Et voilà le dernier chapitre de cette petite histoire. Il est construit un peu bizarrement, puisqu'il s'agit essentiellement d'un flashback. Du coup, ben... ce qui est en italiques est le présent, ce qui n'est pas en italiques est le passé (sauf à la fin). J'espère que ça n'est pas trop confus. Il pourrait y avoir une potentielle suite (avec Mycroft) mais pour l'instant, c'est tout ce que je voulais dire sur la question de la "pièce secrète" dans le palais mental de Sherlock. La fin peut sembler un peu abrupte, mais... je n'arrive pas à terminer autrement. Je voulais faire le raccord avec la fin de la saison (je rappelle à toutes fins utiles que, pour finir, c'est par la musique que Sherlock, Eurus et le reste de la famille parviennent plus ou moins à "communiquer"). Je n'ai pas pu résister pour le titre (oui, j'aime Pirate des Caraïbes 1) : n'oublions pas que Sherlock, petit, voulait devenir pirate...
Petite précision : l'idée de cette histoire m'est venue en voyant une image de promo pour la saison 4. On voyait Sherlock et John assis face à face dans un Baker Street à moitié inondé. Je ne sais pas si vous avez vu cette image, mais moi elle m'avait marquée au moment de la sortie de la saison. Associée à la métaphore de l'eau ("deep waters, Sherlock - all your life,in all your dreams") répétée par Eurus, elle m'a inspirée l'idée du palais mental noyé. Voilà !
Chapitre 3 : A pirate's life for me
Il se souvenait. Au moment de se noyer, il se souvenait.
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Loin, très loin au-dessus de lui, il pouvait encore vaguement percevoir la lumière du jour, oblitérée par l'eau noirâtre qui l'avait englouti, submergé, annihilé. Comme s'il s'enfonçait lentement au fond d'un puits glacial dont l'ouverture sur le ciel bleu se faisait de plus en plus petite, jusqu'à disparaître. Il avait retenu sa respiration, mais il savait que ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle n'emplisse totalement sa bouche, n'envahisse sa trachée, ses poumons…
Il se réveilla en sursaut, allongé dans son lit, trempé de sueur et, peut-être, de larmes incontrôlables. Ni eau, ni puits, ni tache de soleil, il faisait noir dans sa chambre, à l'exception de la lumière luminescente de la rue, qui filtrait par la fenêtre – mais il suffoquait, il se noyait toujours, la poitrine oppressée, incapable de respirer. Après ce qui lui sembla une éternité, mais qui n'avait probablement pas pris plus de quelques secondes, il parvint enfin à reprendre son souffle et à se rappeler ce qui lui était arrivé durant ces dernières semaines. La mort de Mary, la colère de John, l'overdose, Culverton Smith, Sally Donovan poignardée...
Bon anniversaire, Sherlock. Il n'avait de toute façon jamais vu l'intérêt de fêter la date de sa naissance.
En fin de compte, il ne se noyait pas vraiment. Ce n'était que ce bon (façon de parler) vieux cauchemar qui revenait en force, probablement réveillé par le manque de cocaïne. Son cerveau devait envoyer tous les signaux de détresse possibles, et quoi de mieux que ce rêve dérangeant, venu du tréfonds de son palais mental, l'un de ses plus anciens souvenirs ?
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Non seulement il se souvenait, mais il comprenait. Il comprenait que son cerveau, plus intelligent que sa conscience, lui avait envoyé ce signal d'alarme après avoir reconnu Eurus derrière les traits de Faith. Mais Sherlock, toujours logique, toujours rationnel, n'avait pas compris l'avertissement, ou l'avait négligé, balayé d'un revers de main. Un cauchemar de plus dû au manque, rien d'autre.
Il ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Il savait qu'il était chez Molly, probablement allongé à terre, mais l'eau l'emportait dans un tourbillon de souvenirs. Il ne servait à rien de se débattre.
A la fin, c'est l'eau qui gagne.
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Sherlock soupira et se recroquevilla sur le côté droit, essayant de se rendormir avant que les hallucinations ne commencent. La noyade n'était qu'un cauchemar, auquel il était habitué. Il n'avait certes rien de plaisant, mais les illusions dues au manque n'avaient rien de plaisant non plus, et elles duraient beaucoup plus longtemps. Mais comment dormir lorsque la moindre fibre de votre corps a décidé de vous faire payer l'affront que vous lui faites subir en lui refusant sa dose quotidienne ? Entre son envie quasi permanente de vomir, sa température qui jouait au yo-yo et les frissons irrépressibles qui le secouaient périodiquement, la désintoxication n'était vraiment pas une partie de plaisir.
