YO ! Petit chapitre suivant pour vous tenir au courant de ce qu'il se passe du côté de Grill et Face ! :D
Bonne lecture !
CHAPITRE 2 - CREER LE FUTUR
L'arrivée de l'automne avait vidé Londres de ses touristes, d'un coup de vent vers novembre. Le quartier de Chancery Lane restait toujours animé par les étudiants. C'était souvent eux qui réveillaient Grace les matins de semaines, quand leurs voix résonnaient dans les rues, jusque dans les étages. Elle restait cependant au lit, ignorant comment occuper cette nouvelle journée autrement. Une autre journée, peut-être pas si nouvelle. Elles se ressemblaient toutes, indistinctement.
Grace observa ce plafond, qu'elle semblait connaître par cœur. Chaque morceau moins blanc que d'autres, chaque ombre qui passaient aux différentes heures de la journée. Sa tête roula dans l'oreiller. La chambre d'ami que James lui avait aménagée était parfaitement ordonnée. C'était peut-être la seule chose qui pouvait l'occuper dans la journée. Grace se résolut à se lever et trouva sans grande surprise l'appartement vide. Un petit mot de James était accroché au frigidaire à l'aide d'un magnet :
« Je reviens vers 17h. Désolé encore de te fausser compagnie. Pour me faire pardonner, je t'emmène au resto ce soir. Bisous ma soeurette. James »
D'un geste qu'elle ne contint pas, elle froissa le mot en une boule. Elle ne pouvait pas lui en vouloir, car savait son travail contraignant, mais cette solitude lui pesait et ce n'était pas un restaurant qui résoudrait cela.
Grace déambula dans l'appartement et finit par retomber sur le canapé, les coudes sur les genoux. Sur la table basse, devant elle, une pile de livres. Elle les avait déjà tous lus. C'était peut-être une idée : aller en acheter de nouveau. Mais elle ne cessait de s'en vouloir d'emprunter de l'argent à James pour ainsi rester oisive. Ce train de vie ne lui plaisait pas…
La télévision qui se mit à grésiller interrompit ses pensées. Grace fronça les sourcils, chercha la télécommande et éteignit l'écran. Il ne resta noir que dix secondes. Car, de nouveau, il s'alluma, grésillant affichant la poussière noir et blanc, avec ces bruits indistincts. Cette fois, la télécommande ne put rien y faire. Les images commencèrent à changer, avec des flashs de couleurs. Une silhouette semblait se détacher sur certains instantanés. Au bout d'une bonne minute, l'image parvint à se stabiliser et Grace la regardait, sans savoir comment réagir.
Sur l'écran, une petite fille. Elle ne devait même pas avoir cinq ans. Brune, avec des grands yeux gris. Les lèvres de Grace s'entrouvrirent, incertaine. Elle avait déjà vu cette fillette quelque part… La petite gesticulait. En réalité, ses mouvements coordonnés signifiaient quelque chose. Des mots, des phrases. Que Grace, sans comprendre de quelle manière, parvenait à traduire.
« Maman. S'il te plaît, maman. Reviens à la maison. Je t'aime. Maman, reviens. Tu me manques. Maman. »
Le cœur de Grace se mit à battre plus fort dans sa poitrine. Elle n'avait jamais appris la langue des signes. Et pourquoi la télévision refusait-elle de s'éteindre alors qu'elle appuyait frénétiquement sur le bouton d'arrêt de la télécommande ? Ne supportant plus cette mascarade, Grace se précipita derrière le meuble et débrancha le poste, faisant taire ces images muettes. Elle demeura immobile, le cœur battant et les yeux fixés sur l'écran, quelques secondes encore, avant de se rendre à la salle de bains pour prendre une bonne douche froide.
Après s'être habillée, elle vérifia son portable : aucun message. Personne n'avait son contact. Personne, à part son frère, et cet inconnu qui l'avait sauvé quelques semaines auparavant. Mais il ne l'avait jamais rappelée.
