******* Chapitre 3 : RETROUVAILLES *******

- Et ton grand-père ? fit Zoe en s'asseyant près d'Eileen dans la bibliothèque comme si elle poursuivait une conversation déjà bien entamée.

- Eh bien quoi, mon grand-père ?

- Est-ce que tu lui as parlé de tes cauchemars ? S'il y a bien une personne qui peut savoir comment t'aider, m'est d'avis que ce serait lui, non ?

Eileen soupira en comprenant où Zoe voulait en venir. Elles n'avaient pourtant plus reparlé de ses nuits agitées depuis sa confidence, deux jours plus tôt et elle l'avait regretté depuis.

- Merci de t'en préoccuper mais toute ma vie ne tourne pas autour de ça non plus et je suis certaine que mon grand-père a également mieux à faire que d'écouter mes histoires à dormir debout. Toutes les fois où je suis passée voir Moon dans son bureau, depuis la rentrée, il croulait sous le travail.

Une moue boudeuse s'afficha sur le visage de Zoe. Réalisant qu'elle y était peut-être allée un peu fort, Eileen reprit aussitôt :

- Excuse-moi. Je suis vraiment désolée de continuer à te réveiller comme ça la nuit mais…

- Non, non, l'interrompit Zoe. En fait je t'entends de moins en moins, mais j'ai mis ça sur le compte de ma propre fatigue.

- Un peu de calme, Mesdemoiselles, vous n'êtes pas dans un salon de thé, les rappela à l'ordre Madame Tortoise, la bibliothécaire, en passant près d'elles dans l'allée.

Tandis qu'aux autres tables, les élèves levaient la tête dans leur direction, Zoe fit mine de se pencher sur l'un des livres d'Eileen et toutes deux gardèrent le silence jusqu'à ce que Madame Tortoise soit assez loin.

- Pardon, fit encore Eileen, cette fois en chuchotant.

- Il n'y a pas de mal, répondit Zoe. C'est seulement que tu m'aides beaucoup sur la magie depuis le début et j'aimerais vraiment pouvoir te rendre la pareil.

- Je te remercie, mais je t'assure que ça va, répondit affectueusement Eileen en reprenant son travail. Encore une fois, il y a des choses plus importantes, après tout, comme de finir de répertorier les satellites de Jupiter et les apprendre avant le prochain cours d'Astronomie.

Pourtant bien décidée à ne plus aborder le sujet de ses rêves avec qui que ce soit, Eileen était loin de s'attendre à ce qui se produisit dans la nuit qui suivit. Elle prit Zoe à part le lendemain matin, pendant la récréation.

- Est-ce que tu m'as entendue cette nuit ?

- Euh… hésita Zoe, non, je ne crois pas. Tu sais, je te l'ai dit, je suis tellement fatiguée que tu ne me réveilles plus systématiquement et c'est pareil pour les autres filles.

- Non, n'essaye pas d'arrondir les angles, cette fois je veux juste savoir si tu m'as entendue ou non.

Zoe fit mine de réfléchir avec sérieux à la question et répondit que non, elle ne s'était pas réveillée de toute la nuit, pas même un peu.

- C'est bien ce que je pensais, dit Eileen avec un petit air triomphal en entraînant Zoe plus à l'écart des autres élèves au fond de la cour. Quelque chose a changé dans mon rêve. Il y avait une seconde personne avec moi dans le salon. Comme pour la première, je n'ai pas réussi à la distinguer nettement, mais j'ai ressenti sa présence.

- Et est-ce que la fin de ton rêve a changé ? s'empressa de demander Zoe, visiblement gagnée par l'enthousiasme d'Eileen.

- Non. (Les deux fillettes se rembrunirent de concert). Ça s'est terminé comme d'habitude à la différence près que le sort m'a semblé moins violent. C'est encore assez difficile à expliquer mais j'ai eu l'impression que cette nouvelle personne était là pour m'aider. Sa présence m'a semblé (elle chercha ses mots) apaisante. Et je suis quasiment certaine de ne pas avoir crié en me réveillant, même si l'éclair et le choc faisaient toujours partie du scénario. Tu te rends compte, s'emballa-t-elle de nouveau. Pour la première fois, le rêve s'est modifié ! Ça veut dire que c'est possible et qu'il peut encore changer !

