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Chapitre 3 : Vieilles rancoeurs et aveu inavouable
Toute la mâtinée, Laurence se concentra sur les enquêtes qu'il supervisait au Quai des Orfèvres. Les réunions avec ses inspecteurs se succédèrent mais ne parvinrent pas à le distraire du seul point qui lui revenait sans cesse à l'esprit : Avril. Même s'il n'en laissait rien paraître, il s'inquiétait et son instinct lui soufflait qu'il allait se passer quelque chose.
N'y tenant plus, il appela chez sa mère. Le téléphone sonna dans le vide. Une crainte irrationnelle s'empara de lui et il se rendit en voiture à l'appartement. Il sonna en vain et dut repartir, encore plus inquiet.
Il gagna alors le domicile de l'éditeur. Van Hoven le fit patienter de longues minutes avant d'apparaître.
« Commissaire Laurence ? Que me vaut l'honneur de votre visite ? »
« Je cherche Mademoiselle Avril. »
Van Hoven le regarda curieusement.
« Elle est partie avec vous la nuit dernière… C'est moi qui devrais vous demander où elle se trouve. »
« Elle n'est pas ici ? »
« Non, elle n'est pas rentrée. »
Laurence le regarda fixement. L'homme ne semblait pas plus inquiet que cela, trop tranquille à son goût.
« Ne jouez pas à ce jeu avec moi, Van Hoven. Je sais qu'elle est ici. »
L'éditeur soupira.
« Effectivement, mais Alice n'a pas émis le souhait de vous voir, Commissaire. C'est une jeune femme fragile qui a besoin de soutien et d'affection. »
« D'affection que vous lui apportez ? » Le ton de Laurence s'était fait dur et dubitatif. Il s'approcha de Van Hoven, menaçant, et le domina. « Alors vous ne verrez aucun inconvénient si je m'enquière régulièrement de son bien-être ? »
« Alice ne veut plus entendre parler de vous. Je ne connais pas votre histoire avec elle, mais si vous la pourchassez encore, je déposerai une plainte contre vous, Laurence... pour harcèlement. »
Le commissaire le regarda droit dans les yeux en arborant un sourire froid.
« Ne vous gênez pas. Il est fort possible qu'on ouvre une enquête et qu'on fasse des découvertes intéressantes sur votre compte. »
L'éditeur, nullement déstabilisé, soutint son regard. Les hostilités étaient à présent engagées.
« Si vous levez encore la main sur elle, si vous la forcez à faire quelque chose contre son gré, au moindre faux-pas de votre part, Van Hoven… je vous coffre, c'est bien compris ?... » Laurence le dévisagea jusqu'à ce que l'autre détourne finalement les yeux. Il afficha un mépris non dissimulé et se dirigea vers la porte. « … Ne vous dérangez pas pour moi, je connais la sortie. »
Dans la cour intérieure de l'hôtel particulier, Laurence se retourna et scruta les fenêtres. Au 2ème étage, le mouvement d'un rideau attira son attention mais il n'aperçut personne derrière le carreau.
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« Ce flic merdeux a osé me menacer, Fabio ! » s'écria Van Hoven au téléphone. « Tu te rends compte ?! Sous mon propre toit ! »
L'homme à l'autre bout du fil répondit quelque chose.
« Oui, je veux qu'on lui donne une bonne leçon !... Je veux qu'on lui envoie des gars pour lui défoncer sa belle gueule et lui faire passer l'envie de revenir se mêler de ce qui ne le regarde pas ! Tu peux faire ça ?... »
Un silence, alors que l'autre répondait.
« Entendu, je me calme… Oui, d'accord… On laisse passer un peu de temps, mais je veux que tu t'en occupes… Tu me dois bien ça, hein ?... Ce fouille-merde reviendra… Envoie-le à l'hôpital, qu'on soit débarrassé de lui !... »
Alice Avril referma la porte le plus doucement possible. Elle avait tout entendu. Elle devait prévenir Laurence. Le commissaire n'allait pas être content : elle venait de lui causer involontairement à nouveau des ennuis…
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Laurence était encore au '36' quand la standardiste lui passa la communication en salle de débriefe. Les inspecteurs quittèrent la pièce et le laissèrent seul.
« Commissaire Laurence à l'appareil… »
« Laurence ? » chuchota une voix féminine.
« Avril ? C'est bien vous ? »
« Oui, écoutez-moi… »
« Est-ce que tout va bien ? »
« Oui, ça va… »
« Où êtes-vous ? Je viens vous chercher. »
« Non, surtout pas ! Je dois vous parler… Van Hoven n'a pas apprécié votre venue ce matin… J'ai surpris une conversation… Il a demandé à ses amis de provoquer un accident dont vous seriez la victime… Soyez sur vos gardes »
« Quand ? »
« Je ne sais pas. »
Il y eut un silence, puis Laurence soupira.
