Note : Petite fic un peu plus longue que les deux précédentes et un peu plus proche de mon style habituel. J'en étais par conséquent moins satisfaite et j'hésitais à la poster, mais après relecture, elle me semble digne de faire partie de la collection :)
Tea time
« Qu'est-ce que tu veux avec ton thé ? s'enquit Albus. Je crains que nous n'ayons plus de ces scones à la cannelle que tu aimes tant, mais je viens de récolter des mûres délicieuses et je pensais : avec de la brioche et de la crème fouettée, et peut-être même pourquoi pas un peu de chocolat… »
Albus se tut en voyant que Gellert avait l'esprit ailleurs. Il n'avait cessé de partir dans ses pensées depuis le début de la journée et Albus ne pouvait s'empêcher de s'en inquiéter. L'ennuyait-il ? Aurait-il préféré être ailleurs, en meilleure compagnie ?
« Je n'ai pas très envie de rester ici », dit soudainement Gellert.
Albus, qui venait de pointer sa baguette vers la théière afin de faire bouillir l'eau, baissa le bras d'un air déconfit.
« Ah non ?
– As-tu vu ce soleil ? s'exclama alors Gellert avec son sourire radieux. As-tu goûté à la température idéale de cette journée ? As-tu seulement senti la brise exquise qu'il y a dehors ? En somme, est-ce que toutes les conditions ne sont pas réunies pour un pique-nique ?
– Un pique-nique, répéta Albus en se grattant la tempe avec sa baguette. Où donc, dans le jardin ?
– Je pensais plutôt à ce parc qui se trouve derrière la bibliothèque, celui avec l'étang ! J'y suis passé l'autre jour et cet endroit m'enchante.
– J'hésite, fit Albus, soucieux. Vois-tu, Ariana… Après la crise d'hier soir, je ne sais pas si…
– Albus, tu ne peux pas vivre prisonnier dans ta propre maison ! s'écria Gellert en le saisissant par les épaules. Tu peux t'éloigner de deux cents mètres sans que ta sœur ne soit instantanément frappée par la foudre ! »
Gellert passa un bras autour de ses épaules pour l'orienter vers la fenêtre. Albus se tendit légèrement.
« Il y a un monde au-delà de ces murs, continua Gellert avec emphase, et personne ne le veut comme toi, je le sais. Est-ce que je n'ai pas raison ? » Il attrapa le menton d'Albus entre ses doigts. « Dis-moi, Albus ! Est-ce que je n'ai pas raison ? »
Albus s'était fait la réflexion à plusieurs reprises déjà que si la peste noire avait été aussi contagieuse que l'enthousiasme de Gellert Grindelwald, l'humanité serait morte en une semaine. Moins d'un quart d'heure plus tard, ils se trouvaient au parc, au pied d'un saule pleureur des plus romantiques. Gellert était étendu dans l'herbe, sa tête reposant contre le flanc d'Albus qui lui-même s'adossait à l'arbre. La scène aurait été tout à fait bucolique sans le sifflement strident de la théière qu'Albus venait de faire chauffer. Il la posa sur un petit naperon à fleurs devant lui, le temps de sortir les tasses, les cuillères, la crème et le sucre de son panier d'osier.
« As-tu emporté ces mûres dont tu vantais la saveur tout à l'heure ? demanda Gellert en effeuillant une pâquerette.
– Celles dont tu ne voulais pas entendre parler il y a cinq minutes ? Tu sais parfaitement que oui, cher lunatique.
– C'était une subtile invitation à ce que tu m'en offres, cher imbécile, rit Gellert.
– Tu ne voudrais pas que je te les fasse manger, aussi ? se moqua Albus. Sers-toi toi-même, tu vois bien que je m'occupe du thé.
– En fait, maintenant que tu le proposes, j'aimerais assez que tu me fasses manger », répliqua joyeusement Gellert avant d'ouvrir la bouche comme un oisillon attendant la becquée.
Albus lui glissa un regard de côté tout en disposant chaque objet sur un naperon à fleurs assorti à celui de la théière. Il avait toujours eu le sens de la présentation.