Mais enfin, il l'avait bien cherché. Il avait choisi cette voie. Volontairement, en toute connaissance de cause. Il ne pouvait pas se plaindre.
- Ca n'a pas l'air d'être la grande forme, constata soudain une voix féminine, très proche, trop proche de son lit.
Sherlock sursauta avant de pousser un soupir de résignation.
- Mary ? chuchota-t-il.
Généralement, Mary venait en tête, première d'un long cortège qui ne s'achevait que lorsqu'il avait passé en revue la longue et fastidieuse liste de tous ceux qu'il avait trahis, volontairement ou non.
- Non, ce n'est pas Mary.
Oh. Ça, c'était plutôt inattendu. Sherlock se retourna dans son lit.
- Qui es-tu alors ?
Il essaya, en plissant les yeux, de distinguer les traits de l'intruse dans le vague halo luminescent qui provenait de la rue, mais ne parvint qu'à discerner une forme sombre debout entre le lit et la fenêtre.
- Je suis le vent d'Est, répondit la voix, et le détective réalisa qu'elle ressemblait beaucoup à la voix de Faith, la fausse Faith, celle que son esprit en proie à la drogue avait imaginée plusieurs jours auparavant, pour le mettre sur la piste qui l'avait finalement mené à Culverton Smith.
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Mais bien sûr, imbécile ! Bien sûr, Faith faisait partie du piège. Un appât. Une sorte de test avant le grand jeu, la dernière épreuve, le problème final. La chute.
Il se demandait pour quelle raison obscure et tordue son esprit le forçait à revivre malgré lui cette nuit fatidique, la nuit de son anniversaire, la nuit où le vent d'Est était venu le voir, la nuit où Eurus avait fait son grand come-back dans sa vie, sans que lui, pauvre idiot, ne comprenne rien.
- Sherlock, respire.
Il était sur le sol, et la voix de Molly, calme, douce, apaisante, lui semblait venir de très loin, superposée à celle d'Eurus qui hurlait dans son esprit.
- Je me noie, parvint-il à articuler. Il y a de l'eau partout. Je ne peux pas fermer la trappe.
Et si Molly lui répondit quelque chose, il ne l'entendit pas.
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Sur le moment, il n'avait pas trouvé cela illogique. Souvent, le vent d'Est, sous une forme ou une autre, venait lui rendre visite. Il faisait après tout partie de lui depuis très longtemps. Après que Mycroft l'eut effrayé avec cette stupide légende, le garçon qu'il était alors avait imaginé passer un pacte avec cette force aussi puissante que mystérieuse. D'abord pour éviter qu'elle ne finisse par l'emporter, lui, comme son stupide grand frère le lui avait prédit. Ensuite, le vent avait fini par se confondre avec son intuition, dans les moments où son cerveau parvenait à faire toutes les bonnes inférences en une fraction de seconde, à relier les faits entre eux plus rapidement que n'importe qui, à raisonner à la vitesse de l'éclair, précisément parce que le vent d'Est lui murmurait des indices au passage. Jusqu'ici, leur collaboration dans la tête de Sherlock avait été fructueuse.
L'hallucination ne semblait donc pas aussi terrible que les autres. Toutes, Mary en premier, lui reprochaient bien trop de choses parfaitement vraies avant de l'attaquer avec une violence qui le laissait souvent haletant, comme s'il s'était réellement battu. Le vent d'Est se contentait de lui souffler des pistes, et même si Sherlock n'était pas en état de faire des déductions intelligentes, il se sentit soulagé de n'avoir pas à recommencer ce soir la même bataille que la veille, que l'avant-veille, et que l'avant-avant-veille.
- Et pourquoi es-tu là ? demanda-t-il poliment en se redressant dans son lit en position assise.
Un rire inattendu frappa ses oreilles, et le son de ce rire fit brutalement trembler quelque chose au plus profond de son palais mental. Une chose qu'il avait enfouie très profondément, une chose qu'il avait si bien essayé de dissimuler, une éternité auparavant, qu'il ne se souvenait même pas de sa présence dans son esprit.
