Chapitre Trois

Il ne sut à quel moment il parvint à s'endormir. Mais il était indiscutable qu'il dormit, car quelques heures plus tard, il sentit qu'on le bousculait. Entrouvrant légèrement les paupières, il vit Nalan penché sur lui, qui le secouait sans ménagement.

- Hé, vite !

Son visage trahissait l'inquiétude, et elle était très pâle. Elle arborait son casque et portait à la ceinture son glaive. Dehors, le soleil était déjà bien haut dans le ciel.

- Ha… marmonna Nerhoear. Je dors depuis longtemps ?…

- Viens, vite, dit Nalan sans répondre à sa question.

Ils traversèrent les tunnels en courant et atteignirent un balcon. Nerhoear regarda au loin et vit de longues fumées s'élever de Dale. Les maisons brûlaient, et un grondement sinistre se faisait entendre, fait de cris, de crissements et de tambours de guerre.

- Les voilà déjà, pesta un lancier nain.

Dans toute la Forteresse d'Erebor, on se préparait à l'assaut. Des nains allaient et venaient en tous sens. On portait des réserves de flèches aux archers de Dale, on préparait de la nourriture et de l'eau pour soutenir les guerriers, et ceux qui ne pouvaient se battre se retirèrent dans les cavernes.

Nerhoear entendit soudain un hurlement strident et déchirant. Se hâtant à une fenêtre, il vit, au loin dans le ciel, un Nazgul…L'elfe porta sa main au niveau de son cœur et récita le nom des Valar.

Le Roi Daïn donnait ses ordres rapidement et brièvement. De nombreux guerriers et archers vinrent se poster aux balcons jouxtant les Grandes Portes. Au dehors, l'armée ennemie s'étendait à perte de vue. Des bataillons s'avançaient en formations compactes, suivis de près par des catapultes.

Les premières lignes du Mordor s'immobilisèrent à quelque deux cent mètres des Grandes Portes, se tenant hors de portée d'arc. Nerhoear, posté sur le balcon Est, cria aux ingénieurs chargés des armes de siège :

- Prêt à tirer ! Visez les catapultes d'abord !

En face, les catapultes furent chargées de rochers. De monstrueux trolls s'avancèrent en tête de ligne, devancés par un étrange cavalier sombre. Nalan murmura :

- La Bouche de Sauron…

Nerhoear reconnu également l'envoyé personnel du seigneur du Mordor. Ce cavalier dont on disait qu'il n'aurait de cesse tant que la Terre du Milieu n'aurait pas succombé à son maître.

Pendant un instant, Erebor et ses environs furent silencieux. La tension fut à son comble, comme si tous retenaient leur souffle. Puis, comme un seul homme, l'armée du Mordor chargea et ses catapultes déversèrent un véritable flot de pierre. Nerhoear hésita un instant, puis brandit son sabre en hurlant : « Tirez ! ».

Flèches et pierres s'abattirent, emportant grand nombre de vies, alliées ou ennemies. Les Orientaux tentèrent de poser des échelles sur les balcons, sous le feu conjugué des catapultes naines et des flèches des archers de Dale. Des trolls frappèrent de leurs énormes masses, des nains donnèrent des coups de hache, des Haradrims brandirent leurs lances. Le choc fut effroyable.

La bataille semblait durer depuis des heures, quand le Nazgul fondit sur le balcon ouest, frappant de ses griffes les rangs de nains et d'Hommes.

- Le Nazgul ! Visez le Nazgul ! Ordonna Daïn.

Tous les arcs se tournèrent vers l'effrayante créature et une volée de flèches fut lancée. Dans un cri suraigu, la bête remonta dans les airs. Il y eut des cris de victoire du côté des nains. Mais la Bouche de Sauron n'entendait pas abandonner aussi vite. Il brandit sa lame, et soudain, d'autres tambours se firent entendre. Il y eut un instant de flottement, puis, surgissant des ruines de Dale, cinq monstrueux Mumakils apparurent.

- Des oliphants ! Cria un archer de Dale.

- Ils ont amenés des Mumakils ! Cria un nain.

Les armes de siège chargèrent des rocs qu'ils enflammèrent. Cette fois, elles visaient directement les Grandes Portes. Derrière celles-ci, Nalan cria :

- Tenez bon ! Consolidez la porte !

