NVJM
Wow… il m'a fallu… deux ans et demi pour finir cette histoire. Rien que ça…
Prononciation des noms :
Hadyon : [API : adijɔn], [FR : adiyone]
Alatar : [API : alatar], [FR : alatar]
Pallando : [API : palɑ̃do], [FR : palàdo]
L'enfance d'un mythe
Chapitre troisième : Les Ithryn Luin
Eönardë marcha longtemps, durant des jours et des jours. Il ne savait pas où il allait, il marchait car il sentait qu'il fallait qu'il le fasse et parce que les lieux où il se trouvait n'étaient ni riches en nourriture ni sûrs pour vivre. Depuis qu'il vivait seul dans la forêt, il avait appris à se fier à son instinct. En réalité, il cheminait vers l'Est, aussi droit que possible. Il lui avait fallu toute une semaine pour traverser la Forêt Noire. Ensuite, il avait atteint Esgaroth, Dàle et Erebor au bout de deux semaines d'errances. Il n'oublierait jamais la richesse en nourriture des déchets de ces endroits.
Au bout de la sixième semaine de voyage, il était arrivé au bord d'une grande mare et s'était arrêté, émerveillé par la quantité d'eau présente. Pourquoi tant ici et si peu là-bas ? Il n'en avait jamais rêvé autant, même dans ses moments d'imagination les plus fous. Il avait tellement eu soif par moments, eu si peu d'eau propre et saine, qu'en voir une si belle et bleue au soleil lui fit monter les larmes aux yeux.
Finalement, il décida de passer outre ses questionnements sur le monde et continua sa route. Quittant la région aux haies remplies de grosses grappes de fruits très bons, il suivit la côte de la grande mare par le Nord, et enfin, après trois semaines de longue marche solitaire en plus, il était parvenu sans le savoir à l'Est de cet oasis dans le désert.
Désormais, il était dans une région couverte d'une petite herbe verte, légèrement vallonnée et parcourue de charmants ruisseaux poissonneux. Il revit ses habitudes alimentaires et goutta avec délectation aux étranges trucs moches qui nageaient dans l'eau. Mais malgré tout, il y renonça bien vite quand il rendit tout son repas. Son petit estomac n'avait pas apprécié le poisson cru en telle quantité. Après tout, il était habitué à n'avoir que de petits repas, et rarement plus d'un par jour.
Un jour, il décida soudain de suivre à contre-sens l'un des petits ruisseaux qu'il rencontrait. Ayant constamment faim, il sentait qu'il fallait qu'il se dépêche de remonter le cours de l'eau pour trouver à manger. Ainsi poussé, il augmenta considérablement son rythme de marche.
Deux semaines plus tard, la civilisation se rappela à son bon souvenir. Après avoir grimpé sur une colline un peu plus haute que les autres, il put jouir d'une vue sur l'horizon plus importante que normalement. Et c'est ainsi qu'il aperçu presque avec joie un village au loin. Un village selon toute vraisemblance peuplé d'humains.
N'écoutant que sa faim, il marcha le plus discrètement possible vers l'endroit, privilégiant la nuit pour ne pas se faire repérer. Finalement, il profita de la somnolence d'une sentinelle pour se faufiler à l'intérieur du village. Là, il se dirigea droit sur les poubelles les plus proches, se guidant à l'odeur.
Les plus alléchantes et abondantes –et donc attirantes- pour lui étaient sans conteste celles d'une petite auberge sympathique qui se dressait non loin de l'entrée du village.
L'endroit était parfait, presque idyllique. Il avait un apport régulier en nourriture, des buissons bien touffus pour se cacher… Que demander de plus ?
L'enfance d'un mythe
Une semaine plus tard…
Il était vraiment très fatigué.
Le vieil homme qui était entré dans le village la veille était en train de se demander s'il devait réserver une seconde nuit dans cette charmante auberge, histoire de se reposer, ou s'il devait continuer son voyage le plus vite possible.
Décidant qu'après son excellent repas, une petite promenade digestive l'aiderait à penser, le tout agrémenté d'une pipe, il sortit sur le pas de la porte principale de l'auberge après avoir réglé la note de son repas.
Attachant ses habits tous bleus pour se protéger du puissant vent qui soufflait, il tenta d'allumer sa fidèle pipe centenaire, mais il n'y arriva pas. A l'instant même où il anima son briquet, l'intensité du vent augmenta brutalement, jusqu'à être presque insupportable, et éteignit la mince flamme obtenue. Etonné, il tenta de revenir dans l'auberge pour s'abriter, mais la puissance de la houle était telle qu'il n'y parvint pas. Il était lentement mais inexorablement poussé dans les buissons à côté de l'auberge.
Le vent cessa soudain après l'avoir poussé à moins d'un mètre des végétaux. Ne comprenant pas ce soudain évènement climatique, et ne voulant pas le comprendre, le voyageur tenta à nouveau d'allumer sa pipe. Il réussit et souffla un peu de fumée, puis décida de commencer enfin sa promenade. Il ne put faire un pas que le vent reprit encore plus fort, éteignant sa pipe et le repoussant plus près encore des buissons.
Après un nouvel essai de déplacement avorté, le voyageur s'interrogea. Quand le vent se déclarait ainsi, ce n'était que rarement sans raison. Après tout, le Seigneur Manwë n'était-il pas le maître du vent ?
Décidant de résoudre cette énigme, le voyageur regarda autour de lui. Outre les poubelles de l'auberge, proprement entassée dans un coin à l'abri des regards, il n'y avait que quelques buissons touffus. Au-delà se trouvait le mur du village, et à côté une autre bâtisse.
Par déduction, le voyageur décida de regarder derrière les dits buissons, et découvrit là un jeune garçon vêtu de loques en train de dormir. A ce moment, aucun ne savait que le destin allait tourner de la meilleure et de la pire des façons à la fois.
Horrifié par la maigreur de l'enfant, Pallando décida immédiatement de l'aider. Il se pencha à ses côtés pour le réveiller. Il n'eut pas à se donner ce mal, car Eönardë, le sommeil toujours aussi léger, ouvrit les yeux et bondit de peur en voyant un individu inconnu et étrange penché sur lui. Il se tassa tout contre le mur de l'auberge, coincé là par la palissade du village et par les buissons. A moins de réussir à sauter deux mètres sans élan, il n'avait aucune chance d'échapper à son agresseur.
Résigné une nouvelle fois à son sort, ne trouvant vraiment aucune échappatoire, il se tassa sur lui-même, ses mauvais souvenirs rejaillissant avec violence et provoquant des tremblements et des hoquets de terreur.
Le voyageur eut peur que cette réaction ne soit due à son approche un peu soudaine, et il recula de quelques pas en restant agenouillé au sol.
- Je ne te veux pas de mal, dit-il d'une voix douce. Je suis un ami…
Eönardë, qui se souvenait d'Aragorn et d'Eliriel, était beaucoup plus enclin qu'auparavant à croire un voyageur inconnu.
- Je ne veux que ton bien. Tu acceptes que je t'aide ?
Que faire ? Son expérience des Hommes lui disait de refuser, mais son instinct avait perdue sa voix à lui dire d'accepter. Alors, pour se décider, il fixa le regard de l'inconnu tout bleu. Il y lut bonté, gentillesse et humilité. Tout ce qu'il appréciait se trouvait là, comme dans les yeux d'Aragorn et Eliriel.
- Acceptes-tu que je t'aide ? Redemanda le voyageur.
- Oui… s'il vous plait… répondit Eönardë d'une toute petite voix.
L'inconnu offrit un grand et chaleureux sourire au jeune garçon, ce qui conforta celui-ci dans son choix de suivre le vieil homme.
- Tu as faim ? Demanda celui-ci.
- J'ai déjà mangé, dit Eönardë en montrant du doigt les poubelles de l'auberge.
Le vieux buisson pâlit en entendant cela. Il avait mangé les restes de l'auberge ? Depuis combien de temps ?
- Aimerais-tu avoir un bon repas chaud ? Proposa-t-il pour éviter à l'enfant d'avoir de nouveau une telle nourriture.
