Plan 3 :
Intégration
Juillet 1988.
Lorsque sa tête émergea de l'écoutille, Amélie Huxley plissa les yeux, éblouie par la lumière du soleil. Encore un peu groggy, elle grimpa les derniers barreaux de l'échelle, puis sortit tout à fait et descendit sur le ponton. Au-dessus du sous-marin, qui venait d'accoster et dont elle venait de s'extraire, s'étendait un charmant ciel bleu, parsemé de petits nuages blancs. La jeune fille n'avait aucune idée de l'heure qu'il était, mais elle ne prit pas la peine de consulter sa montre : avec le décalage horaire, c'était inutile. Et puis, elle était surtout saisie par la beauté des lieux : tout autour d'elle se dressaient de majestueuses montagnes à la végétation luxuriante. Ces hauteurs de verdure étaient si imposantes, qu'une sensation de respect et d'humilité envahissait le coeur d'Amélie. Elle qui n'avait encore jamais quitté le continent américain, la voilà qui se retrouvait au beau milieu du Pacifique sud, sur l'île mystérieuse dont leur avait parlé le docteur Chambertain. Elle l'apercevait d'ailleurs, à quelques mètres devant elle, marchant en compagnie d'autres passagers du sous-marin et se dirigeant, d'un pas distrait, vers le comité d'accueil qui les attendait à l'autre bout du ponton. Amélie, qui était vraisemblablement la dernière à être sortie du sous-marin, se joignit à la procession.
Une brise fraîche soulevait légèrement ses cheveux châtains, raides et mi-longs, tandis que ses yeux couleur noisette continuaient à admirer les merveilles du paysage. Sa peau était très blanche, car elle avait passé les huit dernières semaines à potasser sans relâche pour réussir son examen d'entrée à l'université, mais elle comptait bien profiter des jours à venir pour bronzer un peu. C'était d'ailleurs pourquoi elle était simplement vêtue d'un débardeur à fines bretelles, blanc et parsemé de fleurettes marron et beiges, ainsi que d'un jean bleu ciel et de petites baskets noires à lacets. Ses lunettes de soleil et sa crème anti-UV étaient au fond du sac de toile marron qu'elle portait en bandoulière.
Avançant ainsi sur le ponton de bois, elle passa sous un écriteau sur lequel était inscrit « Namasté ! » en lettres capitales. « C'est ainsi que les gens du projet Dharma se saluent » avait expliqué Chambertain, afin que ses élèves ne soient pas surpris lorsqu'ils entendraient pareil mot une fois arrivés sur l'île. Aussi, Amélie ne sourcilla même pas quand une jeune femme à la peau basanée et en uniforme Dharma beige lui souhaita un « Namasté » de bienvenue, tout en lui passant un collier de fleurs blanches hawaïennes autour du cou.
Ravie, notre amie fit quelques pas de plus. Déjà, des nouvelles recrues étaient invitées à monter à bord de vans bleu ciel, garés au milieu des palmiers. Chambertain, comme à son habitude, se faisait remarquer par ses exclamations surexcitées : « Namastééé ! Hé hé hé ! ». Il venait de retrouver Horace Goodspeed, son collègue mathématicien, et échangeait avec lui une énergique poignée de mains. « Voilà, tous tes livres sont là ! » dit Horace, en lui présentant d'un signe de tête un monticule de cartons. Chambertain amorça un geste pour commencer à les ramasser, mais son ami le retint : « Non, laisse ! Les ouvriers s'en chargent ! ». En effet, deux hommes en tenue Dharma se baissèrent pour prendre les boîtes de bouquins et les transporter jusqu'à l'un des minibus. Charmé, l'enseignant les suivit. D'autres ouvriers s'activaient autour de caisses en bois et de gros bidons gris, peints du logo Dharma, qu'ils avaient rassemblés sur l'herbe.
Amélie réalisa alors qu'elle avait oublié le plus important : sa planche de surf était restée dans la soute du sous-marin ! C'était, avec la sacoche qu'elle portait sur l'épaule, son unique bagage. Cette planche immense, de type longboard, blanche et décorée au milieu d'une grande bande couleur caramel, lui avait été offerte pour ses dix-huit ans, qu'elle avait fêtés en avril dernier. Elle avait fait des pieds et des mains pour pouvoir la monter avec elle à bord du sous-marin. Car elle avait eu vent de la renommée des plages des îles du Pacifique sud, sur lesquelles déferlaient des vagues gigantesques, et elle n'avait pas voulu laisser passer une occasion pareille de goûter aux joies du surf amateur. Les gens du projet Dharma, peu enclins à embarquer à bord du sous-marin un objet aussi encombrant, s'étaient finalement résignés. Mais voilà qu'à présent, ils oubliaient de lui sortir sa planche de la soute, et comment diable aurait-elle pu y penser, elle qui venait tout juste de se réveiller ?