Le rêve ne changea pourtant pas durant les semaines qui suivirent mais Eileen eut le loisir de vérifier sa théorie. Plus aucune de ses camarades ne l'entendait crier en pleine nuit dans le dortoir et même si personne n'avait véritablement eu le temps de lui en tenir rigueur, Eileen s'en sentit infiniment soulagée. Désormais, les nuits où le rêve l'assaillait, elle avait à ses côtés un allié pour l'aider à surmonter la fin tragique qui ne manquait pas de toujours se produire.

Tout se déroulait exactement à l'identique, elle continuait d'errer lentement chez elle dans le silence absolu jusqu'au moment où elle se contemplait dans le miroir. La nouvelle personne, qu'elle appela bientôt son « ange gardien », apparaissait soudain près d'elle, juste avant le face à face final et se contentait de se tenir immobile, la rassurant sans mot par sa simple présence. La panique diminuait alors et lorsque le sort de son assaillant l'atteignait, il ne le faisait plus avec autant de puissance qu'avant.

À mesure que les rêves s'enchaînèrent, la présence devint de plus en plus insistante et son aide de plus en plus efficace à tel point qu'Eileen finit par ne plus se réveiller ou du moins sans sursaut. Ses nuits plus calmes lui permirent dès lors de passer des jours en meilleure forme et de ne réellement plus accorder autant d'importance à ses visions une fois éveillée. Le fait de les savoir modifiables l'apaisa d'autant plus qu'elle ne les associât plus à une prémonition inéluctable.

Et nuit après nuit, Eileen en vint à éprouver une confiance indéfinissable pour cette mystérieuse personne même si elle ne réussissait jamais à l'identifier mieux que celle qui l'attaquait. L'une comme l'autre silhouette demeuraient floues dans son souvenir à chaque fois qu'elle tentait de se les remémorer au réveil.

Puis un matin de novembre, un détail émergea du songe, infime, mais suffisant à Eileen pour que l'évidence lui saute alors aux yeux.

- Je sais qui est l'ange gardien de mon rêve, annonça-t-elle à Zoe au sortir de leur chambre.

Probablement surprise d'entendre Eileen reparler de tout ça après tant de temps, Zoe attendit la suite sans rien dire.

- J'ai été bête de ne pas y avoir pensé avant, continua Eileen, mais c'est évident. Mon ange gardien, c'est toi !

- Quoi ? fit Zoe, déconcertée.

- Cette nuit, j'ai réussi à distinguer un détail, ou plus exactement j'ai réussi à me souvenir de ce détail en me réveillant ce matin. Je ne l'ai pas vu nettement, mais la personne qui se tient près de moi et m'aide à surmonter le cauchemar depuis près de deux mois, a les cheveux blonds, j'en suis certaine.

Eileen se tut un instant mais comme le raisonnement échappait vraisemblablement à Zoe, elle ne put s'empêcher de s'exclamer :

- Tu es blonde ! C'est toi qui te trouves à mes côtés !

- Tu veux dire que je suis capable d'entrer dans ton rêve ? demanda Zoe, toujours perplexe. Que nous nous rejoignons pendant que nous dormons ou quelque chose comme ça ?

- Non, répondit Eileen, je ne pense pas que ce soit possible. En revanche, d'après ce que tu avais l'air de dire concernant l'étude des rêves chez les moldus, il se pourrait très bien que je t'intègre inconsciemment dans mon rêve. L'arrivée de mon ange gardien coïncide avec le jour où j'ai compris que tu tenais vraiment à m'aider, quand nous en avons discuté dans la bibliothèque.

Le visage de Zoe, sous ses fines lunettes, commença à s'éclairer. Eileen continua ses explications jusqu'au moment de descendre dans la Grande Salle.

- Avant ça, avoua Eileen, je pensais que tu tenais à m'aider simplement pour que je cesse de toutes vous réveiller la nuit mais à partir de ce moment précis, quelque chose à dû se passer dans ma tête et ça s'est répercuté sur mon rêve.

