais elle était comme hypnotisée par ses yeux qui la fixaient. Le pire était qu'il était probablement conscient de ce qu'il lui faisait.

« Tu ne baisseras pas les yeux, Alice… »

Mue par un instinct dont elle ne parvint pas à identifier la source, elle parvint à lui accorder un sourire en coin sarcastique, relevant le menton avec arrogance.

- Encore faudrait-il me voir fréquenter ses cours.

Elle s'étonna presque elle-même, mais se dit qu'il méritait d'être traité comme ça, et le fait qu'il soit un professeur n'y changeait rien. Arrachant son tout nouvel emploi du temps des mains de son Directeur de Maison, elle se leva rapidement et se hâta de traverser la Salle, histoire de ne pas aggraver son cas. Elle fut arrêtée à quelques mètres de la porte par une mais qui lui saisit brutalement le coude en la faisant pivoter sur elle-même, avant de la lâcher très vite, comme s'il s'était brûlé.

- Ecoute-moi bien, jeune fille. Permets-toi encore une fois, rien qu'une fois ce genre de remarque, et je te ferais subir bien pire que des retenues.

Son visage était ravagé par la fureur et le mépris. Alice s'efforça de conserver une attitude hautaine et blasée, feignant l'indifférence totale.

- Et crois-moi, c'est certainement ce qui te serait arrivé si je n'avais pas si peu envie de me retrouver en ta compagnie.

Déchirement inavouable.

Sourire en coin cynique paradoxal. Sauver les apparences, toujours. Prendre l'intonation la plus sincère possible.

- Bonne journée Professeur.

Le planter là, jeter un rapide coup d'œil à son planning, et monter en Défense Contre les Forces du Mal. Elle ne se rendit compte de son rythme cardiaque accéléré qu'au moment où il commençait à se calmer, et elle s'arrêta un instant pour reprendre son souffle, vérifiant rapidement qu'elle n'avait pas été suivie dans un bref accès de paranoïa. Tentative d'analyse de la situation.

Il était séduisant, bien trop pour son bien. Mais ça ne justifiait rien, rien du tout, et surtout pas le fait qu'elle n'éprouvait pas la moindre rancune à son égard. Et toute sa colère se dirigea contre elle-même, contre sa stupide irrationalité et la puissance de ses stupides lubies. Nouveau coup d'œil sur le parchemin : elle n'aurait pas potion avant deux jours, et c'était tout aussi bien. Elle reprit sa route vers le cours du Professeur Lauréana, espérant qu'elle ne lui tiendrait pas rigueur de son retard.

oOo

- BORDEL.

C'était l'heure du déjeuner, et Alice parcourait les couloirs déserts en direction de la bibliothèque – ou du moins ce qu'elle pensait en être la direction. Cela faisait une semaine que la rentrée avait eu lieu, aucune autre altercation n'avait été à déplorer avec qui que ce soit – si l'on excepte un imbécile de Poufsouffle – elle avait toujours du mal à dormir, et avait prit l'habitude de sauter les heures de repas au profit de la bibliothèque – les jours où elle ne s'égarait pas. Un peu de charme à Tudor, le bellâtre du train, lui avait permis de savoir comment se rendre en cuisine à tout moment… Elle commençait à nouer des liens avec les autres, le plus souvent à des fins utiles, mais elle devait reconnaitre qu'elle n'appréciait aucun de ces autres particulièrement. Le plus étrange était de constater – avec un agacement certain – que les plus intéressantes de ses connaissances étaient cet O'Farrell au sang mêlé et cette Black étrangement répartie à Gryffondor.

Bref, couloir désert, série de grognements ponctués d'un cri incontrôlé. Ce n'était pas dans les habitudes d'Alice d'aider son prochain… Ce fut la curiosité qui l'emporta, et elle se dirigea en direction du bruit… Avant de se retrouver littéralement figée.

Lucifer Mogg se tenait là, à moitié appuyé contre le mur, compressant son bras gauche de toutes ses forces. Les yeux fermés par la douleur, il ne s'était même pas rendu compte de sa présence, et il fallut quelques minutes à Alice pour se décider à faire quelque chose. Et elle ne choisit sans doute pas la meilleure alternative…

- Pro… Professeur ?

Il ne sembla pas l'entendre, et elle s'approcha.

- Professeur Mogg, fit-elle d'un ton plus assuré.

Persuadée qu'il était blessé, et ignorant tout de l'emplacement de l'infirmerie, elle prit l'inconsciente initiative de se rendre compte par elle-même de la situation, et lui saisit le bras, commençant à remonter sa manche… Avant de se prendre une violente droite en pleine figure, qui lui fit tourner la tête et reculer de quelques pas.

Elle retourna son visage choqué vers son professeur, poignet sous le nez, sa chemise épongeant le sang qui s'en écoulait. Elle songea avec amertume qu'elle serait finalement obligée de connaitre l'emplacement de l'infirmerie dès aujourd'hui… Quand un détail perçu par sa vision périphérique retint son attention, malgré la vitesse avec laquelle Mogg s'était recouvert le bras : il était tatoué. Elle repensa très vite à cette Gryffondor qui le traitait haut et fort de Mangemort. Mais ces derniers avaient disparus, morts en prison, ou repentis… Peut-être faisait-il partie de la dernière catégorie, en effet. Une fois encore, pour la centième fois de la semaine, peut-être, elle se demanda quel âge il avait…

Le professeur semblait lui aussi assez choqué, sans qu'elle puisse déterminer pourquoi. Etait-ce parce qu'elle avait osé le toucher, parce qu'elle l'avait surpris, parce qu'il n'avait pas contrôlé son geste ? Tout cela à la fois.

- Miss von Gotha…

C'était étrange, tellement étrange de le voir perdre le contrôle de la situation. Il ne semblait plus savoir s'il devait s'excuser, lui hurler dessus ou partir précipitamment. Alice était plus ou moins dans le même cas, exception faite qu'elle ne comptait pas le quitter avant qu'il ne lui ait dit quoi que ce soit. La situation était trop étrange pour qu'il prenne totalement la fuite.

- … Une simple blessure, qu'il ne faut pas laisser à l'air libre, expliqua-t-il finalement, sans la convaincre le moins du monde. Je vais vous conduire à l'infirmerie…

Il semblait avoir surmonté la douleur lancinante qui l'accablait quelques minutes plus tôt, et il la devança dans le couloir. Arrivé à l'angle rejoignant un couloir plus vaste, il s'arrêta, se tournant vers elle à nouveau.

- Je suis navré de vous avoir frappée. Vous m'avez surpris…

Le nez toujours compressé, Alice se contenta de détourner le regard, haussant une épaule d'un geste blasé. Mais il n'avait pas l'air de vouloir repartir tout de suite…

- J'aimerais que vous ne parliez pas de cela. Je… Je me suis blessé après une expérience illégale. Je ne veux pas de problèmes, vous comprenez ? C'était pour la science…

La jeune fille trouvait que le professeur s'enfonçait à mesure qu'il lui donnait ses explications foireuses, mais elle acquiesça, néanmoins. Il lui accorda un faible sourire, à peine perceptible, auquel elle répondit, comme pour le rassurer.

D'un autre côté, elle n'avait aucun intérêt à le trahir.

Elle ne songea même pas à se servir de cette information pour un chantage éventuel. Et c'était incompréhensible, et irrationnel, surtout. Mais tout ce qui comptait, c'est qu'il lui avait souri. Et que, enfin, elle avait une place à part à ses yeux. Car il était évident que le professeur Mogg aurait toujours ce doute quant à ce qu'elle avait pu percevoir…