Voici le second chapitre de F.R.E.A.K.s

J'ai été plus qu'agréablement surprise de recevoir deux reviews dès le premier chapitre et je remercie chaleureusement Ysgalad et Darkness Takes Over pour leurs encouragements. J'espère que la suite sera à la hauteur de vos attentes.

Here is the second chapter of F.R.E.A.K.s

I was really pleased to receive two reviews for the first chapter and I want to warmly thank Ysgalad and Darkness Takes Over for their encouragements. Let's hope the continuation will be as good as expected...


CHAPITRE DEUX : MIDIAN


"En dépit des informations très précises fournies par Cerbère, l'Appât nous a longtemps échappé. C'est la proximité du Réveil qui l'a incité à se rendre, contre la promesse de notre part de le protéger et de nous assurer de son bien-être tout au long de l'opération."

Extrait du compte-rendu de mission à Poho (Floride), rédigé pour le F.R.E.A.K. par l'agent Myers, août 2014.

Archivé.


Midwest, USA

Mars 2016

Elle laissait son regard dériver distraitement sur le paysage monotone du Midwest qui déroulait ses interminables carrés de cultures colorés sous elle. Sa conscience vacillait et, rapidement, sa tête alourdie dodelina, envoyant son front heurter brutalement le hublot. Fatiguée et mécontente, elle se tourna vers l'officier assis juste à côté d'elle et lui jeta un coup d'œil menaçant.

« Où m'emmenez-vous ? », demanda-t-elle en haussant la voix pour couvrir le bourdonnement assourdissant de l'hélicoptère.

Tout comme les cinq précédentes fois où elle avait posé cette question, le soldat resta de marbre, se contentant de regarder droit devant lui sans lui accorder ne serait-ce qu'une once d'attention et la jeune femme réfréna son envie impulsive de le frapper. Résolument tournée vers l'extérieur, elle marmonna une sombre malédiction à l'encontre de ces hommes armés qui l'avaient tirée de son lit et arrachée à sa vie tranquille sans s'inquiéter de savoir s'ils dérangeaient ses projets pour la journée.

Elle soupira imperceptiblement et, les yeux errant à travers la vitre épaisse, elle s'abîma dans la contemplation des immenses champs de blé dont la teinte jaune pâle se teintait d'or sous le soleil de l'aube.

Déranger ses projets pour la journée

Elle retint le ricanement sarcastique qui lui était naturellement monté aux lèvres. Ce n'était pas comme si elle avait eu quelque chose d'important à faire aujourd'hui. Ou n'importe quel autre jour, d'ailleurs…

Ce n'était pas non plus comme si quelqu'un risquait de s'inquiéter pour elle. Cela faisait presque dix ans qu'elle vivait seule et recluse chez elle. Ses voisins l'avaient à peine vue et ne la connaissaient pas. Elle n'avait pas d'amis. Pas de famille. Personne dont elle pouvait craindre de foutre la vie en l'air avec ce foutu héritage familial.

Personne pour prendre soin d'elle ou s'émouvoir s'il devait lui arriver quelque chose.

Quelque chose comme aujourd'hui…

Instinctivement, sa main se glissa dans la poche de son manteau et elle retrouva avec soulagement la sensation familière de son flacon de médicaments, arrondi et lisse dans sa paume et cela la rassura. Tant qu'elle les avait, tout se passerait bien.

Parfois, grâce au répit que lui offrait son traitement, elle doutait presque que l'enfer qu'elle avait vécu quinze ans auparavant avait réellement eu lieu. Dans ces moments-là, elle songeait à se passer de ses drogues. Juste pour voir s'Il reviendrait ou si elle était vraiment, comme les médecins l'avaient jadis fait comprendre à ses parents, folle à lier.

Mais elle n'avait jamais eu le courage de renoncer à sa dose quotidienne. Elle avait bien trop peur d'une issue comme de l'autre. Soit ce qu'elle avait subi était bel et bien réel et, dans ce cas, Il la retrouverait pour la tourmenter. Soit elle était définitivement cinglée et elle n'était pas sûre de pouvoir pleinement assumer cet état de fait.

