Quoi, tu es encore là ? Mais c'est que tu aimes me voir torturer notre pauvre petit Emeric national ! T'en fais pas. Il n'est pas au bout de ses peines !
CHAPITRE 3 - Les petites revanches
— Bien, merci. Le cours est terminé. Merci de laisser les tables dans lesquelles vous les avez trouvées à l'entrée. Oui… sauf Emilyan qui a réussi à faire exploser la sienne. Je vous dis à jeudi.
— Merci, professeur.
Tous les élèves se levèrent d'un même mouvement et commencèrent à ranger leurs livres, plumes et notes dans leurs sacs. Cependant, en levant la tête vers l'enseignant Kahru, ce dernier lui adressa un signe de la tête qui lui demandait de le rejoindre. Emeric partagea un regard interrogateur avec Vilma, qui avait relevé le geste.
— Je crois qu'il veut te parler.
— C'est mal ? s'inquiéta Emeric.
— Tout dépend ! sourit Vilma en haussant les épaules. On se retrouve tout à l'heure alors.
Plutôt que de monter les gradins pour rejoindre la sortie du vieil amphithéâtre, Emeric les descendit avec prudence. Le port de sa grande cape de Durmstrang lui faisait parfois encore perdre l'équilibre.
— Vous voudriez me parler, professeur ? demanda Emeric, d'une voix qu'il aurait voulu assurée.
Le grand homme à la carrure impressionnante hocha de son menton barbu mais attendit que tout le monde ait quitté la salle pour l'inviter à s'asseoir en faisant avancer une chaise avec la magie. Ce ne fut qu'à cette proche distance qu'Emeric remarque que les tatouages que Kahru portaient sur son large cou étaient légèrement animés. Dont celui de Sleipnir, le cheval mythologique à huit jambes.
— As-tu lu le livre que je t'ai prêté la dernière fois ?
L'anglais de Kahru était plus maladroit qu'à l'habitude. Il devait avoir avalé le scarabée traducteur à la fin de son cours.
— Pas vraiment, professeur, avoua Emeric, embarrassé. Le début, mais… les circonstances ont fait que je n'ai pas pu m'y plonger comme je voulais.
— Les circonstances ?
Le regard assombri de Kahru sous ses épais sourcils fit frémir Emeric. Il n'avait surtout pas envie de balancer les crasses que les russes lui avaient fait subir. Cela n'aurait fait que le discréditer et le rendre plus lâche encore.
— J'ai encore du mal à trouver ma place à Durmstrang, préféra avancer Emeric, plus prudent. Il me faut du temps pour trouver mes marques…
Kahru lia ses grandes mains devant lui.
— Emeric, c'est ça ?
— Oui, professeur, balbutia-t-il.
— Il en va sans dire, et je pense que tu en es conscient, que tu es l'un des élèves les plus brillants que j'ai rencontrés dans ma carrière. Certes relativement courte pour le moment, mais bien fournie.
— Ah ? trembla-t-il, rougissant.
— Tu comprends tout tout de suite. Tu maîtrises les sortilèges deux minutes après en avoir appris la formule. Tu fais preuve d'une lucidité et d'une mémoire incroyables. Même en te connaissant depuis à peine trois semaines, pour moi, il n'y a aucun doute, tu deviendras un sorcier très puissant.
— Je… je ne suis pas puissant, professeur. Juste… « intello », comme les gens disent.
— Tu dis ça parce que tu n'as pas confiance en toi. Mais le physique ne fait pas tout.
Kahru se prit alors comme exemple.
— J'ai la chance d'avoir pu trouver un style qui me correspondait et qui, ici, inspire le respect. Mais crois-moi, il m'a fallu du temps. Je me reconnais en toi, quand j'étais plus jeune.
— Vous ? ricana Emeric, qui refusait de croire l'homme qui s'apparentait plus à un guerrier viking qu'à un intellectuel. Je pèse à peine 50kg ! Ce n'est pas pour rien que Vilma m'appelle l'arbrisseau à longueur de journée !