Paniquée, elle vit un des minibus commencer à s'en aller. Elle se retourna vivement : la trappe du sous-marin était toujours ouverte. Elle avait peut-être encore le temps... Elle se mit à courir pour retraverser le ponton, désormais désert, ses baskets claquant sur les planches de bois. Elle monta sur la coque du sous-marin, s'engouffra de nouveau par l'écoutille. Hélas, le temps pour elle de descendre l'échelle, de se perdre dans un dédale de passages tous aussi exigus les uns que les autres, seulement éclairés par des voyants rouges, de demander à un mécanicien où était la soute, de passer à côté des couchettes, de distinguer effectivement sa planche posée avec négligence dans l'un des recoins les plus sombres de la cale... Et puis parcourir à nouveau le sous-marin en sens inverse... Sans compter les difficultés qu'elle avait de se déplacer dans ces passages si étroits, chargée de sa planche qu'elle cognait contre tous les murs. La remontée de l'échelle, surtout, fut très périlleuse. Après bien des coups et autres manipulations scabreuses - car la jeune fille ne savait comment agripper les barreaux et tenir sa planche en même temps - un morceau de planche sortit de la trappe, à la verticale, bientôt suivi de la tête d'Amélie. « Et vous croyez que quelqu'un serait venu m'aider ? » rouspétait-elle intérieurement, tandis qu'elle se hissait hors du sous-marin, ayant préalablement balancé sa planche par-dessus bord avec un grand fracas. « Pensez-vous ! Il faut tout faire soi-même ! ».
Une fois debout, elle pivota sur elle-même, pour jeter un coup d'oeil à l'autre bout du ponton, et alors la stupeur s'empara d'elle : tous les minibus étaient partis. Personne ne l'avait attendue !
- J'hallucine ! s'écria-t-elle, outrée. Ils m'ont abandonnée !
Furieuse, elle saisit sa planche de trois mètres de long (sans exagération aucune), la coinça sous son bras et traversa le ponton au pas de charge. Avec tout son farda, sa planche d'un côté, sa sacoche de l'autre, le bruit qu'elle faisait en courant attira l'attention du seul ouvrier resté sur les lieux. Le jeune homme releva la tête : il aurait juré entendre arriver un éléphant. Amélie, parvenue au bout du ponton, le remarqua. Elle stoppa sa course et vit alors que, derrière lui, stationnait un minibus inoccupé. Celui-ci était resté caché à sa vue à cause des feuillages qui l'entouraient, mais il s'offrait à présent à elle comme le dernier moyen de rejoindre les autres.
Soulagée - elle n'était quand même pas si malchanceuse que ça ! -, elle s'approcha de l'ouvrier, qui était pour le moment occupé à charger le minibus des caisses et des bidons restants. Il avait les cheveux bruns, coupés courts, et portait des lunettes rondes. Sa tenue était, comme pour les autres, composée d'un habit beige une pièce et de chaussures marron.
- Excusez-moi, dit Amélie, mais tous les minibus sont partis - je ne sais où, d'ailleurs -, et je me retrouve toute seule, coincée ici. Pourriez-vous me conduire jusqu'au centre d'accueil des nouvelles recrues ? Je suppose que c'est là qu'ils sont allés...
Le jeune homme, penché au-dessus d'une des caisses qu'il avait enfournées à l'arrière de la camionnette, se redressa pour observer Amélie de ses yeux bleus, légèrement globuleux. Les baraquements... C'était là qu'elle voulait qu'il la dépose... Cela tombait bien, parce qu'il y allait aussi. Et après tout, aujourd'hui, il fêtait ses vingt-cinq ans ; il pouvait bien marquer le coup en lui faisant une fleur et en l'emmenant. Oui, mais justement... Aujourd'hui n'était pas un jour ordinaire... C'était son anniversaire.
