Dix heures sonnaient déjà, et je ne savais que faire. Holmes ne me dérangeait pas, ce qui n'était pas le cas de Mary qui me répétait à longueur de temps qu'il fallait songer à ce qu'il retourne à Baker Street. Je n'avais pas le cœur à lui dire. S'il retournait là-bas, il se ferait arrêter sans aucun doute. Un garde du Yard devait déjà l'y attendre prêt à lui passer les menottes avec un remord plus que profond. Les policiers de Scotland Yard l'appréciaient énormément, de par le fait qu'il les aidait le plus souvent. Holmes aimait réussir là où la grande police anglaise échouait. Il préférait prendre les enquêtes en tant que détective consultant, c'est ainsi qu'il se considérait et aujourd'hui la même police qu'il avait sortie du pétrin si souvent, le poursuivait. Je me demandais comment je pourrais en apprendre d'avantage, tout en observant Holmes qui semblait impassible, il regardait dehors comme s'il attendait quelque chose. Il semblait réfléchir. Alors qu'à ma manière j'en faisais tout autant, je me précipitai au dehors pour me saisir du journal, le Times titrait en première page « Le détective le plus célèbre aurait-il perdu la raison ?! » avec une photo de l'appartement du 221B Baker Street. Je m'attardais sur les détails, qui étaient tous aussi sordides les uns que les autres, bien que je n'en pensais rien, je me posai tout de même la question du Times. Selon le journal, Holmes serait devenu fou mais quelque chose attira mon attention, je m'approchai d'Holmes, et il me surprit, sans même se retourner.

« Oui, c'est un meurtre à huis clos, Watson. Cela fait fort longtemps que nous n'en avons eu. Si ce n'est une vitre brisée, personne n'aurait pu entrer ni sortir.»

Il avait déjà compris en arrivant. La seule personne à avoir la clé de l'appartement était Madame Hudson, mon ami lui laissait toujours la sienne lorsqu'il sortait. Elle était la seule à l'avoir. Tout était fermé de l'intérieur et c'était la voisine du palier qui avait alerté la police en ne voyant pas Madame Hudson. Holmes arriva au mauvais moment, lorsqu'ils étaient déjà présents. Sa fuite ne l'aida pas beaucoup. Il se pourrait qu'il soit considéré aujourd'hui comme le nouvel homme le plus dangereux de Londres, bien qu'il ait résolu tant d'affaires.

« Si seulement je pouvais retourner là-bas, je comprendrais ce qu'il s'est passé, dit-il en serrant les dents. »

Il était furieux, furieux contre lui-même. Je pensais qu'il était toujours odieux avec Madame Hudson, mais sa réaction en ce moment me prouvait le contraire. Le monde entier pensait qu'Holmes était un être sans cœur, c'est ce qu'il voulait faire croire car après-tout, il avait bel et bien des points faibles. Irène Adler en avait fait les frais. Elle était la première dans les plans de Moriarty. Il voulait le rendre fou afin qu'il reste moins concentré, le déstabiliser, il y était presque parvenu. Il avait ensuite tenté de s'attaquer à Mary et moi, mais Holmes avait déjoué son plan, une fois de plus. Il restait Madame Hudson. Et il avait atteint son but. Maintenant je me demande jusqu'où Holmes irait afin de neutraliser son adversaire. Une lutte sans merci venait de se déclarer. Une lutte que jamais je n'aurai crue possible. Je regardais mon ami lorsque l'évidence me frappa de plein fouet.

« Holmes !

- Quoi ? se retourna-t-il.

- La police va venir ici. Ils vont me prendre pour un de vos complices !

- J'y songeais déjà. Je ne veux pas que vous soyez mêlé à tout ceci.

- Pourtant, le Yard ne va pas chercher bien loin. Ils m'arrêteront et me poseront des questions.

- Je ferais mieux d'y aller. Je ne suis pas de bonne compagnie.

- Holmes, je ferais tout pour vous et vous le savez. Exposez-moi votre plan.

- Qui vous dit que j'ai un plan ?

- Mon petit doigt, dis-je en lui montrant.

- Vous me connaissez fort bien mon cher.

- Après toutes ces années à vos côtés ? Bien sûr.

- Et Mary ?

- Elle s'en accommodera. Lui dis-je, d'un geste de la main. »

Il se saisit de cette même main et m'attira au dehors de la maison et nous partîmes en courant vers les bois. Il me tirait et je le suivais, ne voulant qu'il force sur ses points de sutures que je lui avais faits auparavant. Nous courions à toutes allures, et je ne savais où il m'emmenait ainsi. Plus loin, j'entendais déjà les hurlements des chiens de Lestrade, je criai sur Holmes de m'avoir obligé à le suivre sans prévenir Mary mais il s'en fichait, il se retourna rapidement vers moi.

