Chapitre 3 : Conséquences
Quatre jours plus tard...
Rhadamanthe remua doucement dans son lit. Depuis son arrivée dans le royaume d'Hadès, il avait toujours eu des troubles du sommeil et toutes les nuits, aux mêmes heures, il se réveillait quelques minutes, puis se rendormait lorsqu'il y parvenait. Cette nuit-là était semblable à toutes les autres et le spectre du Wyvern ouvrit lentement les yeux pour voir la pièce plongée dans une semi-obscurité.
La décoration médiévale de la pièce apportait une touche singulière avec ces nombreuses armures accolées contre les murs. Elles témoignaient d'un passé glorieux fait de combats et de sang. Les grandes ombres qu'elles produisaient auraient pu paraître inquiétantes pour le commun des mortels, mais Rhadamanthe n'était pas une personne ordinaire et il y avait bien longtemps que ces petites fantaisies décoratives n'avaient plus aucun effet sur le redoutable Juge des Enfers. Il en était même venu à apprécier ces veilleurs nocturnes et silencieux qui gardaient l'entrée de sa chambre.
Pourtant, malgré son état de conscience encore brumeux, il perçut un bruit étouffé dans la pièce, si faible qu'il aurait pu aisément passé à côté, mais étant un combattant particulièrement aguerri, son sens de l'ouïe se mit aussitôt en alerte.
Il eut beau regarder autour de lui, il ne perçut rien de différent. Peut-être n'était-ce là que le résultat du surmenage que lui causait Myu, le spectre du Papillon. Depuis quatre jours, il tentait vainement de s'éloigner de ce gêneur, mais c'était peine perdue, car le sinistre insecte trouvait toujours une parade pour se faufiler et revenir auprès de lui durant les heures de service du Juge. Rhadamanthe grimaça à cette pensée. Il devait se reposer davantage et profiter du moment de répit que lui offrait le calme de ses appartements du temple du Wyvern.
Croyant s'être trompé, il allait fermer les yeux et se tourner dans ses draps pour se rendormir lorsqu'il entendit à nouveau un bruit, un petit souffle provenant du haut de la pièce. Il releva la tête et aperçut aussitôt une grande ombre au plafond, collée au-dessus de son lit, qui l'observait avec des yeux luisants à plusieurs facettes.
Un hurlement strident déchira les Enfers...
Confortablement installé dans le siège du Juge du tribunal de la Première Prison, Minos lisait le grand livre des lois et des châtiments. Lire était néanmoins exagéré, car il survolait les mots bien plus qu'il ne les lisait réellement. Ses yeux vagabondaient de phrase en phrase, à la recherche de quelques lettres ou syllabes qui une fois associées formeraient un mot ou plutôt un nom qu'il appréciait plus que tout.
Cela faisait déjà quatre longues journées qu'il faisait tout pour éviter de le croiser. Quatre jours sans voir son visage, son sourire et son petit air taquin lorsqu'ils conversaient ensemble. Quatre jours qu'il dormait très peu et lorsqu'il parvenait enfin, celui-ci était toujours hanté par la présence du spectre du Garuda.
Il s'était volontairement tenu à l'écart d'Eaque pour éviter les problèmes, comme l'avait si bien suggéré Lady Pandore et aussi parce qu'il espérait qu'en s'éloignant suffisamment, son obsession pour lui diminuerait au fil du temps. Hélas, non seulement il n'arrivait pas à le sortir de sa tête, mais il ressentait une frustration grandissante et il se retrouvait à présent dans un état de manque avancé. Il avait beau se répéter des milliers de fois que ces sentiments-là n'étaient que des chimères, son cœur n'écoutait pas sa tête. Sa grande intelligence et son sens implacable de la logique ne lui étaient plus d'aucun secours. Il avait essayé de tenir bon, de se raisonner, de s'occuper l'esprit en vaquant à d'autres activités, mais c'était perdu d'avance. Dès qu'il se concentrait sur un sujet, il finissait inlassablement par revenir à penser à lui, encore à lui, toujours à lui, de plus en plus à lui...
Il n'avait jamais su ce qu'était l'amour. Dès le départ, entre lui et le reste de l'humanité, il y avait eu une sorte d'incompréhension palpable, une différence qui le maintenait à l'écart des autres. Bien sûr, il avait eu de l'affection pour sa famille et ses amis, mais jamais ce sentiment profond et sincère qui vous fait voir la vie autrement. Il avait toujours pensé que l'amour était une pure invention de la société et n'avait pas estimé nécessaire de s'y intéresser. Sa Majesté Hadès lui avait donné raison par la suite: l'amour n'était qu'un leurre et ce faux sentiment que les personnes croyaient posséder finissait inlassablement par disparaitre avec le temps lorsque leurs raisons revenaient. Il était tellement aisé de les mépriser pour leurs aveuglements. Il avait toujours eu raison, il le savait, il en était persuadé...