« Avril, il faudra que vous m'expliquiez un jour comment vous réussissez toujours – je dis bien, toujours ! - à vous retrouver dans des plans galère… »
Le ton du commissaire était clairement exaspéré. Il poursuivit :
« … Vous ne pouviez pas vous trouver un type normal avec une vie normale depuis trois ans ? Un type tranquille, aimant, qui se serait occupé de vous et vous aurait fait des gosses ? Tout ça n'arriverait pas si vous restiez sagement à la maison, devant vos casseroles ou la télévision ! »
« Oh, bien sûr !... »
Laurence entendit son ton outragé au bout du fil et l'imagina sans peine : furieuse, ses yeux verts qui lançaient des éclairs.
« … On a déjà eu cette discussion, mais je vais quand même vous le redire puisque vous êtes bouché à l'émeri : cette vie là n'est pas faite pour moi, et vous le savez très bien, alors cessez de croire que vous allez me changer ! »
« Restez donc comme vous êtes ! J'en ai assez d'être votre bon samaritain, Avril. Où faudra-t-il que j'aille pour ne pas avoir le malheur de vous croiser ? En Chine ? Sur la Lune ? »
« Même là-bas, vous ne seriez pas à l'abri ! » Répliqua-t-elle, en voulant avoir le dernier mot. « Je vous hanterai, je vous pourchasserai...
Laurence se pinça le haut du nez et écarta le combiné de son oreille. Il la laissa parler dans le vide et quand il n'entendit plus qu'un Laurence interrogatif, il reprit le cours de la conversation.
« C'est ça, j'ai compris, vous avez voué votre existence à m'emmerder… Vous savez quoi ? Je vais vous laisser vous débrouiller toute seule avec votre Jules… Quand il vous aura envoyée à l'hôpital, vous changerez peut-être d'avis et vous déposerez plainte ? En attendant, je ne peux rien faire pour vous… »
« Laurence, non ! »
« Oui, Avril ? Vous avez quelque chose à me demander ? »
Il y eut un bref silence où elle sembla peser le pour et le contre.
« Faites attention à vous… Je ne me le pardonnerai pas s'il vous arrivait quelque chose… »
« Moi non plus, je ne vous le pardonnerai pas, mais il fallait y penser avant de m'impliquer dans vos histoires… »
« Je suis désolée… Je n'avais pas le choix ! »
« On a toujours le choix, Avril. Van Hoven va s'en prendre à vous, alors un dernier conseil : pour votre bien, partez avant qu'il ne soit trop tard, quittez ce type quand vous le pouvez encore… »
« Il est d'une jalousie maladive. Je ne peux pas sortir sans son accord, il me surveille… »
« Ce n'est plus mon problème. Vous n'aviez qu'à m'écouter ce matin et ne pas retourner chez lui… Au revoir, Avril ! »
« Laurence ! »
Le policier raccrocha avec énervement. Cet entêtement à vouloir prouver qu'elle était capable de s'en sortir toute seule, le mettait hors de lui. À peine vingt quatre heures après l'avoir revue et elle était en train de le faire dégoupiller ! Qu'elle se débrouille toute seule puisque c'était ce qu'elle voulait ! Et qu'elle ne vienne pas se plaindre ensuite s'il lui arrivait malheur !
Il sortit de la salle, de méchante humeur. Ses inspecteurs le regardèrent passer comme un météore, le visage fermé, la mâchoire serrée. Aucun n'osa lui demander si ça allait…
Il ouvrit une porte et entra dans le petit bureau contigu au sien. La présence d'un visage amical et bienveillant le calma un temps soit peu.
« Marlène ? »
« Oui, Commissaire ? »
« J'ai une mission pour vous… »
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Le lendemain, une jeune femme se présenta à l'hôtel particulier de Van Hoven et demanda à voir sa sœur. Le garde du corps, troublé par cette blonde platine d'une beauté à couper le souffle, ne chercha pas à en savoir davantage et introduisit l'inconnue.
Quand elle entendit qu'elle avait une visite, Alice grogna, dérangée et refusa de quitter son manuscrit.
« C'est qui ? »
« Votre sœur, Marlène. »
« Hein ? »
Stupéfaite, Alice ouvrit de grands yeux et étouffa un juron. Elle demanda au domestique de la faire entrer immédiatement. Les deux jeunes femmes tombèrent chaleureusement dans les bras de l'autre. Quand elles eurent finies leurs effusions, elles allèrent s'installer près de la fenêtre.
« Mais enfin, Marlène, qu'est-ce que tu fais là ? »
Marlène regarda vers la porte et se mit à chuchoter.