— Tu as le temps de trouver le corps dans lequel tu te sentiras le plus à l'aise, sourit-il. À ton âge, rien n'est immuable. Mais dis-toi que si tu peux travailler ton apparence, ton don ne s'acquiert pas. Tu as des facilités et tu ne peux pas laisser passer ça, comme une normalité. Voir comme un fardeau. Je connais les règles implicites de cette école, pour en avoir été un élève aussi. La loi du plus fort règne. Mais tu possèdes un intellect qui surpasse beaucoup de gens ici, alors prends-le comme une arme. Tu ne dois pas en avoir honte. Les gens te respecteront si tu commences à te respecter toi-même. Si certains ici cherchent à t'impressionner, peut-être est-ce parce qu'ils te considèrent comme une menace ?
Emeric ne répondit pas, peu convaincu par cette assertion.
— Lis ce satané bouquin en entier, lui ordonna Kahru, les mains à plat sur la table.
— D'accord, professeur.
Lorsque l'enseignant de sortilèges le congédia d'un hochement de tête, Emeric se leva dans des mouvements maladroits.
— Et au fait, je n'ai pas vu ton nom, sur la liste du tournoi de duels, l'arrêta Kahru avant qu'il ne quitte la pièce.
Un samedi par mois avait lieu au sein de l'école un tournoi magique qui permettait de départager les meilleurs combattants. Un moyen de varier du Quidditch, dont la saison était drastiquement arrêtée entre octobre et mars du fait de l'hiver rude.
— Je ne sais pas c'est une bonne idée, professeur.
— Pourquoi ?
Alors qu'il s'attendait à un énième discours débordant de manque de confiance, Kahru eut la surprise de voir paraître un semblant de sourire fier sur le visage d'Emeric.
— Je n'ai pas envie de me faire remarquer.
— Tu es un bon duelliste ? devina-t-il.
— Il paraît, approuva Emeric, en se rappelant le dernier cours de Défense contre le Forces du Mal, lors de sa troisième année, lors duquel il avait défait Griffin en combat singulier.
— Eh bien, saisis ta chance !
— J'y penserai, professeur.
— Bien.
Emeric arriva à temps au cours d'astronomie qui se tenait juste ensuite. Il ignora les regards moqueurs qui lui reprochaient ce manque d'assiduité ou qui jalousaient peut-être son rapprochement privilégié avec leur enseignant. À son grand soulagement, l'enseignante semblait elle-même être en retard et Emeric en profita pour accoster Vilma. Dans cette grande salle circulaire sans chaise ni table ni fenêtre, les élèves s'asseyaient en tailleur sur des coussins peu épais.
— Désolé pour le retard, j'ai…
Sans qu'il s'y attende, une mandale claqua sur sa joue. Sans en comprendre la raison, Emeric jeta des yeux inquiets vers Vilma, qui lui adressait une expression presque malicieuse.
— Mais ça ne va pas ?! s'exclama Emeric.
— J'ai pris une bonne résolution. Celle de te gifler chaque fois que tu t'excuseras pour rien.
— Quoi ?! Mais c'est injuste ! Tu ne crois pas que j'en ai déjà assez ? Je voulais juste…
La seconde claque retentit, sur l'autre joue.
— Et je viens d'en prendre une deuxième, de résolution, rajouta Vilma. De te gifler aussi quand tu te comporteras comme une victime.
— Tu aurais pu prévenir… ! grogna Emeric en se massant la joue. Puis devant les autres, c'est vraiment pas sympa de ta part… Non, non ! Pas de troisième ! Baisse ta main ! Je ne voulais pas dire ça, désolé ! Enfin, non, je voulais encore moins m'excuser !
Vilma laissa éclater un rire clair, qui déplut à Lyov, qui observait la scène de loin. Quand la porte s'ouvrit à la volée, tout le monde se tut et l'enseignante, une grande sorcière au visage sévère et émacié, fit éteindre toutes les torches d'un mouvement de baguette magique.
— Sortez vos astrolabes, lança-t-elle sans introduction. Nous reprenons là où nous nous étions arrêtés la dernière fois.
Mme Öpik, estonienne d'origine, n'était pas reconnue comme l'enseignante la plus aimable de l'école. Et en fouillant son sac, Emeric eut la désagréable surprise de se rendre compte que le sien n'y était pas.
— Oh non… murmura-t-il. Mon astrolabe… !
— Tu ne l'as pas glissé entre deux parchemins ? suggéra Vilma.
— Non, il est resté dans mon sac, je ne l'en ai pas sorti !
Tout de suite, de terribles présomptions assaillirent l'esprit persécuté d'Emeric, qui se retint d'en faire part à Vilma de peur de recevoir une nouvelle claque : quelqu'un le lui avait subtilisé.