Il regarda sa montre - depuis qu'il était levé, ce geste lui était devenu familier. Il était 9 heures. Dans sept heures, il savait que tous ceux des baraquements allaient être exterminés. S'il la conduisait là-bas, cette jeune fille n'allait pas être épargnée... Or, elle venait tout juste de débarquer. Méritait-elle de mourir, elle qui avait à peine posé le pied sur l'île ? Etait-il juste qu'elle soit la victime d'un conflit qui la dépassait et dont elle ne connaissait même pas l'existence ? Non. Après tout, elle aurait très bien pu se ranger du côté des Autres, si la situation lui avait été expliquée. Certes, le même raisonnement pouvait s'appliquer aux autres nouvelles recrues, mais le destin semblait l'avoir choisie, elle, pour qu'elle puisse échapper au massacre qui allait être perpétré à 16 heures. L'ouvrier décida donc de ne pas interférer dans cette étrange fatalité, et jugea qu'il lui rendrait un bien meilleur service en ne l'emmenant pas.
- Je regrette, répondit-il avec un sourire compatissant. Ce van est réservé au transport des provisions, et je ne suis pas tenu de prendre de passagers...
- Oh, s'il vous plaît ! insista Amélie, désemparée. Vous pourriez bien faire une petite exception pour moi !
Tandis que le jeune homme se courbait devant elle pour ramasser une autre caisse, elle vit que quelque chose était écrit sur son uniforme, au niveau du coeur.
- Je vous en prie, Ben ! se risqua-t-elle, pensant que si elle l'appelait par son prénom, elle allait peut-être le faire changer d'avis. Il n'y a que vous qui puissiez m'y conduire...
Un peu surpris, le dénommé Ben haussa un sourcil.
- Désolé, répéta-t-il d'un ton sans appel. La camionnette est déjà pleine, il n'y a plus de place pour que vous puissiez monter dedans.
- Vous plaisantez ? s'écria Amélie. Et là ! Sur le siège de devant, à côté de celui du conducteur ! Il y a bien de la place !
Légèrement contrarié, Ben s'empara d'un bidon de mayonnaise à bras-le-corps et alla le poser sur le siège que la jeune fille pointait si fébrilement du doigt. Celle-ci fut déconcertée.
- Vous vous foutez de moi ? s'emporta-t-elle, blanche de rage. Ca par exemple ! Vous n'allez quand même pas me laisser y aller à pieds ! Et je ne sais même pas où ça se trouve !
- Vous n'avez qu'à attendre que d'autres bus reviennent vous chercher, rétorqua Ben, en haussant les épaules, certain qu'après la purge, les minibus ne reviendraient plus jamais.
Sur ce, il se pencha devant elle pour saisir la dernière caisse en bois.
- Ok, je vois, c'est ma planche qui pose problème ? continua de s'énerver Amélie. Vous pensez qu'elle prendra trop de place dans votre van ? C'est ce que pensaient aussi les gens du sous-marin : ils croyaient que ma planche n'arriverait même pas à rentrer dedans ! Et pourtant, vous avez bien vu, tout à l'heure, comment je me suis débrouillée, pour la sortir par l'écoutille !
Voulant illustrer ses paroles, elle se retourna vers le sous-marin, oubliant qu'elle tenait sous le bras une planche de trois mètres de long qui pivotait autour d'elle. A cet instant précis, Ben se redressa et se prit la planche en pleine tête. Sous la violence du choc, ses lunettes sautèrent de son nez et il laissa retomber par terre la grosse caisse en bois qu'il venait tout juste de soulever.
- Oh mon Dieu ! Est-ce que ça va ? s'affola Amélie, qui n'avait rien vu venir.
Le jeune homme se massait douloureusement l'occiput tout en récupérant ses lunettes qui étaient tombées dans l'herbe. Après les avoir remises sur son nez, il releva la tête et dévisagea Amélie d'un regard venimeux. Ivre de vengeance, Ben changea brutalement d'avis.
- Très bien, lança-t-il soudain, en attrapant la caisse et en se remettant debout. Mettez toutes vos affaires à l'arrière, je vais vous conduire aux baraquements.
La jeune fille entrouvrit la bouche de stupéfaction ; elle n'y comprenait plus rien. Surprise par un tel revirement de situation, elle obéit cependant et alla enfourner sa planche de surf par l'arrière de la camionnette. Posant sa planche à plat au-dessus des caisses et bidons de provisions, elle constata avec joie qu'elle rentrait pile poil dans ce coffre géant. Elle revint à l'avant du véhicule : Ben avait enlevé le bidon de mayonnaise. Ravie, elle monta à bord, prit place sur le siège matelassé et attacha sa ceinture. Elle avait hâte de s'en aller. Elle se tourna pour voir où était l'ouvrier : celui-ci ferma le coffre et la portière coulissante sur le côté. Puis il rejoignit sa passagère. Sans lui adresser un seul regard, il boucla sa ceinture, enfonça la clé de contact et démarra. Elle l'avait voulu.