Elle sortit dans la rue, sans savoir qu'attendre de cette journée. Elle longea la Tamise, se réfugiant dans son manteau à cause de la brise. Mais le vent ne charriait pas seulement le froid : un journal lui percuta les jambes. Elle le rejeta avant de poursuivre sa route. Quand un second journal s'abattit sur elle, recouvrant cette fois son visage. Grace l'empoigna, énervée, avant d'être happée par cette annonce, qui avait été entourée en rouge plusieurs fois.
« Librairie sur Charity Cross Road cherche libraire. Recherche personne dynamique, volontaire, grand lecteur et ayant le contact avec les clients. »
Ce coup du destin la fit sourire. Cela ne pouvait pas être un hasard. Peut-être tenait-elle là sa chance. Elle garda la page de journal précieusement et décida de se rendre à l'adresse indiquée pour postuler la journée-même.
Elle ne se doutait pas qu'elle était observée. À quelques mètres de là, Phil guettait, le sourire aux lèvres, sa baguette encore à la main, dans l'ombre d'une ruelle. L'annonce n'avait pas été mise en évidence par hasard. Elle n'avait pas volé à la figure de Grace sur une simple coïncidence non plus. Cette Grace avait besoin d'aide, d'être aiguillée. D'un coup de pouce. Il était cette impulsion. Il l'avait toujours été…
— Les aiguillettes de canard au poivre ?
— Oui, s'il vous plaît.
— Très bien. Et l'entrecôte sauce maître d'hôtel pour monsieur. Bon appétit.
— Merci.
Une fois le serveur congédié, James se frotta les mains, tandis que Grace attendit quelques secondes, aplanissant sa serviette sur ses cuisses. Elle observa autour d'elle les autres clients du restaurant français dans lequel son petit frère l'avait emmenée.
— Ca a l'air délicieux, sourit-elle.
— Oui ! Je me doutais que cela te plairait. Tu as toujours beaucoup aimé la culture française. Leur gastronomie, leur culture, leurs écrits… Oui. Au final, tu as toujours été la plus instruite de nous toutes, chez les Matthews !
Il ponctua sa phrase en levant son verre de vin pour la saluer, avant de porter le nectar à ses lèvres. Grace lui répondit d'un sourire poli avant d'attaquer son plat.
— Tu as toujours été très attentionné avec moi.
— Tout autant que tu l'as été avec moi quand nous étions plus jeunes.
— Tu étais mon petit frère. C'était de mon devoir de te protéger et de m'occuper de toi.
Elle enfourna une bouchée et en profita pour réfléchir, faisant tourner sa fourchette.
— Tu te souviens ? lui demanda-t-elle, après avoir avalé son morceau. Le jour où tu as manqué de te faire écraser par une voiture ?
— Et que tu m'as rattrapé in extremis par la capuche ? Non, mais toi et maman n'arrêtez pas de me la raconter !
— Je suis particulièrement fière de t'avoir sauvée la vie, ce jour-là.
Ils rirent tous les deux avant de rattaquer leurs assiettes respectives. Mais Grace avait une idée derrière la tête. Une nouvelle qu'elle avait bien du mal à annoncer. Elle se jeta à l'eau après une gorgée de vin.
— J'ai trouvé un boulot en ville.
James se raidit, relevant la tête avec des yeux écarquillés. Il déglutit difficilement.
— Quoi ?
— Ce n'est pas une super nouvelle ? sourit Grace, toute excitée.
— Le médecin a dit que tu devais te ménager.
— Me ménager ? James ! Toute la journée, je ne fais que lire, me promener, faire les courses et le ménage à l'appartement. J'aimerais faire autre chose de ma vie ! De créer de nouvelles expériences. J'ai tout un cerveau à re-remplir !
James grommela, coupa sa viande avec plus de vigueur, puis demanda :
— Qu'est-ce que c'est comme boulot ? Caissière ?
