Grâce à la pureté de la neige ou à cause de toutes les bizarreries qu'avait subi le climat de leur ville, Clyde s'était progressivement calmé en se retrouvant dehors. Pour prendre l'air et rester le plus loin possible de ce sale traître. Ce faux ami. Ce fauteur de troubles qui l'avait peut-être bien contaminé avec ses sentiments déviants...
En attendant, un problème plus urgent persistait : Où allait-il dormir ce soir ? Avant de partir de chez lui en direction du futur nouveau rencart parfaitement romantique, Clyde avait prévenu son père qu'il dormirait chez son meilleur ami.
En bon fils digne de confiance, le gamin ne se voyait pas débarquer par surprise à la maison en expliquant ce petit changement de programme. Par souci de fierté aussi, car ce petit vantard adorait mettre en avant l'image stable de son amitié avec Craig Tucker, comparée à la relation passionnelle mais parfois ombrageuse de Stan et Kyle. À la différence des super boyfriends, ils ne s'étaient jamais disputés au point de se battre et devoir partir chacun de leur côté. Et puis surtout, même s'il entretenait de bons rapports de confiance avec son père, Clyde ne se voyait vraiment pas lui avouer la vérité. Et donc, par acheminement, la découverte très récente de sa bisexualité.
Une seule personne était au courant de ce secret, et de tous les autres à graviter autour de ce fait devenu presque incontestable. Un personnage fortement critiqué par certains de ses congénères et aux méthodes trop souvent discutables. Toutefois, Clyde avait choisi de lui faire confiance. Sa seule planche de salut était donc de se rendre sans plus attendre à sa maison, en espérant y trouver refuge et en prime quelques conseils (Des vrais conseils cette fois). Il l'avait bien mérité après toutes ces émotions !
Enfin, ce n'était peut-être pas en accord avec l'avis de son confident qui venait justement de lui ouvrir la porte. En constatant de sa mine presque menaçante et en observant cet adorable pyjama orné de nounours, Clyde était pris à la fois d'une envie de fuir à toutes jambes et de pouffer de rire. Dans les deux cas c'était une très mauvaise idée pour espérer arranger les choses... Heureusement, il avait réussi à assez étonner Eric Cartman pour le dérider un peu et lui faire oublier sa mauvaise humeur passagère. Leur précédente conversation téléphonique surtout, celle où son jeune élève bien ingrat lui avait raccroché au nez alors que ce grand sage lui faisait profiter de ses précieux conseils...
- Clyde ? Normalement tu devrais être avec Craig, ta nouvelle petite amie...
Vu les circonstances et la légère altercation avec sa fameuse petite amie, Clyde n'avait pas le cœur à sérieusement reprendre Cartman. En plus il avait trop besoin de son aide, risquer de se brouiller avec celui qui représentait peut-être sa dernière chance serait fatal pour son histoire d'amour avec Craig. Si elle avait réellement commencé un jour...
- Il y a eu un petit problème...
Un minuscule problème. Qui, malgré sa futilité, ne méritait pas d'être raconté en coup de vent, presque en public malgré l'heure tardive, à une porte pouvant se refermer à tout moment.
Heureusement, pour une fois compréhensif ou voulant être en parfaites conditions pour suivre les nouvelles aventures pitoyables de Clyde Donovan, Cartman avait invité ce héros malheureux à entrer. En lui signalant que toute la maison lui appartenait ce soir puisque sa mère était absente au moins jusqu'à demain matin. Partie rejoindre son nouveau petit ami, bien sûr ! Une histoire sérieuse car elle ne mettait jamais de robe aussi belle, autant de maquillage et de parfum pour rejoindre un simple plan cul. En ricanant, son fils avançait qu'il devait sûrement être question d'un homme marié car Liane Cartman n'avait jamais invité à la maison la fameuse conquête. Et rendait presque secrète cette liaison inévitablement vouée à l'échec d'après les visions divines de son fils indigne. En attendant la tragique séparation, ce vilain garnement comptait leur faire du chantage pour avoir un peu plus d'argent de poche et plein de cadeaux supplémentaires !
Même s'il hochait vaguement la tête et avait une certaine reconnaissance encore fragile envers Cartman, Clyde n'avait pas le temps d'écouter ces commérages de fils unique trop gâté. Cependant, le gamin se questionnait sur son propre sort familial assez similaire. Peut-être bien que son père aussi fréquentait une personne mariée, voilà pourquoi il ne lui parlait pas encore de cette femme. Et qu'il avait vraiment l'air d'un adolescent à découvrir le véritable amour. Un peu comme son fils... Sauf que celui-ci jugeait sa romance comme étant bien plus complexe qu'une relation adultère. De base une relation homosexuelle devait être compliquée. Surtout avec quelqu'un comme Craig Tucker. Mais, d'un autre côté, Clyde n'avait pas réellement envie de le laisser tomber pour un autre. Ou même une autre...