Eönardë dut fouiller dans sa mémoire pour se souvenir de ce qu'était un repas chaud.
- Oui ! J'ai faim ! Dit-il en souriant faiblement.
- Alors viens, nous allons aller à l'auberge, proposa le Voyageur en se relevant.
Ce disant, il se retourna, avança de quelques pas puis se stoppa. Il n'entendait pas les pas de l'enfant. Pourquoi ? Il se retourna de nouveau et le vit qui le regardait avec étrangement.
- Tu ne viens pas ? Redemanda le voyageur en revenant face à Eönardë et en s'accroupissant de nouveau.
Le jeune enfant hocha confusément la tête de droite à gauche en laissant échapper des petits cris effrayés. Il serrait ses petits bras nus autour de son corps et tremblait sans pouvoir se retenir.
- Je veux pas ! Les gands y vont me faihe mal !
Le voyageur compris immédiatement que cet enfant avait été battu. Cela se voyait d'ailleurs, il avait d'étranges cicatrices sur les parties de son corps qui n'étaient pas protégées par ses loques.
- Personne ne te fera de mal tant que tu seras avec moi, je te le promets. L'aubergiste est très gentil, tu sais ?
- Vai ? Dit Eönardë avec un mélange d'appréhension et d'espérance.
- Vraiment vrai. Tu ne veux pas venir ?
- Si ! S'exclama Eönardë en se levant brusquement… avant de retomber tout aussi net au sol.
Il tenta à nouveau de se mettre debout, mais à chacun de ses essais, ses jambes ne voulaient pas le soutenir. L'inconnu eut rapidement pitié de l'enfant épuisé et lui proposa :
- Tu veux que je te prenne dans mes bras ? Tu as l'air très fatigué.
Ce fut une chose à ne pas dire, car l'enfant fondit soudain en pleurs en s'éloignant du voyageur.
- Pas gêner ! Moi bête, je dois pas gêner !
- Mais tu ne me gênes pas ! Répondit l'inconnu. Qui donc t'a dit cela ?
- Bûchehon dans gande fohêt, loin. Lui est méchant ! Vous z'allez pas m'amener à lui ?
Les yeux de l'enfant commençaient à se voiler de terreur.
- Non, tu resteras avec moi, ne t'inquiètes pas. Tu ne reverras jamais ceux qui ont été méchants avec toi.
Un espoir jaillit. Fou et soudain. Un espoir qui ne s'éteindra plus jamais.
- Je pouhais evoi Elihiel et Ahagon ?
- Qui cela ? Demanda le buisson, perdu.
- Elihiel et Ahagon, loin chez moi. Y voulaient m'ad… m'ad… répondit Eönardë en buttant sur le mot.
- Que t'ont-ils fait ? Demanda avec frayeur l'inconnu.
- Y voulaient m'a… m'adotper ?
Les yeux du buisson humain s'illuminèrent de bonheur et de soulagement en entendant cela. Ainsi, d'autres personnes avaient tenté de l'aider ? Pourquoi n'avaient t'elles pas réussi ?
- Dis moi, pourquoi ne t'on t'elles pas emmené avec elles ?
- Cause des grands moches qui sentent moins bon que moi et qui kient, répondit Eönardë en frissonnant. Y n'zont attaqués et Ahagon m'a dit de fuih. Je les ai pas hevus depuis.
Le buisson bleu compris bien vite qu'Eönardë parlait là des orques. Souriant à l'humour involontaire de l'enfant, il demanda :
- Je ne sais pas où ils sont, mais je suis sûr que tu les retrouveras un jour.
Un faible sourire parcouru les lèvres de l'enfant.
- Viens, je m'appelle Pallando, et je suis magicien. Plus personne ne te fera de mal, tu verras.
Il le prit facilement dans ses bras, malgré son corps âgé. Eönardë était particulièrement petit pour son âge, et horriblement maigre. Quelques secondes plus tard, ils entrèrent dans la petite auberge, le vent les ayant cette fois-ci laissés tranquilles. La bienfaisante chaleur qui y régnait était merveilleusement agréable.
Sous le regard interrogateur des rares clients assis au comptoir du bar ou dans la salle commune, Pallando gagna l'endroit où l'aubergiste essuyait consciencieusement des verres. Celui-ci était un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Il tenait seul son établissement à la suite de ses parents, décédés quelques mois auparavant.
- Que puis-je pour vous, Monsieur ?
- Serait-il possible d'avoir un repas chaud pour deux, servi dans une chambre ?
- Bien sûr. Pour quelle heure ?
- Tout de suite, cela est-il possible ? Demanda Pallando.
- Oui, je vous l'apporte immédiatement. Votre chambre précédente vous convient-elle ? Je viens tout juste de finir de la nettoyer.
- Oui, elle est parfaite, répondit Pallando. D'excellente qualité. Je vous remercie infiniment.
Pallando regagna la chambre qu'il occupait la nuit précédente. Quand il voulut déposer Eönardë sur le lit, il s'aperçut que celui-ci s'était endormit dans ses bras. Souriant devant cette douce scène, il installa confortablement l'enfant sur les draps, et s'assit sur une chaise, les coudes appuyés sur la table fournie dans la chambre.
Celle-ci était très bien meublée. Outre le lit de deux personnes et la table, il se trouvait là une grande armoire et une étagère, sans oublier le nécessaire pour la toilette. Le tout était soigneusement organisé, ce qui rendait la chambre très agréable et optimisait l'espace.
Le vieux magicien passa quelques minutes ainsi, à ruminer ses pensées, quand il fut ramené à la réalité par de légers coups frappés à la porte.
- Entrez, dit-il en se relevant.
L'aubergiste s'introduisit silencieusement dans la chambre, un plateau garni de mets appétissants dans les bras. Un doux fumet s'éleva aussitôt dans la pièce, titillant l'appétit du magicien, bien qu'il eût mangé moins de deux heures auparavant.
- Je vous remercie, chuchota-t-il en se levant. Je viendrais vous ramener la vaisselle dès que possible.
- Merci monsieur, bon appétit.
Le jeune homme s'en alla, laissant Pallando hésiter sur la marche à suivre. Devait-il attendre que son nouveau protégé s'éveille ? Ou devait-il le réveiller lui-même pour lui permettre de profiter d'un bon repas chaud ? Ce pensant, il se rappela l'excellence de la cuisine, et se dit que ne pouvoir la déguster à la température idéale, ne serait-ce que pour un seul repas, serait une perte regrettable. Il s'approcha donc du lit, s'y assit et se pencha sur l'enfant endormi. Il voulut prendre sa main dans la sienne pour l'éveiller lentement, mais rien ne se passa réellement comme cela. A peine avait-il esquissé un geste en direction d'Eönardë que celui-ci sursautait jusqu'au plafond et se recroquevillait dans le fond du lit, la tête enserrée entre les genoux et le regard enfoui dans ses paupières. Il ne s'était pas endormi, il surveillait ! Sur ses gardes depuis le début !
Aussitôt, Pallando leva les mains devant lui, paumes en avant, pour signifier clairement qu'il n'avait aucune mauvaise attention.
- Je ne te veux pas de mal ! Assura-t-il. Je te croyais endormi et je voulais juste te réveiller pour que tu puisses manger ce repas chaud.
Un simple regard sur les buissons. Une lueur d'honnêteté soudainement jaillissante. Et une folle envie de faire confiance. Dans cet esprit enfantin traumatisé par la vie, l'espoir survivait envers et contre tout.
En quelques instants, Eönardë se détendit comme s'il avait été un ressort, puis quitta sa position d'enfant battu pour avancer à tâtons sur le lit.