- Eh bien, fit Zoe avec un grand sourire aux lèvres qu'elle conserva pratiquement toute la journée, la prochaine fois que tu le croises, transmets à ton subconscient toute ma sympathie !

L'amitié des deux Serdaigle alla croissant avec l'apaisement nocturne d'Eileen. Lorsque les rêves se produisaient encore, Zoe venait alors au secours d'Eileen. Sans l'oppression qui l'entravait avant, Eileen réussit peu à peu à mieux distinguer ce qui l'entourait dans le rêve. Elle se voyait par exemple plus nettement dans le miroir, retenait plus de détails de la pièce ou devinait de mieux en mieux la silhouette de Zoe à ses côtés.

Celle-ci se mit même à bouger peu avant la fin du trimestre. Zoe lui tendait la main, mais Eileen avait beau tendre la sienne, elle n'arrivait jamais à l'attraper. Elle avait conscience qu'en y parvenant elle finirait peut-être par échapper au sortilège, mais n'ayant toujours aucune prise sur ses actions à l'intérieur du rêve, elle restait la marionnette de toute cette scène étrange. En revanche, l'assaillant et sa raison de l'attaquer demeuraient un complet mystère.

Le jour, les rôles s'inversaient et c'était à Eileen de soutenir Zoe. Elle l'aidait du mieux possible pour l'accompagner dans la découverte et la pratique de la magie et très vite, l'amitié sincère qui se noua entre les deux fillettes leur fit oublier qu'il avait pu s'agir d'un simple échange de bons procédés.

La veille des vacances de Noël, Zoe demanda à Eileen de lui remettre une liste exhaustive des détails qui lui apparaissaient maintenant dans ses visions afin qu'elle cherche dans les livres moldus à quoi ils pouvaient bien correspondre et comment les interpréter. Et ce fut non sans tristesse que les deux amies se quittèrent sur le quai de la gare de King's Cross le lendemain.

La joie de retrouver ses parents réanima vite la bonne humeur naturelle d'Eileen, tout autant que la perspective de passer des fêtes de fin d'année avec une grande partie de sa famille.

- Papa ! s'exclama Eileen en se ruant sur ses parents pour les embrasser. Tu as finalement pu te libérer !

- Je m'en serais voulu d'avoir manqué ton retour, fit ce dernier en la serrant dans ses bras.

- Est-ce que tu es en congés, comme Maman ?

- Pas vraiment, annonça-t-il en lançant un petit regard à sa femme, mais je promets de passer le plus de temps possible avec toi pendant tes vacances. Après tout, je ne serai pas bien loin de mon lieu de travail durant ces deux semaines.

En effet, cette année, comme c'était parfois le cas, toute la famille Potter se réunissait à Londres pour passer une partie des vacances et les fêtes de fin d'année ensemble. Il était prévu qu'ils investissent la maison du Square Grimmaurd. La demeure, jugée trop grande par chacun des membres de la famille pour devenir leur foyer principal était néanmoins restée en la possession de son grand-père qui la tenait à disposition pour loger ponctuellement des connaissances de passage dans la capitale, à la manière d'une maison d'hôtes. Le reste du temps, elle servait de résidence secondaire aux Potter et plusieurs fois par an, tout ou partie de la famille s'y réunissait pour les occasions spéciales, vacances d'été, anniversaires ou comme c'était alors le cas, fêtes de Noël.

Le trajet pour rentrer pouvant aisément s'effectuer à pieds – il n'y avait qu'une vingtaine de minutes entre la gare et le Square Grimmaurd – Eileen et ses parents prirent un plaisir tout singulier à déambuler dans les rues de Londres parées de mille lumières décoratives en cette fin de journée. Son père porta sa valise tandis que sa mère insista pour se charger de la cage de Moon.

En chemin, ils passèrent en revue les trois mois écoulés à Poudlard, revenant sur les messages qui leur étaient parvenus et découvrant ceux que Moon avait selon toute vraisemblance égarés aux cours de certaines de ses livraisons. De gros flocons se mirent à tomber doucement peu avant qu'ils ne parviennent à destination. La pelouse devant les hautes façades fraîchement repeintes de la rue, était déjà toute piquetée de blanc et malgré l'heure bien avancée, des enfants se précipitaient dans la fine pellicule de neige en chahutant joyeusement.