Elle ferma les yeux et son front vint s'appuyer contre le verre frais, faisant taire un instant ses vieux démons. Tout ceci était loin à présent et elle n'aurait pas dû y accorder une telle d'importance après tant d'années. Il était parti, mort ou oublié, en tout cas incapable de l'atteindre. Il ne pouvait plus lui faire de mal. Avait-il trouvé d'autres victimes ? D'autres enfants souffraient-ils de sa cruauté dans l'une des mille cinq cents Elm Street que comptait le pays ?

Elle serra les paupières avec force, se martelant sèchement de ne pas ruminer ces questions stériles. Elle avait fait son choix des années en arrière et décidé de ne plus se mêler des affaires du croque-mitaine. A l'époque, elle voulait définitivement tourner le dos à ce cauchemar et essayer de vivre enfin sa vie. C'était pour cette raison qu'elle avait refusé l'appel à l'aide du Dr Gordon lorsqu'il avait compris qui était leur ennemi et tenté de sauver ces gosses. Elle avait préféré fuir en les abandonnant à leur sort.

Le Dr Gordon.

Neil.

Elle se rappelait ses yeux implorants et sa déception puis sa colère lorsqu'elle lui avait dit qu'elle devait partir. Décevoir les autres et les blesser, c'était ce qu'elle faisait le mieux.

Elle se souvint avec nostalgie de son visage souriant, si jeune et exalté, de son rire insouciant tandis qu'il évoquait avec une tendresse touchante ses gosses et l'attitude exagérément outrée du Dr Simms à la moindre de leurs bêtises.

De ses lèvres, douces et avides lorsqu'il les avait maladroitement posées sur les siennes pour la première fois, devant la chaleur du feu crépitant.

Leur premier baiser. Leur seul baiser.

Il était mort à présent.

Comme Tina. Et Glen. Et Kristen, Kincaid, Joey. Et tant d'autres… Le monstre avait décimé tous les enfants survivants d'Elm Street, tous ces jeunes dont le seul crime était d'avoir eu des parents désespérés qui s'étaient fait justice eux-mêmes. Et sa propre survie, si précieuse, à laquelle elle s'était raccrochée et qu'elle pensait légitimement devoir préserver, n'avait été qu'un prétexte à sa lâcheté. Quelle vie avait-elle à présent, rongée par la culpabilité et le remords, terrée dans son trou, terrifiée à l'idée qu'il puisse retrouver sa trace et terminer le travail qu'il avait commencé ? Ce semblant d'existence minable et retirée du monde qu'elle supportait depuis une décennie valait-il le sacrifice de tous ces innocents ? Ils avaient compté sur elle, ils lui avaient fait confiance et elle les avait trahis. Rien ne pourrait jamais venir réparer cette faute.

Son inaction la rendait aussi coupable que le monstre qui les avait assassinés. Qu'elle le veuille ou non, qu'elle l'assume ou pas, elle était sa complice. La complice du monstre.

Le monstre…

Il avait un nom et elle devait cesser de faire comme s'Il n'avait jamais existé.

Elle le prononça dans un souffle silencieux qui forma un disque de buée sur la vitre.

Freddy Krueger.

L'Écorcheur de Springwood.

Une brusque embardée la sortit de la torpeur abrutissante dans laquelle elle s'était plongée et les souvenirs douloureux s'estompèrent, s'effilochant dans son esprit avant de disparaître, engloutis par son retour au présent. Machinalement, son regard se porta sur le reflet que lui renvoyait la vitre et elle s'examina d'un œil morne, peu soucieuse de son apparence. Sous la large mèche de cheveux blancs qui lui tombait sur le front s'allongeait une figure pâle aux traits tirés qu'elle peinait à reconnaître comme étant la sienne. De profonds cernes bleutés s'épanouissaient sous ses yeux étrécis, creusant davantage son visage maigre et renforçant son triste aspect maladif.

Prendre un suppresseur de rêves expérimental pendant des années n'était pas dépourvu d'effets secondaires. Fatigue. Insomnies. Douleurs articulaires. Perte d'appétit. Dépression. Au rythme où allait sa déchéance, cette cochonnerie aurait sa peau et Krueger n'aurait même plus besoin de se déplacer pour la tuer.

