(Deuxième semaine : When you're gone)
Toc. Toc. Toc Toc. Toc toc toc toc TOC TOC TOC TOC TOC
X.A.N.A !
Yumi bondit de son lit, attrapant immédiatement son portable qui était—toujours, toujours, encore—sur la table de chevet, elle trébucha sur la couette qui s'était enroulée autour de sa cheville et composa le numéro de Jérémie d'une main fébrile—
— Yumi, réveille-toi et viens ouvrir la porte !
La voix de son père.
Un battement de cœur.
Deux.
Tremblante, elle reposa le portable sur la petite commode, tira sur quelques mèches de cheveux collées à ses joues, et replaça son pyjama correctement. L'aube filtrait à peine à travers ses rideaux clairs. Le monde se déclinait en teintes de gris.
— J'arrive papa, je…
Elle ouvrit la porte et il était là, silhouette avalée par un grand manteau noir, sacoche de cuir à la main. Sous la lumière jaune du couloir, tiré de l'ombre et de la nuit, le père semblait bien plus réel que sa fille. Sa présence était écrasante.
— Bonjour Yumi, dit-il.
Mais ce n'était pas tout à fait « Bonjour Yumi » car il le disait en japonais, et cette langue avait toujours exprimé mille fois plus de nuances que le français, et… Yumi ne parlait que le japonais avec ses parents. Toutes les affaires importantes et tristes et graves de la famille étaient exprimées en japonais.
— Ce que je te dis maintenant, il faudra que tu l'expliques à Hiroki. Tu es assez mature pour le faire, je pense. Yumi, je vais quitter la maison.
Soudain le silence se fit. Yumi sentit son cœur palpiter, moite et malade. La maison sembla retenir son souffle, et le temps mourir.
— T-Tu veux dire pour un travail ? C'est ça ? demanda-t-elle. Elle frissonna : c'était le froid du couloir qui s'insinuait peu à peu dans sa chambre, effrayante exhalation.
— Non, clarifia le père sans s'attendrir. Je pars… et je n'habiterai plus avec vous. Votre mère et moi trouverons un accord en conséquence.
Yumi resta muette.
— Tu penses pouvoir expliquer ça à Hiroki ?
Elle resta muette.
— Yumi…
Pour la première fois, le père s'adoucit, montra de l'émotion. Il soupira et posa une main sur l'épaule de sa fille aînée, la serra légèrement, puis s'écarta.
— Dis-lui que je vous aime, dit-il avant de faire grincer la première marche des escaliers, et de s'éclipser.
Yumi toqua doucement à la porte de sa mère.
— Maman ?
Sans réponse.
Hiroki entra dans la cuisine au moment où elle nettoyait le riz, tournant l'eau mécaniquement pour enlever l'amidon de chaque grain.
— Pourquoi tu fais du riz maintenant ? se plaignit-il en français, lui arrachant un sursaut. J'veux un vrai p'tit dej moi !
Un instant, la vérité resta coincée dans sa gorge et ses yeux lui piquèrent furieusement. Mais seule une rapide crispation de sa main au bord de la cuiseuse laissa paraître son trouble.
— C'est pour que maman en ait à midi, répondit-elle en japonais.
— Maman peut pas le faire toute seule ? Elle est où ?
Yumi laissa l'eau amidonnée s'écouler dans l'évier. Elle compta une mesure et demi d'eau pour une mesure de riz, brancha l'appareil pour que le tout cuise.
— Elle est fatiguée, elle est au lit, répondit-elle, sa voix se brisant sur la dernière syllabe.
Hiroki, la tête perdue dans les songes d'un quatrième, cessa de secouer son paquet de céréales. Il fronça les sourcils, réfléchissant à moitié au texto qu'il venait de recevoir de Johnny et à moitié à son petit-déjeuner.
— T'as dit quoi ?
Le nouveau hit des Subdigitals rugit depuis le réveille-matin, et Ulrich poussa un juron à moitié endormi avant d'abattre lourdement sa main sur l'appareil.
— Putain…
À l'autre bout de la chambre, Odd ronflait encore, emmitouflé dans sa couette. Kiwi bavait avec bonheur sur l'oreiller—et les cheveux du blond—très peu perturbé par la musique.
Lentement, Ulrich se redressa, tâtant son cocard douloureux, même après une semaine. Aucun doute, il devait avoir une sale gueule.
— Hé, Odd, bouge ton cul… lança-t-il, résigné à la fois au réveil et à sa tronche de cake.
— Mbrflg… répondit l'autre.
Le dormeur ouvrit tout de même un œil pour observer Ulrich se lever, s'approcher de leur bureau et se saisir de l'emploi du temps. Lundi dernier, premier jour de l'année scolaire, ils n'avaient pas eu cours. Aujourd'hui…
— On a quoi en première heure ? se demanda-il à voix basse. Et merde, TP de physique avec Madame Hertz…
Le brun rejeta le papier sur le bureau et se pencha pour fourrer quelques cahiers neufs dans son sac-à-dos. Odd l'observa quelques secondes, songeur, avant de se traîner des couvertures, dérangeant Kiwi. Il s'étira, baillant sans s'occuper de masquer le fond de son gosier, puis se gratta une aisselle.
— TP c'est super ! commenta-t-il. On peut faire des conneries en TP !
— Sans moi. J'me suis déjà fait assez remarquer pour l'instant non ?
— Si tu le dis, Tokyo Panda.
Pas de réponse. Tant pis.
— Hey caviar d'aubergine, tu peux me prêter ton shampoing ? sourit le blond avec innocence.
Odd introduisit sa clé de rechange dans la porte de Jérémie, pensif. Deux ans plus tôt, le génie avait commandé des doubles pour qu'ils puissent le réveiller en cas d'Attaque, et ne leur avait jamais repris. Cette clé, Odd l'avait utilisé dix, cent fois… Il l'avait utilisé paniqué. Il l'avait utilisé crevé à quatre heures du mat'. Il avait ouvert cette porte poursuivi par des monstres, blessé par des monstres, encerclé par des professeurs… Chaque souvenir remontait en une note aigre-douce.
