Chapitre 03
Edward avala le reste de son café et reposa la lourde tasse de grès sur la table. Le petit bar était presque vide. Tant mieux, il avait bien besoin de calme pour faire le point sur la situation. Une heure auparavant, il avait quitté les beaux quartiers où se trouvait MidieRoyal pour rejoindre une partie de la ville beaucoup plus pauvre et grise. Ici, personne ne ferait attention à lui.
« Bella » se dit-il pour la centième fois. Chaque tentative pour analyser clairement leur conversation dans la boutique était immédiatement brouillée dans son esprit par l'image radieuse de la jeune femme. Voilà qui ne lui ressemblait pas du tout ! Il avait pourtant appris à faire preuve d'objectivité au fil des années, et se savait parfaitement capable de séparer les faits et les émotions. Alors pourquoi avait-il autant de mal aujourd'hui à user de ses facultés d'analyse pour tirer les conclusions qui s'imposaient ?
Quelles conclusions, d'ailleurs ? Il n'avait pas appris grand-chose. Il était sûr que son nom ne disait rien à Bella, et que la violence de sa réaction, quand il avait parlé d'Anthony, n'était pas feinte. Mais à part cela ? À par cela, c'était une femme infiniment désirable, dotée d'un tempérament un rien ombrageux malgré son évidente vulnérabilité, et qui avait le don de perturber le fonctionnement de son cerveau, de faire monter au creux de ses reins une brûlure cuisante… Bref, de lui faire perdre tous ses moyens, ce qui était hautement préjudiciable au bon déroulement de sa mission.
- Ça suffit, Cullen ! bougonna-t-il.
Il se mit à tambouriner des doigts sur la table usée. Voyons, comment allait-il s'y prendre, à présent ? Il avait joué son premier coup et fait clairement comprendre à Bella qu'il la reverrait. Cette déclaration provocante avait déclenché la colère de la jeune femme, et ses yeux chocolats s'étaient chargés d'électricité. Edward fronça les sourcils. Il y avait aussi autre chose dans ce regard, quelque chose qui rôdait derrière ses pupilles : la peur. Oui, c'était cela : elle avait peur de quelque chose ! Mais de quoi ? Il étouffa un juron, aligna quelques pièces sur la table et sortit.
Juste après six heures, Bella tourna la clé pour enclencher le mécanisme de fermeture de la boutique et traversa le parking pour rejoindre son auto. Elle n'avait pas fait dix pas qu'elle s'arrêta net, les yeux ronds, le souffle coupé : Edward Cullen était tranquillement appuyé contre sa voiture. Adossé à la portière, il avait les bras nonchalamment croisés sur la poitrine et son Stetson était rabattu sur son visage, dissimulant son expression. Il était vraiment la masculinité incarnée, songea Bella, incapable d'ignorer l'accélération des battements de son cœur.
La jeune femme fronça les sourcils. Soit, il était plus que séduisant mais elle ne devait pas oublier qu'il représentait aussi un grand danger ! Edward Cullen avait connu Anthony, intimement, pendant de longues années. Et sa seule présence avait fait ressurgir en elle tous les fantômes du passé… Eh bien non, elle ne le laisserait pas mettre en danger la tranquillité chèrement acquise de son existence. Redressant les épaules, elle leva le menton avec indignation et s'élança en avant.
Bella Masen était décidément une femme hors du commun, se disait Edward de son côté tandis qu'il la regardait foncer sur lui comme si elle s'apprêtait à livrer bataille. De la dynamite, oui, mais camouflée sous le plus délicieux, le plus féminin des emballages. Et il sentit de nouveau au fond de son corps cette chaleur sourde et incontrôlable qui faisait battre son sang plus vite. Bella s'arrêta net à cinquante centimètres de lui et se campa dans une attitude de défi.
- Monsieur Cullen, dit-elle d'un ton cassant, je vous prie de vous écarter de ma voiture. Tout de suite.
Edward toucha du doigt le bord de son Stetson.
- Bonsoir, dit-il d'un ton traînant. C'est une belle soirée d'été, n'est-ce pas ?
- Ça l'était, en effet, avant que je vous voie. Partez ! Je ne le redirai pas.