Alors, pourquoi est-ce qu'il souffrait autant ? Toutes les froides certitudes qu'il avait eu durant sa vie étaient en train de se briser lamentablement pour laisser place à des vagues d'espoir et de désespoir envers un autre être que lui-même. C'était donc cela l'amour ?
Dissimulant un bâillement, Rune entra à son tour dans le tribunal pour aider ou remplacer son supérieur dans son travail. Quelle que soit l'heure, la quantité d'âmes défuntes ne baissaient jamais et s'occuper de les juger était à la fois un très grand honneur et un véritable fardeau.
Fidèle à son poste, le spectre du Balrog s'approcha rapidement du siège de Minos. Rien que le fait de pouvoir le voir et surtout l'entendre le remplissait de joie. Cela ne faisait que quelques heures depuis la dernière fois qu'il avait été en sa présence, mais pourtant, le spectre du Griffon lui avait déjà tellement manqué. Cette proximité journalière était devenue essentielle pour son bien-être.
Il s'arrêta à côté du bureau et comme à son habitude depuis ces quatre derniers jours, il y déposa une tasse de thé fumante devant le spectre du Griffon. Celui-ci sortit de sa lecture approximative et observa Rune avec un regard vide et inexpressif. Le spectre du Balrog détailla son supérieur et vit que les traits de son visage étaient davantage tirés, des cernes étaient apparues sous ses yeux et de légers tremblements agitaient le bout de ses doigts. Le constat de son état l'effraya et lui fit mal au cœur bien plus qu'il n'aurait pu l'imaginer. Avant qu'il ne puisse réfléchir à son geste, il prit les mains de Minos dans les siennes et les serra doucement.
« Seigneur Minos, je vais m'occuper des prochains jugements alors allez vous reposer. Je m'inquiète beaucoup pour vous, vous le savez ! Vous n'avez pas l'air d'être en état d'assurer vos fonctions aujourd'hui. »
« Je vais bien. » grogna le Griffon.
Minos dégagea ses mains de l'emprise de Rune et prit la tasse de thé.
« C'est faux et vous le savez parfaitement ! »
Une tel audace lui aurait sûrement valu de graves remontrances de la part de Minos, voir bien pire, mais celui-ci était dans un état second et trop épuisé pour réagir normalement et se laissa gronder comme un enfant.
« Je sais que vous ne touchez plus à vos repas depuis deux jours... » commença Rune.
« Je n'ai pas faim. »
« Ecoutez-moi, je suis bien placé pour savoir ce que vous ressentez en ce moment. Je suis même l'une des rares personnes qui puisse vous comprendre. Je sais que c'est abominablement dur de résister, mais vous êtes en train de vous laisser dépérir. Vous devez impérativement réagir et prendre soin de vous. »
Minos sourit à cet ordre. Il était amusant de voir son second s'inquiéter et veiller sur lui comme une mère sur son enfant. Cela en était presque attendrissant.
« Tu as sûrement raison, je tâcherai de faire ce qui est nécessaire pour aller mieux. »
Rune eut l'air rassuré et il en profita pour faire part à son supérieur des derniers faits divers survenus dans les Enfers.
« Avez-vous entendu ce qui est arrivé au Seigneur Rhadamanthe durant ses heures de repos ? »
« Tu veux parler de la raison de son cri qui a ébranlé tout le royaume souterrain ? Oui, je suis au courant. Myu n'a pas été capable de refréner ses pulsions et a poussé le vice jusqu'à vouloir espionner Rhadamanthe dans sa propre chambre. »
« Apparemment, il l'a fait enfermer dans une prison de son temple pour le punir. J'ai presque de la peine pour lui. »
Minos le regarda, suspicieux.
« Ne t'avise surtout pas de faire la même chose à mon égard. Tu le regretterais bien davantage. »
« Je ne me permettrai jamais une telle infamie vis-à-vis de vous. » réagit Rune, outré que son supérieur puisse imaginer qu'il s'abaisse à ce genre d'extrémité.
« Bien. Je voulais aussi te poser cette question ; comment fais-tu pour résister avec autant d'efficacité alors que tu es également sous l'emprise du sortilège ? Tu as l'air moins affecté que la plupart d'entre nous.»
« Ah. Eh bien, il s'avère que nous sommes très souvent ensemble, je trouve mon réconfort ainsi, si je puis dire. » sourie tristement Rune.
Minos hocha la tête. Ce lutte contre leurs instincts primaires était la même pour chacune des victimes de la Déesse. Il comprenait également ce qu'il devait faire pour se sentir mieux. Il n'avait pas d'autres choix...
