Note : je ne sais pas trop où cette fiction va, mais elle y va gaiement et dans la bonne humeur.
EDIT : ce chapitre a participé à la Grande Réécriture de Noël 2015.
- Gaspard, non, pas les arbres !
- Gaspard, les cailloux ne s'enflamment pas !
- Gaspard, au pied ! Tout de suite !
- Gaspard, si tu ne laisses pas ce Roucool tranquille, je confisque les boulettes !
- Gaspard, les Rattata ne se mangent pas !
- Ah, Lily, déjà de retour ! La maison te manquait ?
Un cadavre en devenir s'écroula sur le sol.
- Pro… Professeur, croassa-t-il. Je… vaincrai…
L'assistant émergea soudain d'une des salles annexes, une multitude de fioles dans les mains. Il faillit les lâcher en remarquant la scène, produisit un joli concert en jonglant avec les flacons de verre, puis (à la déception de Chen qui s'amusait bien du spectacle) finit par les rattraper.
Chen ne fut pas le seul à être déçu : le Salamèche, appuyé contre le battant de la porte, avait aussi observé avec intérêt le numéro de l'assistant. Un brin d'herbe dans la gueule, le ventre rebondi, les pattes maculées de terre et de taches verdâtres non identifiées, Gaspard avait l'air parfaitement épanoui.
Sa dresseuse, c'était une autre histoire.
Lily avait profité de l'interruption offerte par le jeune scientifique pour se remettre debout. Elle tenta tant bien que mal de nettoyer son haut orange, remit sa casquette en place, fusilla du regard un Gaspard aux grands yeux innocents et reprit une contenance juste à temps : Chen et son élève s'étaient tournés vers elle.
- Ton Salamèche te fatigue déjà, Lily ?
- Même pas en rêve, gronda la gamine. Il est juste très… énergique.
- Mèche ! confirma fièrement le concerné.
- Et puis de toute façon, on n'est pas là pour ça. On doit juste vous donner… 'ttendez un instant… ça, expliqua-t-elle en extirpant de son paquetage le fameux colis.
Un sourire malicieux éclaira le visage ridé du Professeur.
- Comme c'est gentil à toi de t'être proposée pour me l'amener !
Lily grommela quelque chose sur la manipulation par le ventre que le Professeur fit semblant de ne pas entendre.
- Pour la peine, je te l'offre. Ce sont des Pokéballs, l'instrument indispensable à tout jeune dresseur, ajouta-t-il d'un ton docte. Mais j'imagine que tu le sais déjà…
Lily cligna des yeux.
- Un problème ? s'informa aimablement Chen.
L'assistant alla prudemment reposer ses fioles en voyant le regard presque bovin de la gamine.
Le calme avant la tempête, songea-t-il avec justesse en refermant la porte de la salle principale dans son dos. L'orage venait d'exploser : il reposa attentivement les flacons par ordre de taille, tâchant d'ignorer les hurlements suraigus qui lui parvenaient, savoura brièvement un moment de calme – Chen présentant sa défense, sans doute – puis grimaça franchement quand Salamèche se mêla de la dispute à coup de « Mèche, Sala, Salamèche ! » plus qu'audibles. Pourvu que le Pokémon se contienne : pour des raisons de budget, l'assistant avait aussi la charge de balayeur. On n'imaginait pas comme les cendres pouvaient être difficiles à nettoyer – sans parler du prix des meubles que le Pokémon pouvait transformer en feu de joie…
Parfois, le jeune scientifique se demandait pourquoi il n'était pas devenu boulanger, comme son père.
- Vous nous avez fait retraverser toute la Route 1 pour des Pokéballs ?!
Chen agita les mains devant lui, un petit sourire navré sur les lèvres.
- Oui, je sais bien que ça n'a pas été facile…
- Salamèche ! confirma furieusement le dinosaure, très contrarié d'avoir dû crapahuter dans les hautes herbes au lieu de savourer de bonnes boulettes.
- C'est même pas le problème, s'énerva la gamine. C'est une question de principes, prof ! Vous auriez pu vous le faire livrer, votre colis !
- Mais comment aurais-je pu te l'offrir, ma petite ? suggéra le scientifique.
- N'importe comment ! Et puis même, des Pokéballs ! Si j'en veux, j'ai qu'à m'en acheter !
Décidément, elle ne s'en remettait pas.
Le Pokémon et sa dresseuse se turent, grommelant dans leurs barbes ou, plus probablement, reprenant leur souffle. Chen bondit sur l'occasion.
- En fait, il n'y a pas que les Pokéballs que je voulais t'offrir.
