Cérémonie

Heiji… Que s'est-il passé… ?

Depuis tout à l'heure, il reste prostré devant cette porte.

Qu'y a-t-il derrière ?

Je vois des gens qui vont et viennent. Certains lui lancent des regards apeurés, d'autres l'ignorent. Tous sont habillés de noir.

Heiji aussi est vêtu si sombrement... Il attend patiemment, il est dehors. Le temps est couvert, on est en automne. Un grand bâtiment lui fait face, mais il n'ose pas le regarder, fixant ses chaussures, ou s'asseyant sur les premières marches côtoyant la bâtisse, lui tournant le dos. Une béquille est posée près de lui.

Des gens sortent. Je reconnais certaines personnes. Il y a des enfants. Eux aussi sont habillés de noir. Mais ils n'ont pas l'air aussi grave que les adultes qui les accompagnent. Puis je vois Shizuka et Heizô Hattori qui franchissent la porte d'entrée de l'immeuble, et qui découvrent leur fils. Heizô fait mine de ne pas le voir, descend l'escalier, passe près de lui sans le regarder et se dirige vers le parking, à une cinquantaine de mètres plus loin. Shizuka quant à elle reste devant la porte, observant son fils. Son regard est triste, on voit qu'elle a pleuré. Elle descend les marches pour rejoindre Heiji.

Elle s'arrête devant lui, il ne se lève même pas pour l'accueillir. Elle ne fait pas non plus mine de vouloir s'asseoir à ses côtés.

- Comment est-elle ?

Heiji continue de fixer un caillou au sol. Je ne comprends pas de quoi il parle mais un doute m'assaille. De qui parle-t-il ?

Shizuka le fixe comme si elle pouvait voir à travers lui.

- Elle est très belle. Ils ont très bien travaillé.

Cela a l'air de rendre Heiji encore plus malheureux.

- Je suis désolée, tu sais... Que les choses en arrivent ainsi...

- Non, il n'a pas tort. C'est de ma faute si nous en sommes là aujourd'hui.

- Ne dis pas ça, mon chéri...

Elle s'agenouille vivement près de lui, posant ses mains sur les genoux de son fils.

- Tu n'y es pour rien, et tu le sais.

- Non c'est faux ! Tais-toi ! Tu ne peux pas comprendre !

Il la repousse soudainement et se lève alors, puis attrapant sa béquille, il gravit précipitamment les marches le menant à la porte d'entrée. Je le suis comme je peux.

Arrivé sur le seuil, il s'arrête.

A moi aussi cette porte me fait peur. C'est indicible. Je ne peux me l'expliquer. Mais je sens que derrière elle, il y a quelque chose de redoutable. Sinon, il n'hésiterait pas. Alors qu'est-ce qui l'en empêche ? Le Heiji que je connais n'aurait pas laissé une simple planche en bois le faire hésiter ainsi.

Je le vois toujours hésiter. Il est seul, et je ne l'avais jamais vu en aussi piteux état. Son visage s'est émacié, ses vêtements sont froissés, comme s'il avait dormi dedans. Des cernes s'affichent sous ses yeux qui ont l'air vide. Il se passe une main sur le visage, dans un geste las. Oh… Heiji… Que t'es-t-il arrivé ?

Je voudrais pouvoir le consoler, l'aider, apaiser cette douleur qui le ceint depuis cette nuit où je me suis éveillée à ma nouvelle vie, si je puis l'appeler ainsi à présent. Mais je reste invisible à ses yeux. Je ne suis plus qu'un voile impalpable. Ma voix ne le touche pas plus que mon corps, et pourtant, je suis là, à ses côtés. Comme j'aimerai qu'il sache que je suis près de lui… Sa souffrance serait amoindrie.

Je ne sais pas pourquoi, mais moi aussi je redoute autant que lui le moment où il ouvrira cette porte de lui-même. Plusieurs personnes l'ont déjà ouverte devant lui, mais il ne les a pas précédées.

Enfin, il se décide.

Vas-y, je suis avec toi. Il ne t'arrivera rien ; après tout, ce n'est qu'une planche munie d'une poignée. Rien de bien sorcier. Tous les deux, on en a ouvert des milliers de fois…

Mes encouragements, aussi profond que le vide qui m'emplit, ne suffisent peut-être pas, mais j'ai l'impression qu'il saurait que cette réaction se voudrait plus courageuse.

Je le vois fermer les yeux.

C'est ça, respire à fond. Voila. Maintenant, tu peux ouvrir cette porte et affronter ce qui se trouve derrière. Tu n'es pas seul.