L'hélicoptère avait commencé à infléchir sa trajectoire. Elle sentit son estomac remonter tandis que le pilote virait vers la droite et, l'espace d'un instant, elle ne vit plus que le ciel bleu parsemé de cumulus cotonneux, étrangement teintés d'orange et de mauve. Le cœur au bord des lèvres, elle ferma les yeux et attendit que l'engin se stabilise. Lorsqu'elle le sentit retrouver son assiette, elle desserra les paupières et constata qu'ils survolaient une immense étendue désertique. Avait-elle donc à ce point perdu le fil de la réalité pour ne pas s'apercevoir qu'ils avaient dépassé les Rocheuses et se trouvaient sans doute quelque part entre le Texas et le Nevada ? Elle avait dû s'assoupir…

Elle renonça à demander une nouvelle fois au cerbère qui la flanquait quelle était leur destination et garda les yeux rivés sur la plaine aride qui s'étendait à perte de vue. Ils avaient perdu de l'altitude et elle pouvait voir les formidables nuages de poussières que charriait le vent violent qui sévissait au sol.

« Putain de Chinook, grogna l'un des pilotes à l'avant en écho à sa réflexion. On n'y verra pas à deux mètres à l'atterrissage. »

Elle enregistra la donnée et força son cerveau calfaté dans l'ouate à fonctionner. Ses années d'école étaient loin mais elle croyait se souvenir que le Chinook était un foehn puissant qui balayait les Grandes Plaines, à l'est des Montagnes Rocheuses.

Contrairement à ce qu'elle avait cru moins de cinq minutes auparavant, ils étaient donc toujours dans le Midwest. Où diable ces hommes l'emmenaient-ils ?

Le crachotement de la radio lui parvint malgré le vrombissement des pales et elle tendit l'oreille, se dévissant le cou pour tenter d'entendre une bribe d'information.

« Midian à Raven, répondez, éructa une voix nasillarde de l'autre côté du micro.

— Midian, ici Raven en approche. Colis à bord, en attente de livraison. Demandons autorisation d'atterrir. »

Le silence régna quelques secondes avant que la réponse ne leur parvienne, à peine audible parmi les chuintements du haut-parleur.

« Autorisation accordée, Raven. Le comité d'accueil vous attend. Terminé. »

Oubliant de s'indigner pour avoir été traitée de colis, la jeune femme se contorsionna pour se coller à la vitre avec un soudain intérêt, pressée de découvrir ce lieu mystérieux pour lequel elle avait été forcée de quitter la bicoque miteuse qui lui servait de planque. Au premier abord, elle ne vit rien d'autre que le désert. Une vaste étendue d'une platitude affolante dont le sol révélait d'extraordinaires nuances de rouges sous le soleil levant. Puis l'hélicoptère descendit encore et elle aperçut, à moins de cinq cents mètres devant eux, un bâtiment qui lui sembla ridiculement petit au milieu de l'immensité sablonneuse. Ils rallièrent le carré de béton en quelques secondes et se posèrent dans un tourbillon de poussières dont se protégea tant bien que mal le petit groupe de personnes qui patientait devant la double porte fermant l'accès à l'intérieur du building.

Le soldat à ses côtés lui prit le bras et, se penchant devant elle, ouvrit la porte et la tira sans ménagement au-dehors. Menée par la poigne ferme du garde, elle sortit sous les pales tournoyantes et baissa instinctivement la tête en sentant ses cheveux voler en désordre autour d'elle. La puissance formidable de l'hélicoptère la poussait vers l'avant et elle courut presque en direction du bâtiment devant lequel l'attendaient cinq hommes. Quatre soldats en uniforme sortaient visiblement du même moule que celui qui lui broyait le bras à force de le serrer. Le cinquième s'avançait vers elle avec entrain, la main tendue et le visage souriant. Il vint à sa rencontre et la jeune femme put s'apercevoir qu'il était à peine plus grand qu'elle. Il était vêtu d'un costume rayé dont la veste peinait à se fermer sur son ventre rebondi et son visage rougeaud luisait de transpiration. Ses rares cheveux, d'une teinte indéfinissable tirant sur le roux, avait été plaqués sur son crâne à l'aide d'une substance épaisse et peu ragoutante qui brillait au soleil. Il lui prit la main sans préavis et la serra avec enthousiasme en émettant un rire haut perché.

