Chapitre deux : Les regrets

Le miroir où la silhouette de la Fille apparaissait au coin de l'œil fut recouvert violemment par le Seigneur du Temps. Il ne lui restait plus qu'un membre de cette famille du Sang à punir pour l'éternité. Et il savait parfaitement quelle serait sa meilleure place dans l'univers. Le fils, qui avait pris le corps d'un des élèves du professeur qu'il avait été dans les derniers jours, se réveilla dans le TARDIS, mais le Docteur le figea et l'habilla en homme de paille. L'ironie de sa situation le consolait un peu des derniers jours qu'il avait passé en tant que simple humain. Le Seigneur du Temps le plaça dans le même champ d'où étaient sortis les premiers hommes de paille vivants et esclaves de la Famille du Sang. Il cacha le visage du garçon avec un sac et l'abandonna là. Sa vengeance était accomplie, sa tâche finie. Mais il lui restait encore une personne à voir avant de repartir dans le TARDIS.

Joan Rodfern faisait les cent pas dans la maisonnette. Elle savait que John Smith avait choisi d'ouvrir la montre du Seigneur du Temps, elle l'avait vu dans son regard. Aussi, quand il rentra dans la maison, elle ne fut pas surprise de voir John rentrer, habillé d'un grand manteau et d'un regard plus sombre qu'elle ne l'avait jamais vu.

« Il est parti ? Demanda-t-elle.

- Oui, il est parti. »

Joan et le Docteur parlèrent de John et de ce qu'il était devenu, de ce qu'était redevenu le Docteur. Celui-ci lui proposa de voyager avec lui. Il voulait recommencer avec elle. Elle voulait recommencer elle-aussi, recommencer ailleurs. Mais pas avec lui. Il lui rappelait trop John tout en sachant qu'il n'était pas lui. John était mort, tout autant que son premier mari. Elle n'aurait que des regrets en voyageant avec le Seigneur du Temps. Pour le convaincre de la laisser là, à pleurer sa personnalité humaine qu'il lui expliquait faire partie de lui et ne faire qu'un avec son propre esprit, Joan lui demanda s'il y aurait eu autant de morts si le hasard ne l'avait pas amené à cette époque et à cet endroit. Il sortit et repartit vers le TARDIS. Joan se rassit, chamboulée et recommença à pleurer l'homme qu'elle n'avait pas connu assez.

S'il n'avait pas programmé aléatoirement cette destination… C'était évident qu'il n'y aurait pas eu tous ces morts. Pas cette année-là, en tout cas. Maintenant qu'il avait retrouvé son esprit de Seigneur du Temps, et surtout maintenant qu'il avait réglé le problème de la Famille du Sang, il ne cessait d'en vouloir à son TARDIS d'avoir choisi l'an 1913, la veille de la première des guerres mondiales de la Terre. Même s'il l'avait nié à Joan, il savait l'esprit de John Smith plus proche de lui qu'il ne l'avait dit. Pourquoi serait-il sinon revenu voir l'infirmière ? Pourquoi avoir tenté de l'emmener avec lui dans son TARDIS ? Il avait déjà Martha. Elle avait d'ailleurs été brillante dans ces moments difficiles, et d'une loyauté qu'il ne pensait pas retrouver. Pas après Rose… Rose, il avait vu son visage dans ses rêves, il avait même su lui donner son nom. Et il l'avait dessinée, avec amour comme si une part de John Smith avait quand même su ce que cette jeune femme, qu'il sentait d'ailleurs s'effacer, représentait vraiment pour lui. Il avait aimé Joan Rodfern, sincèrement. Et le Docteur avait encore des sentiments de John en lui. Mais Joan avait fait son choix. Et elle avait raison : John Smith avait été plus courageux que lui. Les humains étaient toujours plus courageux que lui. Et il était fier de savoir que le lâche Seigneur du Temps avait su prendre la bonne décision en étant humanisé. Il avait sauvé le monde, voire l'univers même, en renonçant à l'amour de Joan et la vie de famille que lui offrait son avenir. Parce qu'il avait vu son avenir. Il l'avait vu car il n'aurait jamais pu n'être que John Smith, un professeur d'histoire anglais du XXème siècle. Il l'avait compris en ayant cette vision accélérée de son avenir heureux avec Joan. Et il y avait renoncé. Mais le Docteur voyait encore ses images, cet avenir qui n'existerait jamais de ce couple amoureux, de cette famille qu'ils auraient pu former…

Martha l'attendait devant le TARDIS mais il ne se pressait pas. Son alter ego avait fait le bon choix pour l'univers. Mais l'avait-il fait aussi pour lui ? Cela faisait si longtemps qu'il rêvait d'un tel avenir. Il avait déjà une famille. Mais c'était une éternité entière qui s'était déjà écoulé depuis. Dix vies… Plus de cinq siècles,... Joan aurait pu rendre le professeur heureux. Mais pas le Seigneur du Temps. Et John Smith n'était qu'un écho de ce dernier.

