Crédits : « Gravitation » et ses personnages sont la propriété de Maki Murakami.
Bonne lecture !
Musique de fond conseillée :
Arrival of the Birds – The Cinematic Orchestra
Fly – Ludovico Einaudi
Troisième Partie
« Si jamais je rencontrais ce bel oiseau qui s'est envolé, s'il revient de son voyage, tout près de toi le long du rivage. Mais vois-tu je lui raconterai combien pour toi je sais qu'il a compté, c'est l'oiseau que tu aimais, l'oiseau jaloux je l'ai deviné, si jamais il revenait je lui dirai que tu l'attendais. »
« L'oiseau »
Paroles de Cécile Aubry
Les heures de la nuit s'écoulèrent rapidement, au rythme du ruisseau qui courait sous la fenêtre de sa chambre, et aux premiers rayons du soleil, Coline remonta le sentier caillouteux, prenant le temps cette fois d'admirer la verdure, les arbres, les fougères. Elle respira l'air frais et chaud, confortée par le simple fait d'être là, et la perspective d'écouter à nouveau parler de son père par cet homme dont les récits de la veille l'avait apaisée. Elle avait l'impression de rendre visite à un vieil ami, elle avait l'impression de l'avoir toujours connu et de l'avoir vu vieillir au fur et à mesure que le temps passait. Dans la poche de sa robe se trouvait la lettre laissée par son père et une copie de la mystérieuse partition. Elle pianotait du bout des doigts sur le papier plié, ne s'arrêtant de temps en temps que pour faire tourner son alliance sur son doigt à l'aide de petites caresses de son pouce, comme elle en avait l'habitude.
Plus elle s'enfonçait dans la forêt vers la cabane, plus l'air devenait chargé, et chaud ; elle avait la sensation que du sable lui collait à la peau. Cette fois elle n'hésita pas, monta les trois marches jusqu'à la porte d'un pas déterminé. Elle s'assit de nouveau face à Hiroshi et but à petites gorgées le thé qu'il avait préparé.
Elle sentait que quelque chose allait se produire, que cet étrange sentiment au fond de son cœur allait enfin être expliqué.
Suguru était parti pendant quelques semaines sillonner l'Europe avec le conservatoire de Tokyo. Pendant ce temps, Hiroshi et lui restèrent en contact mais vers la fin de son voyage, le jeune homme était quelque peu froid et distant, il semblait troublé. Hiroshi alla le chercher à l'aéroport et sur le chemin qui les ramenait au quartier dans lequel tous deux habitaient, il lui raconta qu'il avait rencontré, lors d'une représentation en France, une jeune fille prénommée Marie-Ange. Elle avait vingt-trois ans et était violoncelliste au conservatoire de Paris. Elle avait de doux cheveux bruns bouclés coupés juste au dessus des épaules et les lèvres souvent peintes en rouge orangé. Elle avait de petits yeux marrons à la fois doux et pétillants, avec de longs cils noirs. Elle était la cadette d'une grande fratrie, elle aimait la vie, la musique, rire et plaisanter. Mais c'était une jeune fille déterminée et travailleuse. Elle était instantanément tombée amoureuse de lui. Suguru se sentait étrangement happé.
A l'annonce de cette nouvelle inattendue, Hiroshi hocha simplement de la tête avant de demander à Suguru : « Quand pars-tu à Paris ? »
Suguru répondit : « A la fin du printemps. »
Les deux jeunes hommes passèrent le printemps ensemble en tentant de rester discret. Il se promenèrent beaucoup ensemble, savourant simplement la présence de l'autre, osant parfois se tenir la main pendant quelques secondes au milieu des allées de parc désertes. La plupart du temps, ils avaient l'air de simple amis en sortie. Lors de soirées avec des proches, Hiroshi osait parfois être un peu plus démonstratif. Il soupçonnait Shuichi de posséder quelques photos compromettantes d'eux, leurs mains entrelacées ou leurs lèvres jointes.