Les deux jeunots relevèrent derechef la tête, tout air exaspéré envolé. Une étincelle d'intérêt brillait dans les prunelles brunes de la fillette.
- C'est pas encore une de vos inventions bizarres, hein ?
- Eh bien… Si, en fait…
- Ah non ! l'interrompit-elle. Hors de question qu'on se trimballe un autre prototype de casque à ondes cérébrales ou de caméra à communication distanciée !
- Elle marchait très bien, ma caméra, on communiquait parfaitement à plus de deux kilomètres d'écart…
- Oui, mais elle pesait vingt-quatre kilos !
- Quoi qu'il en soit, l'appareil que voici ne posera aucun problème de transport.
Chen plongea la main dans une des poches de sa blouse et en ressortit ce qui, aux yeux de Lily, ressemblait à un téléphone rouge à clapet très large.
- C'est ma dernière invention, le Pokédex, expliqua Chen en admirant son bijou. Je l'ai appelé ainsi car il indexe tous les Pokémon rencontrés. Il contient déjà énormément d'informations, mais je ne suis plus aussi fringant que dans ma jeunesse et il me faut l'aide de nouveaux dresseurs pour réunir les données manquantes.
Lily effleura la surface de l'appareil. Elle était chaude, après toutes ces heures contre le corps du vieil homme. Le Salamèche lui gratta la jambe, curieux de voir l'engin de plus près : timidement, Lily le prit et l'amena jusqu'au niveau de son Pokémon. Il était étonnamment léger pour sa taille, comme si le professeur n'avait rempli qu'une partie de l'espace disponible. Gaspard le manipula avec curiosité.
- Une merveille de technologie, ajouta fièrement Chen. Il se recharge tout seul grâce à tes mouvements donc n'hésite pas à le mettre dans ta poche plutôt que dans ton sac. Il répertorie déjà nombre de Pokémon et même quelques attaques, mais la description entière du Pokémon n'est disponible que si on l'a attrapé.
- Pourquoi ?
L'homme soupira.
- Règles de la Ligue Pokémon. Ils ont peur que si mes dresseurs ont accès à trop d'informations, ils soient avantagés par rapport à leurs concurrents.
- Mais il suffit de demander à n'importe qui pour avoir ces infos, protesta son ancienne élève.
- Je leur ai dit mais ils ne veulent rien entendre. Ces gens-là ne vivent pas dans le monde réel…
L'assistant, dans l'embrasure de la porte, transforma son rire en accès de toux – venant de la part du Prof Chen, la remarque avait du sel. Son supérieur fronça les sourcils.
- Qu'est-ce que vous faites là, assistant ? Je croyais que vous aviez du ménage à finir.
Lily retint un gloussement devant la tête de l'assistant qui ne tarda pas à filer. Chen pouvait se vexer très facilement.
Un contact contre sa jambe la ramena à la réalité.
- Mèche, mèche, lui rappela Gaspard en désignant la sortie de sa petite tête arrondie.
- Tu veux qu'on parte ?
Un long bâillement ouvrit la mâchoire du Salamèche.
- Salaaaa... mèche.
- On va devoir y aller, Prof. Il faut qu'on rentre à Jadielle avant la tombée de la nuit.
- Vous ne voulez pas rester jusqu'à demain matin ? proposa généreusement le vieil homme.
- Plus vite on repart, moins j'ai de chance de tomber sur Maman.
La grimace sur ses traits indiquait clairement ce qu'elle pensait d'une telle rencontre.
- D'ailleurs, elle ne vous a pas trop embêté ?
- Un peu, c'est vrai.
Lily haussa un sourcil.
- Bon, plus qu'un peu. Mais ta mère s'est montrée très raisonnable une fois qu'elle a arrêté de nous menacer avec la plante verte !
C'était donc pour ça que l'habituelle plante avait disparu.
- Heureusement, on dirait qu'elle a compris ton désir de partir à l'aventure. Tout s'arrange ! conclut joyeusement l'homme.
Lily n'était pas convaincue. Mais bon, ce n'était plus son problème : Chen lui avait donné sa carte de dresseuse, à lui de gérer Madame Gennai et son tempérament inflammable. Lily, elle, allait fuir à la Johtoïenne.
- Je vous appellerai quand j'aurai mon premier badge, Prof ! s'exclama-t-elle en reculant vers la porte.
- Alors je garderai mon téléphone près de moi !
Lily fixa la Pokéball dans sa main.
- Donc si j'ai bien compris, les capteurs GPS ne sont actifs que si la Pokéball est vide. Du coup, comme c'est la première fois que je passe sur la Route 1 avec des Pokéballs vides… c'est maintenant que je dois attraper le premier Pokémon que je croise.