Pallando n'était pas un guerrier, il ne savait guère plus que faiblement tirer à l'arc et se défendre à l'épée et au bâton. Mais du haut de ses quelques milliers d'années, il avait accumulée une grande connaissance issue de l'observation. Et parmi son savoir se trouvait la capacité de déduire les intentions ou les pensées en fonctions de la position du corps. Pour un observateur inattentif, l'enfant se contentait d'avancer à quatre pattes sur un lit, presque timidement. Mais pour un guerrier rompu, il se trouvait en une position qui lui permettait d'esquiver sans peine un quelconque agresseur et d'user de la souplesse du matelas pour sauter au-dessus de quiconque lui voudrait du mal, aussi bien en direction de la porte que d'un mur ou de la fenêtre.
- Regarde, dit Pallando en souriant, le repas est tout chaud et idéal pour une bonne dégustation.
Arrivé juste à côté du plateau, Eönardë huma légèrement l'air, œilla la couleur et tâta la consistance. Bien qu'il ne connaisse pas la plupart des légumes et condiments, il n'y avait pas de poison odorant, pas de couleur suspecte et aucune trace d'aliment ayant été touché pour être piégé. Ce n'est donc qu'avec une prudente réserve due à l'habitude qu'il se saisit de ses doigts pour prendre un beau morceau de ce qui lui semblait être du poisson… ou de la viande ?
De son côté, Pallando ne fut pas étonné du manque de manières du garçon. Il ignorait depuis combien de temps il vivait ainsi dans la rue, mais il ne devait sans doute jamais avoir vu de couverts… il valait mieux le laisser manger comme il l'entendait pendant un temps, avant de l'habituer à la civilisation.
- Dis-moi, comment t'appelles-tu ?
- Eönadé.
- Eönadé ?
- Non, Eönadë. « adë », comme dans un habe.
- Eönardë ? Tenta Pallando, amusé.
- Oui, Eönadë.
- D'accord, Eönardë. Tu verras, à partir de maintenant je ferais en sorte que rien ne t'arrive. Endors-toi tranquilement.
Epuisé par toutes ses émotions, l'enfant sombra dans un profond sommeil et ne sentit même pas Pallando l'allonger sur le lit de la chambre et le recouvrir des doux draps de lin et de chanvre mêlés. Cela fait, le vieux magicien millénairesortit en silence, et retourna voir l'Aubergiste. Il lui demanda :
- Savez-vous où je pourrais obtenir des ciseaux ?
- Je vais vous en amener une paire, monsieur, répondit le jeune homme.
- Et où pourrais-je acheter des vêtements, et aussi de quoi écrire ?
- Le papier à lettres est compris dans le prix de la chambre, monsieur. Pour les vêtements, je vous conseille de vous rendre au magasin de la petite rue. Il est plus cher que son concurrent de la rue principale, mais il fait de la bien meilleure qualité.
- Merci infiniment, dit Pallando avec un sourire enchanté.
Il s'éclipsa alors en direction de la boutique de vêtements. Là bas, il fit la rencontre d'un homme d'une cinquantaine d'années et de son épouse du même âge. Tous deux charmants et d'une gentillesse à toute épreuve, ils firent même un rabais au magicien quand il expliqua pour quoi il achetait tant de vêtements.
Ce fut les bras chargés de tuniques, de braies, de caleçons, de quelques chemises, de chaussettes et d'une paire de chaussures que Pallando regagna l'auberge, alors que la nuit commençait à tomber. Dès qu'il entra dans la bâtisse, l'aubergiste vint lui offrir son aide, et ils emportèrent les vêtements dans la chambre qu'occupait Eönardë.
- A propos de votre règlement, dit l'aubergiste juste avant de sortir.
- Oh, euh, je… je suis quelque peu gêné, en ce moment, répondit Pallando en rougissant. Je vais vous payer, mais il faut d'abord que j'aille chercher de l'argent…
- Justement, continua le jeune homme. Je ne souhaite pas m'immiscer dans votre vie, mais je pense que votre protégé a besoin d'un lieu stable où habiter, un lieu où il pourrait rencontrer des gens, plutôt que de parcourir la campagne.
Pressentant où son hôte voulait en venir, Pallando accru son attention sur ce qui lui était dit.
- Je vous propose de travailler avec moi dans mon auberge, proposa le jeune aubergiste. Vous garderiez votre chambre, auriez trois repas chauds par jour, et le temps d'élever votre protégé. En échange, vous m'aideriez à la gestion de mon établissement. Le ménage, la cuisine, la maintenance…
- J'accepte ! S'empressa de répondre Pallando, ravi de cette opportunité du destin. C'est un véritable honneur que d'aider une personne aussi excellente que vous, Monsieur…
- Appelez-moi Hadyon, mon ami, répondit l'aubergiste.
- En ce cas, nommez-moi Pallando. Et mon jeune protégé s'appelle Eönardë.
- Alors bienvenue chez nous ! S'exclama Hadyon en serrant chaleureusement la main du magicien, et en lui souriant.
L'enfance d'un mythe
Ainsi passèrent de nombreux jours, qui devinrent tout aussi vite des mois. Lentement mais sûrement, la gentillesse de Pallando et la bonté de Hadyon eurent raison de la méfiance d'Eönardë, qui s'ouvrait lentement au monde et qui devenait enfin l'enfant qu'il aurait dût être depuis bien longtemps… Néanmoins, il n'osait point encore sortir seul de l'auberge, et n'avait que bien peu de contacts avec d'autres enfants. Il préférait se pencher sur ses leçons. Bien qu'il soit content de tant d'assiduité de la part de son protégé, Pallando déplorait qu'il fusse ainsi devenu adulte avant l'heure…
- « re », Eönardë, « re », pas « 'e », « re ». Vas-y, répète.
- …ye !
- « re ».
- euh !
- Non, « re ». Essaie encore, tu vas y arriver, tu vas voir.
- C'est du, ce son fait mal…
Pallando fronça les sourcils en entendant cela.
- Mal ? Comment cela ?
- J'ai mal à la goge quand j'essaie de le dihe. Comme si ça me bûlait.
- Laisse-moi regarder quelque chose, Eönardë. Approche, s'il te plaît.
Eönardë se leva et rapprocha sa chaise de celle de son bienfaiteur.
- Je vais te tâter la gorge en appuyant légèrement et tu me diras si tu as mal, d'accord ?
Blanchiment. Lui tâter la gorge ? Le magicien sembla remarquer le soudain malaise de son protégé, car il leva lentement les mains devant lui, paumes en avant, afin de l'apaiser.
- Je ne te ferais pas de mal, Eö, je veux juste savoir si tu n'as pas de problème de santé.
- Eö ? S'étonna l'adolescent en penchant la tête sur le côté.
- …euh… Je voulais dire Eönardë.
Pallando craignait d'avoir commis une erreur en appelant ainsi le jeune garçon. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque…
- J'aime bien. C'est joli.
- Tu aimes bien ?
- Oui, je touve ça beau.
Pallando ne put s'empêcher de sourire en entendant cela. Depuis plus de cinq mois qu'il s'occupait d'Eönardë, celui-ci n'avait jamais confié ses goûts et ses préférences. C'était là un début.
…
Les jours suivants, Pallando repéra un problème de santé dans la gorge d'Eönardë. A ce qu'il pouvait en juger, une antique blessure avait atteint l'œsophage et l'avait blessé légèrement, le perçant quelque peu. La blessure qui s'en était suivie était ce qui lui causait des troubles lorsqu'il avalait ou parlait. Le magicien ignorait comme il pourrait guérir ce problème, la médecine n'étant pas son fort. Dans son esprit, une seule réelle question se posait : comment donc Eönardë avait-il fait pour survivre à ce qui devait sans nul doute avoir causé une véritable hémorragie interne ?
- J'ai senti comme une bûlue à la goge en me éveillant, un matin. Mais hien d'aute. J'ai chèché, mais je n'ai pas compis ce qui avait pu causer ça.
- As-tu déjà observée une coupure que tu venais de te faire, Eö ?
- Oui, pouquoi ?
- As-tu mesuré le temps qu'elles mettaient à guérir ?
- Si c'est la pemiè blessue depuis longtemps, une simple coupue supeficielle metta une dizaine de minutes à se efemer. Si j'ai un couteau enfoncé de deux ou tois centimètes, une nuit suffia. Et je ne saigne pesque pas. Pouquoi ?