— Que tu es mauvaise langue… ! Non. Un petit boulot en librairie. Pour l'instant, ce n'est même pas en temps plein. C'est sur Charing Cross Road. Pas un gros salaire, mais ça me permettra de gagner un petit pécule en faisant quelque chose que j'aime. Lire des livres, les ranger, les réceptionner, les commander, conseiller les clients. J'ai encore beaucoup de choses à apprendre, je n'ai pas vraiment de diplôme dans le domaine. Mais ça fait longtemps qu'ils cherchent sans trouver, ils sont prêts à me former. Et ils ont l'air sympathiques.
Cette perspective sembla ne plaire qu'à moitié à James, qui but une plus grande gorgée de vin. Grace devina que son frère désapprouvait cette décision.
— Je ne peux plus rester à l'appartement, James ! J'ai l'impression de laisser passer ma vie et je me sens seule. J'ai besoin d'être au contact des gens. Je suis perdue. J'ai… j'ai besoin de me reconstruire.
— J'entends bien, Grace. Tu viens de m'expliquer.
— Mais ? devina-t-elle.
— Mais je pense que c'est encore trop tôt. Que t'arrivera-t-il si tu fais une crise dans le magasin ? Que tes problèmes de santé reprennent le dessus ?
— Tu es négatif.
— Je suis médecin urgentiste. J'envisage toujours le pire.
— Certes. Mais tu agis toujours avec espoir. Essaie au moins de te réjouir pour moi.
Puis elle lança, sur le ton du badinage :
— Imagine le jour où je te dirai que j'ai rencontré quelqu'un… !
— Je ne préfère pas imaginer, ricana James.
La gorge de Grace se noua et elle poursuivit la dégustation de son plat sans un mot.
Pendant ses premiers balbutiements à la librairie, Grace commit un certain nombre d'erreurs qu'elle se promit de ne plus jamais reproduire. Par chance, ses collègues fermèrent les yeux dessus et continuèrent de lui apprendre le métier, sans reproche. À leurs yeux, Grace était un agneau perdu. Un être pur et neuf dans un corps adulte. Pleine d'innocence et de rêves, une femme sans passé, qui ne semblait avoir vécu que dans les livres.
Quand un jour, Grace accueillit un client particulier. La première chose qu'elle vit de lui fut les livres qu'il déposa au comptoir de la caisse. Elles les connaissaient tous. Beaucoup d'entre eux faisaient partie de ses romans préférés.
— Vous avez très bon goût, mister !
— C'est pour mes filles.
Cette voix. Sa voix.
Grace releva brusquement la tête et croisa le regard amusé de Phil, qui lui adressa un sourire sincère. Il avait déambulé dans la librairie, à la recherche de ces livres, tout en jetant des coups d'œil à sa femme, si belle quand elle était entourée de ce qu'elle considérait comme ses trésors. Il avait attrapé dans les rayonnages ceux qui restaient toujours empilés sur la table de chevet de leur chambre. Phil n'avait jamais eu le cœur de les ranger. Quelque part, ils lui rappelaient sa présence, dans leur maison de Carlton.
— J'aimerais un peu les forcer à lire. Enfin… la plus jeune est encore trop petite pour ça ! Hm. Et elle est maintenant trop grande pour les manger. Sa mère devenait folle, quand elle était bébé. Elle dévorait les livres. Littéralement.
— Il ne faut jamais forcer les enfants, raisonna Grace, avec un sourire. Il faut les y emmener, tranquillement.
— À manger les livres ? Vous aussi vous avez des goûts culinaires étranges ?
— Non, je veux dire… les lire !
— Ah. Justement. Leur mettre ces livres sous les yeux pourrait aider.
— Peut-être.
Phil sortit son portefeuille de la poche intérieure de sa veste en cuir et prit un soin particulier à ne pas prendre d'argent sorcier par réflexe.
— Vous ne m'avez jamais rappelé, fit remarquer Grace.