« Enfin vous voici ! Nous vous attendions avec impatience. »

Elle regarda sans réagir cet homme courtaud qui lui souriait avec une chaleur inattendue après l'indifférence insultante qu'elle venait d'essuyer. Il sortit un mouchoir d'une de ses poches et épongea son front humide. Derrière eux, l'hélicoptère décolla dans un vrombissement tonitruant et il lui fit signe de s'éloigner pour échapper aux rafales de sable qui leur fouettaient le visage. Il la mena vers le bunker dont deux des soldats venaient d'ouvrir l'épaisse porte blindée.

« Bien, dit-il d'une voix grave, étonnamment sensuelle pour un physique aussi quelconque, si vous voulez bien nous suivre, je n'ai guère envie de m'éterniser ici. »

Sa diction appliquée laissait passer un accent indéfinissable. Anglais, peut-être. C'était difficile à dire. Elle ralentit son pas et s'arrêta brusquement, le prenant par surprise. Il se tourna avec elle et la dévisagea avec curiosité.

« Qui êtes-vous ? demanda-t-elle sèchement. Pourquoi suis-je ici ?

— Nous en parlerons à l'intérieur, si vous le voulez bien.

— Non, répondit-elle avec fermeté. J'exige de savoir où je suis et pour quelle raison j'ai été enlevée.

— Enlevée ! s'exclama-t-il. Que voilà un bien grand mot !

— Pourtant, je ne me souviens pas que vos brutes m'aient donné le choix. Je refuse de vous suivre où que ce soit tant que je n'aurai pas eu de réponse à mes questions ! »

L'homme soupira et se tamponna une nouvelle fois le front de son mouchoir détrempé.

« Qui êtes-vous ? insista-t-elle.

— Mon nom ne vous dira rien.

— Essayez toujours. »

L'homme la regarda avec attention, la tête légèrement inclinée sur le côté. Sa bouche se tordit vers la droite en une mimique laissant penser qu'il se caressait les dents du bout de la langue. Son expression se durcit pendant quelque secondes avant de se relâcher brusquement et il éclata d'un rire qui sonna faux.

« Je suis le professeur Farley Claymore », dit-il enfin.

Il avait raison. Connaître son nom ne l'aidait pas.

Il s'approcha lentement et tendit la main vers elle.

« Maintenant que votre curiosité a été partiellement satisfaite, voulez-bien me suivre ? »

~o~

« Où allons-nous ?

— Ne soyez pas si impatiente. Je vous promets que vous aurez très bientôt toutes les réponses aux questions que vous vous posez.

— Pourquoi pas maintenant ?

— Parce que certaines choses seront moins compliquées à expliquer une fois que vous les aurez vues.

— Quelles choses ? », s'entêta-t-elle.

Claymore soupira et se massa l'arête du nez entre le pouce et l'index d'un air agacé. Puis il détourna le visage et regarda fixement devant lui, visiblement résolu à ne plus entrer dans le jeu de son invitée. Celle-ci haussa les épaules et baissa une nouvelle fois les yeux vers le badge qu'il lui avait demandé d'accrocher à sa veste. Tout ce qui y figurait était la mention visiteur surplombée d'un code-barres. Pas de logo ni davantage de nom de société ou d'agence gouvernementale. Elle laissa échapper un claquement de langue désapprobateur et regarda machinalement vers le haut. Elle ne distinguait presque plus la surface qu'elle estimait à une centaine de mètres au-dessus d'eux.

L'entrée du building les avait menés dans un long corridor obscur au bout duquel les attendait un monte-charge. Cela faisait à présent plusieurs minutes que le large ascenseur descendait en grinçant le long d'une paroi métallique et elle luttait contre le sentiment de claustrophobie qui commençait à s'emparer d'elle. Les murs étaient nus, sans aucune indication qui aurait pu la renseigner sur la structure dans laquelle elle était enfermée.