Aussi, il ne voulait pas perdre l'amitié de Craig. Sans non plus renoncer à ces émotions si nouvelles mais définitivement appréciables grâce à la présence non négligeable de son meilleur ami.
À un niveau plus terre à terre, le soupirant de Bebe Stevens se rendait compte qu'il commençait à avoir très faim. Et cette merveilleuse odeur de poulet n'arrangeait rien...
Comme s'il lisait dans ses pensées, et assez touché par le visage désemparé de celui qui restait quand même un peu un ami, Eric expliquait que sa mère était passée chez KFC pour lui prendre de quoi faire un véritable repas de roi. Selon les préférences très précises d'Eric Cartman, bien entendu.
D'ailleurs, le vrai Cartman n'aurait jamais proposé à un gars misérable, et surtout n'étant pas au préalable invité à sa soirée très privée, de partager avec lui son dîner. Confortablement installé dans sa chambre. Avec comme accompagnements quelques délicieux sodas et aliments sucrés disposés sur un plateau dont Clyde savait instinctivement qu'il en aurait la responsabilité pour le porter jusqu'à destination. Par contre, le gamin ignorait sincèrement qu'un de ses grands rêves se déroulerait de cette façon si surréaliste.
Depuis qu'il avait découvert l'existence des célèbres soirées pyjama où se retrouvaient les filles en petit groupe listé et très select, celui qui se prenait toujours pour un grand tombeur avait rêvé d'y assister. En tant que spectateur, espion, guest star, petit ami de Bebe... Mais pas de passer une de ces soirées magiques seul aux cotés de Cartman. Que, dans sa grande bonté, celui-ci lui prête un pyjama (Légèrement trop grand, mais Clyde jugeait plus sage de se passer de commentaire). Qu'il laisse son invité se changer tranquillement dans son coin pendant que cet hôte pour le moment irréprochable sorte de son placard un petit matelas qui ferait parfaitement l'affaire comme lit de fortune. Et comme support pour disposer leurs fabuleuses provisions, voilà pourquoi Clyde ne s'était pas fait prier pour rejoindre son confident et s'asseoir à son tour sur ce matelas. De cette manière, il était sûr de ne pas se faire avoir si ce gros porc dévorait à une vitesse étonnante tous ces précieux morceaux de poulet croustillants.
Étonnamment, Cartman se montrait davantage intéressé par le cas de son petit protégé que la satisfaction de son jugement gustatif. Il l'encourageait même en abordant directement leur dernière conversation téléphonique, où avait été évoquée la fameuse bêtise de Stripe. Celle qui avait fait basculer la soirée en amoureux. Peut-être même changé le cours de leur histoire ! Jamais très loin, le naturel revenait tout de même au galop. Et Eric Cartman n'avait pu s'empêcher de faire une petite remarque bien à lui.
- Je ne le dis pas devant Craig car ça pourrait le faire pleurer de rage, mais c'est scientifiquement prouvé que les cochons d'Inde sont cons. Et beaucoup moins intelligents que les chats.
Peu importe, Clyde ne voulait pas entrer dans ce genre de débat. Il aimait tous les animaux sans chercher à savoir qui était le meilleur. Et adorait sincèrement le petit Stripe qui était loin d'être stupide. Le cochon d'Inde agissait en plus comme les gamins ayant un rôle clef dans les films romantiques, les enfants avec de la suite dans les idées qui servaient innocemment d'entremetteur entre l'heureux élu à réunir avec leur parent dont le cœur était à prendre. À ce sujet, les choses se passaient presque comme dans le film que ce grand romantique encore un peu maladroit avait imaginé, sa propre version de "Maid in Manhattan". Mais cette fois, le couple principal serait Craig et lui. Et là, la fin se clôturant sur un mariage lui plairait beaucoup plus...!
Se fourvoyant complètement, et surtout volontairement, Cartman demandait innocemment à son unique invité en mode Sleepover party si ce sourire niais qu'il affichait était lié aux remerciements de Craig. Si, dans l'espoir de le récompenser convenablement pour l'avoir aidé durant ce moment de nettoyage futile, son cher ami lui avait fait une petite gâterie...
Clyde, dont le sourire venait de retomber illico, avait l'impression de subir une torture bien vicieuse. En savourant cette délicieuse peau de poulet au goût incomparable tout en devant écouter les quolibets toujours d'aussi mauvais goût de ce gros con. Pour un peu, ces paroles malsaines lui auraient presque coupé l'appétit.