- Oh, je voulais simplement te voir, Sherlock. Figure-toi que je peux voir dans le noir aussi bien qu'en plein jour. C'est bien pratique lorsque l'on passe sa vie dans l'ombre. Tu ne peux pas me voir, mais moi, je peux. Si on y réfléchit un tant soit peu, il s'agit d'une parfaite image pour décrire notre relation, tu ne trouves pas ? Moi, je t'ai toujours regardé, et toi tu n'as jamais daigné poser les yeux sur moi. Pourtant, je n'ai jamais arrêté de te fixer, depuis les ténèbres où j'ai été enfermée.
Sherlock fonça les sourcils. Il ne comprenait rien à ce discours étrange. De quelles ténèbres parlait-elle ? Généralement, ses hallucinations étaient moins sibyllines.
- J'ai eu du mal à arriver jusqu'ici, reprit la voix. Ton frère a été particulièrement prudent cette fois-ci. Il ne t'a pas laissé seul un seul instant. Bien sûr, tu as toujours été son préféré…
- Le préféré de qui ? De Mycroft ? demanda le détective.
Il sourit à cette idée ridicule. La conversation prenait un tour inattendu, mais pas déplaisant. Tout était mieux que de voir Mary lui reprocher sa mort pour la millième fois.
- Bien sûr, de Mycroft. Tu as un autre frère ?
Sherlock haussa les épaules. Non, il n'avait pas d'autre frère, bien sûr que non, et d'ailleurs, un seul lui suffisait, merci bien.
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Non, il n'avait pas d'autre frère. Quelle ironie, vraiment. Eurus avait dû éclater de rire intérieurement à ce moment de leur discussion. Et il aurait suffi de si peu pour qu'il comprenne…
- Sherlock, tu n'es pas en train de te noyer, c'est juste une crise d'angoisse, d'accord ? Et je suis certaine que tu es capable de la combattre.
Molly était gentille, vraiment, il savait qu'elle voulait lui venir en aide, même après tout ce qu'il lui avait fait subir, mais à quoi bon ? Le deuxième étage de son palais mental était totalement noyé à présent. L'eau avait gagné le loft, commençait à s'attaquer aux couleurs des tableaux, étouffait la musique, détruisait tout ce qu'il y avait jamais eu de beau dans sa vie. Alors, à quoi bon ? A quoi bon, si rien ne lui était laissé à la fin ? Eurus avait gagné. S'était immiscée dans son esprit, alors qu'ils n'étaient encore que des enfants, puis installée au cœur de son esprit, sous la forme du vent d'Est. Il avait perdu. Il acceptait sa défaite.
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Un tremblement soudain le parcourut des pieds à la tête, le premier d'une longue série s'il en croyait la façon dont ses mains refusaient de rester tranquille sur la couverture.
- Tu ne vas pas te remettre à trembler ?
La voix semblait osciller à présent encre colère et dégoût, et Sherlock se demanda si, dans son esprit, le vent d'Est n'incarnait pas également cette partie de sa conscience qui lui ordonnait d'être toujours sous contrôle. Sans contrôle, il n'était rien.
La silhouette qui se découpait en noir sur la fenêtre de plus en plus lumineuse (ses yeux s'habituaient progressivement à l'obscurité) s'avança vers le lit. Sherlock entendit un léger craquement, alors qu'il sentait un poids léger incurver le matelas, à quelques centimètres de sa hanche droite.
- Tu es trop faible, murmura la voix (avec pitié ? dédain ? agacement ?). Trop lent à comprendre. Tu n'es pas prêt pour ce que je t'ai préparé. Et tu es plutôt ennuyeux quand tu es lent. Je me demande bien pourquoi j'ai pris tous ces risques pour arriver jusqu'ici.
Sherlock ne répondit pas. De fait, il n'entendait pas vraiment ce que disait la voix. Accablé par le sommeil, il ne parvenait pas à saisir le sens des mots qu'elle prononçait sa tête se faisait plus lourde d'instant en instant ses paupières papillonnaient malgré lui. Il se demanda s'il allait tout bonnement s'endormir au beau milieu d'une hallucination…
- Tu ne m'écoutes pas, siffla le vent d'Est avec un venin qui le fit sursauter, comme s'il avait réellement été piqué par un serpent. Je te dis que j'ai poignardé Sally Donovan, et ça ne te fait même pas réagir ?