- Sala, confirma Gaspard.
- Hm. Tu vois quelque chose, toi ?
Le dinosaure se hissa sur la pointe de ses courtes pattes. Sa tête arrivait à peine au niveau de la taille de Lily.
Moui. Bon. Gaspard avait besoin de grandir un peu avant d'être un guet efficace.
Heureusement, ils n'eurent pas à attendre longtemps : avec un cri strident, un Roucool fondit sur eux.
Habituée maintenant aux attaques-surprise, Lily donna directement ses ordres :
- Gaspard, une seule Charge ! Il ne faut pas qu'il meure alors fais bien attention !
- Salaaaa ! s'écria le dinosaure en bondissant sur un rocher avant de s'élancer en l'air d'un formidable saut.
L'oiseau ouvrit grand les yeux en voyant un éclair orange lui foncer dessus. Lily fronça les sourcils quand le Roucool, pas bête, dévia de sa trajectoire initiale : Gaspard allait-il être assez rapide pour l'atteindre ? Il était dans les airs, sans aucun moyen de modifier sa trajectoire…
Par chance, la surprise de l'oisillon lui avait fait perdre de précieux instants : Gaspard réussit à le frapper contre le flanc et l'envoya voltiger dans les airs.
Lily ne se posa pas de question. Laissant Gaspard gérer seul son atterrissage, elle lança la Pokéball de toutes ses forces, espérant atteindre le petit corps avant qu'il ne s'écrase au sol : Gaspard avait beaucoup gagné en puissance et sa simple Charge était plus que suffisante pour affaiblir l'oiseau. Le laisser en plus s'aplatir contre le muret vers lequel sa chute l'amenait, c'était prendre trop de risques. La Pokéball commença à se diriger vers un tronc d'arbre (Lily n'avait jamais été bonne au basket) puis sa fonction aimantation s'activa et elle fonça comme un boulet de canon vers le Pokémon sauvage.
Lily sentit un sourire irrépressible lui étirer les lèvres quand la silhouette du Roucool se troubla, puis pâlit jusqu'à n'être plus qu'une lumière rouge que la Pokéball engloutit promptement.
Elle l'avait fait. Quoiqu'en dise sa mère, quoique prétende Yan, elle avait été capable de capturer un Pokémon sauvage ! A présent, qu'on se le dise, elle était officiellement dresseuse !
- Tu vas voir, Gaspard, s'exclama-t-elle avec fougue, je vais capturer plein de Pokémons ! Je vais devenir super forte ! Je s'rai la meilleure dresseuse que le Prof Chen a jamais vue ! Je…
Elle bondit à l'air en couinant.
- Kya !
Sa poche droite vibrait avec insistance.
- Sala, Sala ! s'esclaffa Gaspard, une patte pointée vers elle.
- Oh, c'est bon, te moque pas !
Lily maudit le Professeur et sa descendance quand elle vit d'où provenait la vibration : le Pokédex faisait une crise de Parkinson. Dès qu'elle ouvrit le clapet, une version robotisée de la voix de l'assistant s'éleva.
« Roucool, Pokémon Vol et Normal. Ce Pokémon n'aime pas se battre. Il se cache dans les hautes herbes, à la recherche de petits insectes pour se nourrir. Ce Roucool est une femelle. »
Gaspard, qui s'était calmé durant la description, échangea un regard avec sa dresseuse. « N'aime pas se battre » ? Il avait de l'humour, Chen. Ces plumeaux vivants n'avaient pas arrêté d'essayer de leur arracher les yeux !
Mais une autre information fit son chemin dans le cerveau de la jeune fille. Alors comme ça, c'était une Roucool. Bon, ça n'allait pas lui servir à grand-chose mais en cas de problème, elle pourrait au moins évoquer la solidarité féminine !
Oui, bon, c'était un peu nul comme argument, mais on faisait avec ce qu'on avait, hein.
Pour l'instant, l'oisillon n'avait pas l'air trop mal en point. Les événements s'étaient déroulés un peu vite : elle regardait avec confusion la silhouette bienveillante de Gaspard, qui tentait de lui faire comprendre qu'il venait de passer d'ennemi à allié. Elle tendit une patte griffue, referma les serres comme si elle avait voulu les enfoncer dans la peau du Salamèche, puis la recula et préféra poser son aile sur la paume du Pokémon feu.
De ce côté-là au moins, tout allait bien : Gaspard semblait apprécier leur nouvelle amie et celle-ci ne donnait pas l'impression d'être furieuse de sa capture.