Des nains placèrent des cals d'acier, mais ceux-ci tremblaient dangereusement à chaque impact.

Sur le balcon est, Daïn et ses nains commençaient à être débordés. Quatre échelles avaient été posées et des nuées d'orques et de guerriers du Harad y montait. A court de moyens, le Roi cria :

- Retirez-vous ! A la salle du Trône !

Les nains, abandonnant leurs ennemis, battirent en retraite. Lorsque le dernier combattant d'Erebor fut passé, Daïn abaissa un levier, et le tunnel qui reliait le balcon est au reste de la Forteresse s'effondra, ralentissant la progression des troupes du Mordor.

De l'autre côté, sur le balcon ouest, Nerhoear n'était pas non plus en position de force. Il se battait de toutes ses forces pour repousser un bataillon de haradrims très tenaces. Il frappa de toutes ses forces sur le premier d'entre eux, brisant son casque et l'assommant. Alors qu'il croisait le fer avec un oriental armé d'un lance, un haradrim passa derrière lui et leva sa lame. Nerhoear réagit juste à temps et la lame vint frapper le sol. Nerhoear frappa son ennemi, qui évita également le coup porté. Le haradrim fit alors perdre à l'elfe son arme puis, lançant sa lame, le blessa au menton.

Nerhoear tomba en arrière, mais lorsque le guerrier de Harad s'approcha, une hache vint se ficher dans son épaule. Une main agrippa l'elfe blessé et le remit sur pieds.

- Daïn !... articula celui-ci.

- Allez, debout, la bataille n'est pas finie !

Il poussa un juron dans sa langue et balaya les rangs ennemis de sa lourde hache.

Un ingénieur nain parvint à lancer un roc droit sur le crâne du Mumakil de tête, lequel s'effondra dans un dernier cri, écrasant quelques orientaux et gobelins qui tentèrent de fuir. On entendit soudain un cri sombre :

« Tireeeez ! »

Daïn se tourna, et vit de nombreux archers orques et haradrims bander leurs arcs. Le Roi n'eut que le temps de crier « Levez vos boucliers ! » qu'une pluie de flèches s'abattit sur eux. On entendit des cris de douleurs et des bruits de métal.

- Homme de Dale ! Hurla le Roi. Tirez une volée !

A leur tour, les archers de Dale préparèrent leurs flèches et visèrent la masse d'ennemis qui s'étendait en contrebas. Les orques étant peu protégés, les flèches fauchèrent littéralement leurs rangs. C'est alors que deux trolls parvinrent à se hisser sur le balcon et brandirent leurs énormes masses. Quelques flèches firent reculer l'un d'entre eux, mais le second frappa durement les nains qui tentaient de le repousser.

- Il faut reculer ! Hurla un lancier nain.

- Oui, repliez-vous, lança Daïn.

Le cri fut bientôt reprit par tous : « on se replie ! » « Retraite ! ».

De nouveau, Daïn fit s'effondrer le tunnel, et réalisa qu'il ne restait plus qu'un rempart avant le Trône : les Grandes Portes… Il se précipita à la suite de ses hommes jusqu'à la salle du Trône, où ce qu'il restait des défenseurs d'Erebor s'étaient repliés.

Les machines de siège ennemies avaient concentré leur tir sur ces deux Portes de pierre, et on entendit quelque chose qui ressemblait à un bélier frapper contre la porte. Les nains et les hommes se regroupaient, et l'on sentait la tension et même la peur envahir la plupart d'entre eux. Daïn s'avança et cria :

- Nains ! C'est peut-être notre ultime bataille ! Qu'elle reste dans l'histoire ! Défendez Erebor ou mourrez !

Alors qu'il prononçait ses mots, un morceau des Portes s'effondra, et des orques s'engouffrèrent par la brèche.

- A mort ! Hurla Daïn en se précipitant à la rencontre des orques, bientôt suivi par l'armée des nains.

Nerhoear chercha Nalan du regard et la trouva à l'autre bout de la salle. Elle se battait en première ligne et semblait avoir fort à faire avec un orque de grande taille.

- Nerhoear ! Attention ! Cria le Roi Daïn.

