Misaki ouvrit la porte de derrière du Maid Latte dans l'intention de déposer les poubelles qu'elle tenait à la main dans la ruelle. Inconsciemment, elle scanna les alentours. Personne. Quand elle réalisa qu'elle était déçue, elle serra les poings sur les sacs plastiques et les jeta dans la benne avec un peu de plus force que nécessaire. Il n'était pas là. Bien sûr qu'il n'était pas là. Elle ne l'avait pas revu depuis leur échange dans le couloir désert de l'école.

Pourtant, tout au long de l'après-midi, elle s'était surprise à espérer et à le chercher. Plus tôt dans la journée, quand elle avait rejoint la pièce où se tenait le conseil, elle avait systématiquement levé les yeux vers la porte à chaque fois qu'une personne entrait dans la pièce. Elle avait refusé de l'admettre à ce moment-là, mais elle avait espéré qu'il vienne comme il avait l'habitude de le faire. Elle avait même justifié cette surveillance par ses devoirs de Présidente du conseil des élèves. Cela faisait partie de ses attributions, après tout, de vérifier les allers et venues de ses camarades afin de s'assurer que les règles de l'établissement étaient bien respectées.

Plus tard au Maid Latte, elle avait levé la tête de son service à chaque entrée d'un client. Mais il n'était pas venu. A nouveau, elle s'était persuadée qu'il était de son devoir de prêter attention aux clients qui entraient pour leur souhaiter la bienvenue. Et elle avait tenu son rôle aussi professionnellement que d'habitude. Même Honoka n'avait rien trouvé à redire.

Mais à cet instant, seule dans cette ruelle, elle ne se trouvait aucune justification à son geste. Le Maid Latte devait fermer dans une demi-heure. Il ne viendrait plus aujourd'hui. Soupirant, elle retourna à l'intérieur du café pour terminer son service vaille que vaille.

Quand elle sortit pour de bon, pour rentrer chez elle, elle se força à ne pas inspecter les alentours et prit la direction de la station de métro la plus proche. Pourtant quand elle entendit des bruits de pas derrière elle, elle sentit son cœur battre plus vite. Avec un espoir mêlé d'appréhension, elle se retourna. Il y avait bien une personne mais ce n'était pas Usui. La déception fut grande et la prise de conscience encore plus douloureuse.

Toute la journée, elle avait espéré que tout ceci ne soit qu'un mauvais rêve. Mais elle devait maintenant accepter l'évidence. Usui n'était plus là pour assurer ses arrières. Elle était seule. Et pour la première fois depuis que son père les avait quittées, cette constatation la découragea au lieu de la pousser à se dépasser.

Une fois rentrée chez elle, elle prit un bain pendant lequel elle laissa ses pensées dériver selon leurs envies. Cependant, elle ne cessait de penser à Usui et à ses réactions vis-à-vis d'elle. Les images de leur échange repassaient en boucle dans sa tête. Et elle ne put s'empêcher de se demander comment elle en était arrivée à dépendre à ce point de lui et depuis quand. Mais la réponse était qu'elle n'en savait rien. Il avait réussi l'exploit de lui faire accepter sa présence et surtout son aide. Et à présent qu'elle était privée de l'une comme de l'autre, elle réalisait ce qu'elle avait perdu. Soupirant, elle plongea toute entière dans l'eau déjà presque froide avant de sortir.

Elle n'était pas beaucoup plus avancée, mais elle avait néanmoins pris une décision. Maintenant qu'elle savait à quoi s'attendre de la part d'Usui, il fallait qu'elle retente sa chance et qu'elle parvienne à lui expliquer la situation. Elle devait au moins réussir à lui dire qu'il était manipulé par Kano. Elle ignorait si cela suffirait, mais elle ne pouvait pas résigner à rester sans rien faire. Elle devait tenter quelque chose. Coûte que coûte. Demain matin avant les cours, elle lui parlerait. Et elle ferait en sorte qu'il l'écoute.

Sa décision prise, elle tenta de se plonger dans ses révisions, mais ses pensées ne cessaient de la trahir. Au lieu de se concentrer sur le travail devant elle, elle finissait toujours par essayer de trouver le meilleur moyen d'aborder Usui pour qu'il l'écoute. Mais quant au bout de quelques heures, ni son plan d'attaque, ni ses révisions n'avaient avancé d'un pouce, elle abandonna et alla se coucher. Elle ne dormit pas mieux que la veille, mais elle se réveilla à temps pour arriver au lycée avec une belle avance.

Elle se dirigea directement sur la terrasse de l'école. Espérant trouver du courage pour la confrontation qui allait suivre, elle se dirigea près du bord pour regarder les élèves entrer tranquillement dans l'établissement, sans même vérifier si Usui était déjà là. Aussi, sursauta-t-elle violemment quand il l'interpella du toit de la cage d'escalier.

- Encore toi, Prés ? dit-il, froidement. Que me vaut le malheur de ta présence de si bon matin ?

Elle se retourna vivement vers le son de sa voix et tenta de contenir les battements saccadés de son cœur, sans succès.