Le nom de la bestiole à plumes ne fut pas longtemps un souci : dans un élan d'inspiration, Lily décida de la nommer Piaf. La Roucool avalisa le surnom en poussant un joli roucoulement et une bouteille de Potion plus tard, les deux filles étaient prêtes à s'entraîner.
- C'est bien, Piaf ! Maintenant, recule et laisse faire Gaspard !
- Voilà, ma jolie, tu te débrouilles très bien !
« Tornade, attaque de type Vol. Le battement des ailes provoque une rafale de vent. »
- Bon, refais-moi ça contre le prochain Roucool, ça marche ?
- Gaspard, j'ai dit Piaf, pas toi !
- Gaspard, arrête de cramer ce Rattata ! C'est normal qu'il réponde quand on l'attaque !
- Gaspard, si tu ne lâches pas cet oiseau immédiatement, tu vas te prendre une Tornade !
- Gaspard !
Ce fut un trio épuisé qui revint à Jadielle. Prise par l'entraînement, la petite équipe s'était laissé surprendre par le crépuscule : ils avaient dû rentrer à la lumière d'une branche enflammée par Gaspard. Oubliant sa fatigue, Piaf avait quitté l'épaule de Lily pour faire le guet, et celle-ci n'avait pas caché sa joie quand la Roucool s'était mise à roucouler et à tendre le cou vers le village.
Piaf était un bon élément, pas très résistante mais pleine de bonne volonté, et son ardeur à l'entraînement avait payé : ses Tornades, notamment, promettaient de devenir dévastatrices. Même Gaspard avait dévié de sa trajectoire quand il avait voulu achever un Pokémon pris dans une rafale de Piaf (le pauvre Salamèche s'était retrouvé écrasé contre un tronc, sous le rire hystérique de sa dresseuse et les « Rooouuu » mi-navrés mi-amusés de Piaf).
- Vous voilà enfin !
Le trio s'arrêta. Lily, méfiante, scruta le chemin faiblement éclairé. Une tache noire apparut dans la lumière des quelques lampadaires de Jadielle, son bras levé leur faisant signe de s'approcher.
Une fois n'est pas coutume, l'illumination vint de Gaspard : dans un rugissement de joie, le Salamèche se précipita vers la silhouette. Seule la bedaine imposante de l'homme l'empêcha de se recevoir vingt kilos de dragonneau dans les bras.
Quelques secondes plus tard, ce fut au tour de Lily.
- Vous êtes le vendeur du Pokéshop !
- Bien vu, jeune fille, s'amusa le marchand. C'est si surprenant ?
- Ben… On pensait pas que vous nous attendriez, en fait.
- Allons, je n'allais pas laisser une nouvelle dresseuse et son Pokémon passer la nuit dans un centre après m'avoir rendu service ! Suivez-moi, ma femme vous a gardé des plats chauds.
Le ventre de Lily gronda sévèrement.
- On arrive tout de suite, Monsieur ! Piaf, on le connaît, tu peux arrêter de me planter les serres dans l'épaule ?
L'oisillon, penaude, ôta immédiatement ses griffes du tissu.
Le petit groupe arriva vite jusqu'au Pokéshop – Jadielle n'était pas vraiment un grand village. Le vendeur, qui exigea qu'on l'appelle Ben, félicita Lily pour la capture de Piaf et osa même s'informer de ce que le colis de Chen contenait. Il ne cacha pas son hilarité devant le récit que fit la gamine d'un ton boudeur – des Pokéballs ! Ses épaules s'agitaient encore quand il servit un dîner tardif à ses invités. Les deux humains discutèrent encore un peu à voix basse, soucieux de ne pas réveiller l'épouse de Ben. Le premier bâillement de Lily marqua l'heure du coucher et une jolie chambre proprette accueillit l'équipe.
Gaspard, réveille-toi !
- … Saaaaalaaaaa, bâilla le dinosaure. Mèche ?
- Tu ronfles !
« Rrrrron… Zzzzzz… Rrrrronnn, Zaaaaa… »
Lily se raisonna. Elle pouvait le supporter.
Si elle étouffait son premier Pokémon, Chen refuserait probablement de lui en donner un autre…
« Rrrrron… »
Peut-être pourrait-elle se débrouiller avec juste Piaf. Qui avait besoin de deux Pokémons, hein ? Un seul, c'était très bien.
« Zzzzzzz… »
« RRRRROOONNNN… »
- Gaspard !
Chose stupéfiante, le murmure furieux de Lily fonctionna : son Salamèche reprit une respiration normale. Un faible roucoulement ensommeillé avertit la jeune fille qu'elle n'avait pas été la seule à souffrir des interférences nocturnes de leur compagnon.