- Tant mieux. Un mot de plus, et vous risqueriez d'avoir l'air franchement désagréable.
Exaspérée, elle leva les yeux au ciel.
- Vous êtes grossier, prétentieux et arrogant, monsieur Cullen !
- C'est un bon portrait, dit-il en hochant la tête. Et maintenant que nous sommes d'accord sur ce point, que diriez-vous de venir manger un morceau avec moi ?
- Est-ce que vous êtes sourd ? cria-t-elle. Je vous ai demandé de me laisser tranquille !
Edward rejeta son Stetson en arrière, et soutint son regard furibond. Il n'y avait pas l'ombre d'un sourire sur son visage, et lorsqu'il parla sa voix était basse et calme.
- J'ai été le meilleur ami d'Anthony Masen, pendant de longues, longues années. Je ne comprends pas pourquoi il ne m'a rien dit de vous, mais j'ai eu vent de votre existence. Nous avons Anthony en commun, vous et moi. Je voudrais simplement parler de lui un moment avec vous, c'est tout.
Oh, non ! Ce n'était pas loyal ! protesta intérieurement la jeune femme, émue malgré elle par l'éclair de chagrin qu'elle avait entrevu au fond des yeux émeraudes d'Edward tandis qu'il parlait d'Anthony. Pour lui, elle représentait un lien avec un ami d'enfance, quelqu'un qu'il avait aimé, et perdu.
Plongée dans un profond dilemme, Bella ne savait que faire pour se sortir de ce guêpier. Son cerveau fonctionnait à toute vitesse. Edward ne la croirait probablement pas si elle lui disait qu'elle avait très peu connu Anthony Masen. Et si elle refusait de répondre à ses questions, elle apparaîtrait comme une femme froide et indifférente.
Mais d'un autre côté, son manque de connaissances sur Anthony deviendrait vite évident si elle se lançait dans une conversation à propos de lui. Or, elle n'avait pas du tout l'intention de révéler pourquoi elle l'avait épousé, ni de s'exposer au jugement d'Edward. Pouvait-elle jouer la comédie ? Elle n'en était pas du tout sûre. Peut-être alors arriverait-elle à se débrouiller pour faire surtout parler Edward, se contentant de remarques anodines. C'était en fait la seule option qui lui restait : après avoir vu cette lueur de souffrance dans le regard du cow-boy, elle ne pouvait pas le renvoyer comme un importun. Non, elle ne pouvait tout simplement pas. Un soupir de défaite lui échappa.
- Très bien, Edward. Pourquoi ne me suivez-vous pas à la maison ? Nous pourrons parler… Brièvement.
- Je vous remercie, dit-il en se redressant et en s'écartant de la voiture. Voilà ce qu'on va faire : donnez-moi votre adresse, (qu'il connaissait déjà pour l'avoir vue dans le dossier), je vais d'abord aller acheter des hamburgers et je vous rejoins. Je vous dérange à l'heure du dîner. Le moins que je puisse faire, c'est d'offrir le repas.
- Oh, mon Dieu, non, je…
Elle s'arrêta, l'image de deux hamburgers fumants devant les yeux. Avec des frites. Et d'énormes glaces à la crème pour le dessert. C'était délicieux, mais hors de portée de son maigre budget. Quant elle avait payé son loyer, ses factures et la nourrice, il ne lui restait pas de quoi faire des folies, ni aller au restaurant. La proposition d'Edward n'en était que plus tentante…
- D'accord, dit-elle. Des hamburgers. Et des frites. Et une glace au chocolat, aussi ?
Edward sourit.
- C'est entendu. Que diriez-vous d'une double portion de frites ?
- Marché conclu !
Leurs regards se rencontrèrent, se retinrent prisonniers et, lentement, leurs sourires s'effacèrent. Immobiles, silencieux, c'est à peine s'ils respiraient. Ils restaient là, figés, comme fascinés l'un par l'autre, totalement inconscients des secondes, des minutes qui s'écoulaient. Cela aurait aussi bien pu être des heures. Un courant sensuel aussi puissant qu'un champ magnétique les enveloppait, faisant crépiter l'air autour d'eux, leur mettant les nerfs à fleur de peau. Leurs cœurs battaient la chamade, et la fièvre montait en eux avec la force d'un raz de marée.