« Rune, as-tu aussi des nouvelles des recherches effectuées pour faire disparaître ce maléfice ? »
« Malheureusement oui et elles sont sans résultat. Les spectres chargés de fouiller les archives n'ont pas encore décelé la moindre allusion avec un fait similaire qui se serait produit par le passé. Bien sûr, la bibliothèque est vaste et ils peuvent encore faire des découvertes à ce sujet en persévérant. »
Minos soupira, découragé et il reposa sa tasse de thé devant lui, à peine entamée. Tout cela ne présageait rien de bon. Leurs états ne cessaient de s'aggraver de jours en jours et si rien n'était fait, qui sait ce qui pourrait advenir d'eux.
Minos se leva de son siège, laissant la place à son fidèle remplaçant.
« Je te confie le tribunal. »
« Où allez-vous, Seigneur Minos? » préféra demander le spectre du Balrog, toujours inquiet pour la santé de son supérieur.
« Me reposer, ne t'inquiète pas, mais auparavant, j'ai encore une tâche à accomplir. » répondit Minos, mystérieux sur ce dernier point.
« Très bien. Je vous souhaite un sommeil doux et sans cauchemars. »
Minos ricana à ce souhait très personnel. Le spectre du Balrog l'amusait beaucoup en veillant excessivement sur lui, chose qu'il n'avait jamais fait jusqu'alors et qu'il ne se serait surtout jamais permis de faire avant non plus. Même si Rune outrepassait ses droits, Minos faisait preuve d'indulgence en sachant pertinemment ce que son bras droit subissait intérieurement.
Le spectre du Griffon s'éloigna et sortit de la grande salle. Il n'aura pas de cauchemars, non, mais il sera bien dévoré par la pensée d'une autre personne.
Dans le temple du Garuda régnait un silence profond. Chaque jour, pendant une heure, il était interdit aux spectres qui y résidaient d'y faire le moindre bruit. Eaque en avait décidé ainsi et nul ne pouvait venir contrecarrer ses ordres directs.
À l'abri des regards, dans sa salle d'entraînement privative, le Juge faisait d'amples et lents mouvements. Tous les jours, il exécutait à merveille une des nombreuses danses traditionnelles népalaises qu'il avait appris dans sa prime jeunesse. Plus que l'aspect religieux, c'était l'aspect méditatif qui lui plaisait, ainsi que le fait de pouvoir se recentrer sur lui-même en oubliant les tracas et les angoisses du quotidien. Pendant ses moments-là, il n'était plus un puissant Juge des Enfers, mais seulement un être vivant essayant de faire corps avec son environnement pour s'élever dans un état de grâce.
Ces petits instants qui n'appartenaient qu'à lui seul était vitaux pour son équilibre et il prenait plaisir à les avoir, plus particulièrement encore lorsqu'il y avait des problèmes insolubles.
Il dansait depuis une demi-heure lorsqu'il entendit des cris et des bruits sourds provenant de son temple. Des personnes osaient troubler sa profonde quiétude ?
Il revêtit immédiatement son surplis et se précipita en direction de la salle principale. Il s'arrêta en haut de l'escalier menant à ses appartements et remarqua en contrebas la cause de ce remue-ménage : Minos.
Ses hommes gisaient à terre, inconscients pour la plupart, tandis que le spectre du Griffon se hâta de retirer les fils de sa fameuse attaque lorsqu'il le vit. De sa hauteur, Eaque n'aperçut pas les yeux de Minos, camouflé par sa frange, mais il affichait son petit sourire en coin, propre à lui-même.
« Tu as donné des consignes à tes hommes pour m'empêcher de venir jusqu'à toi ? » demanda celui-ci, acerbe.
Eaque ne bougea pas, l'air grave.
« Ce n'est pas contre toi, mais depuis l'incident entre Myu et Rhadamanthe, j'ai préféré prendre mes précautions. Visiblement, j'ai eu raison. » dit le spectre du Garuda en observant l'état de ses hommes.
« Visiblement. » ajouta Minos, souriant davantage et fier des dégâts qu'il avait provoqués en battant les sous-fifres de son bien-aimé qui avaient eu l'audace de se dresser contre lui.
Le spectre du Griffon commença à monter les marches de l'escalier, s'apprêtant à rejoindre Eaque, mais celui-ci se mit aussitôt en position défensive, prêt à l'attaquer s'il montrait le moindre signe d'hostilité à son égard.
Les deux juges se jaugeaient du regard en silence.
Minos leva alors les mains, ... en signe de reddition.
« Mon cher Eaque, j'ai un petit service à te demander. »
À suivre.
Merci à celles et ceux qui lisent cette histoire et aux personnes qui me laissent une trace écrite de leurs passages.