Le soleil se leva bien trop tôt. Les yeux encore sableux, Lily repoussa son confortable cocon de draps et s'étira. Piaf était déjà réveillée, constata-t-elle en remarquant la Roucool qui regardait Jadielle par la fenêtre. Quant à Gaspard… Sans surprise, il dormait comme un gros bébé.
Quelques minutes et une mèche de cheveux grillée plus tard, Lily renonça à réveiller son Pokémon. Tant pis pour lui, il passerait directement de la case « sommeil » à « retour à l'aventure » sans passer par la confortable transition du petit déjeuner.
Ce furent donc les deux filles qui descendirent dans la cuisine où Ben préparait des œufs au plat. Une agréable odeur de pain grillé flottait dans l'air, parfaitement en accord avec les boiseries claires de la petite pièce. Pendant quelques secondes, Lily eut l'impression d'être chez elle – elle secoua la tête : c'était absurde. La cuisine de sa maison était fonctionnelle, dans les tons jaune et vert, et la fillette détestait y passer plus de temps que nécessaire, surtout à cause de sa mère. Cette dernière considérait que la cuisine était l'un des talents de base que n'importe qui devrait posséder et que sa propre fille, en particulier, ne pouvait ignorer.
Evidemment, Lily faisait exprès de tout rater. Dès qu'elle faisait mine de réussir un plat, sa mère ne se tenait plus de joie et ça l'insupportait. Elle était plus heureuse de voir sa fille réussir une charlotte que réciter dans l'ordre les noms des cent-cinquante Pokémons !
(En plus, elle avait passé un temps fou à apprendre ces noms. Heureusement que le Prof Chen, lui, avait eu la décence d'être impressionné !)
Pendant qu'elle se perdait dans ses réflexions, Ben avait laissé glisser sur chaque assiette un œuf au cœur jaune soleil. Un bol plein de graines était déjà rempli à l'intention de Piaf, qui remercia d'un roucoulement avant d'aller picorer. Lily alla elle aussi s'asseoir, expliquant en quelques mots que Gaspard descendrait sûrement plus tard. La troisième assiette fut donc mise de côté pour le dinosaure alors qu'une discussion légère s'engageait.
La fillette apprit ainsi que Ben et sa femme, Marie, s'étaient rencontrés à un cours de cuisine ludique. Il était déjà vendeur du Pokéshop à l'époque, alors qu'elle travaillait dans la construction immobilière. Ils avaient eu un fils, Tim, qui était parti à l'aventure à treize ans, huit ans plus tôt. A présent, il était vendeur dans le grand centre commercial de Céladopole. Lily retint un rire devant la fierté évidente du père : travailler dans le plus grand Pokéshop de la région, quel honneur !
Elle s'étouffa presque sur son toast avant de se dire qu'au final, son rêve à elle n'était pas moins étrange. Oh, bien sûr, quasiment tous les gosses rêvaient de devenir Maître de la Ligue – mais combien le voulaient vraiment ? Combien en rêvait depuis le fond de leurs tripes ? Peu, voilà la réponse. Lily était l'un de ces dresseurs déterminés à grimper jusqu'au sommet de la Ligue ; Yan, dut-elle admettre avec une grimace, en était un autre. Mais la plupart des dresseurs, comme Tim, utilisaient surtout leur voyage pour découvrir le monde. Quand ils avaient accumulé assez de badges pour prendre leur retraite, ils voguaient sans attaches à travers la région, offrant combats de Pokémon et repas autour d'un feu de camp aux autres aventuriers, et finissaient par trouver un coin sympathique où s'établir. Cela se passait souvent après la mort d'un de leurs Pokémon : nombre d'aspirants au titre réalisaient alors ce que signifiait vraiment être dresseur. Il ne s'agissait pas simplement de se balader dans les champs et de gagner des badges.
Lily serra les dents. Gaspard, qui descendait les escaliers, se figea sous l'intensité du regard.
- Mèche ?
- Ah, petit ! Viens, il y a un œuf pour toi, indiqua Ben. Tu veux un toast ?
- Sala ! se réjouisit le dinosaure en s'installant sur sa chaise haute.
Lily caressa d'une main distraite les plumes de Piaf. Aucun de ses Pokémon ne périrait. Elle s'en fit la promesse : elle ne verrait jamais Piaf ou Gaspard au sol, leurs petits corps flasques et sans vie, et la Pokéball qui les abritait s'assombrissant lentement jusqu'à devenir complètement noire.
Le noir, c'est moche, décida-t-elle avec finalité.