Nous découvrons un petit couloir aux murs clairs et au sol tapis de moquette vert pale. Des gens y discutent à voix basse, et se taisent soudainement à l'approche de Heiji. Leurs regards se font lourds quand il passe devant eux, boitillant, mais ils ne reprennent pas leur conversation, comme s'ils attendaient quelque chose.

Heiji finit par arriver au bout du couloir qui se termine en coude. Il arrive devant une seconde porte, mais cette dernière est déjà ouverte, et une lourde tenture de velours rouge fait office de cloison. Une main se glisse au bord d'un pli, et le tirant légèrement, laisse apparaître la tête de son propriétaire. Il s'agit d'un inspecteur de la préfecture, je le reconnais, il travaille parfois avec papa. Il est étonné de voir Heiji, et on sent un malaise s'insinuer entre eux.

Puis sans un mot, comme à regret, il s'efface et laisse passer Heiji. De la même manière, Heiji traverse le rideau et pénètre dans une salle composée d'un côté de sièges alignés en colonne et de quelques tables rangées le long d'un mur et sur lesquelles sont posés plusieurs objets. Je découvre des compositions florales, des vases, un peu de nourriture dans des plats, des coupelles de fruits, des bouteilles... Puis au fond de la salle, face à Heiji, une estrade. Des personnes sont assises sur les chaises, enfouissant la tête dans un mouchoir ou baissant les yeux. Près d'eux, tourné vers l'estrade, un moine en habits de cérémonie récite des mantras que certains parmi l'assistance derrière lui reprennent. Heiji, absorbé par la vision de cette étrange cérémonie, n'entend pas la jeune femme qui lui parle, juste à côté de lui.

- S'il vous plait... Voulez-vous signer le registre ?

Heiji la regarde sans comprendre. Il observe le petit pupitre installé à côté de la porte, où est posé un registre sur lequel je lis des noms de familles suivis d'une somme d'argent. La femme tend un stylo à Heiji, mais ce dernier ne lui répond pas et se dirige vers l'estrade. Au passage, je le vois prendre une fleur blanche dans une des compositions, puis continuer son chemin. J'observe à mon tour l'estrade. Il y a un cercueil posé sur des tréteaux. Je ne vois pas ce qu'il y a à l'intérieur. Avant d'arriver aux marches menant au cercueil, Heiji ralentit considérablement son allure. Son visage se crispe soudain et devient de plus en plus livide à mesure qu'il se rapproche. Je me rapproche aussi, et je monte sur l'estrade bien avant lui.

Je pense que Heiji a du ressentir la même chose que moi quand j'eus le cercueil ouvert sous mes yeux, dévoilant son contenu.

Avec un effroi que je n'avais jamais ressenti auparavant, je vois un corps allongé, habillé d'une robe que je reconnais très vite. Il y a des photographies posées tout autour du corps, et les visages qui posaient me sont tous familiers. Mais ce corps... Ce corps si étrangement jauni alors que j'ai un teint pâle naturellement… je le regarde sans le voir. Je crois que je suis morte une seconde fois en me voyant ainsi, si banalement allongée là.

Le fait de me voir, ainsi, morte et aussi vilainement colorée malgré les arrangements, mais pourtant si calme, si sereine… Que dire de plus ? J'ai envie de… d'hurler.

Heiji aussi je pense, mais sur le coup, je ne m'occupais plus de lui. J'avais deviné mon état au moment où Heiji avait crié mon nom, dans sa chambre complètement noire, renfermé sur lui-même ; j'avais aussi eu peur quand ses parents ne s'aperçurent pas de ma présence chez eux à une heure aussi tardive. Et pour me rappeler mon état d'une manière aussi cruelle, je ne pouvais pas non plus quitter leur fils : des murs invisibles m'en empêchaient.

Mais jusqu'à présent, j'avais refusé d'y croire. Je pensais que cet état évasif n'était que temporaire. Je réfléchissais sans arrêt sur ses histoires entendues à la télévision, dans les journaux et certains magazines, racontant comment se déroulait la vie après la mort. A cet instant, mes yeux se ferment et se refusent une nouvelle fois à cette vérité meurtrissante. Aucun de nous deux ne veut y croire. Je m'y refuse catégoriquement. Mais je le sais au plus profond de ce qui me reste, mon âme ou mon esprit ? que cet état-là est le dernier dans lequel Heiji me verra et gardera ancré en lui jusqu'à la fin de ses jours. Je ne pourrai plus jamais lui parler, le faire rire ou enrager, je ne pourrai plus jamais le toucher, ou même sentir son odeur. Tout cela m'est désormais refusé.