Hiroshi était heureux, même s'il savait que ce bonheur ne durerait pas et que jamais il ne pourrait revenir en arrière. Suguru quitta le Japon sans lui dire au revoir convenablement, lui laissant simplement quelques photos prises dans le parc et sa nouvelle adresse au dos de l'une d'elles.
C'est ainsi que les longues années à se cacher commencèrent. Hiroshi n'avait pas écrit tout de suite, peut-être par peur, doute ou tout simplement par peine. Quelques mois après le départ de son ami lui aussi avait quitté le Japon, sur un coup de tête, grâce à l'argent qu'il avait gagné en faisant partie de Bad Luck, et dont il avait économisé le moindre centime. Il l'avait fait dans l'optique de reprendre des études, peut-être de médecine, ou bien autre chose. Mais rien ne l'intéressait plus vraiment. Il avait pris l'avion tard le soir, seul. Shuichi et Eiri étaient déjà partis depuis quelques semaines et avaient trouvé un appartement dans la banlieue de Los Angeles. Shuichi voulait y tenter sa chance et un producteur avait l'air intéressé. Pendant près de trois ans, Hiroshi vécut aux Etats-Unis, tout d'abord quelques mois avec ses amis avant de partir sillonner le Texas pendant tout un été. Ensuite il avait fait ses valises pour New York où Shuichi et Eiri l'avaient rejoint, et ainsi de suite à travers presque tout le pays. Il avait bien déménagé cinq fois pendant ces trois ans, ne défaisant même plus ses bagages, toute sa vie tenant dans une demi-douzaine de cartons et un étui à guitare. De temps à autre, il envoyait une carte postale en donnant sa nouvelle adresse. Suguru lui répondait par un petit mot amical sur une carte postale de Paris. Il lui disait que la vie là-bas lui plaisait, et que la famille de Marie-Ange était adorable.
Pendant quelques temps, Hiroshi avait même vécu dans des motels, jouant de la guitare dans des bars, occasionnellement avec d'autres musiciens et chanteurs de rue pour payer sa nuit. La vie semblait facile, insouciante. Parfois il pensait à retourner au Japon, à reprendre une vie plus rangée, mais l'idée était vite chassée dans les bras d'une femme ou d'un homme choisi au hasard dans un bar. Les derniers mois de sa vie aux Etats-Unis, Hiroshi les avait passés à Boston. Il jouait régulièrement dans un bar-café fréquenté essentiellement par les étudiants et y rencontra une japonaise. Elle s'appelait Ayaka. Ayaka était simple mais jolie, avec de longs cheveux bruns qui pendaient dans son dos. Elle était douce, intelligente, passionnée de littérature. La vie était simple avec elle et Hiroshi pensa qu'il pourrait s'en contenter.
Après l'obtention de son diplôme, elle réussit à convaincre Hiroshi de rentrer au Japon pour se marier. Shuichi et Eiri, quand à eux, n'étaient rentrés que des années plus tard avec un fils. C'est à son retour parmi ses amis qu'il avait découvert que Suguru avait épousé Marie-Ange neuf mois après son départ pour la France. Les mois qui suivirent, sa peine se noya dans l'effervescence de la préparation de son propre mariage et dans les bras d'Ayaka. Elle n'avait ni les fins muscles de Suguru, ni sa bouche sauvage ou ses mains agiles, mais Hiroshi l'aimait. Il balaya définitivement les hommes de sa vie et n'avoua jamais à sa femme ses penchants et ses désirs pour l'autre sexe. Elle ne parut jamais douter durant les premières années de leur mariage, et Hiroshi ne lui en donna jamais de raisons.
Et puis un jour, près de 4 ans après la dernière fois qu'ils s'étaient vus, Hiroshi reçu un appel de Suguru. Sa voix avait pris en assurance, cela se sentait qu'il avait mûri. Dès les premiers mots échangés les sentiments d'Hiroshi refirent surface, des années de sentiments enfouis s'écroulèrent sur lui telles d'interminables vagues s'écrasant sur les rochers.