::~
Le van se gara au milieu d'un ensemble de longues baraques à la façade jaune moutarde et au toit en ardoises. L'animation qu'il y avait au dehors certifiait à la jeune fille qu'il s'agissait bien du centre d'accueil. De la musique égayait l'atmosphère ; c'était un air hippie diffusé depuis des hauts-parleurs, et que semblaient apprécier les personnes qui étaient là, à discuter, debout sur l'herbe ou bien assises aux tables de pique-nique, sirotant un verre de jus d'orange. Des enfants, le cou paré d'un collier de fleurs, se couraient après en riant.
- Ca alors ! s'exclama Amélie, en descendant de la fourgonnette et en admirant les lieux. C'est joliment décoré, dites donc !
En effet, une banderole souhaitant la bienvenue aux nouvelles recrues avait été étendue entre deux palmiers, dont le tronc était orné de multiples ballons bleus et blancs, flottant dans le vent.
- En plus, ces ballons sont assortis à votre van ! Vous avez vu ? fit notre amie, en s'adressant à Ben qui lui aussi mit pied à terre, mais qui préféra regarder sa montre plutôt que les ballons. Hi hi hi ! On se croirait à un anniversaire !
Le jeune homme eut une moue de scepticisme. Jamais personne n'en aurait fait autant pour son anniversaire. Il se dirigea vers l'arrière de la camionnette et ouvrit le coffre pour en sortir la planche de surf.
- Tenez, dit-il avec indifférence, en présentant son bien à Amélie.
Celle-ci était trop distraite pour le remercier. Elle vit arriver vers eux un vieil homme chauve, à grosse moustache, qui portait lui aussi une tenue d'ouvrier.
- Ah, Ben ! Tu tombes bien ! s'écria-t-il. Steve est tombé malade hier soir, il est resté cloué au lit et n'a pas pu aller nettoyer la salle d'accueil avant l'arrivée des nouvelles recrues. Est-ce que tu pourrais aller y passer deux, trois coups de balai ? Des gosses ont éparpillé des miettes de gâteau, au fond de la pièce, ça donne mauvaise impression.
- D'accord, répondit simplement le jeune homme.
- Et n'oublie pas que ton père et toi devez partir d'ici à 11 heures pour aller porter des provisions à la Perle. T'as intérêt à te dépêcher !
- Entendu.
- Eh, vous, miss ! cria le moustachu, faisant sursauter Amélie, qui était déjà montée sur la terrasse et s'apprêtait à entrer dans la salle d'accueil. Vous feriez mieux de laisser votre planche à l'extérieur. Je doute que vous en ayez besoin, là-dedans... Ouais, c'est ça, posez-la à côté de ces cartons ! Je me demande qui est le cinglé qui a eu l'idée d'apporter tous ces fouillis...
Amélie, la tête baissée vers les boîtes de carton, reconnut les bouquins de Chambertain. Légèrement agacée d'avoir été interpellée aussi grossièrement par cet ouvrier, Amélie déposa son longboard sur la tranche et le cala contre le mur.
- Vous pensez que ça ne craint rien ? demanda-t-elle, redoutant que quelqu'un lui vole son bagage.
- Qui voudrait s'encombrer d'un truc pareil ?
Même si Amélie arrivait avec un bon quart d'heure de retard, la salle d'accueil n'avait pas désempli. Une bonne dizaine de nouvelles recrues étaient restées ici pour bavarder, et autour d'elles s'affairaient des hommes et des femmes en tenue Dharma. La première personne que notre amie aperçut en entrant fut le docteur Chambertain. Elle ne savait comment se l'expliquer, cet homme était comme un point de repère, pour elle. Et elle devait se l'avouer : son petit polo bleu marine à manches courtes lui allait à la perfection. Il portait également un jean délavé et des chaussures de marche beiges. Ses cheveux bruns, courts, grisonnaient légèrement sur les tempes - il avait quarante-trois ans. En plein milieu d'une conversation avec deux garçons qu'elle reconnut comme étant Max Wakefield et Gregory Thomson, l'enseignant regarda distraitement dans sa direction et posa sur elle ses yeux marron, brillant toujours avec vivacité derrière ses lunettes rectangulaires.