Je ne peux plus que le voir pleurer et l'entendre gémir, comme à présent.

- Kazuha…

Ses poings se sont serrés de rage, et je vois ses phalanges blanchir sous la pression. Je comprends sa rage intérieure. Il a été impuissant face à ma mort, et il l'est encore plus à présent. Mais il doit se reprendre. Je ne veux pas être morte en vain.

Il s'approche de mon corps reposant silencieusement et dépose la fleur blanche sur mes mains croisées au niveau de la poitrine. Je frémis devant cette vision. Cet adieu est si bouleversant à vivre quand on sait qu'habituellement, on n'est pas réellement présent lorsqu'il a lieu. Ce déchirement au fond de mon cœur… Je n'arrive pas à le faire passer. Parce que je sais que je n'aurai plus jamais aucune occasion de dire à Heiji tout ce que j'aurai voulu qu'il sache.

Le rideau derrière nous s'ouvre. Reprenant mes esprits sur la vision de moi-même couchée dans ce cercueil molletonné, je me retourne pour découvrir mon père.

Papa.

Je n'avais pas songé à lui.

Que va-t-il devenir ? Comment vit-il avec la mort de sa fille sur les épaules ? Comme j'aimerai pouvoir le rassurer… Mais je ne crains rien. Heiji est là, ses parents aussi. Ils lui apporteront tout le soutien dont il a besoin…

Je suis si heureuse de le voir à cet instant précis. J'aurai donné n'importe quoi pour pouvoir lui dire à quel point je l'aime...

Mon père reste figé devant la porte. De l'étonnement, il passe soudain…

A la colère.

- Espèce de…

Je suis soudain glacée. Enfin, je ne suis pas glacée, mais franchement étonnée.

Mon père vient de quitter sa prostration et c'est à peine s'il ne court pas pour rejoindre Heiji, sans plus s'occuper des autres personnes présentes dans la salle.

- Espèce de petit fumier ! Tu oses venir la voir !

Je crois bien que je n'ai encore jamais assisté à quelque chose d'aussi invraisemblable et désagréable en même temps. Mon père a à peine rejoint Heiji que son poing s'élance pour atteindre le menton de mon ami.

Je vois Heiji cogner douloureusement la petite table couverte de fleurs à côté de lui et tomber lourdement. Il ne fait même pas l'effort de se relever. Je n'en crois pas mes yeux.

Mon père vient de frapper mon meilleur ami.

J'observe Heiji. Les larmes qui étaient montées lentement au bord de ses yeux émeraudes un peu plus tôt se sont vite asséchées.

Devant cette scène, tous se sont tus et observent, attendant la suite des évènements. Personne ne vient en aide à mon ami.

Heiji se relève difficilement, s'aidant de sa canne. Où est donc passée sa fougue ? Et la confiance que mon père avait placé en lui, qu'est-elle devenue ?

- ... Je voulais simplement…

- Tu n'as pas à décider ce genre de chose ! C'est toujours ma fille, que je sache ! Et si elle est ici, c'est entièrement DE TA FAUTE !

Je crois que mon monde s'écroule, autour de moi. J'ai comme l'impression d'être à des millions d'années-lumière. Pourquoi tout cela arrive-t-il ?

Arrêtez ! Je vous en supplie ! Taisez-vous !

Mais mon père continue à déverser sa colère sur Heiji.

Je ne veux plus voir ça… Que quelqu'un vienne…

- Sors d'ici ! SORS D'ICI !

Impuissante, je vois Heiji baisser la tête, tel un coupable, et quitter silencieusement la salle, s'appuyant sur la béquille. Il a l'air de souffrir. Malgré mon hésitation, je le suis, résignée, mais avant de passer la porte, j'ai le temps d'apercevoir mon père.

Il pleure à chaudes larmes au dessus de mon visage reposant dans une paix bien sereine, après l'orage qui vient de se dérouler.

Moi aussi j'aimerai pouvoir pleurer. Mais mon corps est sec. Il repose dans cette caisse de bois, et plus aucune vie ne le traverse.

Je ne me relèverai plus pour serrer mon père dans mes bras et sentir sa chaleur si rassurante.

Papa… Si tu savais comme tu me manques, à moi aussi… Mais pourquoi cette haine ? Que s'est-il passé ?

Tout est encore un peu flou pour moi… Je ne peux pas vraiment parler de mémoire…