« J'ai entendu dire que tu étais rentré au Japon. Il paraît même que tu t'es marié… »
« Oui, elle s'appelle Ayaka. »
Suguru ne répondit rien à cela et changea rapidement de sujet.
Hiroshi lui rendit visite pendant l'été, seul. Par un hasard qu'il jugeait bien fait, la grand-mère d'Ayaka tomba malade peu de temps avant le jour prévu de leur départ et elle choisit de rester, encourageant tout de même son mari à partir. Elle avait rapidement compris que garder son époux à la maison à tout prix n'était pas la solution.
Marie-Ange était une femme adorable, Hiroshi pouvait voir ce que Suguru aimait en elle. Parfois elle glissait ses bras autour de lui et nichait sa tête dans le creux entre ses omoplates en riant malicieusement. Suguru souriait et malgré qu'il faisait de même, Hiroshi sentait son cœur se serrer. Il enviait leur bonheur et la simplicité qu'ils avaient à s'aimer, à partager, à être heureux.
Cet été là, Suguru rentra avec lui au Japon pour une série de concerts. Hiroshi passa les dernières nuits de ses vacances dans une chambre d'hôtel au cœur de Nagoya, à serrer Suguru dans ses bras, à l'aimer dans le plus profond secret. D'interminables heures passées à laisser courir ses mains sur l'autre, à réapprendre petit à petit les particularités de son corps et de sa peau ; le grain de beauté près de son nombril, celui à l'intérieur de sa cuisse, la façon dont il chuchotait, dont il frémissait et gémissait, la délicieuse courbe de son dos lorsqu'il laissait le plaisir le faucher. D'interminables heures à se complaire dans le péché, à croquer à pleines dents le fruit défendu sans aucun regret, sans aucune retenue. Sans aucune pudeur.
Ces nuits ne furent que les premières de nombreuses autres. Ils s'écrivirent de longues lettres, aussi, passèrent des heures à rêver l'un de l'autre, mais aucun de leurs fantasmes ou de leurs songes n'atténuait leur manque. Le jour des vingt-cinq ans de Suguru, le cœur d'Hiroshi se brisa pour la seconde fois. Par désir d'entendre la voix de son ami, il l'avait appelé au lieu de lui envoyer une carte comme il le faisait d'ordinaire. Ce fut donc de sa voix qu'il avait appris la nouvelle : Marie-Ange était enceinte. C'est par un matin de septembre glacial que leur premier enfant naquit ; une fille que le couple prénomma Coline d'après une tante de Marie-Ange, une talentueuse chanteuse d'opéra. Elle avait les cheveux bouclés de sa mère et les doux yeux en amande de Suguru. Ces yeux qu'il adorait tant et dont il aimait caresser des lèvres les paupières.
Pour les cinq ans de la petite fille, Hiroshi et Ayaka étaient présents, fêtant eux-mêmes leur anniversaire de mariage par un voyage en France. La côte d'Azur, puis Strasbourg et enfin la capitale. Malgré tous leurs efforts, Ayaka n'arrivait pas à tomber enceinte, et si cela ne semblait pas la peiner plus que cela, Hiroshi se sentait affecté. Il aurait aimé avoir un enfant lui aussi, connaitre ce bonheur qui avait tant changé Suguru.
A plusieurs reprises, Hiroshi tenta d'aborder le sujet avec elle durant leurs vacances, prenant pour appui la joyeuse et vigoureuse petite qui courait aux quatre coins de l'appartement en riant, attirant les regards et les sourires attendris de tous. Pourtant Ayaka restait indifférente, souriante et chaleureuse lorsque Marie-Ange lui parlait dans un japonais maladroit, mais elle perdait toute sa tendresse lorsqu'elle s'adressait à Hiroshi.
Lorsqu'il rentrèrent chez eux, Ayaka l'observa sans rien dire pendant plusieurs jours, et puis un soir elle se blottit contre lui sous les draps. Son corps nu était venu se caler contre le sien, ses courbes généreuses contre ses muscles, ses seins doux contre son cœur.