- Ah ! Amélie ! s'écria-t-il, en agitant son bras en l'air pour signaler sa présence - comme si son élève ne l'avait pas déjà remarqué. On s'inquiétait, dis-moi ! Où étais-tu passée ? On t'a cherchée partout, quand on a vu que tu ne répondais pas à l'appel de ton nom !
La jeune fille lui raconta sa mésaventure. Max et Gregory, qui pendant son absence étaient surtout partis chercher des boissons, buvaient tranquillement leur verre de thé glacé, en écoutant son récit d'une oreille amusée.
- Eh bien..., fit Chambertain. Je pense qu'il vaut mieux que tu commences par ce stand-ci.
Il désigna une pancarte sur laquelle était écrit le mot « Inscription ». Vu la façon dont il présentait les choses, Amélie se serait presque crue à la fête foraine avec son père lui recommandant le stand de tir à l'arc.
- Histoire de vérifier s'ils t'ont bien gardée sur la liste..., expliqua le professeur. Car ils ont dû penser que tu avais démissionné, après t'avoir appelée et n'avoir obtenu aucune réponse.
Amélie avança d'un pas vers le stand Inscription, mais se retourna, inquiète, vers son professeur : elle avait peur d'être à nouveau abandonnée.
- Vas-y ! Moi, je reste là pour t'attendre, la rassura Chambertain. Je retourne au point Information, pour finir de regarder ce passionnant documentaire sur la clôture à ultrasons.
La jeune fille s'approcha de l'homme qui s'occupait des inscriptions. Il était assis derrière une longue table de bois clair, recouverte de calepins et de cahiers à la couverture plastique bleu ciel. Lorsqu'il prit connaissance du nom de la retardataire, il feuilleta un calepin et fit glisser son index le long d'une liste, vraisemblablement celle des passagers du sous-marin. Son doigt s'arrêta sous un nom qui avait été entouré plusieurs fois au marqueur rouge et à côté duquel avaient été dessinés trois points d'interrogation. Amélie écarquilla les yeux et se pencha plus en avant, pour examiner s'il s'agissait bien de son nom.
- Amélie Huxley, répéta l'homme, songeur. Oui, il y a eu quelques problèmes avec votre dossier... Apparemment, il est incomplet...
- Incomplet ? s'irrita Amélie. Je croyais pourtant vous avoir retourné dans les délais les vingt-huit questionnaires que vous m'aviez envoyés !
- Il faut voir ça avec ma collègue, Amy, qui est au point Orientation, au fond de la salle. Derrière vous, sur votre gauche, précisa-t-il, voyant qu'Amélie tournait la tête dans tous les sens, comme une girouette folle.
Ayant repéré le stand Orientation, Amélie s'y dirigea d'un pas décidé, posa ses deux mains sur la table en bois et annonça son nom. Une jeune femme à la peau mate et aux cheveux bruns frisés, retenus par un chignon, consulta un carnet, après avoir adressé à notre amie un regard légèrement inquiet - sans doute ne comprenait-elle pas pourquoi cette fille paraissait si énervée.
- Ah oui, Amélie Huxley..., dit finalement Amy, avec le même ton soucieux qu'avait pris son collègue. Asseyez-vous.
Amélie ne comprenait pas ce qui pouvait clocher. Ahurie, elle obtempéra, en s'installant sur la chaise qui lui était présentée. Ce faisant, elle remarqua alors la présence de Ben, qui était occupé à balayer, à côté d'elle, les débris de biscuits éparpillés sur le sol. La tête baissée, il s'appliquait à faire son boulot, consciencieusement.
- Oui, il s'agit du questionnaire n°28, reprit Amy, en saisissant un dossier qu'Amélie reconnut comme étant le sien. Il y a certaines questions que vous avez laissées sans réponse, et d'autres qui mériteraient quelques précisions...
Notre amie ne se rappelait pas avoir passé de questions. Mais après tout, elle avait dû remplir tellement de formulaires pour pouvoir intégrer le projet Dharma, qu'elle avait sans doute commis quelques étourderies.
- Le voilà, fit Amy, en retrouvant le fameux questionnaire.
Elle se mit alors à lire à voix haute les questions et leurs réponses, ce qui dérangea Amélie plus qu'elle n'aurait su le dire - c'était d'une telle indiscrétion !