Comme mue par une autre volonté que la sienne, la main d'Edward se leva et son pouce vint effleurer la joue de Bella. Un simple frôlement, léger comme un souffle, mais qui suffit à la faire trembler tout entière.
- Bella, dit-il.
Le son rauque, lourd de passion de sa propre voix le fit sursauter et l'arracha à la brume étrange qui flottait sur eux. Il écarta brusquement la main et fronça les sourcils.
- Quelle est votre adresse ?
- Ma quoi ?
Elle cligna des yeux, puis recula d'un pas.
- Oh ! Mon adresse. Oui, je… oui.
D'une voix mal assurée, elle donna les renseignements nécessaires et conclut :
- Au revoir. Je veux dire… Je vous verrai là-bas. Au revoir.
D'une main tremblante, elle glissa la clé dans la serrure de sa portière. Edward la contempla un moment sans rien dire, puis tourna les talons et s'éloigna à grands pas vers son 4x4. Il se glissa sur la banquette et referma la porte sur lui, puis attendit que Bella sorte sa voiture du parking. Lorsqu'elle eut disparu au coin de la rue, il abattit violemment son poing sur le volant, et lâcha à mi-voix quelques jurons bien sentis. Que venait-il de se passer, au juste, sur ce fichu parking ?
Il n'avait jamais, jamais éprouvé quoi que ce soit de ce genre auparavant. D'ordinaire, Edward savait rester maître de lui en toutes circonstances, et son métier lui avait appris à exercer un contrôle total aussi bien sur son corps que sur son esprit. Pourtant, il était tombé sous le charme de Bella Masen, hypnotisé par l'éclat troublant de ses immenses yeux bruns. Comment était-ce possible ? Et qu'est-ce que cela voulait dire ? Il n'en savait fichtrement rien. En lui, la fureur le disputait à l'étonnement. Mais une chose était sûre : quelle que fût la cause de son incompréhensible moment d'égarement, cela ne se reproduirait plus ! Foi de Cullen !
Dans l'esprit de Bella, l'endroit où elle vivait avec Nessie était un « cottage », (c'est-à-dire une maison petite, douillette, accueillante), même si l'agent immobilier s'était acharné à la lui louer sous l'appellation nettement moderne de « bungalow indépendant ». La résidence formait une sorte de fer à cheval, avec un total de six bungalows. Celui de Bella était au fond, à l'écart. Devant la résidence il y avait un parking, et une aire de pique-nique avec une pelouse, une table et des bancs de bois, un barbecue et quelques jeux pour enfants.
Elle gara sa voiture, coupa le contact, mais ne bougea pas, perdue dans ses pensées. Edward Cullen. Durant tout le trajet jusque chez elle, elle avait vainement tenté d'analyser ce qui s'était passé entre eux sur ce parking. La seule conclusion à laquelle elle était arrivée était que cet homme constituait un danger pour elle. Parce qu'il représentait le passé, et des souvenirs pénibles. Mais plus encore, peut-être, parce qu'il la troublait profondément et réveillait sa sensualité de femme… Elle avait senti le désir, brûlant et inattendu, pulser violemment en elle. Elle avait eu envie de lui.
« Non ! » dit-elle tout haut, et le rouge lui monta aux joues. Elle sortit d'un bond de sa voiture, se dépêcha de gravir le sentier qui menait chez elle et poussa la porte. Aussitôt, un sourire lumineux détendit son visage lorsqu'elle vit le bébé qui marchait vers elle, les deux bras tendus, en criant de joie. Bella laissa tomber son sac sur le canapé et prit sa fille dans ses bras, la serrant très fort contre sa poitrine pour poser une pluie de baisers sur la petite tête ronde et bouclée.
- Mamam ! dit Nessie en se tortillant. Mamam. Mamam. Maze !
- Bonjour, ma chérie. Oh, tu as mangé du fromage ?
- Maze ! Maze, maze.
Bella se mit à rire et leva les yeux vers la femme qui se tenait debout au fond de la pièce, devant la porte de la cuisine. La nourrice de sa fille n'avait que cinquante-quatre ans, mais ses cheveux roux-gris et son visage sans défaut la faisaient paraître plus jeune. Elle incarnait pour Bella l'image même de la grande tante idéale.