Claymore avait pris place à côté d'elle dans le monte-charge et elle sentait dans son dos la présence étouffante des deux gardes armés qui les accompagnaient. Elle ramena nerveusement une mèche de cheveux derrière son oreille et se dandina d'un pied sur l'autre, incapable de rester en place. La descente semblait vouloir durer une éternité et une panique sourde oppressait graduellement sa cage thoracique au fur et à mesure de leur progression vers le sous-sol de cet endroit mystérieux.

Elle n'aimait pas être enfermée. Il avait trop souvent joué avec cette peur d'enfant et elle n'avait jamais réussi à s'en débarrasser totalement.

« Nous arrivons bientôt », lui souffla Claymore comme s'il avait senti son malaise.

Elle hocha la tête, les mâchoires serrées, et prit une longue inspiration pour essayer de calmer ses pensées incohérentes et les battements frénétiques de son cœur dans sa poitrine.

Enfin, au bout d'un temps interminable, le monte-charge s'immobilisa en tremblant et les grilles croisées qui le fermaient s'ouvrirent avec un long crissement éraillé, dévoilant un boyau étroit et mal éclairé.

« L'accès n'est pas très engageant », admit son hôte sur un ton d'excuse.

Il sortit devant elle, la priant d'un geste de le suivre. Elle hésita un instant, en proie à la déplaisante impression de se trouver face à l'entrée d'un égout, avant de s'engager à sa suite dans le tunnel aux parois arrondies habillées de béton brut. Elle entendit les soldats leur emboîter le pas. Elle n'appréciait pas du tout d'être cernée par des inconnus et ne savait comment gérer cette double menace potentielle. Mais, après tout, si ces hommes avaient voulu la tuer, ils n'auraient pas attendu si longtemps et ne se seraient pas donné la peine de l'emmener si loin pour ça.

Elle marchait au rythme que lui imposait le professeur et ils arrivèrent rapidement face à une seconde porte blindée, circulaire celle-ci, et d'une taille équivalente à la section du conduit dans lequel ils évoluaient. Elle vit Claymore se pencher sur un écran et un trait lumineux scanna le haut de son visage. Moins d'une seconde plus tard, l'imposante masse métallique s'ouvrit lourdement, pivotant sur des gonds invisibles dans un vacarme effroyable. Claymore s'effaça pour laisser passer la jeune femme, un sourire indéfinissable aux lèvres.

Elle s'engagea précautionneusement dans l'ouverture et s'immobilisa sur le seuil, interdite.

Devant elle s'étendait une pièce surdimensionnée aux allures de vieil atelier de métallurgie. Longue et haute, la salle avait la taille d'un hangar dans lequel des dizaines de personnes se pressaient dans tous les sens. Un brouhaha lancinant émanait de cette ruche grouillante d'activité, laissant entendre un mélange confus de voix humaines plus ou moins fortes, d'alarmes électroniques et de bourdonnement de ventilateurs. D'étroites coursives métalliques longeaient les murs à trois mètres du sol, menant à des salles annexes dont les baies vitrées plongeaient sur la grande salle centrale. Au fond de la salle, des écrans immenses tapissaient les murs, affichant pour certains les visages célèbres des présentateurs de journaux télévisés des différentes chaînes d'information du pays et pour d'autres des graphiques mystérieux dévoilant la croissance ou la décroissance de paramètres que la jeune femme ne pouvait deviner.

Et partout, des individus en blouse blanche ou en costume-cravate se croisaient et se recroisaient, marchant d'un pas rapide et résolu vers leur destination, qui poussant un chariot, feuilletant un rapport épais ou conversant à l'aide d'un énorme talkie-walkie.

Elle ouvrit la bouche et recula d'un pas avant de s'apercevoir que Claymore s'était approché et l'avait rejointe.

« Où suis-je ? murmura-t-elle, effarée.

— A Midian[1] », répondit-il posément.

Elle se tourna vers lui et le regarda sans comprendre.

« Midian ? », répéta-t-elle, hésitante.

Il acquiesça et se fendit d'un sourire qui n'avait rien d'engageant malgré sa mine réjouie. Il avait l'air… exalté. Et un peu fou, songea-t-elle, peu rassurée.