Le Serdaigle tenta alors de se faire discret, alors que Mme Öpik projetait la voûte céleste sur le plafond à l'aide de la magie. Mais elle se rendit bien compte de la supercherie :
— Vous n'avez pas votre astrolabe ? l'interrogea-t-elle, la voix rêche.
— Non, professeur, répondit Emeric, qui contenait son embarras.
— Sortez de cette pièce.
L'ordre sec de l'enseignante estomaqua Emeric, qui tenta malgré tout de demeurer impassible.
— Je peux travailler en binôme avec quelqu'un, proposa-t-il.
— Et vous me ferez un devoir supplémentaire. Trois parchemins sur l'influence du passage des comètes dans la constellation d'Orion. Sortez maintenant.
Reconnaissant qu'il était impossible de la raisonner au risque de récolter plus de punitions encore, Emeric soupira et se leva pour quitter la salle, sous le regard des autres élèves.
En retournant au dortoir quasi-déserté quelques minutes plus tard, des rires plus lointain attirèrent son attention. Emeric s'approcha avec discrétion vers le petit groupe de deuxième année, qui jouait avec un objet rond et métallique qu'il reconnut immédiatement : son astrolabe. La colère lui embrouillait tellement l'esprit qu'il n'avait plus en tête de passer par une phase de raisonnement.
— Rends-moi ça, ordonna-t-il au garçon qui jouait avec.
Les élèves s'échangèrent un regard rempli d'incompréhension puis rirent. Aucun d'entre eux ne comprenait l'anglais et l'accent d'Emeric semblait les amuser. Ce dernier désigna sa possession :
— Cet astrolabe est à moi. Tu vas me rendre tout de suite avant que ça ne dégénère.
Le garçon, qui semblait vouloir se valoriser par ce larcin, répondit par une longue phrase en finlandais, donc Emeric avait saisi quelques bribes. À force d'être ostracisé à cause de la différence de langue, il avait appris quelques notions de chaque pour éviter ce genre de situation.
Il sortit alors sa baguette magique de sa poche et articula en finlandais avec un regard meurtrier :
— Répète un peu, pour voir ?
Même s'il n'avait pas tout compris, il espérait que sa tentative de bluff réussisse. Les garçons avaient commencé à pâlir et le responsable bredouilla une phrase qu'Emeric ne traduisit pas entièrement. Jusqu'à ce qu'il cède et rende l'astrolabe à son propriétaire, avant de se lever et de quitter le dortoir, suivi par ses jeunes compères qui jetèrent un regard mêlé de rancune et de peur à l'intention de leur aîné étranger.
Emeric n'entendit pas parler du garçon à nouveau avant le lendemain soir. Occupé à ses recherches concernant sa punition d'astronomie, prenant des notes sur parchemin, assis en tailleur sur son lit en hauteur, Emeric fut interrompu par les bruits de chahut à l'entrée du dortoir.
— Hé, l'anglais !
La voix forte de Lyov attira l'attention de tout le monde, y compris du discret Petrov, ce grand gaillard, allongé sur son lit, caressant inlassablement son gros rat apathique. Dans un premier temps, Emeric décida de l'ignorer, jusqu'à ce qu'il se rende compte que le groupe des russes malmenait le jeune garçon finlandais. Derrière, Marek suivait le mouvement de loin, sans s'impliquer dans les plans de son ami.
— Il paraît que ce petit morveux est le responsable de ton humiliation en astronomie, lança Lyov, qui savait fort bien qu'Emeric l'entendait.
Sans un mot, Emeric tourna lentement la tête et accorda un regard indifférent au jeune élève, qui tremblait de peur, cerné par trois russes deux fois plus larges que lui.
— Tu ne voudrais pas lui faire payer ce qu'il t'a fait ?