Jérémie était écroulé sur son ordi.
— Eh, Einstein ! lança Odd, surpris. Tu t'es encore perdu sur le chemin de ton lit ?
— Mbrflg…
La réplique classique des endormis.
— Quoi ? J'ai pas bien compris ! blagua Odd.
— Laiffe moi tranqu'fil… répéta pâteusement Jérémie. Il se redressa lentement, nettoya ses lunettes avec le bord de son pyjama.
— Waouh, j'me sens drôlement apprécié tout à coup, ça me fait chaud au cœur…
Ne comptant évidemment pas obtempérer, Odd s'appuya contre le cadre de la porte et considéra Jérémie d'un œil sérieux.
— T'as bossé sur Lyoko ?
— Quoi ?
Jérémie bondit sur ses pieds, écarquillant les yeux.
— Pourquoi j'aurais bossé sur Lyoko ? poursuivit le génie, fronçant les sourcils. C'est fini, tout ça !
Odd le scruta en silence. Puis il se détacha de la porte, haussa les épaules, et jeta un regard vers le corridor pour vérifier qu'il était encore vide.
— Ça te dit d'être mon partenaire en TP ? dit-il comme s'il était distrait, comme si la demande n'avait aucune importante.
— Si c'est pour t'aider à tricher…
— Non, c'est pour qu'Ulrichounet soit avec Princesse, coupa Odd. Comme ça il réussira mieux, sera de bonne humeur, et cessera de me donner des raisons d'appeler la SPA…
Les blonds se considérèrent un instant. Puis Jérémie esquissa un léger sourire.
— C'est d'accord.
Le vent soufflait froidement entre ses frissons, le vent sifflait contre les coupes carrées des tilleuls. Elle serra la mâchoire, ses yeux secs fixés droit devant, vides. À ses côtés, Hiroki avait choisi d'enfoncer des écouteurs dans ses oreilles plutôt que de supporter les échos du silence, et il avait monté le volume bien trop fort—mais elle n'avait pas la force de le réprimander. Pas maintenant. Pas…
Il allait partir sans lui dire au-revoir ce crâne d'œuf !
— Hiroki ! le rappela-t-elle, soudain furieuse—et puisqu'il ne l'entendait pas elle lui tira brusquement le bras.
— Aie ! se plaignit le petit-frère, retirant un écouteur. C'est quoi ton problème ?
— Tu ne me dis pas au-revoir !
— Bah toi non plus tu ne me l'as pas dit !
— Mais j'allais le faire quand tu m'as tourné le dos !
Sur la dernière syllabe, comme un peu plus tôt, sa voix se cassa. La colère disparut soudainement, ne laissant qu'une vague impuissance, et le froid. Toujours... le froid…
— É-Écoute, reprit-elle en japonais. Papa… Papa est parti ce matin, ok ? Il est parti pour… pour quelques jours, d'accord ?
La première L renifla puis déglutit, leva ses prunelles noires vers un tilleul et le ciel gris, les laissa retomber sur son petit-frère. Et Hiroki… Hiroki écarquilla les yeux, son visage se relâchant d'un coup, nez mutin perdant son pli de défi, mâchoire se décrochant. Juste-—
— Pour quelques jours ? répéta-t-il, utilisant leur langue maternelle sans même le réaliser.
— O-Oui. Il reviendra—il reviendra bientôt.
De l'autre côté des grilles ouvragées, la sonnerie retentit, attaquant rageusement le silence. Lentement, Hiroki salua sa grande-sœur, et plongea vers la foule fourmillant dans la cours de récré.
De toute manière, Belpois et della Robbia avaient été placés par ordre alphabétique dans le premier groupe. Tandis que Stern et Stones commençaient par Physique, ils débutaient leur matinée avec Science et Vie de la Terre.
Après de brefs au-revoir, Aelita tira Ulrich vers leur bureau commun. Elle sourit aux fioles et pipettes en verre qui attendaient sur la table immaculée, s'imaginant déjà au milieu d'une expérience, manipulant des liquides colorés.
— Ça va être fun ! lança-t-elle à son ami, s'installant avec enthousiasme sur une des chaises roulantes.
Ulrich arqua un sourcil avant de prendre la place à côté de la fenêtre.
— Très.
Suzanne Hertz projeta diagramme au tableau, commandant l'attention de la classe d'une voix sèche. Les discussions cessèrent immédiatement, certains élèves jetant des regards méfiants à la stricte professeure, et pendant un quart d'heure il n'y eut plus aucun bruit dans la classe, à part le « passe-moi un stylo » occasionnel. L'enseignante rappela les règles élémentaires de sécurité et présenta le protocole d'expérience du jour, détaillant le tout à grand renfort d'images.
— … laissé choisir vos partenaires, mais sachez que je peux vous changer de place à la moindre incartade. N'est-ce pas, Nicolas ? Oh, Nicolas, par ici s'il-te-plaît ! Bon, puisque tout est en place… Y a-t-il des questions ?
Il n'y en avait aucune. Nicolas Poliakoff se gratta la joue.
— Puisqu'il n'y a pas de question, conclut Suzanne Hertz, vous pouvez commencer l'expérience.
Ulrich se proposa d'aller chercher l'hydroxyde de sodium, le glucose et le bleu de méthylène nécessaires à l'expérience, tandis qu'Aelita s'occupait de la présentation de leur compte-rendu commun. Il revint rapidement avec les trois produits, et observa son amie écrire quelques minutes, silencieux. Cependant le TP donnait plus de libertés aux élèves, qui ne se privaient pas de parler (rapidement rabroués par Madame Hertz : « murmure, Nicolas, murmure ! ») et Aelita ne tarda pas à lancer la conversation.