Que faisait-elle dans cette place forte qui ressemblait à une succursale à peine voilée d'une de ces agences à acronyme pullulant dans le pays ?

« Nous sommes dans la Zone 51 ? avança-t-elle avec aplomb, comptant sur son audace pour obtenir une information.

— La Zone 51 ! », s'exclama Claymore en riant.

Il essuya des larmes imaginaires sous ses larges yeux pétillant d'hilarité et elle se détendit un peu, soulagée à l'idée que cette chimère populaire déclenchât un tel amusement chez son hôte.

« Ne soyez pas ridicule, dit-il en retrouvant subitement son sérieux. La Zone 51 est dans le Nevada. Nous sommes dans le Wyoming, au cœur du Red Desert. »

Il inclina la tête et lui adressa un sourire malicieux avant de lui tourner brusquement le dos en écartant les bras.

« Ah, Major ! », dit-il avec enthousiasme en désignant un homme qui marchait vers eux à grandes enjambées.

Grisonnant, le front haut, l'homme était taillé comme un bûcheron et tout dans son allure indiquait le militaire endurci et rompu au combat. Il avançait d'un pas rapide et, une fois à leurs côtés, les salua sèchement avant de tendre une main large vers la jeune femme.

Elle la saisit avec timidité et sentit les cals durs qui renflaient sa paume à la base de ses doigts tandis qu'il serrait sa main avec énergie.

« Jack Taggart, dit-il sobrement.

— Êtes-vous celui qui va enfin m'expliquer quel est cet endroit et ce que je fais ici ? », demanda-t-elle plus calmement qu'elle ne le craignait.

Taggart tourna la tête vers Claymore et lui lança un regard interrogatif. Le professeur haussa les épaules d'un air ennuyé.

« Je pensais attendre qu'elle l'ait vu avant de lui apprendre quoi que ce soit, lâcha-t-il.

— Je commence à en avoir ma claque de vos devinettes ! s'agaça la jeune femme d'une voix sourde. J'exige de savoir où je suis et pourquoi j'ai été enlevée ! »

Taggart l'observa attentivement et un léger sourire vint étirer ses lèvres minces.

« Par ici », dit-il en faisant demi-tour avant de s'éloigner sans attendre de voir si elle le suivait.

Laissant Claymore derrière eux, il la précéda vers le fond de la salle où s'alignait une dizaine d'écrans géants, accrochés à deux mètres du sol. Il se faufila jusqu'à un ordinateur devant lequel se trouvait un homme en bras de chemise absorbé dans la contemplation d'une masse de données qui, pour la néophyte qu'elle était, ressemblait en tous points au programme de la Matrice. L'air décontracté, il avait dénoué sa cravate austère et déboutonné les deux premiers boutons de son col. Son visage au teint mat, mal rasé, affichait la quarantaine épanouie et un large sourire enfantin illuminait ses traits fins, typiques de l'Afrique du Nord.

« Montrez-nous la deux, Aram », dit Taggart.

L'homme acquiesça et pianota sur son clavier avec dextérité. L'image sur l'un des écrans changea subitement, dévoilant une pièce plongée dans la pénombre. La caméra, située en hauteur, offrait une vue en haute définition de la cellule spartiate aux équipements frugaux. Une table minuscule trônait dans un angle et elle devinait une chaise glissée sous le plateau. Sur le lit étroit qui occupait tout un pan de mur était avachie une silhouette immobile. La jeune femme s'avança vers l'écran, le ventre crispé et les mains moites, les yeux fixés sur le chapeau de feutre noir qui dissimulait le visage de l'homme emprisonné.

Elle sentit Taggart se placer à ses côtés et observer avec elle ce fantôme du passé.

« Voici l'un de nos plus anciens pensionnaires, dit-il à mi-voix. Je suppose que les présentations sont superflues, Melle Thompson ? »


[1] Midian est une ville imaginaire créée par Clive Barker pour sa nouvelle Cabal. Elle abrite une communauté de monstres qui fuient le monde des humains et souhaitent vivre en paix et en sécurité.