« Dis moi que tu m'aimes, Hiroshi. »
« Je t'aime. Tu le sais, » répondit Hiroshi d'un ton las, presque agacé. Il ne savait même plus s'il lui mentait ou non.
« Fais-moi l'amour, Hiroshi. Aime moi comme tu l'as aimé, » murmura-t-elle alors. Hiroshi ferma les yeux et s'autorisa, rien qu'une fois, à lui dévoiler son vrai visage, mais même lorsque sa femme se cambra sous lui, il ne put chasser Suguru de son esprit.
Quelques jours plus tard, le verdict tomba, impitoyable.
« Tu n'es pas heureux avec moi, n'est-ce pas, Hiroshi ? »
« Si, je le suis. »
« Je ne veux plus qu'on se mente, s'il te plait. »
Hiroshi s'assit sur la dernière marche de l'escalier, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains. Il avait envie de pleurer. Ayaka s'assit à ses côtés et passa son bras autour de ses épaules. Elle resta silencieuse durant de longues minutes, et puis :
« Peu importe ce que tu es... Pour le meilleur et pour le pire. »
Les mois puis les années passèrent, lentement, et les souvenirs d'Hiroshi prenaient au fil du temps des teintes différentes, tantôt il les voyait noyés de gris tantôt illuminés d'une douce lumière orangée. Cette même lumière orangée qui éclairait la chambre d'un hôpital parisien où Marie-Ange fut admise un soir d'été. Il y avait de l'orage cette nuit-là. Hiroshi venait de finaliser son divorce avec Ayaka et avait pris quelques vacances en Europe pour se changer les idées. Il était de passage à Paris pour quelques jours seulement.
Marie-Ange avait perdu l'enfant qu'elle portait, une petite fille.
« Tu devrais rentrer à la maison, Su… » murmura Marie-Ange, tentant de sourire malgré ses larmes, lorsque son mari s'assit à ses côtés.
« Je ne veux pas te laisser seule. » La voix de Suguru était rauque, elle tremblait.
« Ne t'en fais pas, tout ira bien. J'ai besoin d'être un peu seule… »
Suguru hocha la tête tristement et se tourna vers Hiroshi. « Je ne veux pas rentrer à la maison sans ma femme. »
« On va aller prendre des affaires chez toi, et on va prendre une chambre d'hôtel, d'accord ? »
La nuit fut une des plus longues qu'Hiroshi ai jamais vécue, rythmée par l'orage et les sanglots de Suguru. Jambes entrelacées sous les draps, Hiroshi passa les heures les plus sombres de la nuit le visage contre la nuque de son amant à murmurer des paroles qui n'avaient pas vraiment de sens, et qui certainement ne calmaient en rien sa peine. Pourtant dès qu'il se taisait il entendait Suguru murmurer, ne t'arrête pas, s'il te plait.
Vers l'aurore Suguru se calma enfin, ses épaules cessèrent de trembler et ses larmes séchèrent sur ses joues. Hiroshi effaça toutes traces de ses pleurs avec un gant de toilette humide, embrassant ensuite tendrement chaque endroit qu'il venait de nettoyer.
Le deuxième et dernier enfant de Suguru et Marie-Ange fut un garçon prénommé Jonas.
C'était un petit garçon enjoué et caractériel qui rappelait à Hiroshi son petit pianiste préféré lorsqu'il était jeune. Suguru n'avait pas été présent pour les trois ans de son enfant, pour cause de tournée aux Etats-Unis. Huit longues semaines au sein d'un orchestre européen entre Boston et San Francisco. Hiroshi l'y avait rejoint pour quelques temps. Depuis sa naissance, la relation entre les deux hommes était redevenue purement amicale. Il y avait les sous-entendus et les souvenirs, bien sûr, mais rien de plus osé qu'une main posée sur un genoux, à l'occasion, ou une caresse sur la nuque.