« Je peux parler ?... » Comme Alice hochait la tête, elle poursuivit : « C'est le commissaire qui m'envoie… Même s'il n'en dit rien, il s'inquiète beaucoup pour toi… »
« Tu l'as suivie à Paris ? »
« Oui, quand il me l'a demandé, six mois après ton départ de Lille… Je te l'avais écrit dans une lettre. »
« Je n'ai pas reçu ce courrier. J'ai pas mal déménagé à cette époque. »
« C'est pour ça que je n'avais plus de tes nouvelles ?… Oh, c'est trop bête… Alors tu ne sais pas ? »
« Je ne sais pas quoi ? » Alice ouvrit grand les yeux. « Ne me dis pas que toi et Laurence, vous êtes ?... »
Marlène éclata de rire.
« Ensemble ? Mais non ! Grâce au commissaire, j'ai rencontré un très gentil garçon, un inspecteur qui travaille pour lui… Regarde… » Marlène lui montra sa bague. « … Je me suis fiancée il y a six mois… »
« Félicitations…
« Si tu savais comme je suis heureuse ! Nous projetons de nous marier bientôt et de partir en lune de miel. Nous avons choisi la Côte d'Azur. J'en rêve depuis si longtemps ! Nice, Menton, Cannes, Antibes… »
« Marlène… »
« Et puis, ensuite, Monte Carlo… »
« MARLENE !... Excuses-moi mais tu ne vas pas me raconter tout ce que tu as prévu pour ton voyage de noces… Qu'est-ce que Laurence voulait ? »
« Oh oui ! Le commissaire voudrait que tu m'accompagnes faire du shopping. »
« Du shopping ? Il est tombé sur la tête ? Où ça ? »
« A Saint-Germain, pardi ! Jacques nous récupéra ensuite. »
« Jacques ? »
« Mon fiancé ! Il est adorable, tu verras… Prends tes affaires, nous partons. »
« Mais je ne peux pas ! »
« Le commissaire a dit que si tu ne voulais pas venir, je le cite : il viendrait lui-même te botter les fesses… Il avait l'air sérieux quand il a dit ça… »
« T'inquiètes, je ne lui ferai pas ce plaisir. Donnes-moi deux minutes… »
Alice passa dans la pièce à côté et rangea son précieux manuscrit dans un sac. Elle s'attacha les cheveux, mit un peu de maquillage, prit une veste qui se coordonnait avec sa robe et rejoignit Marlène. La secrétaire la félicita pour sa tenue. Puis elles sortirent.
Le majordome attendait à l'extérieur dans le couloir, l'œil suspicieux.
« Bernard, nous allons faire des emplettes, ma sœur et moi. »
« Je suis désolé, Mademoiselle Alice, mais je ne peux pas vous laisser sortir… »
« Mais Bernard, ma sœur vient de m'annoncer qu'elle allait prochainement se marier, elle a besoin d'une robe. Je dois l'aider à en choisir une. Vous ne voudriez pas qu'elle le fasse toute seule… »
« Oh non, je ne saurai pas laquelle prendre, elles sont tellement toutes jolies, et il y a tellement de choix… J'ai besoin d'Alice. »
« C'est-à-dire... Je dois prévenir Monsieur… »
« Bernard, c'est juste une escapade entre filles et cela fait tellement longtemps que je n'ai pas vu ma sœur… »
« Je ne suis que de passage à Paris… Nous repartons demain avec mon fiancé. Si vous saviez comme c'est romantique, Paris… Je resterai bien plus longtemps, il y a tant de choses à voir et à visiter… Montmartre, le Sacré-Cœur, l'Île Saint-Louis, et les promenades en bateau-mouche, comme c'est beau le soir quand toute la ville brille de mille feux… »
Sidéré par le débit de paroles de Marlène, Bernard regarda la blonde comme s'il n'y croyait pas ses yeux. Il n'eut bientôt plus qu'une envie : se débarrasser de la bavarde, d'autant plus qu'elle ne semblait pas bien maline pour fomenter un enlèvement.
« Euh oui, d'accord. »
« Merci Bernard ! » Avant que le majordome change d'avis, elle ajouta : « Viens Marlène. »
Les deux jeunes femmes sortirent de l'hôtel particulier. Marlène héla un taxi dans lequel elles s'engouffrèrent. Toutes à leurs bavardages, elles ne firent aucunement attention à la voiture qui les suivait.
Le taxi les déposa Boulevard Saint Germain devant une boutique de mariage. Pendant près d'une demi-heure, une vendeuse présenta des modèles de robe de mariée toutes plus belles les unes que les autres à Marlène. La jeune femme s'imagina dans chacune d'entre elle. Alice commença rapidement à s'impatienter mais laissa faire en se demandant ce que Laurence avait manigancé. Enfin, elles sortirent avec quelques paquets, puis rentrèrent dans une boutique d'accessoires, puis dans une autre de lingerie fine.