La proposition de Lyov laissa Emeric sceptique. Alors, le jeune homme au catogan développa :
— Prouve-nous ce que tu vaux. Vilma veut qu'on te laisse ta chance. C'est ton opportunité…
Ils obligèrent le jeune garçon à se mettre à genoux. Tout le dortoir retenait son souffle, leurs yeux fixés sur Emeric, dont on attendait une réaction. Le Serdaigle referma alors son livre et descendit de sa hauteur. Il s'avança, sans accorder un regard à Lyov, qui s'écarta avec un air satisfait. Il avait remarqué le poing serré d'Emeric. Peut-être n'avait-il pas encore tout à fait digéré l'injustice concernant ce forfait…
— Montre-lui qui tu es, lui murmura-t-il. Fais-toi respecter. Je sais que tu en meurs d'envie. Fais-le. Une bonne fois pour toutes…
Il y eut un silence terrifiant dans l'immense dortoir. Seules crépitaient les bûches dans la cheminée. Et en voyant le bras d'Emeric se mouvoir, le petit finlandais ferma les yeux et rentra son cou dans ses épaules. Mais en entendant les murmures étonnés, il rouvrit les paupières et découvrit devant lui la main tendue d'Emeric. Après un temps d'hésitation balbutiante, il l'attrapa pour se lever et déguerpit sans réclamer son reste. Emeric se tourna alors vers Lyov, mécontent :
— La violence est la réponse du faible, susurra-t-il dans un russe encore peu maîtrisé, ses yeux bleus plantés dans ceux de Lyov. Le pardon est un acte qui demande bien plus de courage…
Sur ces mots, prononcés avec détermination, Emeric retourna à son lit et n'attendit pas que la tension retombe et que chacun retourne vaquer à ses activités pour reprendre ses recherches. Lyov ne répondit pas, d'apparence impassible, et rejoignit son propre lit, dans un quartier plus lointain du dortoir. En passant devant le lit d'Emeric, Marek marqua un arrêt, qui valut au Serdaigle de lui accorder un regard en biais.
— Bonne nuit, lui souhaita le polonais en langue anglaise.
Cette attention toucha Emeric, qui lui sourit à son tour :
— Bonne nuit, Marek.
Pour la première fois depuis plusieurs semaines, Emeric profita d'une nuit paisible. Il savait qu'il avait fait le bon choix. Qu'il n'avait pas cédé face à la facilité. Face à la barbarie.
Il se sentait désormais capable de tout affronter. Rien ne pouvait le détourner de ses principes.
La journée qui précédait les soirées de duels était ponctuée d'épisodes d'effusion. Tous les élèves préparaient leurs combats, révisaient leurs sortilèges, entraînaient leurs réflexes, mais surtout rafistolaient ou personnalisaient leur gant. Confectionné en soie, ce dernier remontait jusqu'aux deux-tiers de l'avant-bras. Les élèves issus des grandes familles sorcières les portaient aux couleurs du blason de leur lignée. Les plus modestes les customisaient selon leurs envies plus personnelles, leur parcours dans l'école, leur expérience, ce qui leur tenait à cœur.
Celui de Vilma était immaculé, avec un profil d'un renard polaire brodé sur le dos de sa main. Emeric avait vite aperçu celui de Petrov, mité et juste marqué de ses initiales. Quant au sien, il fit sujet de discussion lors du dîner qui précéda la grande soirée :
— Comment ça tu n'as rien mis dessus ?!
Emeric se reçut un coup de gant sur la tête de la part de Vilma.
— Honnêtement, je ne sais pas quoi y mettre ! Il n'y a pas d'armoiries dans ma famille. Ou de chose qui me représente.
— Bon, au moins, tu as choisi la couleur.
Elle jeta un regard presque déçu sur le gant bleu.
— C'est la couleur de ma maison, à Poudlard, expliqua-t-il. Et c'est ma couleur préférée.
— C'est déjà un bon début.
Cette phrase était prononcée par Marek, en face d'eux. Le grand élève avait faussé compagnie au groupe de russes pour retrouver la compagnie de son amie Vilma qu'il avait trop longtemps délaissée.
— Il est comment le tien ? s'intéressa Emeric.
Marek leur présenta alors son gantelet marron avec deux cornes de cerf surmontées d'une couronne d'or.
— L'emblème que portait mon grand-père, l'éclaira-t-il.
— Sympa !
— N'évite pas le sujet, Baümchen. Tu vas mettre quoi dessus ?
— Je ne sais pas, je t'ai dit !
— Tu as un Patronus ?
— Oui, c'est… c'est un ocelot. Mais je ne vois pas du tout en mettre un dessus. Ou encore moins juste un chat !
— Et un livre ? Pour montrer que tu es cultivé ?
— Tu tiens vraiment à ce que je termine lapider ici, Vilma… ! Je fais déjà des efforts pour être discret, ça ne m'aidera pas vraiment.