Hiroshi fixait le plafond de sa chambre, allongé sur son lit défait. Une certaine tension était née au sein du couple d'amis ces dernier mois. Les temps changeaient, il pouvait le sentir. Cette soirée était particulière.
Il se leva lentement, et après quelques minutes d'hésitation alla frapper à la porte qui communiquait avec la chambre de Suguru. Il entra sans attendre de réponse. L'homme était assis sur un des fauteuils de la partie séjour de la chambre, les chevilles nues croisées sur la table basse, dans sa posture habituelle lorsque personne n'était là.
Hiroshi prit garde à ne faire aucun bruit et s'assit sur un coin de la table basse, faisant attention à ne pas la faire basculer. Suguru leva à peine les yeux de la partition qu'il lisait mais sa bouche se souleva en un timide sourire. Ses petites lunettes carrées tombaient sur son nez, froncé de cette façon si caractéristique lorsqu'il prétendait être concentré. Au coin de ses yeux, de petites rides étaient apparues ces dernières années, ainsi qu'un léger creux entre ses sourcils. Hiroshi appréciait ces marques de l'âge sur le visage de son ami. Il se pencha sans rien dire, et retira les lunettes du nez de son ami du bout des doigts. Sans un bruit, l'homme referma le carnet de partitions tandis qu'Hiroshi rangeait les lunettes dans l'étui avant de le reposer sur la table.
Suguru prit une grande inspiration et se leva du fauteuil avec une grâce inouïe. Sa cravate pendait déjà lâchement autour de son cou, le nœud desserré. Il le défit complètement sous le regard d'Hiroshi, et laissa le tissus soyeux tomber à terre. Lorsque Suguru commença à déboutonner sa chemise, les mains calleuses d'Hiroshi l'arrêtèrent. Il le regarda d'un air interrogateur.
« Je croyais que… »
Hiroshi posa deux doigts sur sa bouche pour le faire taire et lui sourit. Il prit la clé magnétique de la chambre sans rien dire et fit signe à son ami de le suivre. Suguru prit sa main et marcha à ses côtés dans les couloirs vides, le son de leurs pas étouffés par l'épaisse moquette vert émeraude. Au rez-de-chaussée, la salle de musique privée de l'hôtel était vide.
Hiroshi verrouilla la porte derrière eux. Il s'assit devant le piano et laissa timidement ses mains courir sur les touches. La mélodie était maladroite, hésitante, mais durant de longues minutes il joua concentré, déterminé, mais tremblant.
Ses mains glissèrent subitement du clavier lorsque Suguru s'assit auprès de lui, hanche contre hanche, et leva sa main droite au dessus des touches. Hiroshi laissa tomber la sienne sur sa jambe et les doigts de sa main gauche recommencèrent à jouer la mélodie, lentement, cette fois accompagnés de la dextérité de Suguru.
Il se moquèrent ensemble du manque d'agilité d'Hiroshi et jouèrent, sans aucun mot échangé, sans aucun signe, aucune indication et c'était parfait. Ils n'étaient pas tout à fait au même rythme, l'un était maladroit et l'autre peut-être un peu trop assuré, mais c'était parfait. La mélodie était belle à leurs oreilles et s'ils avaient pu, ils l'auraient jouée pendant des heures. Leurs regards se croisèrent, malicieusement, et leurs doigts s'entrelacèrent entre leurs deux corps pressés l'un contre l'autre sur l'étroit tabouret du piano.
Le rythme monta, lentement, surement, avant d'exploser dans la nuit.
Leur dernier baiser, Hiroshi s'en souvenait encore comme si c'était hier.
C'était à une réception auquel de nombreux musiciens et compositeurs avaient été invités. Suguru était revenu au Japon avec sa femme et ses deux enfants pour l'occasion, et prenait en même temps quelques jours de vacances. Coline avait grandi, elle avait presque l'âge de Suguru lorsque lui et Hiroshi s'étaient rencontrés.