Pallando n'avait jamais vu cela. Visiblement, le sang elfe de cet enfant était plus actif que chez les purs Elfes eux-mêmes ! Sa capacité de régénération était étonnante !
…
- Eönardë, viens s'il te plaît !
- J'ahive gand fèhe !
Hadyon, le propriétaire de l'auberge, était un jeune homme de vingt-quatre ans. Il s'occupait de son affaire avec un grand brio, et le nombre de ses clients ne faiblissait jamais. L'arrivée de Pallando et d'Eönardë avait été pour lui un immense soulagement. Désormais, il pouvait se permettre d'accepter toutes les personnes qui souhaitaient se restaurer chez lui et ne s'occupait plus que de la cuisine. Le vieux magicien, malgré son âge, était dans une forme impressionnante et affichait une vivacité à toute épreuve. Il avait en conséquence été délégué au service et au bar.
Eönardë, quand à lui, avait commencé par rester assis sur une petite chaise, dans un coin de la cuisine, regardant œuvrer Hadyon et sursautant au moindre bruit. Il lui avait fallu de nombreuses semaines pour cesser d'avoir peur lorsqu'un couteau luisait à la lumière des torches et s'abattait sur un morceau de viande. Il en avait fait des cauchemars de nombreuses nuits durant. Puis, petit à petit, il s'était levé et approché d'Hadyon, le regardant œuvrer avec dextérité et passion.
- Tu t'intéresses à la cuisine, Eönardë ? Demanda l'aubergiste en regardant l'adolescent observer le contenu du four.
- Ça sent bon. C'est quoi ?
- Ça, c'est un ragoût de Ligaun. C'est un petit animal de gibier qui vit dans la région. Tu en as peut-être déjà aperçu, ils ont les deux pattes avant très longues et les deux arrières très courtes et puissantes. Ils se propulsent avec les arrières et courent avec les avants sur une longue distance.
- Ils ont un pelage tout blanc ?
- Oui, c'est ça. Tu voudras goûter après ?
Eönardë hésita longtemps avant de répondre, tous les pièges qu'il avait connus lui revenant en mémoire.
- Oui, je veux bien, répondit-il finalement.
Passer ainsi en cuisines le temps que Pallando ne pouvait lui consacrer semblait être un excellent remède à ses maux mentaux. Petit à petit, il en vint à arrêter de sursauter au moindre bruit un peu trop fort, au moindre claquement. Il arrêta de trembler de tous ses membres lorsqu'on lui disait quelque chose, cesse de craindre les coups et la proximité…
…
En dehors de son temps de travail avec Hadyon, Pallando se consacrait exclusivement à son protégé. Il prévoyait de lui apprendre petit à petit tout ce qu'il savait, des bases habituelles jusqu'à ses savoirs les plus précieux.
Eönardë n'avait que de faibles connaissances alphabétiques, héritées de Lindwen lorsque celle-ci l'avait recueilli. Et pourtant, au grand étonnement du magicien bleu, il montra un engouement impressionnant à apprendre les lettres. Il possédait visiblement une mémoire excellente… pour le meilleur et pour le pire.
Les lettres furent rapidement mémorisées, suivies par les règles linguistiques basiques du Westron. Déjà très bien parlé malgré un usage quasiment nul, il s'enrichit d'un vocabulaire très important. En seulement quelques semaines, Eönardë apprit à lire sans hésitation, seul le manque de pratique se faisant sentir.
Hadyon ne possédait qu'un seul livre, hérité de ses parents, qui racontait de nombreuses légendes populaires et contes pour enfants. Eönardë avala tous les textes en un rien de temps, et le relu ensuite très souvent. Ce faisant, il avait l'impression d'entendre son hypothétique mère le serrer dans ses bras… mais la voix qu'il entendait était celle d'une autre jeune fille.
Pallando fut très étonné des capacités de l'adolescent, et quelque peu douteux. Mais lorsqu'il lui demanda de lui réciter l'un des contes et se vit exposer sans fautes la totalité du petit livre, une seule pensée lui vint : une mémoire incroyable.
…
Les chiffres et les mathématiques suivirent rapidement les lettres…
- Regarde Eönardë, dit Pallando, voici les chiffres. Répète après moi. Zéro…
- Zého.
- Un, deux, trois.
- Un, deux, tois…
Pallando montrait en même temps les signes correspondants sur une feuille de papier et sur ses doigts. Quand Eönardë répétait un chiffre, il le montrait lui aussi.
Ils avaient une petite habitude entre eux. Tant que Pallando ne disait rien, cela signifiait qu'Eönardë avait bon. Sinon, il le corrigeait d'une voix douce, ou lui donnait des conseils pour l'aider à trouver la solution tout seul. Cette dernière méthode était de loin la plus utilisée. Non seulement elle était bien plus efficace et permettait un meilleur apprentissage, mais il était en plus apparu qu'Eönardë avait une intelligence naturelle tout particulièrement développée.
L'apprentissage des chiffres fut un succès rapide, englouti en seulement une semaine, suivit par les nombres, dont le système fut immédiatement compris jusqu'aux plus grands imaginables.
Fier des progrès étonnement rapides de son protégé, Pallando lui accorda une pause dans ses cours, et ils passèrent le reste de la soirée à jouer aux échecs. Là aussi, Eönardë avait vite appris les règles, et il se débrouillait très bien.
- Encore perdu ! S'exclama Pallando en laissant tomber son roi. Mais comment fais-tu donc, Eö ?
- Je epense à l'écuheuil, répondit Eönardë.
- Comment cela ? Questionna Pallando d'un air interrogatif.
- Un jouh, j'ai vu un écuheuil faihe peuve d'une huse sans paheille. Il était pousuivit pah tois chiens, et il les a piégés les uns apès les autes, avant d'atteinde son nid. Quand j'y pense, cela m'inspihe.
- Excellente idée, Eö, félicita Pallando. Avec elle, tu es sûr de toujours l'emporter sur moi, j'en suis persuadé !
Eö sourit à cette réponse, de son petit sourire timide. Il était vraiment heureux, avec Pallando, Alatar et Hadyon.
- Allons, il est temps de se coucher, Eö, dit Pallando en claquant ses mains et en les frottant.
Cela fit sursauter Eö. A chaque fois qu'il y avait un claquement tel, il croyait que quelqu'un venait le frapper. Des réminiscences de sa difficile enfance…
Pallando s'excusa immédiatement. Un vieux réflexe à perdre… Rassuré, l'enfant alla dire au revoir à Hadyon, qui finissait de fermer l'auberge, et gagna son lit. Depuis maintenant quelques temps, il dormait dans une chambre à part de celle de son protecteur. Pallando avait insisté pour cela, argumentant des heures durant pour convaincre son protégé que c'était pour lui permettre de s'habituer à une vie plus normale, et non pas pour se débarrasser de lui. Une « compensation » avait rapidement été trouvée, et le vieillard veillait sur son protégé jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Plus le temps passait, plus il le considérait comme son fils, à l'affût du moindre cauchemar…
L'enfance d'un mythe
Le village où se trouvait l'auberge d'Hadyon était une petite bourgade parmi la multitude d'autres qui peuplait l'Hildorien. Cette région était celle où la légende situait l'apparition des Humains, voici plus de sept-mille ans. Plus personne ne se souvenait des faits ayant entraînée cette croyance, mais une chose était sûre : ce pays était très certainement le plus peuplé d'Humains qui soit.
Toutefois, depuis ses origines, il comptait aussi parmi les plus désunis. Régulièrement, dans les villes principales, des chefs sortaient du lot et déclaraient la guerre à leurs voisins, les conquéraient puis tombaient face à une coalition qui se déchirait lors du partage du butin. Les rares fois où un chef avait réussi à unifier une suffisement large confédération, tout cela s'était soldé par un assassinat rapide ou une défaite à l'étranger.
Au fil du temps, des esprits s'étaient élevés et avaient amené un grand nombre de révolutions techniques étonnantes. Les installations civiles, des moulins jusqu'aux systèmes d'irrigation en passant par les immenses aqueducs et ponts, démontraient un niveau de savoir et d'ingénierie très avancé.