Nerhoear regarda devant lui et vit un monstrueux troll en armure lui faire face. Il s'écarta à temps pour éviter le coup de hache qui lui était destiné. Le troll frappa encore une fois dans le vide, et sa hache tomba contre le sol. Profitant de cet instant de répit, Nerhoear grimpa le long du bras de la créature, et, dégainant sa lame, il trancha la nuque du troll qui poussa un épouvantable hurlement. Nerhoear sauta juste au moment où son ennemi s'écroula.

Soudain, il entendit un hennissement, et voyait que la Bouche de Sauron se dirigeait droit sur Nalan, son épée au poing.

- NALAN ! Hurla-t-il, mais trop tard.

La guerrière du Rohan, encerclée par des gobelins, n'avait pas vu le cavalier se précipiter sur lui. Elle reçut le coup d'épée en pleine poitrine, et s'effondra dans un cri étouffé.

Nerhoear se précipita vers elle, mais la Bouche de Sauron vint lui barrer le passage. Serrant avec fureur sa lame elfique, Nerhoear attendit que le cavalier fondit sur lui, et, s'écartant au tout dernier moment, frappa de son arme l'une des pattes du cheval noir, qui chuta, entraînant le serviteur de Sauron avec lui.

La Bouche de Sauron brandit à nouveau son épée, et avança vers l'elfe. Nerhoear attrapa un bouclier sur le sol et courrut vers son opposant. Mais le cavalier noir était un adversaire très talentueux. D'un coup habile, il parvint à désarmer l'elfe. Il frappa du poing son adversaire, qui chuta. La Bouche de Sauron leva haut son épée, mais avant qu'il ne puisse l'abattre, le Roi Daïn se jeta sur lui et le renversa. La Bouche de Sauron se releva, mais déjà Nerhoear était sur lui, et son épée se ficha dans son cou, lequel laissa échapper un flot de sang noir.

Si le chef des troupes du Mordor était vaincu, ses forces étaient loin d'être en position d'infériorité. En dépit de leur courage et de leur force, les nains étaient très largement moins nombreux que leurs adversaires. Daïn lui-même sentit la peur s'insinuer en lui, lorsque retentit dans l'air une note aigue.

- Un cor… dit Daïn.

- Les… les elfes ! dit un homme de Dale.

Et l'on vit à l'horizon des centaines de guerriers et archers se précipiter sur les forces de Sauron. Totalement pris au dépourvu, les ennemis se retrouvèrent attaqués des deux flancs. Reprenant espoir, les nains repartirent à l'assaut de l'armée ennemie, qui déjà, commençait à se démanteler et à fuir.

- Revenez ! Revenez, vermine ! Cria un officier orque. Revenez vous battre, où je vous jure que...

Une flèche elfe l'empêcha de finir sa phrase.

C'était fini. Erebor avait tenu bon, grâce à l'arrivée salutaire des elfes de la Lorien et de la Forêt Noire. Daïn éclata de rire, et des vivats retentirent dans la Forteresse. Elfes, nains et hommes s'acclamèrent, se serrèrent la main, s'enlacèrent parfois.

Nerhoear se tenait à l'écart, agenouillé au-dessus du corps de la jeune femme. Il se sentait vidé, comme si toute vie l'avait quitté. De la main, il écarta les cheveux de Nalan qui lui tombaient sur le visage. Sans trop savoir ce qu'il faisait, il posa ses deux mains sur les joues de son ancienne équipière, et se penchant lentement, posa son front contre le sien. Des larmes salées innondaient son visage, coulant doucement sur le visage pâle et froid de Nalan.

- Seigneur Laiquaninwa ! Appella une voix.

Nerhoear reconnu la voix de Thranduil, Roi des elfes de la forêt Noire, mais ne bougea pas.

- Le seigneur Elrond et moi-même voulons vous féliciter pour votre courage dont vous avez fait preuve dans cette bataille. Vous avez combattu avec fierté, et…

Mais il n'écoutait pas. Il ne voulait plus rien écouter. Il ne voulait plus rien voir. Il ne voulait plus rien savoir.

Du sang coulait le long de sa tempe, sans qu'il chercha à l'essuyer.

- Nerhoear ?

Lentement, presque sans réfléchir, Nerhoear Laiquaninwa se leva. Il arracha sa cape, jeta son bouclier, et se mit à marcher. Il marcha droit devant lui, sans savoir où il allait. Il avait perdu ce pourquoi il se battait. Pour lui, il n'y avait pas eu de victoire.

Pour lui, il n'y en aurait jamais plus.