« Une mouche te sera entrée par la bouche avant que je ne me plie à cette volonté, cher cossard.
– Oh, Albus, ne sois pas méchant, se plaignit Gellert en se redressant. Si tu le fais, je te donnerai un baiser. »
Albus éclata de rire.
« Deux baisers ! surenchérit Gellert, qui ne se laissait pas facilement démonter.
– Quel genre de marchandage me fais-tu là ? Pourquoi ne me proposes-tu pas plutôt un bébé alligator ou un caramel mou, ça paraîtrait plus sensé…
– Tu ne me crois pas sérieux ? Fort bien, cher incrédule. La moitié maintenant… » et, très rapidement, mais aussi très délicatement, Gellert se pencha pour lui embrasser la joue. «… l'autre ensuite. »
Albus eut du mal à garder un sourire serein. Il commençait à se demander si Gellert, soupçonnant les sentiments confus qu'il lui portait, ne se jouait pas cruellement de lui. Il céda néanmoins – il finissait toujours par céder – et comme Gellert fermait les yeux pour recevoir son dû, il glissa doucement quelques fruits noirs et parfumés entre ses lèvres entrouvertes. Albus eut toutes les peines du monde à contrôler le trouble qu'il ressentit.
« Tu avais raison, Albus, soupira Gellert. Je n'ai jamais mangé de mûres meilleures que celles-ci. Tu les as cultivées toi-même, n'est-ce pas ?
– Non, ce sont des mûres sauvages, fit Albus sans le regarder. Es-tu content à présent ? Allons-nous pouvoir boire ce thé tranquillement ?
– Ne sois pas si grincheux, cher et tendre, sourit Gellert. Je suis un homme de parole, voilà le baiser promis. »
Lorsque Gellert se pencha de nouveau, quelques mèches blondes lui tombant dans les yeux, Albus n'eut que le temps de remarquer combien le jeune homme semblait sérieux tout à coup, avant de sentir les cheveux dorés caresser son visage. L'espace d'un instant, Albus crut à une maladresse en sentant les lèvres de Gellert se poser sur les siennes, mais la main qui l'empêcha de tourner la tête laissait penser autrement. Ce baiser fut nettement plus long que le précédent et avait un goût plus surprenant que toutes les aventures et tous les voyages qu'Albus avait jamais imaginés – un savoureux mélange de clandestinité, d'adolescence, de réciprocité et de mûres sauvages.
S'écartant à peine, Gellert le regarda ensuite droit dans les yeux derrière ses boucles folles, l'air de demander à son ami s'il lui en voulait réellement, chose à laquelle Albus ne put que rire légèrement. Il lui rangea gentiment les cheveux derrière les oreilles pour le simple plaisir de les toucher et de lui caresser la joue au passage. Gellert vola quelques mûres dans le panier posé au côté d'Albus et s'allongea dans l'herbe, la tête sur les genoux de ce dernier.
« À cette minute, je ne désire plus rien d'autre sur terre, dit-il en fermant paresseusement les yeux.
– Notre discussion d'hier soir semblait indiquer le contraire, s'amusa Albus. Ne voulions-nous pas diriger le monde ?
– Oh, cela ! Ce n'est plus qu'une formalité à présent. Rien n'est impossible à qui a un véritable ami à ses côtés…
– Je ne saurais certifier que je suis d'accord avec cela, dit Albus. Là, par exemple, il m'est impossible d'atteindre la théière avec ta tête dans mon giron. »
Tendant le bras, Gellert attrapa aisément la théière par l'anse et la tendit à Albus d'un air triomphant.
« Objection invalidée par ma présence d'esprit manifestement supérieure. D'autres doutes ?
– Oui, un : tu préfères que je verse ton thé dans une tasse ou sur ta tête ? »
Le jeune homme eut l'air de considérer sérieusement la question.
« Figure-toi que tout compte fait, je serais plutôt d'humeur à boire de la limonade que du thé. Veux-tu bien passer chez ma tante et m'en ramener ? Je t'en serais infiniment reconnaissant, elle a la meilleure limonade qui soit… Albus ? Que fais-tu ? ALBUS POSE CETTE THÉIÈRE ! »