Ces derniers mots réveillèrent totalement Sherlock.
- Tu as… poignardé Sally Donovan ? répéta-t-il, sous le choc.
La forme noire se mit à glousser, comme une petite fille qui vient de réussir une bonne farce, et le détective sentit une vague glacée courir sur tout son corps. Quelque chose bougea – se faufila, glissa, rampa, s'insinua – dans son palais mental. Cette chose qu'il avait si bien enterrée, et qu'il ne fallait surtout pas déranger, il s'en souvenait maintenant.
- Oh oui, répondit la voix avec une sorte de joie malsaine. Deux fois. Elle s'est plutôt bien défendue, mais ça ne servait à rien. Je suis la plus forte. Je suis toujours la plus forte.
- Pourquoi as-tu fait cela ? demanda Sherlock.
Il se fichait pas mal de Sally Donovan, mais n'avait aucune envie de l'allonger à la longue liste des victimes qui venait lui rendre visite chaque nuit, et même parfois en plein jour, depuis le début de son sevrage.
- Je te l'ai dit, je voulais te voir, et pour cela je devais neutraliser tous ceux qui étaient susceptibles de passer la nuit ici pour te surveiller. Lestrade devrait être bien occupé pour la nuit, et Anderson aussi, au chevet de Donovan. Ta chère logeuse est allée voir son neveu qui a des tendances suicidaires, et qui l'a appelée cet après-midi. Il faut dire que je suis passée le voir un peu plus tôt. J'ai même réussi à éteindre le téléphone de Mycroft – un peu risqué, bien sûr, mais tellement jouissif de le prendre dans sa poche ! John, en bon père aimant et loyal (il sembla à Sherlock qu'une pointe de sarcasme se dissimulait derrière ces adjectifs), doit s'occuper de sa fille, et Molly… eh bien, Molly a probablement bu un peu trop de café.
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Tout ce qu'Eurus avait planifié, organisé, réalisé pour le voir cette nuit-là lui donnait le vertige, ou du moins le lui aurait donné s'il n'avait pas déjà été allongé à terre, incapable de bouger. Il ne comprenait pas cette obsession de la part de sa sœur. Pourquoi cette fascination ? Pourquoi lui ? Il frissonna en pensant que si quelqu'un l'avait trouvée là, dans sa chambre, elle l'aurait tué sans plus de scrupules qu'après avoir poignardé Donovan.
Non, non, elle ne l'aurait pas tué, parce que seuls ceux auxquels il tenait étaient susceptibles d'entrer dans sa chambre. Et elle en avait besoin, à Sherrinford, pour lui donner… un contexte émotionnel.
Il fit un effort surhumain pour se tourner sur le côté, pris d'une nausée irrépressible. Des mains l'aidèrent –position latérale de sécurité, lui souffla la partie encore vaguement consciente de son cerveau. Il sentit la bile lui remonter dans la gorge, dans la bouche, dans le nez, se mêler à l'eau qui l'étouffait toujours.
Il se noyait toujours, mais les mains lui soutenaient la tête et la maintenaient provisoirement hors de l'eau.
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Le cœur de Sherlock s'arrêta de battre, broyé par une angoisse incompréhensible.
- Qu'est-ce que tu lui as fait ? murmura-t-il.
Il savait que cette conversation n'avait lieu que dans sa tête, et pourtant, il était certain que quelque chose était vraiment arrivé à Molly. Il repoussa les couvertures, essaya de se lever, sentit la tête lui tourner…
- Intéressant. Très intéressant, murmura la voix, avec un rien d'excitation. Donc tu tiens à cette femme malgré tout. James Moriarty pensait le contraire, et ç'a été son erreur. Je ne commettrai pas la même. Voyons donc comment nous pourrions l'inclure dans notre petit jeu…
Sherlock s'appuya à la table de chevet pour ne pas tomber, malade à l'idée que Molly était peut-être en train d'agoniser dans la pièce voisine, à deux pas de lui… Soudain, une main attrapa son bras, le força à se recoucher, avec douceur mais fermeté, remonta la couverture sur sa poitrine avant de se poser sur son front, légère comme une caresse.
- Molly ? chuchota-t-il, essayant de ne pas instiller trop d'espoir dans sa voix.