En dehors de tous ces guerriers puissants et ingénieux savants, l'Hildorien, de la mer du Rhun jusqu'aux montagnes rouges, possédait aussi une forte identité culturelle. De nombreux maîtres de savoir parcouraient le pays de long en large afin d'enseigner leurs vérités à tous ceux qui voulaient bien les entendre.
Parmi ces maîtres, deux en particuliers attiraient l'attention, pour une raison bien simple… il courait une persistante rumeur prétendant qu'ils étaient immortels. Chaque grand-père racontait que son grand-père et le grand-père de celui-ci courraient à la suite des chevaux ou des chariots de ces sages hommes afin de tenter de découvrir leurs secrets.
Ces deux sages se nommaient Pallando et Alatar. Le premier était particulièrement connu pour sa bonté et son savoir immense, car il venait en aide à tous ceux qui le demandaient afin de résoudre tous leurs problèmes. C'est à lui que l'on attribuait, entre autres, l'architecture de l'excellent système routier de l'Hildorien, ou encore l'invention d'appareils révolutionnaires afin de mesurer températures, distances ou pressions.
Le second, le dénommé Alatar, était plus mystérieux que son ami. Maître des sciences médicinales, il n'y avait maux qu'il ne savait calmer, et dans les rares cas où il ne pouvait guérir son patient, il apaisait celui-ci en lui permettait de gagner le monde des morts dans un parfait état de sérénité. Plus philosophe que son ami, son enseignement portait principalement sur le mystique et les relations entre les hommes. Il allait et venait partout où régnait la discorde afin d'apaiser les gens et de régler les conflits.
Aussi étonnant cela puisse paraître, il n'y avait maux de la société qu'il ne savait guérir. Lorsque ses paroles ne suffisaient pas, il élevait aux cieux son bâton de sapin bleu et imposait le silence aux belligérants avant de les envoyer s'exiler dans des directions opposées, hagards et effrayés par une obscure vision qu'eux seuls imaginaient. L'on prétendait qu'ils entrevoyaient ainsi les conséquences futures de leurs actes.
Fort souvent, les deux mages se réunissaient dans un village ou dans un autre, et œuvraient ensemble quelques mois afin d'élever les lieux au-delà du statut de hameau. Bien qu'ils fussent tous deux grands amis et adoraient rire ensemble autour d'une chope ou d'une pipe, ils étaient souvent obligés de faire chemin séparé pour une obscure raison. A ceux qui les interrogeaient, ils parlaient brièvement d'une « mission » qui leur avait été confiée…
Chacune de leur « cohabitation » constituait un véritable évènement, puisqu'ils pouvaient, de par leur duo, créer plus en une semaine que n'importe quel humain en une vie. Un évènement dont la nouvelle se répandait rapidement…
Apprendre que l'un des deux sages avait mit fin à ses pérégrinations afin de –visiblement- s'occuper d'un enfant, avait soulevé un bon nombre de questions de toutes sortes. Qui était ce petit ? Avait-il des capacités spéciales ? Plusieurs personnes se l'étaient demandé, et s'était rendues jusqu'aux lieux incriminés afin de s'en rendre personnellement compte. Et leur étonnement s'était vite endormi : l'enfant était plus que visiblement un orphelin abandonné et terrorisé à la moindre mention de relation sociale. Le sage avait juste eu pitié de lui et tentait de l'aider comme il le pouvait… une fleur de plus à ajouter à la légende.
Il n'y avait que peu de temps que les rumeurs s'étaient éteintes lorsqu'un personnage fort désirable arriva au village. Perché sur un superbe étalon brun, il était habillé d'une longue robe bleue et affublé d'une courte barbe blanche. Ses profonds yeux bleus étaient des précipices profonds comme le joyau qui ornait son bâton de voyage.
- Holà, portier, brave homme !
Attablé face à un fidèle tonneau, le garde du village, un vieux barbu échevelé, recracha sa bière en un instant en ouïssant cette demande. Habituellement, personne ne lui demandait rien ! Alors un simple voyageur pouvait bien aller se faire…
Il n'eut pas le temps d'achever ses pensées qu'il sentit un léger coup de bâton être donné contre son dos. Achevant sa rasade, il se surprit soudain à trouver son breuvage absolument immonde…
- Pfouargh ! Qu'est-ce que c'est que cette pisse d'oliphant ?!
Effaré, il se retourna en un instant et vit le voyageur le regarder en souriant narquoisement. Il s'agissait d'un vieil homme à la courte barbe blanche, tout de bleu vêtu. Son bâton de voyage, encore luisant d'une bienveillante aura, ne laissait aucun doute sur ses capacités.
- Qu'est-ce que vous m'avez fait ? Qu'est-ce que vous avez fait à ma bonne bière ? Elle est toute frelatée ! Assassin !
- Allons, du calme vieil homme ! Je vous ai simplement soigné de ce mal de la boisson qui vous rongeait. Et d'ailleurs…
Vif comme l'éclair, le magicien donna un nouveau coup de bâton sur l'épaule du garde sans laisser à celui-ci la moindre chance de réagir.
- …maintenant, je viens de vous administrer un peu de calme. Allons mon ami, rasseyez-vous, buvez une délicieuse chope d'eau bien fraîche, et rendez-vous compte de tout ce que votre bière vous a déjà coûté ! Vous vivre bien plus heureusement maintenant, croyez-moi bien !
Le voyageur se détourna alors, et le garde se rassit à sa place, obéissant comme à une injonction venue de son propre être. Il avait l'impression d'avoir entendu la voix de la sagesse. Ce magicien n'avait pas tort… maintenant que sa bière était frelatée, il ne pouvait s'empêcher d'être nauséeux à la moindre pensée portant sur ce liquide.
- Excusez-moi !
Le magicien était revenu sur ses pas, ayant apparemment omit quelque chose.
- Qu'y a-t-il ? Soupira le garde, se relevant immédiatement.
- J'oubliais… est-ce dans ce village que je puis trouver l'auberge du dénommé Hadyon ?
…
Dans le ciel de l'Hildorien, le jour commençait à peine à apparaître. Si tôt le matin, les rues du village étaient encore désertes et baignées par la rosée. Le climat continental du pays possédait des journées très chaudes et des nuits particulièrement froide, même en plein été, si bien que peu de personnes s'aventuraient à l'extérieur de leur maison tant que la soleil n'illuminait pas le monde de sa chaleur.
Les quelques courageux, emmitouflés dans leurs chaudes capes, se trouvèrent bien vite à avoir l'esprit occupé à d'autres choses qu'une quelconque inquiétude climatique. Car un magicien tout de bleu vêtu était une chose rare. Il n'y en avait que deux… et si l'un se trouvait déjà dans le village, en voir un autre signifiait-il ce que cela signifiait ?
Sans faire attention aux maints regards ébahis qui se tournaient vers lui, le magicien mena rapidement son cheval jusqu'à ce qui lui semblait être l'auberge du village. Là, il attacha son cheval à une chaîne spécialement prédisposée sur le muret de pierre continuant la bâtisse, puis s'avança en direction de la porte d'entrée. De joyeux rires se faisaient entendre, mêlés à des chansons à danser. Visiblement, les occupants de la taverne n'étaient pas encore atteints par les frissons de la guerre à venir.
Il entra rapidement et se dépêcha de gagner le comptoir de l'entrée, là où un jeune homme d'une vingtaine d'années était occupé à ranger de la vaisselle.
- Excusez-moi ?
- Oui, mons…
Le tavernier n'acheva pas sa phrase, laissant un large sourire apparaître.
- Vous êtes maître Alatar ? Demanda-t-il.
- C'est effectivement mon nom. Et je suppose que vous êtes le dénommé Hadyon ?
- C'est cela même, monsieur, dit Hadyon en passant de l'autre côté du comptoir. Maître Pallando m'a beaucoup parlé de vous. Vous êtes ici chez vous, maître. C'est un honneur de vous rencontrer.