- Bonjour, Victoria. Est-ce que Nessie a été une gentille fille, aujourd'hui ?
- Un amour ! répondit celle-ci en souriant. Elle a mangé comme un petit ogre, a fait un gros dodo, et a beaucoup joué.
- Bien !
- Je vais rentrer chez moi, maintenant, annonça Victoria. Quelle chance que nous soyons voisines, n'est-ce pas ? Cela évite les problèmes de circulation. Bon. J'ai mon tricot, mon roman et je suis prête. Est-ce que tu as des plans pour le week-end, Bella ?
- Des plans ? Oh, je… Non, pas vraiment.
Victoria fit claquer sa langue d'un air réprobateur.
- Tu devrais sortir un peu, pour voir des gens, et rencontrer un type épatant qui saura…
- Ça recommence ! dit Bella en riant. Cela fait bien cent fois que tu me répètes ça.
- Oui, eh bien, c'est la vérité !
Elle se pencha pour poser un baiser sur le nez de Nessie.
- Au revoir, mon ange. Au revoir.
- Voir, voir, babilla l'enfant en agitant les deux mains à la fois en signe d'adieu.
Victoria lui rendit son salut et se dirigea vers la porte, mais s'arrêta net en entendant frapper.
« Edward ! » songea Bella, et son cœur se mit à tambouriner follement dans sa poitrine. Mais elle ne bougea pas.
- Bella ? À quoi rêves-tu, mon petit ? Il y a quelqu'un qui frappe à ta porte, dit Victoria avec surprise.
- Comment ? Je veux dire… Oui, en effet. On dirait bien, n'est-ce pas ?
Les genoux tremblants, elle alla ouvrir et découvrit Edward planté sur le seuil, deux gros sacs en papier blanc dans les mains.
- Entrez, Edward, dit-elle en s'effaçant pour le laisser passer. Hmmm ! Ça sent délicieusement bon.
- Ils sont tout chaud, dit-il en souriant.
- Victoria, dit Bella, voici Edward Cullen. Edward, permettez-moi de vous présenter Victoria, ma voisine, mon amie, et la baby-sitter de Nessie. Cette petite personne que vous voyez là, c'est Nessie.
- Papa, s'écria aussitôt la petite fille en tapant dans ses mains. Papa !
Elle se dandina jusqu'à Edward et enroula ses bras potelés autour de sa jambe.
- Papa ! répéta-t-elle avec assurance.
Edward sourit et se pencha vers elle.
- Hello, bébé. Comment va ?
Victoria contemplait la scène en silence, souriant d'une oreille à l'autre. Elle tendit la main à Edward.
- C'est un plaisir de vous rencontrer, monsieur Cullen.
- Edward, dit-il. Tout le plaisir est pour moi, madame.
Nessie se mit à hurler de toute la force de ses jeunes poumons :
- Papa ! Papa !
Bella fit la grimace et souleva sa fille dans ses bras, la calant sur sa hanche.
- Elle est à l'âge où elle appelle tous les hommes « papa », murmura-t-elle. Ne faites pas attention.
La tête penchée sur le côté, Edward les contempla un moment en silence. Nessie était une réplique de sa mère en miniature, avec une frimousse adorable couronnée de boucles brunes et d'énormes yeux bruns, tout ronds.
- Difficile d'ignorer une aussi jolie petite fille, dit-il enfin. Je ne savais pas qu'elle existait, mais vous avez une bien belle enfant, Bella.
- Merci.
- Bon, eh bien moi, je m'en vais ! annonça Victoria, qui souriait toujours aux anges. Je vous souhaite une bonne, une excellente soirée, mes enfants.
Elle quitta le cottage et un silence embarrassé tomba entre eux.
- Où est-ce que je met ça ? demanda Edward en agitant les sacs.
- Oh, juste là, sur la table.
Bella passa devant lui, sans le regarder, et il la suivit jusqu'au coin repas aménagé dans le fond du salon, près de la cuisine. Pendant qu'elle installait Nessie dans sa chaise haute et lui passait un bavoir autour du cou, il commença à ouvrir les paquets. Bella alla chercher un gant de toilette, lava soigneusement les mains et le visage de la petite fille, puis s'assit à la table.