- Encore ? s'énerva la voix. Ne t'attache pas trop, Sherlock. A la fin, il n'y aura plus que toi et moi, tu sais. Comme au début. Lorsque Mycroft ne s'intéressait pas vraiment à toi. Et avant que Victor n'arrive.
Un courant d'air glacial parcourut le palais mental du détective, comme si une porte mal refermée avait soudain été ouverte. Mais son palais mental était un endroit parfaitement hermétique. Parfaitement ordonné, sans courants d'air. Chaque porte était toujours prudemment refermée après chaque usage, parce que Sherlock savait à quel point il pouvait être dangereux de laisser de vieux souvenirs errer dans surveillance dans son esprit.
Il ferma les yeux. Il devait tout vérifier.
Au rez-de-chaussée, les grandes portes de la salle de l'Albert Hall étaient fermées, ainsi que celles qui menaient aux coulisses. Sur les gradins, chacun était à sa place.
Au premier étage, rien d'anormal. Ses connaissances étaient soigneusement rangées dans les pièces prévues à cet effet. Les dernières, vides, au fond du couloir, attendaient d'être éventuellement remplies.
Au deuxième étage…
- Tu m'as l'air d'avoir bien arrangé ton palais mental depuis la dernière fois, commenta la voix avec, peut-être, une pointe d'admiration.
Au deuxième étage, il jeta un rapide coup d'œil à tous les lieux qu'il y avait amalgamés – le 221B, bien sûr, et le vieux bureau de son frère, son ancienne chambre chez ses parents, la morgue, l'église où il avait entendu de si merveilleux concerts dans son enfance. Il se heurta à Irène Adler alors qu'il ne s'y attendait absolument pas, et elle lui fit un clin d'œil entendu. Ainsi, elle se promenait toujours librement dans son palais. Complètement nue.
D'accord, pourquoi pas.
- Qui est cette femme qui se balade nue dans ton esprit ?
- Pourquoi, répondit Sherlock sans réfléchir, tu es jalouse ?
Un sifflement étranglé, un mouvement brusque, un cri de rage, et il sentit des doigts se refermer sur sa gorge.
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Jalouse. Le mot à ne pas prononcer. Bien sûr, Eurus était jalouse. Elle voulait son frère pour elle toute seule – elle le voulait vivant, pour qu'il joue avec elle, s'occupe d'elle, et d'elle exclusivement, et elle le voulait mort, pour le punir de ne jamais avoir, comme elle le lui avait dit quelques minutes auparavant, daigné poser les yeux sur elle.
A Sherrinford, aussi, son premier réflexe avait été de l'étrangler. Enfin, juste après lui avoir pris la main. Un message plutôt contradictoire.
- Sherlock, je ne sais pas de quelle trappe tu parles, mais peut-être qu'il n'est pas nécessaire de la fermer. Peut-être qu'il y a une autre solution.
Il n'était pas certain que Molly lui parlait réellement. Peut-être que cette discussion se passait seulement dans sa tête. En face de lui, dans le loft inondé, la jeune femme avait l'air de marcher sur l'eau. Il essaya de nager vers elle.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? croassa-t-il entre deux inspirations douloureuses.
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C'était nouveau. Ses hallucinations le menaçaient souvent, mais elles étaient rarement aussi… saisissantes de réalisme. Sans mauvais jeu de mot. La voix reprit, froide et menaçante :
- Ne. Me. Tente. Pas. Parce que je le ferais avec grand plaisir, tu sais.
- Tu ne veux pas savoir ce qu'il y a au grenier ?
Les doigts frémirent, se crispèrent, relâchèrent légèrement leur pression, et pour finir se rétractèrent. Sherlock monta rapidement l'escalier qui menait au loft, empli de couleurs que personnes n'avait jamais vues, de sons que personne n'avait jamais entendus. Son jardin secret, celui qu'il avait parfois du mal à atteindre, composé d'une enfilade de pièces dont les portes se grippaient parfois. Il avait eu besoin de cocaïne pour les ouvrir, les unes après les autres. Mycroft lui avait dit, un jour, que derrière ces portes l'attendait la mort, et que lorsqu'il ouvrirait la dernière, il ne pourrait plus faire demi-tour parce que toutes les autres se refermeraient derrière lui.
- Arrête de parler de Mycroft, c'est ennuyeux.
- Oui, c'est vrai.