Eileen grimpa à la suite de ses parents les marches du perron et après lui avoir remis la cage, sa mère profita de l'agitation de la rue pour sortir sa baguette magique d'un repli de sa capeline verte. Elle tapota discrètement la porte d'entrée du bout de sa baguette, celle-ci s'ouvrit sur le champ et tous trois entrèrent.

- Nous sommes les premiers, déclara Lily en agitant à nouveau sa baguette pour éclairer le hall d'entrée. Ton grand-père doit nous rejoindre demain dans la matinée. Ta grand-mère est censée arriver de Chine en fin de journée avec James et la famille de Chang'E. Albus et Alice seront là après-demain. Quant à Willy et Andy, ils ne viendront qu'à la veille de Noël mais resteront avec nous jusqu'à la fin des vacances.

Son père avait posé sa valise au bas de l'escalier et balayait les lieux d'un regard fermé, sans commenter les détails du calendrier qu'il devait manifestement déjà connaître. Eileen, déposa à son tour la cage et prit un moment pour essayer de voir si la décoration avait encore changé depuis sa dernière venue. Les lourds tapis au sol étaient les mêmes et les papiers peints avaient toujours cette teinte chaleureuse appuyée par la lumière orangée des lanternes en forme de pampilles fixées aux murs.

- Je suis passée déposer nos affaires et faire un peu de ménage plus tôt dans la journée, continua Lily en ôtant sa cape pour la déposer dans le vestibule. Je nous ai installés, fit-elle à l'attention de son mari, dans la chambre verte du deuxième étage. Puis à Eileen, tu n'as qu'à choisir la tienne, ma chérie et j'y ferais suivre tes affaires. Pense juste à en choisir une assez grande pour que vous puissiez y dormir à trois, tes cousines et toi.

Eileen s'installa dans l'une des chambres du quatrième étage. Après avoir offert à Moon quelques quartiers d'orange juteux et entrouvert la fenêtre pour qu'elle puisse se dégourdir les ailes, elle redescendit dans la cuisine, située au sous-sol, pour s'attabler avec ses parents.

Le dîner se déroula dans une ambiance très particulière, très différente de celle, plus feutrée, de leur foyer. Ils avaient pris place à l'extrémité de la longue table près de la cheminée mais même avec les craquements du feu, leurs voix résonnaient dans la vaste pièce aux murs de pierre comme s'ils étaient seuls au monde. À plusieurs reprises, Eileen surprit son père perdu dans la contemplation des lieux.

- Eh bien moi, je l'aime beaucoup, cette maison, fit savoir sa mère en accrochant le regard de ce dernier. Je me souviens, étant petite, des heures passées ici pendant que mes parents se faisaient aider de leurs amis pour y faire des travaux. Vous auriez beaucoup de mal à imaginer à quoi elle pouvait ressembler avant.

Il y eut alors un blanc et ses parents se fixèrent un court moment avant que sa mère ne change subitement de sujet en demandant si quelqu'un souhaitait reprendre du potage.

Eileen monta se coucher très peu de temps après la fin du repas, réellement exténuée par sa journée de voyage. Sa chambre était glaciale lorsqu'elle entra. Elle se dépêcha de refermer sa fenêtre puisque Moon, certainement refroidie par la météo, était déjà rentrée et se tenait suspendue à l'intérieur de sa cage. Dehors la neige avait cessé de tomber mais la rue, sous l'éclat froid des réverbères, était à présent complètement blanche.

Elle souffla sur ses doigts et s'activa à rallumer le feu dans la cheminée. Ici encore, la pièce était trois fois trop grande pour elle seule et elle ne se serait pas avouée rassurée si quelqu'un lui avait demandé à l'instant précis comment elle se sentait. Pour cette raison, elle préféra ne pas sortir de la chambre pour se rendre dans la salle de bain et passa ses vêtements de nuit à la va-vite avant de se pelotonner dans celui des quatre lits disponibles le plus proche de la cheminée. Elle ne tarda pas à s'endormir malgré le tic-tac lancinant de l'horloge qui se trouvait adossée au mur mitoyen dans la chambre voisine.