— Bon. Et tu m'as dit au début que tu jouais du piano.
Emeric fronça les sourcils, méfiant.
— Oui, en effet…
— Et si tu mettais une note de musique ? Une partition, que sais-je ?
Pourtant, cette idée fit méditer Emeric, qui sortit sa baguette magique pour commencer à broder d'un fil de bronze un symbole que Vilma ne reconnut pas :
— Qu'est-ce que c'est que ça… ?
— Une clé d'ut, déclara-t-il satisfait. On l'utilise qu'assez rarement de nos jours. Donc ceux qui la reconnaîtront seront ceux qui s'y connaissent assez.
— Une sorte de code, commenta Marek.
— On peut dire ça.
— Oui, bon, elle est plutôt classe, comme clé, avoua Vilma. On ne dirait pas que ça vient de la musique, du premier coup.
Satisfait de sa trouvaille, Emeric enfila son gantelet et l'examina.
— Et donc… pour demander quelqu'un en duel, il faut lui lancer son gant, c'est bien cela ?
— Tu as tout compris.
— Et après… ?
— Après, le duel se déroule comme n'importe quel duel. Le premier qui ne lance pas de sort pendant plus de dix secondes, ou assommé, endormi, à terre, voire mort, a perdu. Quand tu gagnes, les professeurs font une petite broderie dans ta doublure, pour dire combien de duels tu as gagné. Regarde là, par exemple. J'ai déjà gagné trente-trois duels.
— C'est beaucoup ?
— Ça dépend de ton âge. Il faut faire le calcul. En moyenne, chaque élève se bat en duel deux ou trois fois par soirée. Soirées qui ont lieu une fois par mois pendant quoi… sept, huit mois., donc…
— Ça fait soixante-quatre duels en quatre ans, calcula Emeric.
Vilma haussa les sourcils face à sa rapidité.
— Exact. Donc j'ai plus gagné que perdu. Pour chaque dernière soirée, ils sacrent des champions. Le titre de la classe, le titre de l'année et le titre de l'école. Par rapport à ton nombre de victoire. Donc parfois, la stratégie consiste à défier quelqu'un qui a trop de victoires pour lui faire descendre son score. Si on se sent capable de lui tenir tête ! C'est assez minable de ne combattre que des faibles ou des jeunes…
— Je vois… Et toi, Marek ? Tu as remporté combien de duels ?
Le Polonais tira une grimace, sourit, puis tenta de se justifier :
— Je ne suis pas un bon duelliste.
— Vingt-quatre, répondit Vilma à sa place. Mais tu as le style, quand tu te combats, Marek !
Elle lui dédia un clin d'œil et Emeric demanda alors avec prudence :
— Et Lyov ?
— Lyov… ? souffla Vilma.
La jeune femme jeta un coup d'œil à son ami, occupé à fignoler quelques détails sur son gant rouge et noir.
— Soixante…
— Soixante ?! s'étouffa Emeric.
— Il n'a quasiment jamais perdu. Il a gagné le titre de la classe quatre années consécutives. Et il est bien parti pour gagner le titre de l'école pour notre dernière année. Il lui arrive souvent de provoquer des sixième ou septième année en duel. On ne va pas se mentir ; c'est un champion. Mais il m'inquiète… vraiment.
— Ah ? Pourquoi ?
— Avec tout ce qu'il se passe depuis le début de l'année… expliqua-t-elle en coupant là sa phrase. Normalement, Lyov n'est pas un vilain bougre. Il n'est pas volontairement méchant. Mais là, depuis quelques semaines, il se comporte vraiment comme un gros con.
— Tu ne m'avais pas dit que c'était par rapport à la fille qui était partie à Poudlard ?
— Sigrid ? Oh si… Mais il ne doit pas y avoir que ça.
— Je pense que ça a un rapport avec sa famille, intervint Marek.
Vilma hocha la tête sans réaction verbale, ce qui éveilla la question d'Emeric :
— Qu'est-ce qu'elle a, sa famille ?
— Elle est très influente. Très ancienne. Très riche. Très reconnue. Et très crainte…
— Tu veux dire que…
— La famille Miloslavski s'est déjà rendue responsable de quelques situations de veuvages et d'orphelinat.
Emeric pâlit sur sa chaise.
— Il n'est pas impossible que sa famille tente de le faire revenir vers eux, poursuivit Marek.
— Ce n'était pas le cas ?