Ces mots d'une rafraîchissante sincérité étonnèrent Alatar au possible. Il ne pensait pas que quelqu'un l'accueillerait avec autant d'emphase. Hormis Pallando, bien sûr.
- Si vous voulez bien me suivre, maître, je vais vous conduire jusqu'à la chambre qui vous a été réservée pour que vous y déposiez vos affaires, et je vais aller prévenir maître Pallando que vous êtes bien arrivé.
Avant même que le magicien n'ait pu esquisser le moindre geste, Hadyon l'avait débarrassé de ses paquets et avait glissé le tout dans son dos avant de s'incliner pour inviter le vieil homme à le suivre. Ensemble, Alatar enchantant légèrement ses paquets pour les alléger, ils montèrent jusqu'au troisième étage, situé sous les combles, et marchèrent jusqu'à arriver devant une porte marquée d'un « PRIVE » d'or nettement visible. Pallando et sa magie restauratrice semblaient être passés par là. Les lieux étaient parfaitement propres et entretenus.
- Nous y sommes, Maître, indiqua Hadyon en ouvrant une porte de chêne.
Ils entrèrent dans une pièce d'environ quinze pieds de côté, généreusement meublée d'un large lit, d'un bureau, d'une armoire et d'une large étagère d'ores et déjà garnie d'une multitude des petits brocs et autres outils de cuisine. En effet, Pallando était passé par là ! Il pourrait dès ce soir ranger toutes ses herbes et autres décoctions.
- Cette chambre vous convient-elle, maître ? Si vous désirez quelque chose en particulier, je ferais en sorte de vous l'obtenir.
- C'est parfait mon ami, réellement parfait. Votre générosité vous honore.
Un compliment de la part d'une personne aussi célèbre que le magicien bleu semblait être un véritable trésor pour Hadyon.
Et bien… il semble être un charmant garçon, se dit Alatar. Il ne faudrait toutefois pas qu'il soit trop naïf…
- Maître, je vous laisse vous installer à votre aise. Vous pourrez me rejoindre à l'accueil, là où nous nous sommes rencontrés. Je vais de ce pas quérir maître Pallando.
Hadyon sorti avant même qu'Alatar ne puisse répondre quoi que ce soit.
Le magicien posa rapidement ses quelques affaires que le bureau mis à sa disposition, puis enleva sa cape de voyage avant de retirer sa robe pour passer un pantalon et une chemise. Les longs vêtements étaient idéaux pour voyager au chaud, mais ils n'étaient vraiment pas pratiques pour une utilisation quotidienne.
Littéralement métamorphosé, Alatar quitta sa chambre et les combles de l'auberge pour regagner le rez-de-chaussée. A peine était-il arrivé dans le dernier escalier qu'il entendit la voix de son cher camarade.
- Comment allait-il, Hadyon ? Demanda Pallando.
- Il m'a semblé quelque peu fatigué par son voyage, mais en dehors de ça il était en pleine forme. Vous me semblez bien inquiet Pallando.
- Je l'étais quelque peu, en effet. Il revient du Khand, une région lointaine du sud, où les habitants sont quelque peu… hostiles aux magiciens.
- Ils ne le sont pas tant que cela, mon ami !
Surpris, Pallando sursauta et se retourna tel l'éclair. En un instant, un de ses fameux sourires, ces miracles capables d'illuminer la plus morne des journées, prit place sur son visage usé et sembla le rajeunir d'un millénaire. Il ne resta statique que quelques instants avant de se précipiter dans les bras ouverts de son ami, versant déjà des larmes de joie.
- Alatar ! Cela faisait si longtemps !
- Comment vas-tu, mon ami ? Demanda Alatar en réceptionnant son camarade dans ses bras.
- On ne peut mieux ! On ne peut mieux !
- Tu es toujours aussi émotif, à ce que je peux voir.
- C'est normal, cela fait bien quarante ans que nous ne nous sommes pas vus.
- Et nous allons pouvoir rattraper le temps perdu autour d'une bonne bière ! Mais je crois qu'il manque quelqu'un, non ?
- En effet, oui. Alatar, je te présente mon protégé, Eönardë. Allons, viens Eönardë, n'ai pas peur.
L'enfant ne put s'empêcher de sursauter. Comment l'avait-il repéré ? Caché derrière la porte comme il l'était, le seul moyen de le voir était de pouvoir distinguer quelque chose à travers la rainure verticale ! Et il n'avait pas fait le moindre bruit ! C'est la tête basse qu'il sortit de sa cachette et alla se poster devant son gardien et le nouvel arrivant.
- C'est donc toi, le jeune Eönardë ?
- …
- Ravi de te rencontrer, jeune homme. Pallando ne m'a pas dit grand-chose à ton sujet, peut-être pourrions-nous tous les quatre passer quelques heures à discuter, ce soir ?
- …
- Tu ne parles pas beaucoup. Je te fais peur ?
- …
- Un petit peu ?
Les yeux luisant d'un soudain feu intérieur, le vieil homme fit soudain jaillir ses bras et enserra Eönardë sans lui laisser possibilité de fuir.
- Je suis sûr que ça ne durera que quelques minutes.
- Ah ?
La prédiction du magicien se vérifia bien vite. Les esprits des deux mages étaient très différents l'un de l'autre, et pourtant Eönardë se montra étonnamment compatible. Le côté surprotecteur de Pallando le faisait enfin se sentir aimé, et le côté sévère et quelque peu tête en l'air d'Alatar lui donnait l'impression d'avoir quelqu'un qui lui faisait confiance et se reposait sur lui…
…
Quelques temps après…
- En examinant Eönardë, dit Alatar, j'ai découvert la raison de son problème de prononciation. Et j'ai aussi découvert quelque chose de très étonnant.
- Quoi donc ? S'enquit Pallando, inquiet.
- Il semblerait que la brûlure ai été faite par un empoisonnement…
Aussitôt, Pallando se tourna vers Eö et le prit dans ses bras. Il s'attendait visiblement à ce que le jeune garçon se renferme soudain sur lui-même et se mette à trembler et pleurer. Ce qui n'arriva pas.
- …un empoisonnement à l'Athelas, acheva Alatar.
- Pardon ? S'étonna Pallando. Mais, l'athelas n'est pas un poison enfin !
- Utilisé en grandes quantités, il provoque un effet de surdose qui peut causer différents problèmes de santé à l'opposé de ses effets bénéfiques habituels. Entre autres, un concentré riche permet de désinfecter n'importe quoi et soigner les maladies bénignes, mais en trop grandes quantités, en une fois ou répétitivement, il a aussi pour effet de brûler les surfaces biologiques. Il est presque certain que c'est ce qui est arrivé à Eönardë.
- Tu as souvent utilisé cette plante, Eö ?
- Oui, tous les jous. Elle sent bon et donne un bon goût aux aliments.
- Mais qu'as-tu donc mangé qui était si mauvais ? Non, ne réponds pas.
Pallando avait vivement levé la main pour empêcher son protégé de répondre. Il connaissait déjà la réponse… poubelles et excréments, sans aucun doute.
- Alatar, mon ami, peux-tu soigner Eönardë ?
- Ce sera un peu long, mais oui. Je lui ferais boire des tisanes contenant divers agents cicatriseurs. Et avec cela, il lui faudra absolument cesser toute consommation orale d'Athelas. Et il ne faudra plus en abuser, ou sinon tu seras de nouveau brûlé. D'accord Eönardë ?
- D'accoh.
- Très bien. Maintenant, je dois aussi vous parler de quelque chose que j'ai découvert…
- Quoi donc ?
- En analysant le sang que je t'ai prélevé, Eö, j'ai remarqué qu'il y avait dedans une très forte concentration d'un agent étranger.
- De l'athelas ? devina aussitôt Eö.
- En effet, oui. Je ne sais pas exactement ce qui est arrivé, mais ton sang semble avoir absorbée une très grande quantité d'Athelas primitif.
- Du quoi ? S'étonna Pallando.