Dans cette dernière, elles firent la connaissance de Mireille, la patronne qui les accueillit tout sourire et les emmena au fonds de l'échoppe. Alice, qui n'avait jamais mit les pieds dans ce type de commerce, ouvrit des yeux ronds en découvrant les sous-vêtements de luxe exposés. Toute à son observation, elle n'écouta que distraitement les deux autres femmes discourir. La jeune femme finit par dénicher un ensemble en soie et dentelles dans des tons carmin qui lui firent très envie. Elle se tourna vers la vendeuse pour demander le prix mais ne trouva à côté d'elle que la haute silhouette de Laurence qui l'observait visiblement depuis un moment avec un regard positivement amusé.
« Alors, Avril, on s'encanaille ? »
Alice ne se laissa pas démonter :
« Puisque vous étiez prêt à me botter les fesses, il me fallait une tenue adéquate… »
Les yeux du commissaire brillèrent d'une lueur nouvelle, presque sadique.
« Ne me tentez pas… »
Alice devint aussi rouge que les pièces de lingerie et les reposa prestement sur le présentoir.
« Venez, Avril, je vais vous sortir de là. »
« Mais je croyais ?... »
« Marlène a plaidé en votre faveur… encore une fois. »
Alice suivit le commissaire vers les cabines d'essayage en souriant légèrement. En passant devant Mireille, Laurence déposa un baiser sur sa joue et la remercia. Inutile de préciser que Mireille correspondait tout à fait aux goûts du commissaire en matière de femme.
La cabine avait un fonds truqué que Mireille referma derrière eux. Sans un mot, Alice suivit Laurence qui s'engouffra dans un petit couloir en pierre. Ils descendirent ensuite un escalier et émergèrent dans une cave qui devait être celle de l'immeuble voisin. Laurence ferma à clé derrière lui la porte du box et indiqua le chemin à Alice. Ils montèrent un nouvel escalier pour déboucher dans une cour intérieure. Ils gagnèrent la sortie et quittèrent l'immeuble. Laurence fit un signe vers une autre voiture où se trouvaient Marlène et son fiancé. Puis il emmena Alice vers son propre véhicule.
« Montez, Avril. »
« Où m'emmenez-vous ? »
« Au '36', puis chez ma mère, là où vous auriez dû aller hier. »
Alice devina qu'il était irrité et tenta de lui expliquer en serrant son sac contre elle :
« Il fallait que je récupère mon manuscrit. »
« Avril, il faut revoir vos priorités. Vous êtes prête à mettre votre vie en jeu pour trois feuilles de papier ! »
« Oui, évidemment, ça vous dépasse. Mais ce livre, c'est mon travail et ma vie ! »
Laurence secoua la tête. Ils roulèrent en silence pendant quelques instants.
« Êtes-vous décidée à porter plainte contre Van Hoven ? »
« J'hésitais à le faire, mais maintenant qu'il veut s'en prendre à vous, je le ferai. »
« Encore des problèmes dont je me serai bien passés, merci ! C'est fou quand même ! Je vous revois et en vingt quatre heures, ma vie devient à nouveau un cauchemar !
« Désolée, je ne pensais pas… »
« C'est ça votre problème, Avril, vous ne pensez jamais ! »
Alice resta silencieuse et boudeuse.
« Je ne veux pas que ce soit vous qui preniez ma déposition. »
Laurence encaissa le désaveu sans broncher.
« Si vous préférez, je déléguerai à un inspecteur de mon service. »
« Merci, mais je préférerai parler à une autre femme… Ne serait-ce qu'à cause des détails intimes… »
« Nous n'avons que des secrétaires. Or, les secrétaires ne sont pas des inspecteurs, elles ne posent pas de questions et n'enquêtent pas. Vous devrez faire avec un de mes hommes. »
« Il serait grand temps d'élargir le champs de compétences de vos secrétaires au lieu de les cantonner à des rôles de potiches ! »
Laurence éclata de rire.
« … Chassez la féministe, elle revient au galop ! C'est toujours votre cheval de bataille, Avril ? »
« Plus que jamais… N'empêches que j'aimerais bien savoir combien de femmes déposent une plainte pour des violences conjugales ou des viols ? A mon avis, elles n'osent pas le faire car elles ont trop honte ou peur de ne pas être écoutées par des machos comme vous qui les prennent souvent pour des hystériques et qui ne les croient pas… »
Laurence la considéra un instant avant de reporter son regard sur la route.
« Je peux être ignoble, c'est vrai, mais je sais écouter quand c'est nécessaire. Si c'est ça qui vous fait peur, vous avez ma parole que je ne me servirai pas de ce que vous voudrez bien révéler pour vous taquiner… »
Avril ne répondit pas.