Mycroft était ennuyeux, la voix avait raison. La main se posa de nouveau sur son bras et le caressa doucement, comme pour l'encourager à continuer.
- C'est tout ? Il n'y a rien d'autre dans ton palais mental ?
Bien sûr que si. Il restait le sous-sol. Mais comment un courant d'air aurait-il pu provenir d'une cave sans porte, ni fenêtre, ni soupirail – sans aucune communication avec le monde extérieur ?
- Une trappe, peut-être ? suggéra doucement la voix.
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Eurus avait profité de ce soir-là pour guider l'esprit de son frère vers le piège si soigneusement préparé durant leur enfance. Oui, il s'en souvenait à présent : ils avaient construit ensemble leurs palais mentaux respectifs. En secret, loin des adultes, loin de Mycroft, et même loin de Victor. C'était elle qui avait suggéré la trappe. En dernier recours, avait-elle précisé. Tout comme elle avait prévu un parachute dans sa forteresse volante. Sherlock avait acquiescé, et ajouté ce qu'il pensait être une issue de secours à l'architecture générale de son palais.
Il n'avait pas compris le sourire triomphant d'Eurus. Il n'avait pas compris qu'il ne lui resterait plus, trente ans plus tard, qu'à prendre son frère par la main et à l'emmener tranquillement se noyer dans la rivière souterraine qu'elle avait placée là.
La main de Molly se referma sur la sienne et la serra si fort qu'il en eut presque mal.
- Tu essayes d'enterrer le problème comme s'il n'existait pas. Mais il existe, Sherlock. Essayer de le faire disparaître ne le règlera pas.
Elle avait raison, bien sûr, elle avait raison, mais le niveau de l'eau ne cessait de monter malgré tout.
Néanmoins, sa main était toujours dans la sienne, et le maintenait à flot. Il parvenait de nouveau à respirer.
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Sherlock descendit, marche après marche, presque avec réticence, l'escalier qui menait aux fondations de son palais, à cette enfilade de cellules où il avait soigneusement emprisonné chacun des sentiments qu'il ne comprenait pas.
- Tu as enfermé tes émotions ?
La voix semblait totalement extatique à cette idée.
- Pas seulement les miennes. Celles des autres aussi.
- Et qu'est-ce qui se passerait si toutes les portes s'ouvraient au même moment ? Sous l'effet d'une forte pression, par exemple ?
Cette question, son frère la lui avait déjà posée, des années auparavant, et il connaissait la réponse. Cependant, il hésita à la donner, parce qu'il lui semblait que la créature assise sur le bord de son lit était impatiente de voir le résultat, qui ne pouvait manquer d'être catastrophique. Toutes ces émotions sous les verrous, emprisonnées à double tour dans des coffres sécurisés, il les avait gardées si longtemps cachées que, lorsque John était arrivé et l'avait poussé à les laisser respirer un peu, Sherlock avait cru mourir. Ressentir à nouveau, après toutes ces années de réclusion volontaire, était proprement terrifiant.
Mais maintenant… Maintenant, les portes s'ouvraient de temps en temps, les pièces n'étaient plus si hermétiques qu'auparavant, alors peut-être que si elles cédaient d'un seul coup, il ne deviendrait pas totalement fou. Et si tel était le prix à payer pour avoir rencontré John, cela lui convenait.
- John, encore et toujours John ! siffla la voix. Qu'est-ce qu'il a de si spécial ? Qu'est-ce que Victor avait de si spécial ?
Pour la seconde fois, le nom de Victor fit trembler les fondations de son palais.
Sherlock passa prudemment la tête dans l'entrebâillure de sa chambre forte, cette petite pièce totalement sécurisée, où il se réfugiait lorsque le douleur menaçait de prendre le pas sur tout le reste. Au centre de son malais mental, le cœur même de sa personnalité. Il y était allé lorsqu'il avait été torturé en Serbie. Lorsque Mary lui avait tiré dessus chez Magnussen. Moriarty l'y attendait, dans une camisole de force, comme un double maléfique prêt à lui sauter dessus pour essayer de l'attirer…
Vers la trappe, réalisa soudain Sherlock. C'était là que sa Némésis s'efforçait de l'entraîner.