— Je… euh. Navré. J'ai eu beaucoup à faire. Et je ne voulais pas vous déranger.
— Vous ne m'auriez pas dérangée.
Quand il lui donna les pièces, leurs doigts s'effleurèrent et Phil ramena sa main vers le sac plus vite pour récupérer ses livres.
— En tout cas, c'est une bonne nouvelle que vous ayez retrouvé un travail. Ça avait l'air de vous préoccuper, l'autre fois.
— Oui ! Un vrai miracle ! Je suis vraiment contente d'être là.
— Tant mieux, alors.
Ils se sourirent au milieu de ce silence embarrassant.
— Bonne journée.
— Merci, vous aussi. Et merci pour vos achats. J'espère qu'ils plairont à vos filles.
— Oui. J'espère aussi…
Phil pivota et se dirigea vers la sortie, mais ses pas se firent plus lents. Il se mordit la lèvre et prit son courage à deux mains. Il se retourna et prit de l'avance sur la prochaine cliente – une vieille dame en veste fleurie et surannée – qui s'apprêtait à déposer ses articles sur le comptoir.
— Est-ce que vous accepteriez que je vous invite prendre un verre ? Nous serions quittes. C'est vous qui me l'avez payé, la dernière fois.
— Nous sommes déjà quittes, balbutia Grace, le sourire tressaillant sous les émotions. Vous m'avez sauvée, dans cette ruelle. Mais je veux dire… je… je ne refuse pas du tout votre proposition ! Mais ne pensez pas que vous seriez quitte ainsi !
— Dois-je prendre ça comme un « oui » ? espéra Phil.
— Oui ! Oui, oui, bien sûr !
— Excellent. Eh bien… Que dites-vous que je vienne passer vous chercher après votre journée de travail vendredi soir ?
— C'est… c'est parfait ! Je termine à 19h.
— Bien. Bien, bien…
Phil se passa une main dans les cheveux, un sourire embarrassé sautant sur ses lèvres.
— Eh bien… bonne journée. Et à vendredi.
— Oui ! À vendredi !
Ils se sourirent avant que Phil ne quitte la boutique, Grace suivant ses pas du regard. La petite grand-mère à la caisse se permit un commentaire malicieux :
— Vous avez bien fait d'accepter ! Sinon, je l'aurai croqué, ce bel homme ! Il a de belles cuisses !
Les joues de Grace rosirent et elle se pressa de scanner les articles de sa cliente.
Le vendredi parut interminable aux yeux de Grace. Elle voyait tourner les aiguilles de l'horloge de la boutique, cela lui paraissait si lent. Quelque part, elle ne comprenait pas vraiment ce qui lui valait une telle impatience. Elle se sentait un peu comme une adolescente à la veille de son premier rendez-vous. Mais ce soir ne signifiait rien. Elle voulait peut-être juste avoir le temps de répit, se dire qu'elle avait peut-être enfin un nouvel ami dans cette deuxième vie si particulière.
Quand la clochette du magasin sonna, sur le coup de 19h, Grace bondit de l'arrière-boutique, le sac sous le bras, mais manqua de tomber dans son élan.
— Woah !
Une main salvatrice la rattrapa in extremis.
— Eh bien. Vous êtes aussi maladroite que ma fille aînée !
Grace se releva avec hâte, remerciant Phil dans un balbutiement.
— Vous vous êtes fait mal ?
— Ça va, sourit-elle. Ça va.
— Tant mieux. J'ai besoin de vous entière ! Vous ne pourrez pas boire votre verre sans votre mâchoire !
Il ricana tout seul à sa propre blague mais se calma en s'apercevant qu'elle ne le suivait pas. La nouvelle Grace n'était pas encore complètement habituée à ses blagues. Sa femme aurait souri puis fait rouler ses yeux dans ses orbites. Il toussa pour faire passer sa gêne.
— Alors ? Où m'emmenez-vous ? lui demanda-t-elle une fois qu'ils eurent quitté la librairie.