Il y avait beaucoup de monde dans le grand salon. Hiroshi avait attaché ses cheveux en une queue de cheval basse qui pendait dans son dos. Une jolie femme, amie d'enfance de Suguru, il avait cru comprendre, lui faisait les yeux doux depuis le canapé. Elle avait un beau visage et le décolleté de sa robe laissait très peu à l'imagination mais Hiroshi n'avait d'yeux que pour son ami. Il allait d'invité en invité avec une coupe de champagne à la main, et on ne voyait que lui au milieu des autres. Il resplendissait dans un costume bleu nuit, un sourire poli mais brillant aux lèvres.
La nuit était tombée depuis longtemps et Hiroshi fumait une cigarette dans le jardin derrière la maison lorsqu'il entendit des pas derrière lui. Dans la pénombre il reconnut le sourire blanc de Suguru. L'homme se pencha doucement et posa sa bouche contre la sienne. Le goût de la cigarette se mêla à celui de l'alcool. Le dessus de sa lèvre piquait un peu même s'il était rasé de près, et Hiroshi aimait le contraste avec le reste de sa peau, si douce.
Ils s'appuyèrent contre la rambarde de la terrasse et discutèrent pendant quelques minutes sans vraiment se parler. Hiroshi se sentait quelque peu agacé.
« Coline fera une très belle femme. Elle ressemble beaucoup à sa mère, » dit-il soudainement.
Suguru ne manqua certainement pas de relever son ton quelque peu amer. Il soupira et fit tourner la coupe à moitié pleine qu'il avait entre les doigts. Son alliance cliqueta au contact du verre, bruit qui déplaisait particulièrement à Hiroshi. Il leva les yeux vers le ciel et se força à apprécier ce moment malgré son amertume.
« Tu crois que nous avons fait une erreur ? »
« Je ne regrette pas ma vie, Hiroshi. »
« Je sais… »
« Je t'aime, je t'ai toujours aimé. Je t'aimerai surement toujours, mais j'aime ma famille plus que tout. Tu comprends ? »
« Oui. »
Aurait-il été plus jeune, non, il n'aurait pas compris, il n'aurait pas voulu comprendre. Il aurait voulu arracher Suguru à cette vie, l'emmener loin avec lui, dans un endroit où personne ne les connaissait et où ils pourraient enfin s'aimer. Mais les temps avaient changés, et lorsqu'il voyait le regard de son ami se poser affectueusement sur un petit garçon qui courait, suivi de près par une jeune fille en robe bleu marine, toute pensée sombre quittait son esprit.
Oui, il comprenait.
Les années passèrent et Hiroshi revit Ayaka. Elle s'était remariée avec un professeur d'archéologie, ils avaient eu des jumelles, Yumi et Ema. Elle avait coupé ses longs cheveux, elle avait l'air heureuse.
Hiroshi décida alors d'être heureux, lui aussi. Il acheta un petit appartement non loin du centre culturel où il enseignait. Il apprit à son filleul à jouer de la guitare et râla un peu pour la forme lorsque celui-ci, à treize ans à peine, voulu se teindre les cheveux en rose. Il eu l'impression de revivre ses années de lycée avec Shuichi.
Il pensa souvent à Suguru pendant ces années et suivait avec assiduité les actualités musicales le concernant. Lorsqu'il se sentait le cœur de le faire, il envoyait une carte pour Noël ou un anniversaire. Il recevait une réponse à chaque fois et malgré qu'elle soit signée de toute la famille Fujisaki, il reconnaissait sur les cartes l'écriture ronde de Marie-Ange. Plus jamais il ne lut celle de Suguru, et c'était mieux ainsi.
Il vieillissait, aussi, doucement. Un peu plus d'une décennie passa, et Hiroshi connut d'autres amants, dont un jeune professeur de solfège qu'il avait rencontré lorsqu'il enseignait à la fac. Il resta à ses côtés pendant quelques années et puis partit, conscient de n'être que le fantôme d'un autre. Hiroshi composa beaucoup durant ces années, pour des amis chanteurs et des jeunes talents. Il enseigna dans des écoles et centres culturels. La vie était simple, douce.
