Chapitre II

« Il n'existe pas de bonheur plus doux que celui de rentrer chez soi, déposer sa lame, et embrasser ses enfants. Il est loin le temps où je courais les jupes, comme je courais les mers. Qu'ils soient de mon sang ou non ne fait pas de différence. »

Capitaine Francis Bonnefoy

Le Redoutable laissa tomber son manteau, son épée, et son titre à l'instant où il passa le pas de la porte de sa demeure. Il se rendit dans les jardins où jouait un petit garçon blond aux reflets châtains et aux grands yeux violets avec une fillette brune plus jeune encore à la peau mate et aux yeux d'or. Le garçon, Matthew, il l'avait eu avec une canadienne, l'une de ses nombreuses maîtresses.

Cependant, alors qu'il s'était toujours arrangé pour qu'aucune ne tombe enceinte et n'avait jamais rien éprouvé d'autre pour ses conquêtes qu'une attirance physique, celle-ci s'était démarquée par la certaine affection qu'il avait finie par lui porter. Lorsqu'elle tomba enceinte, il tint à la faire venir chez lui, en France, pour qu'elle ait la vie que la mère de son enfant méritait. Mais sur le chemin, il rencontra la flotte du Sanguinaire et essuya de lourdes pertes matérielles l'obligeant à faire demi-tour. Lorsqu'il parvint à gagner la Nouvelle-France, celle qu'il nommait sa « douce amie » était morte en couches.

Concernant la fillette, Marie, il l'avait trouvée dans les îles Seychelles, où il faisait escale. Elle était montée sur le bateau pour voler des vivres et on avait levé l'ancre sans remarquer sa présence. Un membre de l'équipage la découvrit alors qu'on perdait les terres de vues. Il voulut faire demi-tour, elle le supplia de la garder : elle aimait les fleurs, il en avait une à sa boutonnière. Jamais il ne lui demanda si elle avait une famille.

Lorsque les enfants le virent, ils coururent à lui et il posa genoux à terre pour pouvoir les étreindre. Dans ces embrassades, il repensa au Duc vaincu, à sa promise affligée, et à leur enfant malheureux. Le pauvre petit était italien et lorsque son grand-père, sa dernière famille, avait disparu, la Comtesse l'avait pris sous son aile, lui et son frère, et les avait emmenés chez le riche autrichien dont ils devinrent les serviteurs bien que la jeune femme les considéra comme ses enfants.

Le Duc était un adepte de l'éducation à la spartiate mais il savait se montrer compréhensif, d'autant plus si la Comtesse lui signifiait qu'elle était en désaccord avec lui. Les deux enfants étaient plutôt heureux ; ils étaient ensemble et ils n'avaient qu'à faire correctement leur travail pour que tout se passe bien. Mais depuis que l'espagnol avait emporté l'aîné, le cadet était devenu sombre. Il ne chantait plus, parlait à peine, gardait obstinément les yeux baissés. Il ne dessinait plus. Ne courait plus après les chats ; ne faisait en somme plus rien qui put le faire sourire.

La Comtesse devenait folle de cette situation. Une fois qu'il était en visite chez le Duc, il l'avait trouvée à secouer ce dernier par col en hurlant comme une hystérique qu'elle le quitterait s'il ne réagissait pas, avant de s'effondrer en pleurs qu'elle était une bien mauvaise mère et que tout était de sa faute : ce que le Terrible approuvait, car chaque fois qu'il pensait au Général on pouvait l'entendre grogner « si cette sorcière n'avait jamais existé ».

De son côté l'espagnol se moquait bien de savoir si untel ou untel était heureux ou non. Il ne s'occupait d'ailleurs presque pas du garçon qu'il avait enlevé. La seule chose qui comptait un peu à ses yeux, outre cette relation chaotique qu'il partageait avec l'anglais, était le fils de son défunt ami. Après une intense discussion avec le français, le Terrible en avait finalement obtenu la garde, et il l'élevait en lui rappelant à chaque moment qu'ils passaient ensemble, que les femmes étaient la cause de tous les maux.

Il comptait en faire un guerrier, le plus grand de tous, malgré les basses origines du garçon qui le prédestinaient pourtant à la pauvreté. En effet, le Général, quand il n'était encore qu'un apprenti chevalier, avait découvert l'enfant, ou plutôt le nouveau-né, sur les marches de l'église où il se rendait chaque dimanche. Pour une raison qui échappait à tous, il l'adopta, dépensant ce qui était à l'époque pour lui une fortune en nourrice, mais faisant son éducation lui-même.

L'espagnol, lui, préférait laisser les connaissances de l'enfant aux soins d'un précepteur ; ne s'occupant que de l'apprentissage des armes. Malgré la froideur dont il faisait preuve, il aimait le garçon, il prenait soin de lui, s'inquiétant parfois même plus que de raison lorsqu'il tombait malade, sous le regard haineux de l'italien, réduit à l'unique fonction de serviteur, et devant lequel l'espagnol passait sans le voir.

L'enfant se souvenait avec amertume des nuits entières qu'il avait passées assis sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, la tête dans l'oreiller, à pleurer sur ce qui lui arrivait. Et l'espagnol ne venait le voir que pour lui intimer de se taire, qu'il allait finir par réveiller Ludwig et que lui-même était fatigué de l'entendre geindre. Et l'espagnol se calait sur l'autre fenêtre, derrière lui, et s'endormait en le surveillant.

Le Redoutable savait tout cela. Il avait à de nombreuses reprises abordé le sujet avec son ami. Il avait tenté de le raisonner, de lui faire comprendre qu'il ne pouvait pas se comporter ainsi avec un enfant qui n'avait rien fait de mal. Que s'il tenait à le garder séparé de sa famille pour faire souffrir la hongroise mais qu'il ne voulait pas s'en occuper, il n'avait qu'à le lui céder. Qu'il ne pouvait continuer d'élever Ludwig pour cultiver sa haine d'une femme qui n'avait rien fait d'autre qu'être belle. Qu'il devait cesser de sillonner les mers dans l'espoir de rencontrer le Sanguinaire et de réussir par miracle à le tuer. Qu'il se mettait en danger pour rien, et qu'il finirait par en payer le prix. Mais le Terrible ne voulait rien entendre et il lui répondait d'un ton dédaigneux :

-Avant, tu étais fort, maintenant, tu es mielleux comme une femme.