- Question 1 : Vous décrire en trois mots... Passionnée, tenace, curieuse. Je suis d'accord. (Amélie fronça les sourcils : que pouvait-elle en savoir ?). Question 2 : A quel animal vous identifiez-vous ? Un chat. Si vous voulez... Mais voilà ! C'est à partir de la question 3 que ça coince ! Il va falloir m'expliquer un peu...
Amélie se prépara au pire. Sous la table, elle tordait ses mains d'anxiété. Qu'allait-elle lui sortir ?
- Question 3 : Décrire votre premier baiser en trois mots...
La jeune fille devint rouge écarlate. Sa réponse lui revint soudainement en mémoire, et elle ouvrit de gros yeux menaçants, prête à étriper la femme assise en face d'elle si jamais elle lui lisait les trois mots fatidiques. Amy, pourtant, ne se gêna pas.
- Je ne comprends pas, dit-elle. Vous avez écrit « Long à venir ».
Entendant cela, Ben releva la tête et regarda curieusement Amélie. Celle-ci le remarqua et sentit ses joues s'enflammer. Elle aurait voulu arracher le questionnaire des mains de la jeune femme.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? interrogea cette dernière, qui semblait dure à la détente.
- Eh bien ! s'emporta Amélie. Ca veut dire que je n'ai jamais embrassé ! Alors comment vouliez-vous que j'évoque mon premier baiser autrement ? C'est vrai qu'avec trois mots seulement, j'avais encore le choix entre « Se fait attendre » et « Toujours pas arrivé ».
Amélie était d'une humeur furibonde. Elle n'en revenait pas que cette femme puisse déballer sa vie privée avec autant d'insouciance. Le tout à deux pas de cet ouvrier aux cheveux bruns et aux lunettes rondes, qui faisait mine de ne rien entendre. Elle était sûre qu'il suivait la conversation avec attention.
- Voilà qui éclaircit le problème, déclara Amy d'un air satisfait. Passons maintenant à la question 4 : Qui est votre constante ?
- Pardon ?
- C'était l'intitulé de la question...
- Aaah, oui ! s'exclama la jeune fille, qui se souvenait à présent de cette question des plus étranges. Alors là ! pouffa-t-elle de rire, en s'éventant avec sa main droite (elle était encore sous le coup de l'émotion du premier baiser). J'ai rien compris ! Non, vraiment ! Votre question, elle était pas nette du tout ! A mon avis, il devait manquer quelques données... J'ai eu beau vouloir me lancer dans des calculs, pour trouver votre constante, je ne savais même pas quelle fonction dériver, ni par rapport à quelle variable il fallait le faire ! Mais pour ça, il faudrait peut-être demander au docteur Chambertain. Lui, il a dû trouver la réponse. Dr Chambertaiiinnn ?
Amy, qui jusqu'ici n'avait rien compris des explications abracadabrantes d'Amélie - elle avait juste reconnu certains mots comme « variable » et « dériver », qu'elle avait déjà entendus prononcés par la bouche d'Horace, son mari mathématicien - vit arriver à sa table l'homme que son époux lui avait présenté quelques minutes plus tôt. Patrick Chambertain la salua une nouvelle fois d'un aimable hochement de tête.
- Je bloque sur la question 4, lui indiqua son élève, comme si elle se trouvait face à un véritable problème de maths. Je n'arrive pas à trouver ma constante...
- Aaah ! fit Chambertain. Moi aussi, cette question m'a donné du fil à retordre. Mais finalement, Horace m'a expliqué qu'aucun calcul n'était nécessaire. Cette mystérieuse constante est en réalité une personne, présente sur l'île, et qui était également à tes côtés lorsque tu étais sur le continent. En général, les gens choisissent un être cher. Ca peut être ton amoureux, par exemple...
- Ca va être dur..., confia Amy. D'après ce qu'elle a répondu à la question 3...
Mais avant que son professeur, étonné, ne demande : « Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elle a répondu ? », Amélie, désireuse de détourner la conversation, s'écria :
- Très bien ! J'ai trouvé ! Dr Chambertain, ça vous embêterait d'être ma constante ? Après tout, vous avez été mon professeur pendant un an, et aujourd'hui, vous voilà sur l'île avec moi !
- Si c'est pas une belle déclaration d'amour, ça ! plaisanta alors Gregory, qui venait de surgir de derrière Amélie, posant ses mains sur les épaules de sa camarade et regardant Chambertain d'un air ému.