Cela, Phil y avait longuement réfléchi. Plusieurs solutions s'étaient présentées à lui. La première aurait été de suivre ses goûts à elle, de l'emmener dans un salon de thé cosy. Mais Phil ne voulait pas calquer tous ses plans sur ce qu'il connaissait de sa femme. Elle devait aussi ré-apprendre à connaître ses intérêts à lui, qui il était. Phil ne devait pas changer pour devenir quelqu'un d'autre, il désirait rester fidèle à lui-même. Car c'était de Phil que Grace était tombée amoureuse, pas d'un chevalier servant qui répondait à tous ses désirs. Il avait bien songé à l'amener au Chaudron Baveur, l'endroit qu'il préférait dans Londres, mais il se souvenait que Grace détestait cet endroit, qu'elle avait toujours trouvé glauque et sale.
Aussi, il s'était décidé à l'emmener dans un bar à l'ambiance rock, quelque chose qui lui ressemblait plus qu'un bar à chats.
— Je prendrai une bière, commanda Phil au comptoir. Et…
Il ravala ses mots. Il savait exactement ce que Grace allait demander dans ce genre d'endroit, mais il devait lui laisser la liberté de s'exprimer. De lui faire croire qu'il apprenait aussi à la découvrir.
— … et un mojito, s'il vous plaît.
Les yeux de Phil s'écarquillèrent ; c'était chose rare que Grace commande un verre d'alcool dans un bar, petit plaisir qu'elle se réservait pour la maison. Lui qui était persuadé qu'elle aurait commandé un coca rondelle, il se dit que la nouvelle Grace devait lui réserver encore beaucoup de surprises.
Ils s'installèrent à une petite table ronde, dans un coin de la salle.
— Vous venez souvent ici ? demanda Grace, en observant les guitares accrochées sur les murs sombres.
— Oh non. Je n'habite pas à Londres, vous vous souvenez ?
— C'est vrai. Vous habitez à cinq heures d'ici, vous m'avez dit. Mais… ça vous fait loin pour rentrer ce soir ?
— Pas de panique. J'ai une chambre au Chaud-… dans un hôtel, pas loin, sur Londres. Je suis en mission demain matin, donc je dois être sur place.
— Le MI5 est très exigeant, à ce que je vois…
Elle le scruta en sirotant son mojito à la paille, tentant de discerner le mensonge. Elle restait toujours très suspicieuse par rapport à cette histoire. Sur cette pensée, elle jeta un coup d'œil à la main de Phil.
— Vous avez enlevé votre alliance ?
Par réflexe, Phil porta les doigts à son annulaire puis grimaça.
— C'est juste que… ah. Oubliez.
— Non, dites.
— Je crois… que je me suis résolu. Ma femme est partie, elle ne reviendra pas.
Grace ne répondit rien et il reprit aussitôt :
— Je sais très bien ce que vous pensez ! Ce pauvre type, il m'embobine. En fait, depuis le début, il est marié et il vient à Londres pour la tromper ! Je, euh… C'est pas ce que je voulais dire ! Dans le sens où… ah ! Ne pensez pas que je veuille vous… enfin… vous draguer. D'accord ? D'accord ?
— Oui, d'accord, rit-elle doucement.
— Vous ne me croyez pas, c'est ça ?
— Je n'ai rien dit !
Elle soupira puis porta les doigts à son propre annulaire, l'observant d'un peu plus près.
— On a tous un passé, chuchota-t-elle.
Il ne répondit rien, se contentant de la dévisager, laissé perplexe par ses mots.
— Peut-être que j'avais une alliance, poursuivit-elle, songeuse. Ou alors mon doigt a toujours eu cette forme. Mais peut-être qu'il me manque quelque chose. Que j'ai été mariée…
— Je ne comprends pas, mentit Phil.
Elle releva des yeux perdus, peut-être un peu tristes.