- Et bien ? insista-t-il.

- Usui, tu… tu es déjà là ?

- Toujours aussi perspicace, Prés ! dit-il, sarcastique.

Elle tressaillit légèrement, ne parvenant toujours pas à s'habituer à l'hostilité qu'il lui témoignait désormais. Elle se fit violence pour se reprendre, mais quand elle le vit descendre avec souplesse de son perchoir, elle sentit de nouveau la panique la paralyser comme il s'approchait d'elle avec un éclat inquiétant dans le regard.

- Alors ? Vas-tu enfin me dire pourquoi tu es venue gâcher mon moment de tranquillité par ta présence ? demanda-t-il en se plantant devant elle.

Elle déglutit avec difficulté, s'autorisa à fermer les yeux une seconde, avant de faire appel à toute sa détermination. Non, elle n'avait pas dit son dernier mot.

- Il faut que je te parle et je veux que tu m'écoutes attentivement, dit-elle avec plus d'assurance qu'elle n'en ressentait.

- Tu veux, Prés ? Et pourquoi devrais-je accepter ? répondit-il d'une voix faussement mielleuse.

- Parce que tu es manipulé.

- Vraiment ? Tu m'en diras tant ! s'amusa-t-il. Et par qui, dis-moi ?

- M'écouteras-tu jusqu'au bout ?

Avec appréhension, elle vit naître un sourire moqueur au coin de ses lèvres.

- Et que serais-tu prête à faire pour que je t'écoute ? susurra-t-il, d'un ton dangereusement suave.

Abasourdie par les sous-entendus, elle écarquilla les yeux et sa bouche s'entrouvrit d'elle-même. Et quand elle réalisa que les yeux d'Usui avaient suivi le mouvement involontaire de ses lèvres, elle sentit sa gorge s'assécher. Il était beaucoup trop près. Par instinct de survie sans doute, elle se glissa sur le côté pour mettre de la distance entre le jeune homme et elle. Sa proximité l'empêchait de réagir correctement. Lui, sembla beaucoup s'amuser de sa réaction. Son sourire ironique toujours collé à ses lèvres, il se tourna vers elle.

- Comme je m'y attendais, tu te dégonfles. Tu me déçois, Prés. Cela dit, je ne devrais pas me montrer surpris.

Et sans attendre de réponse, il se dirigea vers la porte d'accès aux escaliers. Toujours sous le choc, elle ne put empêcher un certain souvenir de se jouer devant ses yeux. Un souvenir chargé d'émotions et qui avait tenu lieu à ce même endroit.


- Quand on suscite l'admiration des autres, ça fait mal de les décevoir.

- Quoi que tu fasses, tu ne me décevras jamais.

[…]

- Pourquoi tu fais tout ça pour moi ?

- Pourquoi ? C'est parce que…(il l'embrasse)… je t'aime, Ayuzawa !


Involontairement, sa main se porta à ses lèvres. Comment le garçon qui lui avait donné son premier baiser et avoué ses sentiments pouvaient désormais agir à l'exact opposé du jour au lendemain ? Serrant le poing, elle refusa de se résigner sans avoir essayé. Elle courut et l'intercepta avant qu'il ne franchisse la porte, lui barrant le passage d'un bras. Seul un léger haussement de sourcil lui indiqua qu'il était surpris.

- Écarte-toi de mon chemin, Prés, ou tu risques de le regretter.

Sans se laisser déstabiliser, elle ne bougea pas.

- Explique-moi une chose, Usui. Comment expliques-tu que du jour au lendemain, tu me détestes alors que tu m'as dit le contraire à plusieurs reprises ? dit-elle, en trouvant le courage d'affronter son regard.

Elle sut qu'elle avait attiré son attention quand elle remarqua son imperceptible froncement de sourcil. Mais fidèle à lui-même, il reprit contenance quasi-instantanément. Si Misaki parvenait à maîtriser ses émotions la plupart du temps, Usui la surpassait de loin dans ce domaine. Et il le prouva une fois de plus, car elle fut incapable de savoir à quoi il pensait tandis qu'il la fixait de son air impénétrable.

- Je ne te le dirai qu'une fois, Prés. Écarte-toi tout de suite où je ne réponds plus de moi, dit-il d'un ton tranquille.

- Premièrement, c'est la seconde fois que tu le dis et deuxièmement, dis-moi lequel de nous se dégonfle à présent en évitant de répondre à une question ? répliqua-t-elle avec audace.

Aussitôt qu'elle eut terminé sa phrase, elle se retrouva brutalement plaquée contre le mur extérieur de la cage d'escaliers. Sonnée dans un premier temps, elle réalisa qu'il l'immobilisait complètement, ses mains à lui fermement plaquées sur ses bras à elle. Quand elle leva les yeux vers lui, elle fut effarée par la colère qu'elle lisait sur son visage. Ses yeux qui se réduisaient à des fentes la fixaient froidement, tandis que ses mâchoires étaient si crispées que ses lèvres ne formaient qu'une mince ligne blanche. Cette vision lui glaça le sang.