— Tu boudes ? lui sourit-elle, ne s'embarrassant pas de tact et de détours.
Ulrich prit une expression amusée, surveillant une des verreries luisantes posées sur le bureau.
— C'est voir ma sale gueule reflétée dans toutes ces fioles, ça me déprime… fit-il en haussant les épaules.
En effet, son œil au beurre noir gonflé, accentué comiquement par les lunettes de sécurité, se reflétait dans un bon nombre de flacons.
— Celle-ci s'appelle un erlenmeyer, l'informa Aelita.
— Laisse, j'aurai oublié ça dans cinq minutes… !
Sous les indications d'Aelita, il fit couler 100 millilitres d'eau dans ledit erlenmeyer. Puis l'observa ponctionner un peu de bleu de méthylène avec un compte-goutte, un air concentré sur le visage. Il ne leur resta plus qu'à boucher la fiole et à attendre.
Mais Aelita n'attendit pas pour plonger ses prunelles vertes dans le regard indéchiffrable de son ami.
— Tu ne vas pas bien, dit-elle.
Ulrich ne répondit pas immédiatement.
— Ça ira… soupira-t-il finalement.
Il regarda par la fenêtre, se perdit dans la canopée agitées des arbres. Puis il se retourna vers Aelita, se secoua, et retrouva une expression souriante.
— Et alors ? Toi et Einstein, « officiels » ?
— Oui ! Ça se passe super bien… Jérémie est… enfin… Aelita rougit.
— Solovieff et Diop ne vont pas tarder à s'emparer de ça, observa Ulrich.
Aelita appuya et réappuya son stylo Bic contre leur table blanche, prit l'air soucieux.
— Si ce n'est que pour la section « ragots » de leur feuille de chou… s'empressa d'ajouter son ami.
— Mais elles ont un site internet, maintenant, répondit-t-elle avec un froncement de sourcil.
— Et alors ?
— Ben je crois qu'elles opèrent le site sans surveillance du proviseur… tu vois, elles continuent à publier le journal « officiel » sur papier, mais sur internet…
Suzanne Hertz inspecta leur solution incolore et les félicita pour la réussite du TP, leur conseillant d'agiter doucement l'erlenmeyer pour passer à l'étape suivante de l'expérience.
— Elles sont devenues drôlement tordues ces gamines ! observa Ulrich une fois que la professeure se fut éloignée.
— Odd m'a montré qu'elles t'ont collé en première page, sourit Aelita.
— Super, ironisa le brun. Tout Kadic va pouvoir observer mon exploit de prêt… !
Il leva le pouce juste à côté de son cocard pour appuyer son propos et Aelita soupira.
— J'en vois un qui a peur de la réaction de Yumi…
— Réaction ? marmonna Ulrich. Quelle réaction ? Quand ça ne lui plait pas elle ignore, c'est tout…
Aelita grimaça. Malheureusement, son ami n'avait pas tort. Yumi n'était pas venue les saluer dans la cour ce matin. Pourtant les incertitudes et les tensions causées par les non-dits ne faisaient qu'empirer la situation…
Pendant ce temps, le demi-groupe en cours de Science et Vie de la Terre finissait un TP sur les microbes. Le travail avait nécessité des microscopes et des lentilles rondes afin d'observer de près les bactéries colorées. La plupart des élèves rangeaient leurs stations dans le calme, quelques piques ou compliments volant entre les plus bavards. Sissi Delmas était entourée de sa cour habituelle, mais ne manqua pas de saluer Odd et Jérémie, qui trainaient à l'arrière de la salle. Au grand dam du génie, ils rencontraient quelques difficultés pour ranger le matériel…
— Mais rends ce monocle, sois raisonnable ! s'exclama le blond avec irritation.
— Non ! rétorqua Odd. Ça fait pirate et les pirates font ce qu'ils veulent car les pirates sont libres !
Finalement, après moult reproches et supplications, le microscope et les lentilles furent rangés et les secondes prirent leur pause. Sortant d'une heure et demie de TP, ils étaient décalés avec le reste de l'établissement et avaient le foyer pour eux seuls—ce qui leur permit d'investir les canapés réservés aux premières et aux terminales sans peur de se faire éjecter. Odd sortit fumer une clope derrière le bâtiment A avec plusieurs autres gars, entraînant Ulrich avec lui.
— Depuis quand tu fumes ? lui demanda le brun, levant les yeux au ciel devant la fierté évidente de son ami.
— C'est une meuf au Brésil qui m'a fait commencer, crâna Odd.
Cette fanfaronnade attira l'attention d'autres secondes, qui formèrent rapidement un cercle lâche autour du blond.
— Mytho va…
— Ouais ! clama Nicolas. Odd il raconte toujours des conneries…
— C'est vrai ce mensonge ? sourit Théo Gauthier.
— Quoi ? Évidemment ! s'indigna le centre de l'attention.
— Mouais… intervint Ulrich, qui prenait un plaisir évident à la situation. Enfin tu avais aussi dit que Heidi Klinger te kiffait tellement qu'elle avait senti tes chaussettes…
— J'ai jamais dit ça !
— Pas possible, Odd pue trop des pieds ! s'esclaffa Théo.
— Je ne pue pas des pieds ! Vas-y renifle toi, tu verras s'ils puent mes pieds !
Cette réplique causa l'hilarité générale du groupe et pendant quelques secondes toute discussion cohérente cessa. Ulrich accepta une clope, toussa, et Odd en profita pour se moquer à son tour. Puis Théo Gauthier écrasa son mégot et posa la question à six millions.
— Pourquoi t'as cassé la gueule à Dunbar hier ?
Ulrich resta silencieux.
— Laisse, dit un autre seconde. C'est forcément à cause de Yumi Ishiyama.