— Peut-être que vous non plus vous ne me croirez pas, souffla-t-elle, mais j'ai perdu mes souvenirs. Quand vous m'avez vue à l'hôpital, je venais d'avoir un accident. J'ai tout oublié de ma vie. Ou du moins… des vingt dernières années. Ça fait un sacré trou !
— Donc quoi, vous vous souvenez de votre sixième anniversaire, c'est ça ?
Cette tentative de blague, même Phil la trouva lourde et il crispa ses phalanges en se maudissant intérieurement. Mais Grace apporta un léger sourire. Il essaya de se rattraper :
— Si je vous suis, je suis donc l'un des premiers souvenirs de votre nouvelle vie ?
— C'est exact ?
— Ça va ? Vous vivez bien votre traumatisme ?
Elle rit cette fois de bon cœur. Il cacha son soupir de soulagement.
— Je vous crois, conclut-il.
— Dans ce cas, je vous crois aussi.
Il leva son verre pour l'inviter à faire de même.
— Deal, dans ce cas.
— Deal.
Ils trinquèrent à leur confiance mutuelle. Mais au fond de lui, Phil s'en voulut. La plus grosse vérité, ils continueraient de la lui cacher, pour toujours.
Quand Phil rentra chez lui le soir, en transplanant, il resta un long moment devant la maison, observant la façade. Il n'avait parfois plus l'impression de reconnaître son propre foyer. Il entra ; quelqu'un se leva dans le salon. Alison Wayne, l'épouse sorcière de Jack, le collègue de Phil, le rejoignit dans le vestibule alors qu'il se déchargeait de son manteau. La jeune femme portait des collants dépareillés et un haut asymétrique à l'effigie d'un groupe de Blue Grass sorcier.
— Alors, tombeur ? Ça s'est bien passé ? demanda-t-elle.
— C'est passé, résuma Phil.
— L'affaire n'est pas bouclée, hein ?
Phil força un sourire et pendit sa veste en cuir au porte-manteau. Personne ne pouvait comprendre que ces rendez-vous étaient à la fois une délivrance, mais aussi une intense souffrance. Un supplice de Tantale comme peu en connaissaient.
— Abby est en haut, elle s'est endormie de suite, soupira Alison, contre la porte. J'ai préparé des cookies avec elle. Il en reste si tu veux. Oh, et Jack m'a dit de te rappeler que le rendez-vous de demain est fixé pour 7h, encore une affaire de farfadets qui a dégénéré avec un grade 2.
— Merci, Alison.
— Pas de quoi. Bonne soirée.
Aussitôt dit qu'elle disparut d'un coup de baguette magique. Phil éteignit le salon par magie également et monta à l'étage, renonçant à la bonne odeur de cookies. Il fit un crochet dans la chambre d'Abby et déposa un baiser sur sa tempe, avant d'éteindre sa lampe citrouille. Puis, Phil se rendit dans sa chambre. Il se coucha dans ce lit vide, dans le noir. Ses bras s'étalèrent ; il avait la place pour. Puis, il tourna la tête vers les stores horizontaux qui filtraient la lumière des réverbères dans la rue, ne laissant passer que des rais blanchâtres. Il espérait voir apparaître le fantôme de Grace, se matérialisant dans ces lueurs nocturnes. Mais il était seul.
Il ferma les yeux et laissa voguer ses pensées. Il l'imaginait au-dessus de lui, sentant ses lèvres chuchoter contre les siennes les échos d'une Grace qu'il fréquentait désormais :
« On a tous un passé… »
Il la laissa l'embrasser puis entendit, dans un murmure très lointain :
« Créons le futur. Ensemble. »
Et Phil s'endormit, le sourire aux lèvres.
Lentement, mais sûrement. ^^
Habituez-vous à la douceur et à la tendresse. Ca sera encore le cas quelques chapitres. MAIS CA NE VA PAS DURER MOUAHAHAHHAHAHAHA. Pardon. Oui oui, je retourne prendre mes cachets !
Bisous bisous !