- Athelas primitif est le nom que l'on donne à l'athelas sous sa forme la plus pure, lorsqu'il est lavé et débarrassé de ses éléments neutres. Cet élément est particulièrement connu pour sa capacité à protéger la santé en augmentant la résistance et à prémunir les empoisonnements.
Pallando ne put s'empêcher de froncer les buissons en ouïssant cela. A côté de lui, Eönardë affichait un air largement perplexe.
- As-tu déjà été victime de tentatives d'empoisonnement, Eönardë ? Ou même, as-tu déjà consommé quelques choses vénéneuses sans ressentir le moindre problème ?
- Euh… on a déjà voulu me faihe mal comme ça, mais j'ai jamais eu mal. Et les champignons qui font mal au vente ne me font hien. C'est pouh ça ?
- C'est pour ça, en effet. Et je dois avouer que c'est une grande chance. A n'en pas doûter, même si tu manges une nourriture avariée, tu n'auras pas le moindre problème de santé !
Alatar soigna donc Eönardë avec diverses décoctions, les réalisant patiemment sous son attentif regard. Le magicien était un maître de son art et un fantastique pédagogue. Sous son égide, Eönardë se prit de passion pour la médecine et acquit un goût prononcé pour les expériences douteuses…
…
- MAÎTRE ! MAÎTRE !
L'un des villageois entra en trombe dans la salle commune de l'auberge, regarda autour de lui quelques instants durant et se précipita pour tomber aux pieds d'Alatar, occupé au service.
- Maître ! Je vous en supplie, venez à mon secours !
- Que se passe-t-il, mon ami ? Demanda le magicien en redressant l'homme.
- Ma femme est en train de mettre notre enfant au monde maître, mais elle souffre énormément et rien ne se passe comme il faut ! Aidez-la, je vous en supplie !
- Conduisez-moi !
Il se tourna vers Eönardë, occupé à servir quelques plats, et lui dit :
- Eö, apporte-moi mes médecines et rejoins-moi ! Dépêches-toi !
Bien que n'étant pas sévère, Alatar était loin d'être aussi démonstratif que Pallando. Lui aussi aimait beaucoup leur jeune protégé, mais ne s'aventurait presque jamais en effusions affectives et ne le faisait qu'en privé.
Sans attendre un instant, Eönardë posa ses plats sur la première table venue et s'empressa de gagner la chambre-laboratoire du vieux magicien, où il s'empara d'un large sac et d'une mallette remplie de potions toutes prêtes avant de descendre les escaliers en trombe et de sortir dans la rue. Du coin de l'œil, il aperçut Alatar courir à une centaine de mètres de là, et le suivit immédiatement.
Jamais Eönardë n'était de lui-même sortit de l'auberge, hormis pour se débarrasser des ordures dans le compost situé à l'arrière de la bâtisse. Et en ces rares occasions, il insistait pour être accompagné.
Tout en courant, il laissa son regard se promener autour de lui et ne put s'empêcher de remarquer la beauté du hameau. Si seule l'auberge était construite en dur, avec les fières pierres du pays, les autres maisons étaient superbement architecturées en colombages de bois foncé et de mortier blanc. La plupart des édifices comptaient un étage et arboraient fièrement une frise peinte racontant l'histoire du lieu, comme c'était la tradition en Hildorien.
Bien vite, il arriva à une porte où l'attendait le futur père angoissé. Il s'y engouffra, traversa une petite salle commune, puis arriva dans une chambre d'où provenaient de nombreux hurlements de douleur. Alatar était déjà à l'œuvre.
- Eö ! Sors-moi les bases anesthésiantes et mets de l'eau à chauffer pour stériliser les seringues ! Dépêches-toi !
- Oui !
- Eö, prépare les linges, vite ! Eponge son front !
- L'enfant arrive ! Prépare les linges pour le protéger, vite !
Et enfin… la naissance fut un succès qui offrit au monde un charmant garçon. Lorsqu'il lava le petit enfant, Eönardë ne put s'empêcher de ressentir une soudaine bouffée d'émotions, et se mit à incontrôlablement pleurer de joie. Il adorait les enfants. Ils étaient si innocents. Si heureux…
Comment pouvait-on faire du mal à un enfant ?
L'enfance d'un mythe
Quatorzième jour du mois d'Ivanneth (Septembre) 3018 III.
Cela faisait plus de trois années qu'Eönardë avait été recueillit par Pallando, puis par Hadyon et Alatar. La petite famille vivait dans la joie, et rien ne semblait devoir déranger cela. Quand, un jour…
Eönardë était monté se coucher depuis quelques minutes, et ses trois compagnons finissaient de fermer l'auberge pour aller l'imiter, quand un petit oiseau tout bleu jaillit de par une fenêtre, portant une lettre plus grande que lui sans difficulté apparente. Pallando la prit, et lut à haute voix :
Pallando, Alatar, mes chers camarades,
Je vous écris cette lettre dans l'urgence et l'angoisse pour vous demander votre aide.
Vous le savez, depuis maintenant de nombreuses années, Sauron a réinvestit le Mordor et lève ses troupes et celles de ses alliés pour partir à la conquête des Peuples Libres. Malheureusement, ces mêmes Peuples sont confrontés à de nombreux problèmes et auront dans l'avenir énormément de mal à combattre de telles forces.
J'ignore ce que vous faites actuellement, mais je vous prie de bien vouloir vous rendre au Khand pour y provoquer un certain nombre de sabotages. Il faut à tout prix retarder la levée en masse des armées nomades.
Je suppose que vous œuvrez tous deux ensemble, mais j'ai tout de même envoyé cette lettre séparément à chacun de vous. Je vous souhaite bon courage et bonne chance pour l'avenir.
Votre frère et ami, Olòrin (I).
Les magiciens restèrent silencieux un long moment, comprenant en un instant toutes les implications de cette demande.
- Il faut que nous partions, murmura Alatar, l'air sombre.
- Pouvons-nous emmener Eö ? Ce serait dangereux, il n'a pas une formation guerrière particulière…
- Effectivement… il se défend très bien, mais le manque d'expérience pourrait lui être fatal si nous nous retrouvions au cœur d'une bataille.
- A ton avis, pouvons-nous le laisser aux soins d'Hadyon ?
Alatar soupira à l'entente de cette question.
- Pallando, mon ami, il faut que je te parle de quelque chose de... particulier que j'ai remarqué il y a quelques jours.
- Quoi donc ?
- As-tu remarqué que l'auberge, entre d'autres, connaissait un afflux des chefs des villages de la région ? Visiblement, ils se rendent tous à un khuriltai (II) convoqué par le grand chamane d'Ouran-Bagatur.
- Pour quelle raison ?
- Nous.
Haussement de buissons. Nous ?
- Comment cela, nous ?
- Comme tu le sais, nous sommes tous les deux des… légendes vivantes, en quelque sorte. Nombreuses sont les rumeurs à notre encontre. Quoi que nous fassions, nous ne passons pas inaperçus. Et visiblement, le fait que nous nous occupions tous deux d'un simple enfant… cela inquiète les chefs, qui pensent que cet enfant pourrait être une sorte « d'élu »…
- Mais… mais enfin, c'est…
- J'ai espionné une partie de leurs discussions à l'aide de quelques oiseaux fidèles. Ils n'ont visiblement pas l'intention de plaisanter. Pour eux, tous ceux qui s'élèvent au dessus de leur petit pouvoir sont considérés comme dangereux, et sont catalogués comme ennemis. Et tu es le mieux placé pour le savoir, Eönardë a un talent immense pour d'innombrables choses.
Soupir. Pallando savait tout cela depuis le début, bien évidemment, mais… il s'était toujours refusé à y penser. En un rien de temps, il s'était immensément attaché à ce merveilleux enfant qu'il avait recueilli. Il l'aimait comme il aimerait son fils, s'il en avait un. Hadyon faisait lui aussi partie de leur famille à présent… il était comme un grand-frère pour Eönardë.