Mais aujourd'hui, Moriarty était tapi dans un coin et ne lui prêta aucune attention. En revanche, il était évident que le courant d'air provenait de cette pièce – ou, plus spécifiquement, de la trappe située au milieu de la chambre forte. Ce qui signifiait qu'il ne s'agissait pas seulement d'un ultime refuge, d'un moyen de fuir. Si elle frémissait de la sorte, c'était parce que quelque chose, ou quelqu'un, était caché sous cette trappe, et s'efforçait de sortir.
Quelqu'un qui s'appelait Victor ?
Le courant d'air s'intensifia, comme une réponse positive à cette question. Mais Sherlock ne connaissait aucun Victor. Ou plutôt, son chemin avait croisé celui de nombreux Victor, mais aucun d'eux n'avait été assez important pour posséder une place au cœur de son palais mental.
- Ouvre-la, Sherlock. Ouvre-la et tu sauras, chuchota la voix, tentatrice.
Il ne voulait pas, pas vraiment, mû par le pressentiment d'une catastrophe imminente, mais la curiosité avait toujours été sa principale caractéristique. Il entra dans la pièce.
Le courant d'air cessa brusquement.
Au centre de la chambre forte, assis sur la trappe, dans le but évidente de la maintenir fermée, se trouvait un chien.
- Barberousse… murmura Sherlock.
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Le dernier obstacle entre lui et l'horrible réalité. Fidèle jusqu'au bout, songea-t-il avec amertume. Victor, qu'il avait trahi sans le savoir, et qui était tout ce temps resté là, dans son esprit, pour garder la trappe fermée, pour empêcher Sherlock de se noyer.
- Sherlock, écoute-moi, continuait doucement Molly. D'accord, ta sœur est folle, mais ce n'est pas en essayant de l'oublier que tu régleras le problème.
C'était ce qu'il avait toujours fait, sans le savoir. Nier la réalité, la nier avec violence, avec passion, avec désespoir. Ne plus ressentir. Ne plus s'attacher. Ne plus aimer. Parce que sa sœur finirait toujours par venir lui prendre ceux qui lui étaient chers.
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- Tu commences à te souvenir ? Enfin ? Oh, j'ai attendu ce moment pendant tellement longtemps !
La voix, urgente, fébrile, frénétique, fit courir un frisson le long de sa colonne vertébrale. Les contours de son palais mental commencèrent à se dissoudre, et malgré toute sa volonté, il ne parvint pas à empêcher son esprit de revenir au 221B.
- Je t'ai dit d'arrêter de trembler ! hurla la voix. Tu y étais presque ! Concentre-toi ! Retournes-y !
Sherlock ferma les yeux, crispa les mâchoires, sentit une goutte de sueur couler le long de son nez, mais rien à faire, il était bloqué dans son lit, tremblant de tous ses membres et pourtant pétrifié.
- Si tu n'as pas arrêté de trembler dans une minute, Sherlock, je te tue. (La voix n'exprimait rien d'autre qu'une certitude absolue.) Ça ne sera pas aussi intéressant que ce que j'avais prévu, mais tu commences à m'énerver sérieusement.
Il essaya désespérément de maîtriser les frissons qui couraient sur sa peau comme des vagues, en vain.
Le vent d'Est se lève, Sherlock. Et il vient te chercher.
C'est alors que son téléphone portable, posé sur sa table de nuit, se mit à sonner. Sherlock tendit la main, s'en empara. Ses doigts tremblèrent au moment d'accepter l'appel de son frère.
La forme quitta le lit précipitamment, comme pour résister à la tentation de l'étrangler devant témoin.
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Pour finir, c'était le coup de fil de Mycroft qui avait fait fuir Eurus. Il avait dû, cette nuit-là, passer près de la vérité. Voilà pourquoi il avait semblé si peu lui-même au téléphone : il avait compris, avant Sherlock, que leur sœur était libre de ses mouvements. Puis, comme Sherlock, au lieu de faire confiance à son intuition, il s'était forcé à réfléchir rationnellement, à refouler la panique qui menaçait de le submerger. Et il en avait rationnellement conclu qu'il n'y avait pas de danger. Ah, ils faisaient une belle paire d'imbéciles, tous les deux.
Mais Eurus était partie, peut-être elle-même effrayée de ce qu'elle avait failli faire. Après tout, elle avait besoin de Sherlock vivant pour son grand jeu, qu'elle mettait au point depuis des années. Le tuer sur un coup de tête aurait été décevant.