— Je te l'ai dit, reprit Vilma. Lyov n'est pas quelqu'un de foncièrement méchant. Au contraire. Les actes de sa famille le dégoûtent. Il n'a pas envie de devenir comme eux. Il doit avoir une telle pression…
Sentant la gêne s'installer dans la conversation, Emeric bredouilla :
— Désolé, je ne voulais pas casser l'ambiance, je désirais juste s…
La claque de Vilma l'interrompit.
— Hé ! Pourquoi… !
— Je t'ai dit, pas d'excuse, Baümchen ! l'accusa-t-elle en le pointant d'un doigt malicieux.
— Mais je… !
— Chut !
— Je voulais juste…
— Chut, j'ai dit !
— N'essaie pas de débattre avec elle, lui conseilla Marek, ses bras croisés sur la table, amusé par la situation.
Quand vint l'heure des duels, les trois adolescents se rendirent dans l'amphithéâtre principal, organisé en terrasses de duels. Tous les élèves portaient l'uniforme de l'école, avec leurs grandes capes de fourrure, nécessaires pour supporter la basse température, malgré le véritable bûcher qui brûlait dans l'immense cheminée. Les professeurs tenaient chacun le tableau des scores d'une promotion. Emeric, Marek et Vilma s'avancèrent vers l'estrade tandis que cette dernière rappelait les règles :
— Tu ne peux pas provoquer en combat singulier un élève qui a deux ans de moins que toi. Cependant, rien n'empêche au contraire d'arriver. Un plus jeune peut t'inviter à un duel, même si c'est un première année. C'est à ses risques et périls. Tu ne peux pas provoquer la même personne plus de deux fois par an et même si c'est le cas, jamais dans la même soirée. Comme tu peux le présumer, les sortilèges impardonnables sont interdits. Cependant, le recours à la force physique est permis. De toute façon, tout duel est arbitré par un professeur ou un élève attitré à cette tâche. Si jamais tu es en tort, ils te le rappelleront. Mais ils peuvent aussi interrompre un duel en cas de faute et t'interdire de duel. Pour la soirée, pour le trimestre voire pour l'année. On avait eu le cas une fois d'un gars qui avait coupé les deux jambes de son adversaire. Un mois avait été nécessaire pour les lui recoller et qu'il puisse remarcher.
— C'est… purement dégueulasse ! grimaça Emeric.
— Petite nature, rétorqua Vilma. Sinon, sache que tu ne peux pas refuser un duel. Sauf bonne excuse. Enfin… techniquement, tu peux refuser, rien ne te l'interdit. Mais c'est très humiliant. Il est préférable de perdre un duel que de le décliner.
Au grand dam du Serdaigle, ce fut le professeur Öpik qui gérait le tableau des quatrième année. Cette dernière le gracia d'un regard qui aurait pu le glacer sur place. Il aurait largement préféré que Kahru s'en soit chargé, mais ce dernier organisait celui des deuxième année. En regardant plus près l'ardoise, Emeric aperçut son nom en minuscule, tout en bas, écrasé sous la dernière ligne. Comme s'il avait été ajouté à la va-vite après un oubli remarqué. Alors que tout en haut trônait celui de Lyov, triomphant, en belles lettres calligraphiées.
Une petite voix inattendue le détacha de sa contemplation.
— Excuse-moi ?
En se retournant, Emeric reconnut tout de suite le garçon finlandais voleur d'astrolabe. Ce dernier tenait fermement dans sa main un gant vert émeraude.
— Tu accepter un duel ? articula-t-il en anglais.
Vilma observa le gamin courageux avec une once d'amusement, tandis que le Serdaigle le dévisagea, ne comprenant cette initiative. Le jeune élève l'éclaira alors, dans un anglais approximatif :
— Pour merci. Pour autre jour. Tu fais rien à moi. Même si perdre, être un honneur.
— Tu es jeune… ! Je…
Pourtant, le finlandais qui tendait le gant avec insistance. Qu'Emeric finit par attraper avec un sourire, ce qui sembla enchanter le jeune garçon.
Le duel fut bien vite réglé en cinq minutes. Bon joueur, Emeric accepta de laisser le jeune garçon tenter quelques sortilèges, varier ses angles d'attaques. Il mit fin au combat en trois coups de baguette magique se finalisant sur un expelliarmus qui expédia la baguette de son adversaire à l'autre bout de la pièce.