« … Et sur le fond, vous avez raison. Trop peu de femmes osent franchir la porte d'un commissariat pour parler des misères que leurs conjoints leur font subir. Elles préfèrent se taire plutôt que d'en parler. Ce sont les victimes mais elles se sentent coupables… »
Laurence traversa la Seine et passa devant le Palais de Justice.
« Les hommes de Van Hoven qui vous suivaient doivent être avec Mireille désormais. »
« Elle ne va pas avoir d'ennuis à cause de moi ? »
« Non, Mireille est intelligente. Elle saura se débarrasser d'eux. »
« C'est votre maîtresse ? »
« Une amie… et cela ne vous regarde pas. »
Il y eut un silence entre eux.
« Je n'ai pas eu le temps de remercier Marlène. »
« Vous la verrez tout à l'heure. »
« Qu'est-ce qu'il va se passer maintenant ? »
« Après votre témoignage, je vais convoquer Van Hoven et il sera interrogé. S'il se montre coopératif, s'il parle de ses relations avec le Milieu, l'enquête sera confiée à mon collègue du grand banditisme. »
« Et vous, c'est quoi votre boulot ? »
« Je suis le chef du service qui s'occupe des affaires criminelles sensibles, celles qui impliquent des personnalités. »
« Vous faites une exception pour moi, alors ? » demanda Alice, soudain toute fière.
« Non, uniquement pour Charlie Loncourt, auteure de romans policiers à succès. »
Il pénétra dans la cour du Quai des orfèvres et gara la voiture à son emplacement réservé. Ils prirent ensuite le mythique escalier A. Alice le suivit dans les méandres du vieux bâtiment. Tous les hommes qu'ils croisaient saluaient Laurence d'un « Commissaire » respectueux et regardait avec curiosité la petite rousse qui l'accompagnait. Mesurant la chance qui lui était offerte, elle ouvrit de grands yeux, enregistrant des informations précieuses qu'elle utiliserait dans ses romans. Plus d'une fois, Laurence dut la rappeler à l'ordre quand elle était à la traîne derrière lui. Il dut même la rattraper pour éviter qu'elle se rompe le cou dans un escalier. Enfin, ils arrivèrent à son bureau dont la vue au 4ème étage donnait sur la Seine et le Quai des Grands Augustins.
Marlène fit son entrée, un carnet de notes à la main. Alice alla à sa rencontre et la remercia en la prenant dans ses bras. Les deux jeunes femmes se promirent d'aller prendre un café ensemble plus tard. Laurence s'installa derrière son bureau.
« Mireille a appelé. Tout va bien. Les deux hommes de l'éditeur sont partis de la boutique. Ils étaient furieux. »
« Merci Marlène… Et félicitations, vous vous en êtes magnifiquement tirée… »
« Je prends des cours de théâtre, Commissaire. Si, un jour, vous avez besoin d'une veuve éplorée ou d'une espionne trahie, vous pouvez me demander…
Laurence la regarda, amusé.
« J'y songerai, Marlène. »
« Alice ?… ça fait tellement plaisir de te voir. C'est comme au bon vieux temps. »
Alice eut un sourire contraint. Son amie n'avait pas changé mais elle, si. L'insouciance de Lille avait bien disparu. Maintenant, elle vivait dans une crainte permanente. Un échange de regards graves avec Laurence et elle réalisa qu'il savait ce qu'elle ressentait.
« Marlène, vous pouvez nous laisser s'il vous plaît ? » Demanda doucement le policier
La secrétaire quitta le bureau, laissant le commissaire et Avril seuls.
« Sérieusement, vous n'avez jamais pensé à employer des femmes ? »
« Comme inspectrices ?... » Laurence se mit à rire et se leva en boutonnant son costume. « … Flic est un métier bien trop dangereux pour des femmes ! »
« Toutes ne sont pas de petites natures qu'il faut vous croire en devoir de protéger, Monsieur Misogyne rétrograde ! »
« Et toutes ne se mettent pas en danger sans réfléchir aux conséquences de leurs actes, Mademoiselle Inconsciente ! »
« Ce n'est pas moi qui suis venue vous chercher ! Vous avez insisté pour me sortir des griffes de Van Hoven ! »
« Mais retournez-y donc… Je ne vous retiens pas… »
« Vous voulez quoi ? Que je vous remercie ? Que je m'incline devant le grand commissaire Laurence, chevalier des temps modernes, défenseur de la veuve et de l'orpheline ? » Elle se planta devant lui en croisant les bras. « Vous me faites rire ! N'empêche que vous vous êtes attiré les foudres de Van Hoven ! Il va vous découper en petits morceaux et vous, vous vous en moquez éperdument ! »
« Exactement comme vous vous moquez de votre propre sécurité… »
Avril ouvrit la bouche pour parler mais la referma aussitôt. Il enchaîna :
« Ah ça y est ? Vous avez percuté ? Avec votre comportement déraisonnable, vous nous avez fait prendre des risques inconsidérés à tous les deux ! Pourquoi ne m'avez-vous pas écouté? »
« J'étais en colère contre vous. Je le suis encore. »
Avril n'osa pas formuler à voix haute ce qu'elle venait de découvrir : ils étaient beaucoup plus concernés par la sécurité de l'autre que par la leur. Visiblement, cela le dépassait car il ne s'en était pas rendu compte. Elle retrouva le sourire.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Vous vous inquiétez pour moi. »
« Certainement pas ! »
« Vous vous inquiétez pour moi. »
Il haussa les épaules, son langage corporel niant les faits.