Pour finir, c'était Mycroft qui l'avait sauvé. L'idée le frappa soudain : tout ce qu'avait fait Mycroft, depuis toujours, il l'avait fait pour protéger son petit frère. Le protéger de sa sœur démente, le protéger de Moriarty, le protéger de ses tendances autodestructrices. Il n'avait pas compris qu'il luttait toujours contre le même ennemi, puisqu'Eurus avait manipulé Moriarty, puisqu'elle avait fait son nid dans le palais mental de Sherlock, mais il ne s'était jamais avoué vaincu…
- Sherlock ? Ouvre les yeux.
La voix de Molly était calme, trop calme même, comme si elle cherchait à réprimer sa propre angoisse. Il lui en fut reconnaissant. Elle aussi avait toujours été là pour lui.
Il ouvrit les yeux.
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Il ouvrit les yeux. Il était bien étendu sur le sol, au milieu des piles de livres froissés, et Molly était penchée sur lui, une main derrière son crâne, l'autre tenant fermement la sienne.
- Un bateau, ça ne marcherait pas ?
- Un bateau ? répéta-t-il sans comprendre.
- Un bateau te permettrait de te maintenir à la surface, expliqua la jeune femme comme si elle connaissait son palais mental depuis toujours, comme si elle avait constaté les dégâts causés par les flots de la rivière souterraine, et recherché pour lui la solution la plus adaptée. L'eau va bien finir par redescendre un jour ou l'autre.
- Je ne crois pas, murmura Sherlock.
- Mais si, bien sûr que si. Tout ce qu'il te faut, c'est du temps. Tu es submergé par des sentiments que tu ne comprends pas, mais ça va passer. Et ce sera beaucoup plus facile avec un bateau.
- Un bateau pirate ? demanda-t-il avec espoir (tout en se traitant mentalement d'imbécile : tu as quoi, cinq ans et demie ?).
Apparemment, la réponse à cette question était oui, car elle lui sourit avec une affection qui fit naître une vague de chaleur dans sa poitrine glacée.
- J'aurais dû m'en douter. Oui, un bateau pirate. Tu le vois ?
- Oui.
Dans son palais mental, comme dans la réalité, elle lui tenait toujours la main, mais à présent elle était sur le pont du bateau, et l'invitait à monter. Il prit une inspiration tremblante, et soudain il était à bord, et tout devint un peu plus facile. Au-dessus de sa tête, le pavillon noir se dressait. Devant lui, le gouvernail semblait l'inviter à... reprendre la barre.
- Ça marche, murmura-t-il, ébahi.
- Bien sûr que ça marche.
Il n'arrivait pas à y croire, mais il ne se noyait plus. Il avait même l'impression que sous la coque, l'eau s'était à peu près stabilisée.
- Ecoute, reprit Molly, j'ai compris que ta sœur est un monstre, qu'elle a tué des tas de gens, qu'elle a failli tuer John, et Mycroft, et peut-être moi aussi, mais je ne crois pas qu'essayer de la cacher soit une bonne idée. C'est ce que ton frère a fait en vrai, si j'ai bien compris ce que tu m'as raconté, et c'est ce que tu as fait dans ton palais mental. Et ça ne vous a fait du bien ni à l'un ni à l'autre.
- Qu'est-ce que je dois faire alors ?
Sa voix sonna de nouveau comme celle d'un enfant – un enfant abandonné, désespéré, anéanti, qui attend que les adultes viennent chasser ses terreurs nocturnes. Il sentit le pouce de Molly caresser doucement le dos de sa main.
- Peut-être que tu devrais essayer de la sortir des ténèbres. De l'amener vers la lumière.
Il n'était pas certain de comprendre la métaphore. Mais il respirait de nouveau, ce qui était un net progrès.
- Molly, je sais que tu penses qu'il y a du bon en chacun de nous, mais je t'assure qu'Eurus est une vraie psychopathe. Il n'y a pas moyen de lui parler, pas moyen de l'atteindre, pas moyen de « l'amener vers la lumière », comme tu dis. Elle est complètement folle, un point c'est tout.
- Les mots ne sont pas la seule façon de communiquer, fit remarquer la jeune femme.
Sherlock secoua la tête, incrédule, jeta un regard sur son palais mental inondé, et aperçut le violon, qui flottait sur l'eau, à quelques centimètres de la coque du bateau.