Et puis un jour le téléphone sonna. C'était Marie-Ange, elle semblait vieille et fatiguée, sa voix tremblait. Derrière elle Hiroshi crut entendre des pleurs. La terre se déroba silencieusement sous les pieds d'Hiroshi.
L'oiseau s'était envolé.
Lorsqu'elle leva les yeux, Coline vit qu'Hiroshi souriait, le regard malgré lui baigné de larmes qu'il essuya avec le revers de sa manche. Il se leva sans rien dire et alla vers une vieille malle qu'elle n'avait pas vue, posée dans un coin de la cabane. Il en sorti une boîte et l'ouvrit devant elle.
D'autres lettres. Il les lui tendit. Sur les enveloppes, elle reconnut l'écriture fine et délicate de son père.
« Pour qu'elles soient avec les autres. Gardez-les, faites-en ce que vous voulez, mais ne les séparez pas. »
« Pour rien au monde je ne les séparerai ! »
Au moment de partir, Coline sortit de son sac la lettre de son père, ainsi qu'une copie qu'elle avait faite de la mystérieuse mélodie dont elle souhaitait connaître le secret. Hiroshi la lut attentivement, un faible sourire au coin de ses lèvres ridées.
« C'est vous qui avez composé cette mélodie, n'est-ce pas ? »
« En effet. »
« Comment s'appelle-t-elle ? »
« L'oiseau. »
Elle sourit et hocha la tête d'un air satisfait, et ouvrit la bouche pour poser d'autres questions avant de se raviser. Elle n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Le secret de cette mélodie n'appartenait qu'à son père et à son amant. Elle regarda une dernière fois le vieil homme avant de s'incliner respectueusement devant lui et de sortir, refermant la porte derrière elle. Le paysage du dehors la prit quelque peu par surprise, elle avait oublié à quoi le monde extérieur ressemblait, comme si elle sortait d'une capsule temporelle.
L'année suivante, elle donna naissance à son deuxième fils et lui donna comme second prénom Hiroshi. Il avait les fines boucles claires de son père et de grand yeux marron. La vie suivit son simple cours, rythmée par les nuits sans sommeil et les journées mouvementées de Paris. Pourtant pas un jour ne passa sans qu'elle pense à Hiroshi Nakano, à ses longs cheveux et à son rire franc. Elle repensa à son père, également, et pour la première fois depuis son décès elle se sentait apaisée, heureuse. Son père n'avait pas eu une vie simple, il avait dû cacher, enfouir au plus profond de lui-même sa vraie nature. Mais son père avait vécu de la musique, il avait aimé sa femme et ses enfants, il avait aimé la vie. Il avait été heureux. Et parfois il avait aimé Hiroshi, corps et âme, et au final Coline était sûre que cela lui avait suffit, qu'il n'avait pas eu de regrets en partant.
Parfois, Coline s'asseyait devant le piano du salon et jouait L'oiseau. Elle ne parla pas des lettres à son frère, préférant attendre un jour où il serai prêt à entendre la vérité. Peut-être que ce jour n'arriverait jamais et que le secret mourrait avec elle. Elle avait fait la promesse à Hiroshi de l'emporter avec elle et de détruire les lettres. Elle ne dit rien non plus à sa mère et celle-ci vieillit tranquillement, avec la certitude que son mariage avait été heureux. Et il l'avait été ; Suguru Fujisaki avait aimé sa femme, avec toute la tendresse et le respect qu'un homme doit à son épouse, mais il avait aimé Hiroshi tout comme il aimait la musique, avec une passion intarissable qui jamais n'avait cessée.
Deux étés plus tard, lorsque Coline revint au Japon avec son mari et ses fils, et qu'elle revit Shuichi Shindô, celui-ci lui apprit qu'Hiroshi Nakano avait laissé une dernière lettre avant de lui aussi prendre son envol vers le large, aux côtés de Suguru Fujisaki.