« Je n'en ai que faire, dans quelques minutes nous aurons les bergers allemands du Yard à nos trousses, à moins que vous préféreriez vous faire dévorer par ces bêtes, je vous conseille vivement de me suivre. Il faut que nous masquions notre odeur et pour cela il nous faut trouver un plan d'eau ainsi que de la boue. Je sais ce que Mary représente pour vous, mais pour le moment je tente de vous sauver la vie, vous pourriez être quelque peu coopératif. »

J'étais assez surpris d'entendre mon ami me parler de cette manière, mais je lui donnais entièrement raison. Nous nous enfonçâmes encore dans les bois et nous trouvâmes enfin un point d'eau. Il se jeta le premier et je le suivis. Nous nous roulâmes dans cette boue épaisse et collante, puis nous sortîmes, veillant à ne pas laisser de traces trop grossières.

Nous marchâmes rapidement en sens contraire, faisant le moins de bruits possible. Les chiens aboyaient, ils devaient être une bonne dizaine, Holmes fixait le point de fuite d'où nous venions. Il était aux aguets, je me demandais si ce n'était pas un loup traqué que je regardais en ce moment même. Il avait la respiration assez prononcée bien que nous ne devions faire aucuns bruits. La bouche entr'ouverte et il avait les yeux qui allaient en tout sens, se relevant à chaque son provenant de derrière nous. Ce n'était pas un humain mais un animal que j'avais à mes côtés. L'instinct de survis était en marche et je dois vous avouer que j'étais également dans ce cas précis. Deux bêtes apeurées par des chasseurs. Nous étions passés de l'autre côté de la ligne. Nous goûtions pour la première fois à ses sentiments qu'un criminel peut ressentir lors d'une traque. J'avais l'impression d'être en temps de guerre, qu'Holmes était mon frère d'arme. Nous devions faire confiance à l'un et l'autre. Un détail me revint en mémoire, le fait qu'il respire fort n'était pas dû à la peur, lui qui était d'un calme olympien. Sa blessure devait le faire souffrir le martyr. Je posais une main sur son épaule en le regardant, il grimaça. Je le fis s'appuyer sur moi et nous continuâmes notre chemin loin des chiens et des hommes du Yard.

La boue dégageait une puanteur nauséabonde. C'était tout à fait infect. Je continuais malgré tout, le poids de Holmes se faisant de plus en plus lourd. Il était épuisé et il fallait bientôt que nous nous reposions. Le bois n'en terminait pas sur la largeur. J'apercevais des rochers à cent mètres. Je pressais le pas, prenant Holmes sur mes épaules. Les blocs de roches étaient disposés de manière à former une petite grotte. Je n'en espérais pas tant. Je le déposais dans l'antre et il me regarda, à bout de force, les yeux à demi-clos.

« Ne me laissez pas, Watson, réussit-il à me dire. »

Je devais aller trouver du bois à peu près sec afin de nous chauffer. Je ne pouvais répondre à sa requête. Je vérifiais son bandage, il n'avait pas bougé et la plaie ne s'était pas ré-ouverte. Je restais à ses côtés le temps qu'il s'endorme. Dans cet état, Holmes n'était plus le même, cela n'était pas touchant, mais étrange. Il me prit la main, sans même me regarder. Une vague de chaleur s'empara de moi, comme si je découvrais pour la première fois le véritable visage de celui qui fut pour moi, un modèle. Je retirais ma main de son emprise tout en veillant à ce qu'il reste endormi. Le temps était venu pour moi d'aller chercher du bois. Je prenais les branchages fraîchement tombés des arbres pour avoir du petit bois, puis je me saisi de plus gros morceaux. Je faisais attention à chaque son, tous mes sens étaient en alertes, mon ouïe et mon odorat bien plus que ma vue, dans la nuit qui s'abattait peu à peu, elle ne me servait pas à grand-chose. Je retournais rapidement vers notre abri de fortune, je commençais à rassembler le bois, et un problème vînt se poser : Comment allumer le feu ? Je me souvins alors que Holmes gardait toujours sur lui sa tabatière ainsi que quelques allumettes. Il dormait, je ne voulais le réveiller mais si je n'allumais pas ce feu, il ne passerait pas la nuit dans ce froid glacial. Je déplaçais lentement ses mains de sur son corps frigorifié et j'entrouvris son grand manteau noir, me saisissant de sa petite boîte d'allumette dans sa poche intérieure. Je ne fus pas surpris lorsque je ne ressentais aucune chaleur émanant de son corps. Je le recouvris et replaçais ses mains comme elles étaient sur lui. Je m'approchais du feu pour enfin l'allumer et essayer de le maintenir. Je l'avais placé au plus proche d'Holmes afin qu'il n'ait pas à se déplacer, il s'était positionné contre un rocher et je restais là, à les surveiller que ce soit mon ami ou le feu.