Arrivé devant Martha Jones, il vit la présence du jeune garçon qu'il avait choisi pour prendre soin de son esprit et de la montre qu'il contenait. Il remercia le garçon puis lui redonna la montre en lui expliquant qu'elle n'avait plus de pouvoir, que ce n'était plus qu'une montre ordinaire. Mais elle lui sauverait la vie un jour. Et il savait que ce serait le cas. Il l'avait vu alors qu'un vrai lien se formait entre le garçon et l'esprit du Seigneur du Temps.

Une fois, le jeune garçon reparti, le Docteur se retourna vers Martha et prit la jeune femme dans ses bras et l'étreignit pour la remercier de sa loyauté et de son courage. Ils rentrèrent ensuite dans le TARDIS. Le Docteur pensait encore à Joan et l'avenir sur lequel son alter ego avait choisi de tirer un trait. La famille qu'il aurait pu avoir avec Joan, il l'avait déjà. Mais John au moins avait pu voir sa famille potentielle dans une vision. Lui, il n'avait pas eu cette chance. Il n'avait que le sentiment fort que sa famille n'était pas potentielle. Mais les regrets de Joan Rodfern d'avoir perdu John Smith, avec qui elle aurait pu avoir une famille et une vie heureuse, n'étaient rien en comparaison de ses propres regrets de ne jamais pouvoir rencontrer sa famille qui, elle, n'était pas tirée de son imagination ou de la vision d'un avenir qui n'existerait jamais. Cette famille, elle existait. Mais il ne la verrait jamais. Il ne saurait jamais s'il avait raison. Et il ne pouvait pas en parler. Même à Martha. Malgré sa gentillesse et sa bonne influence sur son sombre état d'esprit, elle n'était qu'une de ses compagnes parmi tant d'autres.

« Vous allez bien, Docteur ? Lui demanda-t-elle.

- Oui. Allons faire un tour à votre époque. Un vétéran va être médaillé, expliqua-t-il. »

Il allait faire se dématérialiser son vaisseau quand il entendit quelqu'un frapper à la porte du TARDIS.

Joan Rodfern se trouvait juste derrière. Le Docteur sortit et referma la porte du TARDIS.

« Pourquoi vous êtes venue ? Vous avez changée d'avis ? Demanda le Seigneur du Temps.

- Non. Je voulais seulement savoir, avant que vous ne partiez. L'esprit de John est toujours en vous, vous m'avez dit. Vous avez ses souvenirs, ses sentiments ?

- En un sens, oui. Je sais ce qu'il a pensé et ce qu'il a ressenti. Ça ne veut pas dire que je ressente la même chose.

- Ce n'est pas ce que je vous demande, Docteur. Je voudrais seulement savoir ce que John ressentant pour moi. Est-ce qu'il m'aimait vraiment ?

- Vous voulez plus de regrets, encore ?

- Je veux seulement savoir. Je veux faire mon deuil en connaissance de ses sentiments. Vous pouvez me répondre à ce sujet ?

- Oui, le Docteur fit une courte pause, il vous aimait. Mais je ne pouvais pas vous aimer, moi. Je ressens toujours l'amour qu'il avait pour vous, Joan. Ils étaient très forts.

- Vous les ressentez ?

- Oui. Mais j'ai retrouvé ma mémoire à présent. Vous vous souvenez de la jeune femme que John avait dessinée dans son journal ? Elle s'appelle bien Rose, comme il pensait l'avoir inventé, Rose Tyler. C'était ma compagne, avant Martha. Et même si John vous aimait et qu'il était moi, j'ai su en retrouvant mes souvenirs que mes cœurs appartenaient déjà à une autre femme.

- Qu'est-ce qui lui est arrivé ? John disait qu'elle s'effaçait.

- Oui. Elle est partie. Comme John Smith pour vous. Elle est toujours en vie mais elle m'est inaccessible.

- Ne renoncez pas à l'amour pour ça. John l'a déjà fait avec moi. N'ayez pas plus de regrets. »

Joan se retourna puis redescendit le chemin vers le village tout proche. Tout en pensant à ce que venait de lui dire l'infirmière, le Docteur retourna dans son TARDIS. Des regrets… Il n'en avait que trop dans sa trop longue vie. Trop de pertes. Il voulait voir quelque chose de bien pour une fois.

Le Seigneur du Temps acheva le processus de dématérialisation et le TARDIS fila dans le vortex du temps.