- Quel menu de roi ! dit-elle. J'adore les hamburgers, mais mon budget ne me permet pas souvent d'en acheter.
Edward ôta son Stetson et l'accrocha sur le dossier d'une chaise avant de s'asseoir en face de Bella. Manifestement, elle était nerveuse. Elle évitait soigneusement de le regarder et parlait trop vite. Pourquoi ? Se sentait-elle prise au piège, acculée ? Était-elle coupable ? Il se rappela les propos de Christopher. D'après lui, il était fort possible qu'Isabella Masen ne soit pas seulement une mère de famille tranquille mais aussi un agent à la solde de l'étranger. Difficile à croire en la voyant jouer et rire avec sa petite fille. Mais Edward se devait de garder cette hypothèse à l'esprit : le b-a ba de son métier était de se méfier des apparences, aussi inoffensives fussent-elles !
- Mangeons avant que notre dîner refroidisse, dit-il.
Bella posa quelques frites sur le plateau de Nessie, et la fillette les attrapa aussitôt à pleines mains, portant ses deux petits poings à sa bouche. Edward se mit à rire.
- Voilà ce que j'appelle apprécier son repas ! Ne t'étouffe pas, quand même, bébé.
Décidément, il avait la voix la plus sexy qu'elle ait jamais entendue, se dit Bella qui, penchée sur son hamburger, l'observait à la dérobée. C'était le premier homme qui entrait chez elle, et il semblait remplir totalement la pièce de sa seule présence. À chaque fois qu'elle le regardait, elle sentait une bouffée de désir monter au creux de ses reins et lorsqu'il la regardait aussi, comme en ce moment… Elle sauta sur ses pieds et marmonna qu'elle avait besoin d'un couteau avant de s'éclipser en direction de la cuisine.
Edward mit à profil ces quelques instants de solitude pour parcourir le salon des yeux.
Le décor était modeste, les meubles un rien usés, les tissus fanés, mais l'ensemble était d'une propreté impeccable, et dégageait une impression de confort familier et de chaleur. Des jouets multicolores étaient éparpillés sur la moquette.
Bella revint bientôt s'asseoir à la table, s'employa à découper de petits morceaux de hamburger pour sa fille, et se remit à manger en silence, avec appétit. Edward l'observa un instant. On aurait dit qu'elle se concentrait sur son assiette pour éviter d'avoir à parler.
- Bella, dit-il.
Elle sursauta sur sa chaise et leva les yeux.
- Oui ?
- Je ne suis pas le grand méchant loup venu pour vous dévorer. Vous n'avez aucune raison d'être si nerveuse.
Un éclair de colère passa dans les yeux bruns-chocolats de la jeune femme.
- Ah vraiment ? dit-elle. Vous surgissez brusquement de nulle part, pour m'annoncer que vous êtes, que vous étiez, un ami de longue date d'Anthony. Vous ne demandez pas, vous exigez que l'on parle d'Anthony, que cela plaise ou non. Eh bien soit ! Nous allons bavarder à propos de votre vieux copain. Nous allons laisser s'exprimer nos pauvres petits cœurs, n'est-ce pas, et puis vous allez partir. Est-ce que c'est clair ?
Edward se balança en arrière sur sa chaise, et un léger sourire vint tirailler le coin de ses lèvres.
- Lorsque vous prenez la mouche comme cela, dit-il enfin, vous êtes incroyablement ravissante, mon cœur.
- Je ne suis pas « votre cœur », monsieur Cullen.
- Façon de parler.
- Eh bien supprimez ce mot de votre vocabulaire, je vous prie, lorsque vous vous adressez à moi.
Il rit et laissa retomber sa chaise avec un choc sourd.
- Oui, belle dame.
- Et cessez de sourire ! Je…
Elle s'arrêta et secoua la tête.
- Je ne sais pas pourquoi je crie comme ça. Je ne crie pas, d'habitude. Écoutez, monsieur Cullen…
- Edward. Je m'appelle Edward, Bella.
- Oui, bon ! De quoi vouliez-vous parler au juste, Edward, à propos d'Anthony ?