— Toujours ? sourit Théo. Putain changez de disque, les mecs…
— Tu peux parler, Gauthier, se marra Odd. Depuis le temps que t'es sur Sissi…
— On parle de moi ?
Les garçons prirent soin de ne pas répondre à sa question, mais Théo sourit et lui tendit un briquet. Puis Odd lui tendit des écouteurs neufs avec un faux salut de gentilhomme, dont la fille du proviseur se saisit avec un faux dédain.
En TP Physique, Sissi renversa du bleu de méthylène sur Théo, Jérémie soupira, et Odd eut une idée brillante. Le cours se passa sans plus de bouleversements.
En sortant de cours d'italien, Yumi se rendit aux toilettes et fondit en larmes.
— Prêt pour un autre cours passionnant ? sourit Émilie, ne relevant pas le teint cireux et les yeux rouges de la japonaise.
Yumi s'installa à ses côtés, la gorge sèche, fébrile comme ceux qui viennent de pleurer. Elle inhala un grand coup pour essayer de se calmer, renifla, se sentit un peu mieux. Ce qu'elle détestait le plus… ce qu'elle détestait le plus, c'était les traces visibles que laissait la tristesse. L'idée qu'Anaïs Fiquet et Priscilla Blaise remarquent sa faiblesse et s'amusent de voir la « frigide » Yumi dans cet état… Imaginer que William ne pose des questions… Penser à...
Émilie—Émilie avait compris. Elle faisait comme si—elle—elle faisait comme si ne rien était.
— Bonjour mesdames, sourit Gilles Fumet.
— Je ne suis pas assez vieille pour qu'on m'appelle madame ! s'indigna tout de suite Anaïs Fiquet.
— Mais c'est la loi, répondit le professeur, paraissant choqué.
Court silence.
— Bon, je vais vous distribuer le premier texte que nous étudierons cette année, poursuivit l'enseignant, les sourcils froncés, de toute évidence ébranlé par l'interruption. Un extrait de Nathalie Sarraute…
Le professeur se déplaça lentement dans la salle, se cognant contre des sacs-à-main. Il sembla prêt à s'enquérir de l'état de Yumi, mais se ravisa après un « non » imperceptible de l'élève, et remarqua plutôt que William Dunbar était absent.
— Ahin, William n'est pas venu… murmura Émilie, observant Yumi par le coin de l'œil.
— Il doit déjà sécher, répondit la japonaise d'une voix enrouée. Elle voulut en rire un peu méchamment, mais toussa.
Émilie ne posa pas plus de questions. Elle se pencha sur son texte, fit une grimace à Nathalie Sarraute, et prit des notes aux côtés de Yumi pendant le reste de l'heure. Malheureusement la japonaise n'arrivait pas à se concentrer : les quatre autres filles chuchotaient sans arrêt à propos de la Grande Baston de la veille. Leurs ragots se mêlaient avec les mots de Sarraute en une bouillie infâme, irritante et angoissante à la fois.
En plus de sa famille, en plus de tout...
Ulrich. Elle ne l'avait pas croisé à la pause de dix heures, mais ce serait impossible de l'éviter au repas. Puisque ça n'était pas allé toute la semaine dernière, il s'attendait à sa colère. Puisqu'il s'attendait à sa colère, il s'énerverait contre elle en prévision—par fierté, quoi de plus naturel chez lui ?
(Un rire nerveux.)
Mais elle ne pouvait pas supporter sa fierté aujourd'hui elle allait faire une crise de nerfs elle—
Elle allait—
Elle—
— Yumi ? s'inquiéta soudain Fumet, sa voix perçant à travers le brouillard nerveux. Tu veux, euh… tu veux sortir boire un peu ?
Lentement, Anaïs Piquet et Priscilla Blaise, puis les deux autres filles, se retournèrent vers l'élève tétanisée.
— Non monsieur ! se précipita Yumi. Je vais bien !
Le professeur ne commenta pas et le cours reprit. Mais la nervosité de Yumi ne mourut pas, et pendant le reste de l'heure dévora lentement ses entrailles.
À la sonnerie, elle se leva le plus vite possible—mais hésita. Si elle évitait la bande (Ulrich) elle ne ferait que les inquiéter (envenimer la situation). Il fallait qu'elle descende, qu'elle les voie. Mais être une heure attablée (un rire nerveux)—non, elle ne pouvait pas rester une heure attablée comme si de rien était. Son père…
Est-ce que sa mère serait levée pour le dîner ? Pour Hiroki ?
À cet instant, ses yeux se posèrent sur le joli chemisier d'Émilie, éclat de lumière blanc. La Première L rangeait son sac sans empressement, observant avec un air méfiant le manège des autres filles, qui s'exclamaient devant l'écran de leurs portables.
— Hé… bafouilla Yumi, attirant l'attention de sa voisine. Tu veux manger avec moi ?
Émilie sourit, puis acquiesça.
Quelque part dans Kadic, William alluma une clope.
Ulrich s'assit en face d'Aelita et Odd s'écroula à ses côtés, se plaignant qu'on empêchait Rosa de lui servir une deuxième ration.
— Yumi ne vient pas ? s'étonna ensuite le blond, bouche pleine.
Jérémie prit un air gêné, son regard se posant brièvement sur Ulrich puis le fuyant, et ce fut Aelita qui répondit.
— Elle est passée nous dire coucou, mais, euh… mais elle mange avec Émilie Leduc.
William vint en cours d'Histoire l'après-midi mais ne parla pas de l'heure.
Yumi rentra avant Hiroki, qui finissait tard le lundi. Tous les rideaux du salon étaient fermés. Silence étouffé, maison obscure. Elle posa son sac, rentra machinalement dans la cuisine pour faire la vaisselle, mais vit que l'évier était vide et la cuiseuse encore pleine. Le cœur serré, elle transféra le riz chaud dans un Tupperware.
