Câlin - 142 mots
"Gilles, câlin !
-Quoi, câlin ? Tu crois que c'est le moment ?"
Mais protester ne servait à rien; de toute façon, Robin l'avait déjà attrapé et le serrait de toutes ses forces contre sa poitrine. Les hors-la-loi qui passaient devant eux riaient, hilares, et Gilles était sûrement aussi écarlate que les broderies sur sa veste. Quelle idée de se faire des câlins devant tout le monde !
Mais, du coin de l'oeil, le jeune homme remarqua également quelques hommes qui le dévisageaient, l'air sombre. Pour une raison quelconque, voir leur chef frotter sa joue contre sa tête, lui faire des bisous sur la nuque et le noyer de câlins les mettait hors d'eux. Ils détestaient Gilles et ils adulaient Robin. Le jeune homme se tendit. Puis, il répondit aux câlins de son frère. Après tout, il les avait largement mérités !
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Dépité - 118 mots
Rencogné dans un coin, les bras croisés, Robin boudait comme un enfant à qui l'on vient d'interdire d'aller jouer.
"C'est totalement injustifié, protesta-t-il, dépité. Pourquoi je ne peux pas venir avec vous ? Ce n'est pas comme s'il allait me sauter à la gorge devant autant d'hommes armés.
-Tu restes ici, Chrétien, et ce n'est pas une option ! rétorqua Azeem sèchement. Hors de question que nous allions négocier avec ce marchand quand tu lui as ravi le coeur de sa femme juste sous son nez !
-Ce n'était pas de ma faute !"
Gilles se retint très fort pour ne pas ricaner de la mine déconfite de son aîné. Faussement compatissant, il lui tapota l'épaule en passant.
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Regard - 153 mots
Avant, il n'avait jamais craint de regarder Robin droit dans les yeux, de mettre tout son fiel, sa colère et son mépris dans son regard. Il avait plongé dans ces iris bleus un nombre incalculable de fois et y avait bien vu toute son arrogance, sa suffisance et son égoïsme. Mais maintenant que Robin savait, il ne parvenait plus à croiser son regard. Soudain, il était tout gêné, tout timide, un peu honteux sans doute de toute la haine qu'il lui avait vouée. Mais Robin s'empara de son visage et plongea son regard dans le sien. Les prunelles vertes entrèrent en contact avec les prunelles bleues, et ce fut comme si tout s'expliquait enfin. Un seul regard, et ils n'eurent plus besoin d'échanger un seul mot. Un seul regard, qui dura une éternité sous les yeux perplexes des autres hors-la-loi, et il y lut enfin toute sa douceur, sa joie et sa tendresse.
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Sauter - 127 mots
Gilles observait depuis la berge l'autre côté de la rivière. Elle se situait loin, trop loin sans doute pour qu'ils la rejoignent en sautant par-dessus le cour d'eau. Il cherchait un passage à gué lorsque Robin attira son attention.
"Tu pourrais sauter de l'autre côté ? s'enquit le chef des voleurs en lui offrant ce grand sourire arrogant et suffisant dont il avait le secret.
-Moi sans doute, toi tu es probablement trop lourd, rétorqua moqueusement le jeune homme.
-C'est ce qu'on verra !"
Les deux hommes se tournèrent vers les fourrés pour vérifier que personne ne se trouvait dans les parages. Ni l'un ni l'autre ne savait si c'était inhérent au fait d'être frères, mais ils avaient souvent l'impression d'être comme des enfants lorsqu'ils étaient ensemble.
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Respirer - 130 mots
Il était tombé d'un arbre, une fois, quand il était enfant. En fait, plusieurs fois, mais ce coup-ci, tout l'air avait été chassé de ses poumons, et il avait étouffé pendant un instant. Il avait plusieurs cotes cassées, mais surtout, il avait failli mourir. Il n'y avait eu que sa mère pour lui crier de respirer, de rester avec elle.
"Respire, Gilles ! Respire !"
Il était tombé dans la rivière, plusieurs fois, lorsqu'il était adolescent. Mais cette fois, l'eau glacée avait comme gelé ses poumons, il n'arrivait plus à respirer. Un bras passa sous son dos et le redressa, lui faisant cracher de l'eau. Ses yeux verts retrouvèrent une vision nette. Il vit Robin au-dessus de lui, son frère qui lui avait crié de respirer, de rester avec lui.
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Effacer - 162 mots
On n'effaçait pas dix-huit années de douleur et de solitude. La faim dévorante que Gilles avait ressentie, les brimades et les quolibets, ce sentiment d'injustice quasi permanant, cet amour sans reconnaissance pour leur père, Robin savait que c'était à lui qu'il les devait. Il lui avait infligé tout cela, et il savait que le chemin pour gagner la confiance et l'amour de son frère serait long et ardu. Ou, du moins, il le pensait. Car dès le premier jour de leur fraternité nouvelle, le jeune homme se mit à le suivre partout avec insouciance, à rire après lui, à l'appeler "frère". Il vint s'assoir près de lui autour du feu, et il se blottit dans ses bras lorsqu'il fut l'heure de dormir. Il lui réclama des histoires sur leur père. Robin ne comprenait pas comment Gilles avait pu effacer aussi vite tout ce qu'il avait enduré à cause de lui, mais il se promit de lui rendre tout cet amour au centuple.
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Élégance - 141 mots
Robin, qui en sa qualité de noble appréciait les beaux tissus, avait tout de suite admiré la mise de Gilles. Ses vêtements étaient grossiers et rapiécés, mais une certaine élégance s'en dégageait. Il aimait les motifs sur sa veste et le rouge vif qui lui servait de couleur signature. Une couleur parfaitement assortie à son mauvais caractère, sourit l'archer en son for intérieur, tandis qu'il finissait de boucler le fermoir de la cape écarlate qu'il avait posée sur ses épaules.
"Qu'est-ce qui te fait rire ? s'enquit Gilles avec méfiance. J'ai l'air ridicule ?
-Non, tu es très beau, répondit Robin en souriant."
Puis, son regard se fit plus mélancolique alors qu'il détaillait la posture de son frère et l'éclat dans ses yeux.
"Tu ressembles beaucoup à Père."
Gilles ne trouva rien à répondre, mais il était aussi bouleversé que lui.