Suguru était cet oiseau si mystérieux qui vole près du rivage et qu'on ne peut admirer que de loin, de temps en temps frôler les ailes du bout des doigts lorsqu'il s'approche et dont les secrets ne sont révélés que des années plus tard alors que la mer l'a déjà rappelé à elle. Ses traces ne restent pas sur le sable, le vent les efface, emportant avec lui au large plumes et chants, se perdant dans l'immensité bleue.
Hiroshi, mon cher ami,
J'espère que tu liras un jour cette lettre.
Cela fait des années que je ne t'ai pas écrit et pourtant je t'assure ce n'est pas l'envie qui m'en a manqué. Pas un jour n'est passé sans que j'ai pensé à toi, à nos jeunes années, à nos nuits partagées. La mémoire de tes mains et de ta voix sont à jamais gravées en moi, comme la petite flamme qui brûle au fond d'un bougeoir, fine mais si brûlante lorsqu'on en approche le doigt. Le temps a passé si vite, j'ai du mal à réaliser qu'il m'en reste si peu. Il y a tellement de choses que j'aimerais encore faire, dire, voir, écouter ou composer, mais je dois me résoudre à l'essentiel.
Je ne verrai jamais mon fils se marier, ni ma femme vieillir, ni mes petits-enfants grandir, et pourtant je pars sans regrets. Ma fille est en sécurité, heureuse avec un homme bien. Mon fils est heureux, lui aussi, du moins c'est ce qu'il me dit. Ma femme est ce qu'elle a toujours été, optimiste, souriante, je n'ai pas peur de la fin à ses côtés, et je n'ai pas peur de la laisser. J'ai bien vécu, j'ai voyagé, j'ai joué, ri et côtoyé de talentueux musiciens. J'ai eu une belle vie.
Tu as fait partie intégrante de cette vie que j'ai aimée, Hiroshi ; malgré que tu n'en étais pas le centre. Je n'ai jamais su trouver les mots pour te parler, mais quelque chose me dit que tu as su me comprendre malgré cela. Je voulais simplement que tu sois libre, que tu sois heureux. Je ne pouvais pas te garder à mes côtés sachant que je ne pouvais être à toi et tu le sais bien, jamais je n'aurais pu rompre la promesse faite à mon épouse.
J'ai été heureux d'être ton ami et amant, Hiroshi. Je te remercie pour ton amour, ton soutien et le bonheur que tu m'as apporté. Je n'ai pas de regrets, et j'espère du plus profond de mon cœur que tu n'en as pas non plus. J'espère que tu as été heureux, mon ami.
Merci pour ces merveilleux moments ensemble. Je t'ai toujours aimé, sache-le. Nous nous reverrons.
Bien à toi,
Suguru.
Ma chère Coline,
Votre père n'exprimait que rarement ses sentiments à voix haute, et dès qu'il s'agissait d'amour ou de peine, il fallait parfois insister pendant des jours pour qu'il ose enfin sous-entendre rien qu'une partie de sa pensée. Il avait peur d'aimer pour une raison que j'ignore toujours, mais il pouvait aimer avec pudeur et tendresse tout comme il pouvait aimer avec passion et force. C'est là que résidait tout son charme, cette force mêlée à cette tendresse que j'ai reconnu en vous, Coline.
J'ai connu votre père probablement plus longtemps que quiconque en dehors de sa famille, chaque moment mis bout à bout j'ai vécu des mois entiers, voire des années avec lui, et pourtant un jour en particulier m'a marqué. Le jour-même de votre naissance. Ce jour-là, votre père m'a téléphoné et jamais je ne pourrai oublier ses mots. Je me souviens que sa voix tremblait d'émotion, il semblait fébrile, presque extatique. Il m'a dit : « Hiroshi, mon ami, si tu voyais comme elle est belle. Elle est si petite et si gracieuse. Je ne saurais te dire combien je l'aime déjà. S'il te plait, compose une mélodie pour elle. »
C'est ce jour-là que j'ai composé « L'oiseau ».
Fin.