— C'était bien ! le félicita Emeric, en finlandais, alors qu'ils descendaient de leur piste.
— C'est vrai ? lui demanda le garçon avec de grands yeux brillants.
— Oui ! Ton sortilège de jambes dansantes, pas mal du tout ! Ça aurait pu super bien marcher ! Essaie-le pour ton prochain duel. Et attention, tourne-toi plus sur le côté. De face, tu as plus de risque d'être touché.
Reconnaissant pour tous ces conseils, le garçon fila à la rencontre de ses amis pour leur partager la nouvelle, bien que son premier duel se soit soldé d'une défaite. Emeric en souriait un peu naïvement, touché par cet enfant qu'il avait tant haï quelques jours auparavant. Il avait eu raison. Le pardon marchait bien mieux que la violence.
Tandis que Vilma , Marek et lui consultaient les scores, après une petite victoire de Vilma contre une islandaise légèrement plus âgée, la voix caractéristique de Lyov, chaude et tranchée, interrompit leur conversation :
— Alors ? On est prêt à se faire écraser, à l'image de son nom ?
Emeric fit volte-face et tomba nez-à-nez avec son rival.
— Ils ont dû le rajouter au dernier moment, l'excusa Vilma.
— C'est bon, le petit doit savoir parler tout seul…
— Hé, ne me parle pas comme ça, Lyov !
Il accorda un regard perçant à son amie, puis un autre, plus déçu à Marek, posté derrière Emeric. Cette prise de position lui déplaisait. Quelque part, il se sentait trahi.
— Je parle comme je veux, Vilma. Et d'ailleurs…
D'un geste lent, le sourire crâne, Lyov tira sur son index et fit glisser sur sa main le gant rouge marqué d'un aigle noir.
— … je fais aussi ce que je veux.
Il tendit alors sans hésitation le gant à Emeric, qui hoqueta. À ses côtés, Vilma et Marek avaient ouvert des bouches interloquées.
— Ne fais pas ça… lui murmura Vilma.
— Tu m'as dit qu'il valait mieux perdre que de refuser, lui rappela Emeric, le ton sec. Ai-je tort ?
Dans les yeux d'Emeric brillait cette détermination qui l'avait fascinée sur le bateau, quand il lui avait réclamé ses lunettes volées. Il y brillait une telle force que l'on peinait à croire qu'elle pouvait brûler à l'intérieur d'un être d'apparence si discrète. Si Lyov voulait son combat en face à face, il l'aurait.
Emeric attrapa alors le gant de Lyov, sous l'expression satisfaite de ce dernier. À quelques mètres, le professeur Öpik, avec son air pincé, n'avait pas pu s'empêcher d'observer l'échange avec un certain intérêt.
— Parfait…
Ils grimèrent sur l'une des pistes qu'un professeur leur désigna, tandis que Vilma se précipita vers l'estrade sur laquelle Kahru marquait les premiers résultats de duels.
— Professeur Kahru !
— Hm. Vilma ? Qu'y a-t-il ?
— C'est le nouveau ! Lyov vient de le provoquer en duel… Il va… Lyov va le tuer ! Vraiment, professeur !
Soucieux, Kahru fronça ses épais sourcils et reposa sa craie, contrôlée par sa baguette magique, pour descendre, confiant temporairement sa tâche à un collègue. Vilma avait raison : les deux jeunes hommes se faisaient face, aux deux opposées de la piste, prêts à en découdre.
— Il faut faire quelque chose, professeur ! le relança Vilma, inquiète.
— Tu n'as pas confiance en Emeric ?
— Il ne fait pas le poids face à Lyov. Il faudrait être un imbécile pour l'ignorer !
— Lyov est un élève très puissant, mais tu ne sais pas ce que vaut Emeric en duel. Tu ne l'as jamais vu se combattre.
— Professeur. Emeric est une brindille ! Il va prendre feu au premier sortilège de Lyov !
— Parce qu'il vient de Poudlard ?
Vilma ne sut que répondre, alors Kahru reprit dans un sourire, dissimulé à moitié dans son énorme barbe :
— Crois-moi. Ce gamin, il a du sang du Nord dans les veines. Je le sais, je le sens. Il en est capable.