Ce dernier sourcilla d'incompréhension.
- N'écoutez pas ses bêtises ! lui dit Amélie, qui avait tourné au rouge écrevisse. Tout ce que je veux, c'est boucler ce dossier au plus vite. Alors si vous avez une meilleure idée...
- Très bien. Si ça peut t'aider, concéda Chambertain. Je veux bien être ta constante...
- Ecrivez ! Ecrivez ! s'impatienta notre amie, en s'adressant à la femme assise devant elle.
Amy s'exécuta et inscrivit « Patrick Chambertain » sous la question 4. Elle poursuivit avec la question 5 :
- Que sacrifieriez-vous pour rester en vie ?
A présent, tout le monde pouvait entendre les réponses d'Amélie, car même Max les avait rejoints au stand Orientation. Ben, quant à lui, passait maintenant la serpillière.
- Vous avez écrit : « Un billet de 10 dollars ».
- C'est exact, confirma la jeune fille, tandis que ses amis s'esclaffaient. Où est le problème ? Vous vous attendiez à une somme plus importante ?
- Je pense que la question demandait une réponse un peu moins matérialiste, mais tant pis. Question 6 : Qu'est-ce qui vous fait pleurer ? Vous avez marqué : « Me cogner le gros orteil contre un meuble ».
Regain d'hilarité. Ben, qui lavait le sol avec soin, jeta un nouveau regard inquisiteur à Amélie. Celle-ci tentait de contenir sa colère.
- Vous maintenez votre réponse ? s'informa Amy.
- Bien sûr ! Ca fait un mal de chien, ce truc-là !
- Enfin, question 7 : Vous volez le jouet d'un enfant malade ; pourquoi ? Là non plus, vous n'avez rien répondu...
- Evidemment ! Votre question nécessite un sacré éclaircissement ! Comment peut-on y répondre correctement si on ne connaît même pas la maladie de l'enfant ?
- Je ne pense pas que ça change grand-chose...
- Bien sûr que si ! coupa Amélie. Le contexte est totalement différent, si cet enfant souffre de la peste, ou bien s'il est seulement enrhumé !
- Vous avez sans doute raison..., lui accorda Amy, qui ne voulait pas éterniser le débat. Admettons qu'il ait la grippe. Que répondez-vous ?
- Eh bien..., réfléchit Amélie. Je sais ! Son jouet est complètement démodé. Si je le lui vole, c'est simplement pour lui donner à la place un jouet à peu près semblable, mais beaucoup plus récent.
Amy nota ces quelques mots en vitesse. Elle aussi était finalement pressée de terminer ce questionnaire, car les remarques d'Amélie avaient suscité autour de sa table une véritable séance de délibération entre Chambertain et ses élèves. Au milieu de tout ce tapage, on entendait Gregory s'exclamer : « Je sais pas, moi, j'ai toujours pensé que ce gamin n'en avait plus que pour quelques heures à vivre », ce à quoi Max répondait : « Mais non ! C'était clair comme de l'eau de roche que c'était le jouet lui-même qui rendait l'enfant malade ! Ce jouet était contaminé ! ».
- Tenez, voilà votre dossier, dit Amy. Vous n'avez plus qu'à aller le présenter au stand Affectation, où l'on vous remettra votre uniforme.
Enfin, notre amie allait pouvoir recevoir cette fameuse tenue qu'elle avait vue portée par de si nombreuses personnes depuis son arrivée sur l'île. Cet uniforme l'enchantait : c'était le signe de l'appartenance à une seule et même communauté où tous, malgré leurs différentes fonctions qui étaient cousues sur leur poitrine, restaient unis et soudés. Oui, car tous les membres partageaient la même ambition : faire avancer les progrès de la science pour amener la paix dans le monde. Emue, Amélie respira à pleins poumons l'air de la pièce. Ah ! C'étaient les beaux jours du projet Dharma, cela ne faisait aucun doute ! Qu'elle était fière d'intégrer ce concept auquel s'offrait un avenir si radieux ! Pour la énième fois, Ben releva la manche de son uniforme pour regarder sa montre : dans six heures, la phase ultime de la purge serait lancée.