« Comme vous êtes incapable de vous occuper de vous, il faut bien quelqu'un le fasse à votre place. » concéda t il finalement en bougonnant.
Alice avança vers lui et rentra dans sa sphère d'intimité. Il décida de ne pas reculer et mit les mains dans ses poches, faussement décontracté.
« Pourquoi avez-vous quitté Lille ? »
La question le prit de court.
« J'ai été muté. »
« J'ai fait mon enquête. C'était à votre demande. Avouez que vous avez fait jouer vos relations et que Tricard n'a plus eu qu'à s'incliner devant des ordres venus d'en haut… »
« Lille n'était qu'une parenthèse. J'ai réintégré le Quai des Orfèvres quand on m'a rappelé. »
« Vous mentez mal, Commissaire. Paris vous manquait ?... »
« Qu'est-ce-que c'est que cet interrogatoire ? Je n'ai pas à me justifier. »
« … Ou vous ne supportiez plus la solitude ? »
Avril se souvenait des lettres de Marlène dans lesquelles la secrétaire mentionnait la déprime que Laurence avait traînée après son départ pour Paris. Rien n'est plus comme avant… avait écrit Marlène. Il n'ose pas le dire, mais tu lui manques terriblement… Parfois, j'ai l'impression qu'il te cherche… Quand une jeune femme espiègle et audacieuse lui tient tête, il sourit brièvement… avant de la remettre vertement en place… Mais ce n'est plus pareil, ça retombe comme un soufflé...
Laurence déglutit en se rappelant le mal être et la colère coupable qui l'avaient assaillis pendant de longues semaines.
« C'est ça, hein ? » Continua Alice, en éprouvant un malin plaisir à le titiller. « Admettez que j'ai raison... »
Quand il releva la tête, il préféra laisser son fichu caractère s'exprimer plutôt que de concéder que la jeune femme lui avait manqué.
« Je n'ai rien à admettre du tout ! Avril, vous n'avez pas changé d'un iota... Vous n'êtes qu'une emmerdeuse qui se mêle de tout – surtout ce qui ne la regarde pas - et qui se fourre tout le temps dans des situations impossibles en comptant sur les autres pour rattraper ses bêtises !... »
Alice se mit à pâlir sous les accusations et elle décida de laisser libre cours à la colère qui germait en elle depuis vingt quatre heures. Elle rétorqua :
« Et vous, vous n'êtes qu'un flic prétentieux, insupportable et odieux, arrogant, coincé dans vos certitudes et vos principes. Vous êtes cynique et insensible, enfermé dans une carapace qui vous protège de dieu-seul-sait-quoi… »
Emportée par sa fureur, Alice pointa un doigt sur la poitrine de Laurence.
« Mais regardez-vous !... Vous souffrez de misogynie aigüe avec vos airs de mâle supérieur ! Vous n'avez aucun ami – inutile de s'interroger là-dessus, vous faites tout ce qu'il faut pour qu'on vous haïsse – A ce rythme, vous finirez vos jours tout seul en regrettant d'être passé à côté du bonheur car vous êtes incapable de voir quand quelqu'un tient à vous ! Et pire, vous ne vous rendez même pas compte du mal que vous faites en rejetant les personnes qui vous veulent du bien… Merde à la fin, Laurence ! C'est quoi votre problème ? »
La mâchoire serrée, signe qu'une colère froide grondait en lui, il la domina de toute sa taille et lâcha :
« C'est vous, mon problème. Vous êtes une vraie plaie, Avril. Vous débarquez sans crier gare et vous chamboulez tout, sans vous soucier des conséquences… Vous êtes toujours cette gamine avec un pois chiche à la place du cerveau, impulsive, bordélique, dégoulinante de mièvreries en tous genres… » Il s'interrompit quelques secondes et la regarda froidement, prêt à porter l'estocade. « … Est ce que vous vous souvenez de ce que vous m'avez dit dans la voiture quand je vous ai emmenée à l'hôpital, après le fiasco de notre dernière enquête ? »
Avril fronça les sourcils, incertaine. Blessée gravement, elle ne gardait qu'un souvenir flou de ces évènements.