Quelques élèves mettaient une pause à leurs programmes respectifs en voyant se profiler le combat. Certains organisaient déjà des paris à voix basse. D'un grand geste, Lyov rejeta son épaisse cape sur son épaule pour découvrir son bras droit armé, sa manche en soie brodée et le veston impeccable. Emeric n'avait pas autant de prestance et s'était défaussé en bas de ses lourds habits pour mieux combattre. Puis, tous deux se placèrent en position d'attaque, prêt à réagir dès que le signal de départ serait lancé.
Ce fut Lyov le plus rapide des deux :
— Tumultus !
L'éclair jaune rebondit au dernier moment sur le bouclier magique invoqué par Emeric, qui répliqua :
— Lacarnum inflamare !
L'anneau de feu fut rattrapé par Lyov, qui lui fit gagner en puissance d'un coup de bras avant de le lui renvoyer. Si Emeric l'évita, il n'avait pas anticipé le sortilège que son adversaire avait renvoyé par derrière, dissimulé par les flammes. Malgré son réflexe, la petite lance se ficha dans son épaule gauche. La douleur le fit trébucher en arrière. Du sang commença à couler dans sa main qui la soutenait et sur le bois de sa baguette. Mais il dégagea la blessure pour devoir se défendre.
— Acidum devorantis ! lança-t-il entre deux ripostes.
Cette fois, Lyov, trop confiant, fut touché et détailla avec horreur sa manche se désagréger et sa peau commencer à rougir et à se déformer dans des cloques. En bas, Vilma observait le duel, horrifiée. Pour en venir à de tels sortilèges offensifs, les deux jeunes hommes devaient réellement se détester. Ils semblaient jouer le combat de leur vie. Les éclats des sortilèges rebondissaient de part en part, avaient interrompu d'autres duels.
Jusqu'à ce qu'une faute d'inattention d'Emeric fut fatale :
— Ligni corium !
Les pieds d'Emeric s'ancrèrent dans le sol et il sentit avec horreur sa peau et ses chairs se transformer graduellement en bois, remontant le long de ses jambes. Persuadé de tenir là sa victoire, Lyov commença à préparer son sortilège final, afin de l'achever, mais Emeric n'abandonna pas là. Même s'il sentait le sortilège lui bloquer petit à petit le diaphragme, l'empêchant de respirer, lui paralysant les membres, il fit tournoyer sa baguette le plus de fois possible. Et quand le sortilège de Lyov fonça sur lui, il cria, dans l'espoir de la dernière chance :
— Funda !
Une petite pierre jaillit de sa baguette magique, éjectée à une telle vitesse qu'elle fut quasiment imperceptible à l'œil nu. Si puissante, malgré sa taille ridicule qu'en croisant le sortilège de Lyov, ce dernier explosa en une pluie d'étincelles rouges, mais le galet le traversa. Il termina sa course entre les deux yeux du russe. Toute la salle en eut le souffle coupé. Jusqu'à ce que résonne le son mat du corps de Lyov s'écroulant au sol, assommé. Par la puissance d'un vulgaire caillou.
Libéré des enchantements, Emeric traîna les pieds, à bout de souffle, vers son adversaire et se pencha pour attraper la baguette de ce dernier, qui avait roulé à l'extrémité de ses doigts déliés. Puis, il pointa l'arme contre son propriétaire.
Un sentiment nouveau s'empara du cœur d'Emeric. Une part de lui se plaisait à ainsi dominer son tortionnaire des premières heures. Il aurait voulu quelque part lui faire payer au centuple l'épisode des draps ou encore plus celui de la salle de bains. Il aurait pu faire n'importe quoi de lui. Même peut-être le tuer s'il en avait eu la noirceur d'esprit. Mais Lyov, qu'aurait-il fait à sa face ? En voyant agoniser son ennemi à terre, ses yeux roulant dans ses orbites, une pierre enfoncée dans le front, aussi vulnérable qu'un petit animal. Emeric ne le regrettait même pas.
Un sourire orgueilleux étira ses traits, déformés par la douleur que lui procurait son épaule. Mais il avait perdu tellement de sang que sa vision se déforma et qu'il s'évanouit à son tour sur la piste.
Cool ! Emeric est tellement amoureux de Kate qu'il commence à suivre son modèle. Finalement, être un monstre à temps partiel, c'est assez intéressant, mine de rien ! :D Courage, brindille, tu survivras à cette épreuve !
A bientôt pour un nouveau chapitre, de SPAIR ou de LMA !