- Je ne sais pas, dit-il en haussant les épaules. J'ai été vraiment surpris d'apprendre votre existence. L'Anthony que je connaissais n'était pas du genre à se marier.
Bella détourna les yeux, mangea une frite, puis tamponna la bouche du bébé avec une serviette.
- Oui, eh bien, il a pourtant épousé quelqu'un : moi.
- Apparemment. Mais je ne peux pas comprendre pourquoi il ne m'a pas parlé de vous. Non seulement ça, mais il n'a pas même mentionné le fait qu'il allait devenir père.
Elle soutint son regard, cette fois, et releva le menton avec aplomb.
- Anthony ne savait pas pour Nessie. C'est-à-dire… il ne savait pas que j'étais enceinte. Je n'ai eu ni le temps ni l'occasion de le lui dire, avant sa mort.
- Je vois. Il a été tué dans un accident de chasse, n'est-ce pas ?
- Oui. Un homme, un de ses compagnons de chasse, est venu me voir et m'a appris la nouvelle. Cet homme, je ne me souviens même plus de son nom, a dit qu'il s'occuperait de tout. J'étais très jeune, et je n'ai pas cherché à discuter. On m'a informée qu'il y aurait un service religieux, et sur place j'ai découvert que le corps d'Anthony avait été incinéré : je n'ai pas pu le voir. J'ai traversé tout ça comme un cauchemar. C'est pourquoi votre présence a remué en moi des souvenirs que je…, des souvenirs pénibles, acheva-t-elle abruptement.
- Mais si mes souvenirs sont bons, Anthony ne chassait pas, Bella. Il avait même des positions très affirmées quant à la chasse : il détestait les chasseurs, et disait toujours qu'il ne comprenait pas le plaisir qu'on pouvait prendre à abattre des animaux sans défense.
Et en plus, c'était vrai ! Anthony, qui assassinait les êtres humains sans remords ni hésitation, n'aurait pas levé son arme sur un bête. Les yeux d'Edward s'étrécirent légèrement et il ajouta :
- Comment cet accident de chasse a-t-il pu se produire ?
Bella fronça les sourcils.
- Je n'en ai pas la moindre idée, avoua-t-elle. Je ne savais même pas qu'il était parti à la chasse avant que l'homme vienne sonner à ma porte pour m'annoncer que mon mari était décédé. Vous devez comprendre, Edward, qu'Anthony et moi avons vécu très peu de temps ensemble. Je n'ai pas eu la chance d'apprendre à découvrir ses goûts ni ses habitudes.
- Mais vous avez dû le connaître assez longtemps pour tomber amoureuse de lui et accepter de l'épouser, il me semble ?
- Je l'ai épousé, oui. Mais tout cela s'est passé si vite… Si ma petite Nessie n'était pas là, je croirais presque que j'ai rêvé. Non, vraiment, je ne savais pas grand-chose d'Anthony Masen.
« Elle a évité de dire qu'elle l'aimait », pensa Edward. Et il aurait parié ses derniers dollars qu'elle n'avait jamais été amoureuse d'Anthony. Il en était sûr à présent : ce mariage était bidon, c'était un arrangement, un accord conclu entre deux parties. Dans quel but ? La relation évidente entre la date de ce mariage et la libération du frère de Bella apportait sans doute la réponse à cette question. Anthony avait fait retirer les charges qui pesaient sur Emmett, et il avait obtenu la sœur en échange. Un joli lot, assurément.
Pourtant, les choses n'étaient sûrement pas si simples. Anthony était trop rusé, trop intelligent, trop calculateur pour céder à une simple attirance physique. Il ne faisait jamais rien au hasard. Qu'avait-il exigé d'autre, une fois qu'il la tenait en son pouvoir ? Avait-elle été obligée de coopérer pour cette fameuse liste, et l'avait-elle encore ? À moins qu'elle ne la détienne sans s'en douter ? Mais qu'elle soit innocente ou coupable, Christopher avait raison : si des agents étrangers avaient brusquement décidé de retrouver cette liste après deux ans de silence, la vie de la jeune femme, comme celle de sa fille, étaient en danger. Avant de les connaître, cette pensée lui était insupportable. À présent, elle le glaçait d'effroi…