« Vous m'avez dit : 'Je vous déteste parce que je ne vous déteste pas assez'… »
Alice ouvrit de grands yeux en se rappelant soudain ce moment où elle s'était libérée de son secret, alors qu'elle croyait qu'elle allait mourir. Elle s'était dit que ça ne coûterait rien de lui dire qu'elle l'aimait. Il continua, impitoyable :
« J'ai fait en sorte que vous me détestiez suffisamment pour me rejeter. Je voulais vous faire disparaître de ma vie, vous et votre cortège de catastrophes en tous genres ! »
« Quoi ? »
« C'est moi qui vous ai poussé vers la sortie, Avril. J'ai réussi à vous faire partir… »
« Vous… Vous êtes un monstre… » Balbutia la jeune femme, bouleversée. «… Un monstre… »
Deux grosses larmes coulèrent sur les joues d'Alice.
« … Espèce de salaud, je me suis trompée à votre sujet tout à l'heure : vous détruisez tout en étant parfaitement conscient du mal que vous faites…. »
Dans un état second, défaite, Alice ramassa ses affaires. Il venait de lui broyer le cœur une seconde fois, et cette fois là était encore plus blessante que la première.
« J'ai tout fait pour vous oublier… Tout… » Murmura la jeune femme qui se sentit soudain vidée de ses forces. Elle s'essuya les yeux avec lassitude, puis continua : « … Jusqu'à il y a deux nuits, j'y étais parvenue... Depuis, je n'ai plus de repères, c'est comme si mon monde avait volé en éclat quand vous êtes réapparu… »
Laurence s'appuya contre son bureau et baissa la tête. Cette conversation lui en évoquait douloureusement une autre qu'il avait eu avec elle lorsque Alexina, sa mère, était entre la vie et la mort. C'était à des années lumière. Avril s'apprêta à sortir du bureau lorsque la voix du commissaire s'éleva doucement :
« Tout comme le mien, Alice. »
La main sur la poignée de la porte, Avril se retourna lentement comme si elle n'avait pas bien entendu et regarda Laurence, muette de surprise. L'aveu était de poids. Il y eut un silence trouble entre eux. Le commissaire se passa la main sur le visage, réalisant dans quel bourbier il venait de se mettre. La jeune femme attendait une explication.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? » Murmura-t-elle, émue.
« Il y a trois ans, j'ai cru que vous n'aviez pas d'importance... » Laurence soupira. « Je me trompais lourdement : votre absence n'a fait que souligner la place que vous occupiez dans mon univers. Le vide qui en a résulté a été… sidéral… »
« Pourquoi vous n'avez rien dit ? »
« La fierté et la lâcheté sont de puissants freins. J'ai pêché par orgueil en me disant que je n'avais rien à faire avec vous, que nous étions trop différents pour avoir un avenir ensemble. Je me suis persuadé que je vous oublierai... »
« Et ?... »
Il secoua la tête en essayant de faire bonne figure. Peine perdue. Avril l'observa, ko. debout par ses révélations.
« En réalité, vous avez eu peur de ce que vous ressentiez pour moi… »
Laurence ne broncha pas, mais baissa les yeux, confirmant implicitement. Avril resta abasourdie, toute colère disparue.
« Et maintenant qu'est-ce que je suis sensée faire de ça ? »
Il ne répondit pas. Qu'aurait-il pu dire ? Que tout était de sa faute ? Qu'il avait créé son propre malheur ? Ce n'était pas le genre à admettre qu'il avait fait une erreur de jugement.
« Je suis malheureuse, vous êtes malheureux... Vous croyez pas qu'on pourrait essayer tous les deux ?... »
« Honnêtement ? » Il éclata d'un rire sans joie. « Après ce coup d'éclat entre nous, je reste persuadé que nous n'avons rien à faire ensemble.»
Alice baissa la tête pour masquer sa déception.
« Cependant vous éprouvez quelque chose… »
« Avril, ne vous faites pas d'illusions, je n'ai été que rarement amoureux. Les femmes ne font que passer dans ma vie. Je ne m'attache pas. »
« Et Maillol ? Vous teniez bien à elle quand même ? »
Le visage de Laurence se crispa et il détourna les yeux.
« Maillol était juste une parenthèse agréable. Ça n'a jamais été rien d'autre. »
Avril sut qu'il mentait. Elle avait vu combien la mort accidentelle du médecin légiste l'avait anéanti, combien il lui avait fallu de temps pour s'en relever, mais elle n'insista pas.