Max, Gregory et Chambertain, tout en suivant Amélie au point Affectation, avaient sorti de leur sac la tenue qu'ils s'étaient vu remettre quelques minutes plus tôt, et qu'ils brandissaient maintenant avec gaieté devant la jeune fille. Elle avait du mal à y croire : que le docteur Chambertain ait obtenu le poste de mathématicien, ça, d'accord. Mais comment diable Max, qui avait à peine dix-huit ans, avait-il pu décrocher le titre honorable de chimiste ? Certes, la chimie était sa matière préférée, mais Amélie se serait plutôt attendue à le voir arborer la fonction d'aspirant chimiste, ou à la rigueur d'apprenti chimiste. Pareillement, Gregory, qui adorait la physique, avait désormais l'attribution « Physicien » sur son uniforme. Allait-il en être de même pour Amélie ? Elle aussi se passionnait pour la physique : elle aimait surtout la radioactivité, la mécanique quantique... Alors peut-être qu'en croisant les doigts...
L'homme du stand Affectation examina un bref instant son dossier, puis se retourna pour prendre le seul uniforme beige qui restait. Lorsqu'il le lui remit, la jeune fille lut sur l'habit : « Amélie - Mathématicienne ».
- Quoi ? s'exclama-t-elle, déconfite. Mathématicienne ? Je... Euh... Non ! Il doit y avoir une erreur ! Moi, c'est la physique que je préfère !
Mais déjà le docteur Chambertain observait sa jeune élève avec un regard plein d'affection : « Je suis fier de toi, Amélie ! » semblait-il lui dire. Prise au dépourvu - elle ne voulait pas faire de peine à son prof de maths -, elle garda l'uniforme ; mais alors qu'elle croyait en avoir terminé avec les formalités et qu'elle s'apprêtait à rejoindre ses camarades, partis au stand des sucreries pour lui chercher une boisson, l'homme du pôle Affectation l'interpella pour lui préciser que ce n'était pas fini.
- Voilà votre feuille d'affectation à la station du Cygne. Vous devrez être là-bas pour 15 heures, indiqua-t-il. Un minibus vous attendra aux garages pour vous y conduire, vous et votre coéquipier. Une fois là-bas, vous prendrez la place d'une équipe de deux personnes, qui vous expliqueront avant de partir la démarche à suivre, et vous feront visionner une cassette d'orientation. Bien. Et maintenant, vous allez pouvoir passer au dernier stand, sur votre droite.
Amélie tourna la tête et lut sur la pancarte : « Vaccins ». Une fois assise sur un tabouret, entourée par des paravents de toile plastique blanche qui la cachaient du reste de la salle, elle regarda le médecin se munir d'une sorte de pistolet et l'appliquer sur le haut de son bras nu. Avant même qu'elle ne puisse lui demander si ça allait faire mal, le coup partit sans prévenir, et le docteur rangea l'arme pour se frotter les mains.
- Et voilà ! s'exclama-t-il, tandis qu'Amélie contemplait le point rouge minuscule sur son bras droit.
- C'est tout ? lança-t-elle, surprise de n'avoir ressenti aucune douleur.
Après que le médecin lui eut collé un pansement, la jeune fille se releva. Soulagée d'en avoir enfin terminé avec toutes ces modalités d'intégration, elle sortit du stand et retrouva aussitôt Max, qui lui avait apporté un verre de thé glacé.
- Merci, dit-elle, en prenant le verre et en marchant avec le garçon jusqu'à la sortie. Finalement, ça ne faisait pas si mal que ça, ce vaccin !
- C'est vrai, acquiesça Max. Où est-ce qu'ils t'ont piquée, toi ?
- Là, regarde !
Comme une idiote, Amélie releva son bras droit, projetant brusquement tout le contenu de son verre sur l'homme en tenue Dharma qui passait à sa gauche. Ben, complètement aspergé, s'arrêta subitement pour baisser la tête et constater l'étendue des dégâts : le haut de son uniforme était entièrement trempé.
- Oh, c'est pas vrai ! s'écria Amélie, épouvantée par sa bêtise. Pardonnez-moi ! Je suis vraiment désolée !
Pendant qu'elle se répandait en excuses, son camarade, à côté d'elle, retenait à grand-peine une irrésistible envie de rire. Ben fulminait. Heureusement qu'il avait un uniforme de rechange, à la maison. Maintenant qu'il venait de ranger son balai et sa serpillière, il ne lui restait plus qu'à retourner chez lui pour se changer.
- Ce n'est pas grave, assura-t-il, en souriant à Amélie.
Et, la regardant de ses yeux bleus enjoués, il se dit qu'il avait somme toute bien fait de conduire cette fille aux baraquements.