A la lueur de toutes ces nouvelles, les Ithryn Luin ne purent que prendre la décision la plus naturelle du monde. Ils se rendirent dans les cuisines de l'auberge afin de confronter Hadyon. Tous trois eurent une longue discussion qui dura jusqu'à ce que l'aurore pointe à l'horizon.
- Voilà toute l'affaire, Hadyon, acheva Alatar. Tu comprendras que nous ne pouvons en aucun cas nous permettre de prendre le moindre risque, tout comme nous ne pouvons faire semblant de ne rien entendre.
- Je dois avouer que je ne pensais pas que votre rôle dans le monde était aussi politique, mes amis. Mais je comprends bien que vous avez des devoirs à accomplir. Dites-moi en quoi je peux vous être utile, et je ferais tout ce que je peux.
Pallando et Alatar se regardèrent en silence, les yeux emplis de sous-entendus. Le premier dit enfin :
- A vrai dire, Hadyon, c'est nous qui devons t'aider. Vois-tu, l'affaire est bien plus complexe qu'il n'y paraît. Les chefs des clans qui menacent Eönardë risquent fort bien de s'en prendre à de nombreuses autres personnes, entre autres tous ceux qui le côtoient régulièrement.
Hadyon resta à son tour silencieux. Lui aussi, avait bien compris.
- Je vais devoir partir moi aussi, c'est bien cela ?
- Cela vaudrait mieux pour toi, en effet, acquiesça Alatar.
Hadyon se prit la tête entre les mains et se frotta lentement les yeux, soupirant de fatigue. Il était levé depuis plus de vingt-quatre heures, et il sentait qu'il ne pourrait pas dormir avant encore un bon moment.
- Je pourrais aller dans une grande ville… mais…
- Mais nous ne te laisserons pas errer le monde sans rien, rassura Pallando.
Le magicien bleu mit une main dans sa poche et en sortit une petite bourse.
- Il y a là-dedans cinquante pièces d'or d'une valeur totale d'environ mille pièces d'argent et vingt-mille pièces de bronze. Avec ceci, tu pourras sans peine acquérir une nouvelle auberge. J'ai enchantées ces pièces afin que toute personne qui les acquerra de ta main ne se pose aucune question sur leur provenance, et ne t'attire pas d'ennuis.
- Mais… mais enfin, je ne peux pas accepter ! Cinquante pièces d'or ! Je ne sais même pas si je pourrais en gagner la moitié en une vie de travail !
- Sans doute pas, acquiesça Pallando. Mais tu mérites amplement de les acquérir. Tout ce que tu as fait pour nous, moi, Alatar et surtout Eönardë, ce sont des choses qui n'ont pas de prix. Tu es libre de refuser ces pièces, mais dans ce cas je me verrais obligé de les enchanter afin qu'elles restent à jamais dans tes poches…
- Je vois que vous ne reviendrez pas sur votre offre, Pallando, répondit Hadyon en souriant.
- Non, en effet. Nous voulons que tu ais un aussi bel avenir que possible, et le moins que nous puissions faire est bien cela.
La discussion s'acheva finalement quelques minutes plus tard. Ce jour là, pour la première fois de sa vie, Hadyon n'ouvrit pas la porte de l'auberge pour accueillir ses clients, mais simplement pour afficher un panonceau indiquant « fermé pour cause maladie ». Auprès d'Eönardë, il expliqua avoir décidé d'engager un grand nettoyage d'automne.
Toute la journée durant, Pallando s'occupa de son protégé afin que celui-ci ne remarque pas les bagages que préparaient Alatar et Hadyon. Vaisselle, sols, poutres, escaliers, tables, chaises, trous de souris… tout y passa. Eönardë n'eut pas un seul instant à lui. Les repas mêmes, auxquels Pallando accordait toujours une grande importance et insistait pour que le rire domine, furent rapidement partagés au milieu d'un silence embarrassant. Eö tenta de savoir si quelque chose n'allait pas, mais ses gardiens –prenant conscience de leur difficulté à dissimuler leur malaise- se remirent soudain à se comporter comme si de rien n'était.
La journée passa à toute vitesse entre seaux et serpillères. Le soir venu, Eönardë alla se coucher dans sa chambre, veillé par un Pallando fébrile. Et il fut finalement temps…
Tard le soir, les deux Istari se chargèrent de leurs bagages, apprêtèrent un des poneys de l'auberge et sellèrent leurs chevaux. Hadyon, qui avait insisté pour rester à leurs côtés jusqu'à leur sortie de la ville, fut incapable de dire un mot. Il se rendait maintenant compte à quel point les magiciens et leur protégé étaient profondément entrés dans sa vie. Les uns étaient les oncles qu'il n'avait jamais connus, protecteurs et bons conseillers. L'autre, quand à lui, était le petit frère tant espéré. Se séparer d'eux et de toute sa vie en un instant était bien plus qu'il ne se sentait capable de supporter sans broncher.
- Nous voici arrivés à la sortie du village, lâcha-t-il finalement lorsqu'ils franchirent la porte de la palissade.
Il se retourna vers ses amis, les regarda un instant. Et ne put s'empêcher de les enlaçer dans ses bras l'un après l'autre. Le barrage de ses larmes enfin franchi.
- Vous me manquerez, mes amis. Vous avez tant fait pour moi !
- Hadyon…
Pallando ne put murmurer un mot de plus et fondit à son tour en larmes.
- Je ne peux te promettre que nous nous retrouverons, mon ami, dit lentement Alatar, fébrile. Mais si cela devait arriver, si notre but est atteint, alors nous ferons en sorte de rattraper le temps perdu. Nous rirons, chanterons et nous amuserons sans nous arrêter des jours durant.
- Je te crois, mon ami… je te crois autant que je le puis.
Ainsi fut donc fait. Ils partirent dans la nuit du quinze au seize Ivanneth, après avoir fait leurs adieux à Hadyon, et sans avoir dit plus qu'un « au revoir » à Eönardë. Cela aurait été bien trop douloureux, pour les uns comme pour l'autre.
Le lendemain, lorsqu'Eönardë se leva, il se lava et s'habilla comme il en avait l'habitude. Mais quelque chose n'allait pas. La maison, les murs, le toit, le sol lui donnaient une impression de vide et de manque. Une impression d'angoisse.
Lorsqu'il arriva dans la cuisine, il ne vit que son grand-frère, assis immobile, les coudes sur la table et les yeux perdus dans ses paupières. Quelque chose n'allait pas.
- Ils sont partis ? se douta l'enfant.
- Ils sont partis, confirma Hadyon. Tu le savais ?
- J'ai entendu parler de leur rôle… je me doutais que ça arriverait.
- Ils t'ont laissé une lettre, indiqua Hadyon en montrant une enveloppe sur la table.
Lentement, tentant d'empêcher l'émotion de le submerger, Eönardë lut le point de départ de sa légende.
Eönardë, mon enfant,
J'ai bien trop de choses à te dire pour pouvoir les écrire. Je ne te ferais donc qu'une promesse : d'ici à cinq années, où que ma route me mène, je me dirigerais en direction des Havres Blancs. Peut-être nous retrouverons-nous là-bas, et pourrons continuer à vivre heureusement ensemble.
Tu auras toujours la première place dans mon cœur.
Pallando.
Eönardë ne dit plus mot de la journée, se contentant de se préparer silencieusement, les yeux fermés. Et le soir venu, profitant de la nuit, il quitta à son tour Hadyon. En partance pour son destin…
L'enfance d'un mythe
I. Olòrin : le véritable nom de Gandalf.
II. khuriltai (qurultay, kurultay): conseil clanique de Mongolie. Ce type de conseil réunit tous les chefs des principaux clans (dans la théorie) et décide des grandes décisions à prendre pour l'ensemble des peuples de la steppe.
- La « région aux haies remplies de grosses grappes de fruits très bons » correspond au Dorwinion. La « grande mare » est la mer de Rhun.
- Pallando et Alatar sont les deux derniers des cinq magiciens formant les Istarir (singulier : istari), avec Gandalf, Saroumane et Radagast. A eux deux, ils forment le groupe des « Ithryn Luin », littéralement « les mages bleus ».