Quand il se pencha vers elle, ignorant ses intentions, elle détourna le visage et ferma involontairement les yeux. Bientôt, elle sentit la chair de poule naitre à l'endroit où son souffle chaud venait effleurer la peau de son cou exposé.

- Peut-être ai-je ouvert les yeux et me suis-je rendu compte à quel point tu étais insignifiante, Ayuzawa ? susurra-t-il à son oreille.

Cela eut le mérite de lui faire ouvrir les yeux qu'elle écarquilla sous l'insulte.

- Je n'en crois rien, dit-elle faiblement. Pas du jour au lendemain. Réfléchis.

A nouveau, elle comprit qu'elle l'avait déconcerté quand elle sentit ses doigts se crisper sur ses avant-bras.

- C'est ce que tu aimerais croire, n'est-ce pas ? Tu regrettes celui que tu traitais d'alien pervers et qui te sauvait la mise sans rien attendre en retour ? Qu'attends-tu de moi, Prés ?

- Je veux que…

Elle haleta de surprise quand il lui chatouilla la nuque du bout du nez. Elle était incapable de penser de façon cohérente lorsqu'il agissait de la sorte. Et elle savait qu'il le savait. Dans ces cas-là, elle se sentait tout simplement incapable de le repousser.

- Que veux-tu ? l'encouragea-t-il.

- Je veux que… que…

Il continuait à la titiller tout en lui parlant, insufflant si bien le chaud par ses gestes que le froid par ses paroles, qu'elle ne parvenait pas à rassembler ses idées. Pourtant, elle comprit que ce petit jeu l'amusait beaucoup quand elle l'entendit lâcher un rire bref au creux de son épaule. Et elle contint un cri de surprise quand il posa ses lèvres chaudes sur sa peau, juste en dessous de son oreille. Elle écarquilla les yeux, mais cela eut le mérite de lui donner l'impulsion nécessaire pour réagir enfin. Car depuis qu'elle connaissait Usui, c'était la première fois qu'elle se sentait en danger en sa présence. D'ordinaire, quand il se permettait des gestes un peu trop osés sur sa personne, elle le repoussait et elle savait que cela suffisait à calmer le jeu. Et même dans ces cas-là, elle ne doutait jamais qu'il savait se maitriser. Mais cette fois était différente. Cette fois, il lui fit peur. Avec une force qu'elle ignorait posséder, elle se libéra de son emprise et le repoussa loin d'elle.

- Je veux que tu redeviennes celui d'avant ! cria-t-elle, avant de poser les mains sur sa bouche comme si elle regrettait ses paroles.

Sous la violence de son impulsion, il fit quelques pas hésitants en arrière, affichant la même surprise que Misaki sur le visage. Plus vite qu'elle comme toujours, il se recomposa une expression neutre, avant de mettre ses mains dans ses poches.

- Tu risques d'être déçue, Prés. Cela n'arrivera pas, dit-il tranquillement.

- Mais bon sang, Usui, ouvre les yeux. Kano te manipule !

A la citation de Kano, elle eut la satisfaction de voir Usui tressaillir légèrement.

- Tu lui as parlé, n'est-ce pas ? insista-t-elle.

Un léger froncement de sourcils de sa part, lui répondit bien plus clairement que des mots.

- Il t'a hypnotisé, Usui. Il a fait en sorte que tu me détestes.

Cette fois, il ne chercha pas à dissimuler sa surprise.

- Impossible. Je ne suis pas si facile à manipuler.

- Cesse de te surestimer. Tu as des failles comme tout le monde. Essaie d'envisager la situation sous un autre angle.

Pendant une poignée de secondes, elle prit son silence comme un encouragement. Et elle réalisa qu'elle appréhendait autant qu'elle portait d'espoir sur les mots qu'il allait prononcer :

- Sais-tu ce que les études ont démontré sur l'hypnose ? Question rhétorique, ne réponds pas. Les études ont prouvé que quel que soit ton degré de résistance à l'hypnose, personne ne sera jamais capable de te forcer à faire une chose que tu refuses de faire.

Quand elle comprit ce qu'il insinuait, elle sentit son cœur cogner douloureusement plus fort dans sa poitrine et ses espoirs s'envolèrent une nouvelle fois.

- Même en admettant que tu aies raison pour Kano, cela ne veut-il pas dire au fond, que j'ai toujours éprouvé de la haine à ton égard et qu'il n'a fait que réveiller un sentiment refoulé ?

Avec un sourire satisfait débordant de moquerie, il se dirigea vers les escaliers que Misaki ne bloquait plus. Avant de s'engouffrer à l'intérieur, il lui lança une dernière pique :

- Alors, Prés, toujours persuadée que je me consume d'amour pour toi ?

Tremblante, elle se laissa glisser le long de la paroi et quand elle fut assise à même le sol, elle enfouit sa tête dans ses genoux relevés et passa ses bras autour de ses jambes repliées, incapable de bouger.

La cloche choisit cet instant pour sonner le début des cours, comme pour lui souffler qu'elle avait échoué.