Alice commença à arpenter le bureau en réfléchissant. Inutile de lui dire que l'amour valait la peine d'être vécu, de lui débiter tous les clichés du courrier du cœur, elle n'y croyait pas non plus. Et puis, comme il le faisait souvent, il se moquerait bien d'elle. Elle se planta devant lui et lui demanda tout de même :
« Et moi dans tout ce fatras, je me situe où ?… »
« Ma chère Marie-Chantal, c'est vous l'experte, je n'ai pas de référentiel en la matière… »
Quand il vit la tête vexée que faisait Alice à la mention de son ancien pseudonyme, il croisa les bras et attendit, un léger sourire aux lèvres.
« Au moins, je ne vous laisse pas indifférent comme vous voudriez le laisser croire… »
« Non, je ne suis pas indifférent. »
« Et, c'est tout ? Pas un 'je vous aime bien' ? »
« Je vous concède un 'Vous m'intéressez'. »
« Evidemment… »
Alice le dévisagea. Elle n'obtiendrait rien de plus de lui.
« Vous et moi, ce n'est pas une bonne idée, c'est ça ? »
« Effectivement, c'est une très mauvaise idée… » Il attira Alice à lui sans qu'elle lui oppose de résistance. « … Qu'il vaudrait sincèrement mieux ne pas explorer… »
Contredisant ses propos, il se pencha vers elle et l'embrassa doucement. Dans un premier temps, surprise, la jeune femme finit par l'enlacer et lui retourna un baiser, qui très vite, prit un tour beaucoup plus intense. Enfin, il rompit à regret leur étreinte, et front contre front, lui glissa doucement d'une voix légèrement rauque :
« Ça faisait longtemps que j'avais envie de faire ça… et je ne parle pas de la fois où vous m'avez embrassé par surprise. »
Alice s'aperçut qu'elle ne lui en voulait plus et eut un sourire.
« Vous auriez pu le faire plus tôt si vous ne m'aviez pas rejetée. »
« Je n'étais pas prêt. »
« Et maintenant, vous l'êtes ? »
« Pas davantage. » Il eut un sourire. « Rien ne prépare à la tornade que vous êtes et qui emporte tout sur son passage. »
« Laurence, je n'aurai pas la force de recommencer à vous oublier... J'ai besoin de savoir… »
« Quoi ? »
« Si je peux y croire… »
« Tout ce que je sais, Alice, c'est que ça fait déjà trop longtemps que je fais fausse-route... »
Alice l'embrassa à son tour, en prenant son temps.
« Dis-moi que je t'ai manqué. »
Laurence fit la grimace, hésita un instant, puis concéda :
« Tu m'as manqué… Maintenant, je ne veux pas paraître rabat-joie, mais nous avons du travail. »
A ces paroles, Avril s'assombrit puis hocha la tête en s'écartant de lui.
« Nous reprendrons cette conversation une autre fois. Va t'asseoir, je vais chercher un inspecteur… »
« Non, c'est à toi que je veux me confier.
« Tu es sûre ? »
« Il est grand temps que l'on se fasse confiance tous les deux. »
Il hocha la tête, reconnaissant, et la conduisit vers la banquette sur laquelle elle s'installa. Puis il appela Marlène pour qu'elle leur apporte du thé. Quand ce fut fait, il brancha le magnétophone et l'interrogatoire commença.
Ce fut une épreuve pénible pour Alice, qui dut s'interrompre parfois, vaincue par l'émotion. Au delà de la violence physique, il y avait l'humiliation et la peur, et des blessures psychologiques plus profondes qui mettraient du temps à cicatriser.
Laurence accepta qu'elle pose la tête contre son épaule. Alice sentit cependant qu'il se détachait d'elle, à mesure que le récit avançait. Elle l'avait déjà vu agir ainsi. Comprenant ce qu'il s'apprêtait à faire, elle se leva et éteignit le micro.
« Qu'est-ce que tu fais ? » Demanda t-il.
« Je sens que tu mijotes un sale coup. »
« Je vais le faire arrêter et le faire inculper. »
« Non, c'est devenu une affaire personnelle. Tu veux te venger de Van Hoven et lui faire payer ce qu'il m'a fait. »
Laurence se leva. Alice vit les muscles de sa mâchoire jouer sous sa peau.
« Il ne faut pas que tu t'engages sur cette voie. » Insista-t-elle. « Laisse faire la justice. »
« Avec un bon avocat, il va démonter tes accusations. Et il s'en sortira. C'est ce que tu veux ? »
« Ce que je veux, c'est t'éviter d'avoir des ennuis. » Il la regarda, ébahi. Elle ajouta : « Il serait temps que tu t'aperçoives que je ne suis plus une gamine… »
Laurence l'observa attentivement mais n'ajouta rien. Il indiqua la sortie à Avril.
A suivre…