Odd ouvrit la fenêtre, se pencha contre le soleil d'ambre. Il tira une longue taffe de cigarette, songeur. Les échos de Stay High se mêlaient aux soupirs du vent, aux murmures de Sceaux par-delà les enceintes. Il leva les yeux contre la lumière, s'imaginant qu'aveugle il pourrait tout voir. S'imaginant un monde sans danger.
(Mardi : Like a Rolling Stone)
Yumi manqua de jurer, mais se retint devant la mine triomphante d'Hiroki.
— J'pars chez Johnny quand j'veux ! chantonna-t-il encore.
— Dis-moi encore que j'suis pas ta mère... siffla-t-elle, le regardant fourrer sa 3DS XL Blanche de gamin pourri-gâté dans son sac.
— Oh bah non, ce serait trop cliché...
Cette réplique—Elle fit un pas en avant sans même s'en rendre compte, leva la main et lui fila une chiquette. Il sursauta, cria, essaya de la repousser mais n'y parvint même pas.
— Papa est parti et maman est malade ! cria-t-elle. C'est pas le moment d'aller jouer idiot ! Moi je fais—
— Tu m'as dit que Papa est seulement parti POUR QUELQUES JOURS ALORS C'EST QUOI LE PROBLÈME—
— ... CUISINE, LA LESSIVE, LE REPASSAGE, ET TOI T'ES PAS FICHU DE—
— J'SUIS EN QUATRIÈME !
— ... FAIRE TES DEVOIRS !
Il la fixa, essoufflé, son visage poupin devenu entièrement rouge, luisant au soleil qui filtrait par la porte d'entrée. Elle le regardait de haut, avec les mêmes yeux et les mêmes traits que leur père.
— Et alors, continua-t-elle froidement. En quatrième moi j'aidais déjà maman. Après les devoirs je filais plier le linge et le ranger jusque dans ta commode, je ne sais pas si tu t'en rappelles ? Hein ? Toi tout ce que tu fais c'est mettre la table.
Hiroki détourna les yeux (ses yeux, plus clairs, ceux de la mère).
— Alors non, tu ne vas pas chez Johnny là. Tu vas d'ailleurs commencer par étendre le linge puisque tu fais ton difficile et ensuite tu vas réviser ton histoire, et crois-moi que tu ne vas pas échapper à ce que je t'interroge dessus ce soir.
Yumi lui jeta un dernier regard avant de passer à la cuisine et de—s'appuyer contre le comptoir, les mains tremblantes—vérifier s'il y avait bien du saumon au congélo. Deux filets. Excellent.
Elle n'entendit pas Hiroki murmurer avec rancune :
— Moi j'peux pas aller voir Johnny, mais toi, quand papa et maman s'engueulaient, t'étais où hein ? Toujours à faire le mur...
(Mercredi : Too Bitter)
Depuis sa troisième, Yumi s'entraînait tous les mercredis contre Ulrich au Pencak-Silat. Les entraînements commençaient la deuxième semaine de l'année, comme toutes les APs et les activités du soir. Alors, à partir de dix-huit heures, les deux amis échangeaient des coups sous les encouragements et conseils relativement inutiles de Jim. En été, le soleil s'alanguissait contre les murs bruns de la salle caverneuse, jouant sur le sol patiné. En hiver, Jim allumait les grands néons du gymnase, et les projecteurs blancs s'évidaient par les fenêtres voutées vers le dehors, repoussant le crépuscule bleu.
Ulrich arrivait toujours quelques minutes en avance. Jim était souvent quelques minutes en retard.
Yumi arrivait invariablement à l'heure.
Leurs entraînements étaient toujours exténuants pour Yumi. Ulrich était physiquement plus fort qu'elle, et il avait appris une variante de pencak-silat proche de la boxe pieds et poings, tandis qu'elle avait étudié dans le courant majoritaire d'auto-défense. Au début, son année de pratique supplémentaire lui avait servi, mais Ulrich avait progressé et elle avait de plus en plus de mal à garder le dessus. Ils étaient maintenant tous les deux sur le point de passer en phase cinq, apprenant à riposter depuis une position très basse—mais Jim ne leur était d'aucune utilité car il était incapable de leur montrer des positions. Ulrich regardait donc des tutoriels sur internet, et Yumi rejoignait un cours animé par une connaissance de sa mère dans la communauté japonaise.
Quand ils étaient tous les deux de bonne humeur, Ulrich parodiait les postures de mains typiques du pencak-silat folklorique, des gestes exagérés qui semblaient ridicules à tout néophyte. Yumi tentait de ne pas se déconcentrer mais finissait souvent pas céder, rire, baisser sa garde, et Jim les rabrouait à grand renfort de figures de style.
Aujourd'hui Ulrich était en avance, Yumi à l'heure, et Jim n'arriva pas en retard.
— Bien mes p'tits canards ! J'suis content d'vous retrouver ici pour une année de plus ! Vous avez intérêt à pas tout avoir perdu pendant l'été, sinon croyez-moi c'est moi qui vous retrouve dans l'ring pour vous perdre et c'est pas dans votre intérêt !
Jim les menaçait ainsi presque tous les mercredis. En réponse ils souriaient furtivement, peu impressionnés par son survet' tâché, sa bedaine et ses cheveux hirsutes, criaient « oui m'sieur ! » en cœur. Pas aujourd'hui.
Jim leur indiqua de commencer les échauffements, une série de positions censées imiter des animaux, qu'ils connaissaient assez pour répéter dans leur sommeil. Ils se mouvaient de façon presque synchrone. Se reflétant, se complétant quasiment. Ne se regardant pas. Elle ne voulait pas voir son cocard et il ne voulait pas qu'elle le scrute.
Yumi sentait la tension comme des arcs électriques qui lacéraient ses entrailles. Elle n'arrivait pas à se concentrer. Elle se demandait si Ulrich était énervé, si Hiroki avait préparé le riz du soir, si—si—
Elle inspira.
— Allez les loustics, en place et qu'ça saute !
Le premier combat à proprement dit commença. Il fut médiocre pour Yumi. Elle ratait des ouvertures. Trop lente, trop fatiguée, trop distraite et ensuite bloquée sur ses défaites. Entre deux chocs il lui jetait des coups d'œil, constatait sans doute qu'elle souffrait mais ne disait rien. Elle se concentra sur son œil gonflé, violacé, serrant les dents. Essayant de reprendre le dessus—mais il la chassait vers le bord du terrain, la frappait, l'envoyait à terre.
Pause. Ils se relevèrent et se replacèrent au centre. Encore. Nouvelle pause. Jim qui criait quelque chose de déçu. Les oreilles de Yumi bourdonnaient. D'un coup furieuse, elle envoya un poing vers son cocard et—
— C'est bien Ishiyama, tu t'reprends !
Une demi-heure s'écoula muettement, parsemée d'inspirations tendues, de plaintes à demi-étouffées. Jim donna quelques ordres et se fendit de gestes grandiloquents. Finalement, il annonça la fin du dernier affrontement sans aucune félicitations, mécontent, et s'avança d'un pas lourd entre Yumi et Ulrich.
— Ishiyama ! Qu'est-ce qui t'as pris aujourd'hui !
« J'ai des soushis », faillit-elle répondre d'une voix revêche. Mais elle se contenta de croiser les bras, trouvant un endroit où Ulrich avait tapé pour y appuyer sans complaisance. Pendant ce temps, le brun regardait ailleurs.
— Et bah ! T'as intérêt à être d'attaque la semaine prochaine ma p'tite ! rouspéta finalement Jim. Stern ! Viens là deux minutes, on va discuter foot ! C'est demain seize heures tapantes pour le rappel !
Yumi esquissa un départ, éreintée. Mais ses yeux achoppèrent sur le profil d'Ulrich et elle remarqua—deux doigts et le pouce tendus, leur signe habituel pour qu'elle le retrouve derrière le gymnase dès que Jim aurait fini sa diatribe. Ce geste venait d'un sarcasme idiot qu'elle avait balancé en troisième, au tout début de leur aventure sur Lyoko. « Oui enfin avec Jim c'est jamais deux minutes, plutôt trois ! ». Aujourd'hui, cette blague semblait ridicule.
Yumi acquiesça et se dépêcha de sortir, les joues rouges.
Il la retrouva après quelques minutes, trois ou quatre ou cinq, au moment où le froid commençait à mordre et elle grelottait. Il se planta devant elle.
— Pourquoi tu m'envoies un coup de poing à l'œil ? demanda-t-il, avec un calme forcé. C'est ta manière de me faire des reproches ?
Au début, Yumi resta muette. Un grand vide se fit dans son cerveau et elle ne sut que répondre face à son regard furieux. Elle ne se rappelait même pas de lui avoir lancé un coup au cocard. En réalité, toute la séance d'entraînement semblait floue, noyée sous sa rancœur.
— Quoi… ?
— J'ai compris que t'étais en colère contre moi, c'est bon, tu m'évites la semaine dernière ! coupa Ulrich. Et ça se voyait que t'avais les boules d'être à l'entraînement ce soir.
Et là. À ces mots. Elle éclata d'un rire nerveux. Il pensait encore à cette affaire minable entre lui et William… Il pensait à ça alors qu'elle… son père était parti…
— Tu crois vraiment que t'es le centre de ma vie hein ! répliqua-t-elle avec une voix nouée—Tu crois tout le temps que je… Puis ses yeux s'écarquillèrent et elle réalisa proprement ce qu'elle disait. P-Pardon !
Il s'en alla.
— Attends, Ulrich !
Elle attrapa son bras, tirant sur son poignet pour qu'il s'immobilise. Il se dégagea brusquement, reculant, ne rencontrant pas non plus son regard. Dans les ombres de l'enceinte elle ne distinguait pas clairement son expression, ne savait pas trop s'il était vexé ou furieux et si elle devait parler doucement ou vivement. En fait elle ne savait pas quoi dire.
— Oui, j'attends, marmonna-t-il. Elle rit faiblement.
— Deux… ou trois minutes ?
Ulrich ne releva pas la blague.
— Qu'est-ce que tu me veux ?
Bizarrement une chanson de Téléphone lui vint en tête à ce moment précis, la sonnerie du collègue de son père. « Allez crache ton venin ! Crache ton venin ! » Des larmes lui montèrent aux yeux.
— C'est un peu dur à dire… souffla-t-elle, se passant une main sur le visage.
Il ne répondit pas.
— En f-fait mon père est parti de chez nous hier matin… Parti… parti tu vois ? bafouilla-t-elle.
Court silence. Puis Ulrich s'avança, s'approcha de Yumi qui était plantée entre le gymnase et l'enceinte, droite comme un piquet, les poings serrés à ses côtés. Elle ne le regardait pas mais distinguait sa silhouette du coin de l'œil.
— … Ouais, je vois, répondit-il. Pas juste pour deux-trois minutes, c'est ça.
— Oui. Et… et ma mère elle… elle est pas bien.
— Pas bien comment ?
— J-Je sais pas, je ne l'ai pas vue sortir de sa chambre depuis hier...
Elle serra les poings.
— On a pas parlé, poursuivit-elle, la voix enrouée. Elle a mangé mais, mais quand on était pas là.
Ulrich posa une main sur un de ses poings, l'ouvrit rapidement, serrant sa main.
— Et Hiroki, il prend ça comment ? demanda-t-il.
— Je lui ai pas encore dit, ricana-t-elle sombrement.
— … Pourquoi ce serait à toi de… Ton père ne lui a pas annoncé ?
La question surprit Yumi. Elle eut brusquement honte sans savoir pourquoi.
— Non… il m'a demandé de le faire à sa place… énonça-t-elle. Il est passé dans ma chambre hier matin, mais… il n'a pas réveillé Hiroki…
Ulrich leva son autre main pour la toucher mais elle se tendit et il la lâcha totalement, reculant. Tout ce manège se déroula sans que Yumi en ait réellement conscience.
— Comment je vais faire… souffla-t-elle, dépassée.
Annoncer brusquement ? Prendre des chemins détournés ? Supplier sa mère de se réveiller, de leur parler, de parler à Hiroki ? Mais son père lui avait demandé, à elle. À elle. La fille aînée. Est-ce qu'Hiroki se sentait seul dans la maison, est-ce qu'il avait fait le riz—
— Oh, tu lui parles deux ou trois minutes… ? sourit Ulrich, pour la rassurer, mais sa blague semblait très lointaine.
Yumi ne rigola pas, vraiment fatiguée d'un coup. Éreintée.
— Merde... se reprit Ulrich. Écoute, ça va être difficile… Mais Hiroki est… c'est une sacré tête de mule, il s'accrochera. Ça va aller, Yumi.
Elle baissa la tête, frissonna pour se réveiller, constata aigrement :
— S'il était aussi motivé pour faire ses devoirs que pour ses jeux débiles ma vie serait plus facile…
— On est pas tous disciplinés et motivés, répondit son ami, peut-être un peu blessé—mais elle poursuivait déjà :
— Je l'aide pour ses devoirs puis je fais les miens, ensuite je cuisine, je mange, je fais la vaisselle, je me douche…
— Et tu dors à un moment donné ? coupa Ulrich.
Curieusement cette interruption suffit à la recentrer. Elle se calma. Avala un goulée d'air froid, poussa un long soupir. Elle avait envie d'être ailleurs… d'être quelqu'un d'autre… envie de rentrer.
— Deux ou trois minutes… sourit-elle furtivement, avant d'esquisser un départ.
Plus tard, Yumi s'assit avec hésitation sur le lit d'Hiroki. Peut-être était-elle si tendue qu'elle le touchait à peine ? Elle gardait les yeux rivés sur son poster « NOT AFRAID », celui où Eminem tendait la main et fronçait les sourcils.
— Papa… bafouilla-t-elle en japonais. Papa il n'est pas q-que partit pour quelques jours.
Hiroki était recroquevillé sur son lit, BD « Les Légendaires » tordue entre deux mains crispées. Il détourna ses yeux clairs vers la fenêtre. Le petit jardin et le pavillon des voisins. Ciel gris d'un bout à l'autre.
— J'avais compris.
William s'avachit contre son lit, éreinté. Le soleil couchant frappait sa fenêtre ouverte—il ferma les yeux pour se protéger de l'éclat… Les notes d'une chanson de Bob Dylan tourbillonnaient dans son crâne, accompagnant son mal de crâne… Hey mister tambourine man, play a song for me… Une mélopée triste et calme. Il se laissa couler à terre, tentant de se souvenir de la suite des paroles—il aimait bien l'Anglais, il était le meilleur de la classe—mais échouant, trop fatigué.
Cette semaine… trois absences… ?
Il pensa à Yumi et sa gorge se serra. Il pensa à Chris M'Bala et ses copains de Première, ceux qu'il avait fréquenté avant… ceux avec qui il pourrait jouer de la musique, et soupira de soulagement. Il pensa à Lyoko, à Jérémie et Aelita, et sa rancœur bouillonna à nouveau. Mais sur le fond, ce qui l'effrayait, c'était le constat de n'avoir été qu'un échec, une nuisance, une ombre sur le tableau.
It's just a shadow you see, that he's chasin'…
(Jeudi : Sleeping at Last)
Sa mère émergea le jeudi matin. Yumi revenait de la cuisine, préoccupée par les cours de la matinée, une grande tasse de thé brûlant à la main. La lycéenne s'arrêta net, interdite. Depuis deux jours elle n'avait pas vu la mère sortir de sa chambre obscure. Yumi avait su qu'elle s'était douchée au carrelage mouillé, avait su qu'elle s'était habillée au courrier collecté et trié, mais elle n'avait pas vu sa mère debout. Les enfants n'avaient eu aucun contact avec elle… elle n'avait même pas réconforté Hiroki…
La mère était pâle, décoiffée, et ne portait pas de soutien-gorge.
— Yumi, articula-t-elle, nerveuse.
Sa mère ne montrait pas de nervosité.
— Hiroki a besoin d'aide pour son interro d'SVT… répondit Yumi en français.
Sa gorge se serra mais elle ne dit rien d'autre. La tasse commençait à écorcher sa paume. Elle poursuivit son chemin, respirant difficilement.
Chris M'Bala mettait un point d'honneur à ne fumer que de la weed, mais il accompagna quand même William tirer sa clope du matin. Les deux Premières se faufilèrent par-delà le bâtiment A et se glissèrent entre le vieux mur d'enceinte, couvert de lierre, et la paroi moderne et toute blanche des salles de cours. Ils s'arrêtèrent dans la toute petite cours mal pavée qui menait à la remise et frissonnèrent, saisis par la fraîcheur du matin.
— Mec, souffla Chris, posant son regard sombre et calme et sérieux sur son ami. Je sais que tu ne veux pas en parler mais… qu'est-ce qui s'est vraiment passé l'année dernière ? T'étais drogué ? Obsédé par Yumi ?
William haussa les épaules.
Yumi retint son souffle, à quelques mètres de la porte du salon. Pieds nus contre le carrelage du couloir. Il faisait froid dans la maison.
— Oui… merci pour l'argent Takeho… bredouillait sa mère au téléphone.
Une main se serra autour de son poignet et elle sursauta—X.A.N.A. non Hiroki ! Il la tira en arrière et grimaça méchamment. Elle le regarda partir, se mêler aux ombres de l'escalier. Mortifiée.
Le jeudi soir à dix-sept heures trente, une quinzaine de lycéens s'assemblèrent autour de la fière figure de Jim. Leurs ombres s'étiraient sur le vaste terrain de foot, parfois engloutie par l'épaisse silhouette de leur professeur. Ils venaient de courir cinq tours de terrains et profitaient d'une pause pour discuter de leurs vacances, chahutaient, se charriait à propos de telle fille ou de tel score minable sur PS4. En bref, ils ne faisaient que très peu attention à Jim, pourtant lancé dans un discours passionnant sur les rivalités anglo-chinoises pour le Ballon d'Or.
— … discipline très noble, originellement inventée par les Chinois, qui à l'origine, appelaient ce sport complexe le Cuju, ou plutôt le Jucu, je n'me rappelle plus… M'bref ! Pour pratiquer le football—ce nom-là a été attribué par les Anglais, pas par les Chinois, car les Chinois ne parlent pas l'Anglais—il faut du fairplay, comme disent les Chinois…
Vraiment, personne ne l'écoutait.
- BON ! beugla Jim. SÉANCE DE DRIBBLE PUISQUE C'EST COMME ÇA ! Kantaoui ! Stern ! Tié ! Xao ! Rodruiguez ! Ducroc ! Vous prenez les maillots bleus ! Le reste, sans maillot, prenez un ballon et choisissez un partenaire ! LE PREMIER QUI SE PLAINT SERA REMPLAÇANT CONTRE DIDEROT !
La menace eut l'effet d'une décharge et les ados se ruèrent pour exécuter les ordres de leur entraîneur. Jim se gratta la joue, satisfait, et manqua de déchirer son pansement.
William revint à lui au milieu de l'escalier qui menait au dortoir des filles. Il scruta d'abord ses mains, confus, puis chancela et se rattrapa à la rambarde. Un mal de crâne s'insinuait entre ses tempes, pulsant à un rythme lent… Devant lui flottait une silhouette colorée, les mains sur les hanches.
— William Dunbar ? Qu'est-ce que tu fais là ?
Sissi Delmas. Il plissa les yeux pour tenter de mieux distinguer les traits de son visage mais ne pu que fixer ses lèvres rouges…
— Euhhh, fut sa réponse intelligente.
— Ok, souffla la fille du proviseur, blasée. Tu te remets à faire l'idiot comme l'année dernière ? Je sais pas si tu penses que c'est séduisant mais…
Ça le faisait rire, putain, comment tout ce bahut était à côté de la plaque.
— Et toi, ça te réussit, ton petit numéro de peste reformée… rétorqua-t-il difficilement, sa main toujours serrée sur la rambarde.
Sissi resta silencieuse de longues secondes pendant que son mal de crâne s'aggravait.
— Mieux qu'à toi, on dirait, dit-elle finalement avant de s'en aller.
William s'assit délicatement, fermant les yeux et fronçant les sourcils pour tenter de dissiper la nausée. Il inspira et arrangea ses lèvres en un rictus narquois. Quand il pourrait se relever, il se traînerait jusqu'à sa chambre et peut-être sa guitare.
Par les rideaux mal fermés s'écoulait un rayon de soleil rouge. Il filait jusqu'au téléphone avec lequel Ulrich jouait, indécis. La chambre prenait des teintes ocres… Certains objets clairs luisaient comme des braises. Les posters de Pencak-Silat miroitaient le jour mourant, l'image des affiches se perdant en reflets sanglants.
Odd était dehors, en train de chauffer sa conquête la plus récente, Flora, Laura, quelque chose du genre… Ulrich avait refusé une invitation de l'équipe de foot qui s'envoyait un Macdo en ville.
Il cessa de jouer avec son portable et composa le numéro de Yumi. N'approcha pas l'engin de son oreille, nerveux.
Elle décrocha après quelques sonneries, et sa voix lui parvint en un écho fatigué.
— Salut, Ulrich…
— J'appelle un peu tard, devina-t-il.
— Oui… mais pile au bon moment, je viens de finir—
— D'aider Hiroki avec les devoirs puis de faire les tiens, de faire la cuisine, de manger, faire la vaisselle et te doucher… ? compléta-t-il avec ironie.
Son rire essoufflé lui parvint.
— Et toi… tu n'es pas en ville avec Odd ou tes potes de l'équipe ?
— Odd est difficile à supporter ce soir, éluda-t-il. Et puis… t'avais l'air… fatiguée ? T'avais l'air fatiguée aujourd'hui.
— C'était pas ma semaine, reconnut-elle. Mais je voulais te dire que ma mère, elle va mieux… Donc je pense que je serai moins fatiguée demain, et puis… mercredi prochain en pencak'.
— Et Hiroki ?
— Ça va.
Court silence.
— Ulrich… j'suis fatiguée.
Il serra la mâchoire, frustré. Marmonna :
— J'te laisse alors.
Mais au moment où il allait abandonner—
— … Merci d'avoir appelé.
Ulrich éteignit son portable, et l'obscurité engloutit la chambre.
Le Vendredi 16 septembre, Aelita s'éveilla de bien meilleure humeur que la veille. Elle apprécia le nouveau tube des Subdigitals depuis la chaleur de sa couette, ne trébucha pas sur sa chaussette, et enfila un joli chemiser. Quand elle ouvrit les rideaux, elle constata qu'il faisait très beau et que le soleil du matin irisait la canopée du parc.
Le 16 septembre devait être une journée banale.
Mais quand Aelita ouvrit la porte de sa chambre pour se rendre aux douches, sifflotant ledit nouveau tube des Subdigitals, elle constata que les murs du couloir avaient été entièrement recouverts de lignes de code. Noircis du plafond au sol en une traînée apocalyptique.
Et parmi les mille chiffres et commandes rageuses régnait la marque de Lyoko.