Seul point positif : Cette fausse question bien provocante lui permettait au moins d'aborder un certain sujet assez gênant sans trop bafouiller, ou s'emmêler les pinceaux pour expliquer calmement la situation. Car ce supposé grand connaisseur de l'amour se retrouvait réellement désarçonné. Et pas vraiment aidé par le soutien moral de son cher confident. Clyde prenait donc sur lui pour expliquer le plus gentiment possible à son cher ami Cartman que Craig ne lui avait pas fait une chose aussi... Troublante. Même si dans les films pornographiques, les fellations semblaient être quelque chose de divinement agréable (et jouissif, bien sûr), il ne voulait pas que leur relation soit exclusivement sexuelle. Le tristement célèbre soupirant de Bebe Stevens enchaînait donc que c'était sûrement pour cette raison qu'il avait paniqué et fui à nouveau quand, une fois revenus dans la chambre, son ami l'avait taquiné et fait basculer sur le lit pour le chatouiller. Sans lui forcer la main pour passer aux choses sérieuses, Craig lui avait quand même caressé la tête. Clyde venait à l'instant de décider de garder certains détails pour lui tout seul. Non seulement le gamin n'était pas totalement sûr de leur véracité, mais en plus il y tenait trop pour les déballer grossièrement devant un gars pas totalement digne de confiance et qui ne se gênerait pas pour les juger trop sévèrement. Ces adorables et discrets petits baisers que lui avait donné son ami à quelques endroits stratégiques de son visage, sans oublier cette douce sensation suite à cette proximité plus amoureuse que simplement amicale, resteraient donc un nouveau secret partagé avec son meilleur ami. Pour sauvegarder sa fierté déjà assez malmenée, Clyde avait aussi choisi de passer sous silence le moment où son meilleur pote lui avait ri au nez. Ce passage moins idéal lui restait encore au travers de la gorge...
Et puis, ce n'était pas comme si le grand sage à lui servir de confident avait eu besoin de plus d'indications pour tout de suite mettre le doigt sur le cœur du problème.
- C'est très simple. Si tu as encore tout foutu en l'air c'est parce que tu ne t'es jamais demandé si ton pote te faisait bander.
En langage plus correct, s'il trouvait son pote attirant, beau, à son goût... Cartman lui aurait demandé son avis sur le physique de Bebe Stevens, ou de n'importe quelle fille de la classe, Clyde aurait sorti tout un arsenal de jolis compliments. Surtout pour le cas de Bebe, ce sujet passionnant si familier pour ses pensées. En plus d'être salutaire pour ses pulsions et divers fantasmes. Alors que quand il était question de Craig Tucker, le meilleur ami de ce dernier se retrouvait tout de suite un peu mal à l'aise. Et baragouinait timidement, trop rapidement pour paraître naturel, qu'il trouvait que Craig avait de très beaux yeux bleus...
Mais, au lieu de laisser son élève se ridiculiser davantage, Eric Cartman, armé de sa délicatesse habituelle, l'avait coupé dans son élan bien maladroit.
- Je ne te demande pas des commentaires de gamine complètement conne devant son idole, je veux une vraie réponse !
Prudent et pudique concernant ses sentiments et l'univers qui s'était créé tout autour, Clyde n'osait pas avouer à celui qui n'était sûrement pas digne d'être un ami de confiance qu'il y avait déjà songé. Dernièrement, depuis le jour fatidique, en apercevant Craig ou au moment de s'endormir, son esprit s'emportait un peu. Dérapait, allait peut-être trop loin en remarquant que son meilleur ami était cool moralement et physiquement. Même si, en raison de son genre, le gamin au bonnet péruvien n'avait pas de formes féminines ou de charmes uniquement possédés par les filles, son ami ne le trouvait pas repoussant. Et songeait que ça ne lui déplairait peut-être pas de l'embrasser, le toucher, le serrer dans ses bras...
Bien volontairement très peu subtilement pour mettre sa cible dans l'embarras, Cartman profitait de ce bref moment de silence ponctué par sa dégustation d'un paquet de chips pour faire exprès de tout comprendre de travers. Et, accessoirement, mettre encore plus son petit protégé mal à l'aise.
- Mais je te comprends, Clyde. C'est vrai que Craig n'est clairement pas un Apollon, tu mérites bien mieux.
Comme prévu, cette soirée pyjama se déroulait dans ses règles les plus ancestrales. Les deux amis grignotaient distraitement leur collation tout en parlant du garçon à caser avec l'un d'entre eux. Une version gay des fameuses soirées entre filles ! Et, plus précisément, le plus machiavélique du duo improvisé jubilait de voir la réaction immédiate de Clyde. Celui-ci venait de tourner vivement la tête vers lui pour lui couler un regard furieux. Prenant plus à cœur cette pique destinée à son ami que cette marque d'estime peut-être feinte lui étant destinée. À moins que ce pauvre naïf restait trop stupide pour comprendre la subtilité de sa phrase et avait juste percuté en entendant la critique au sujet de son ami adoré...
Qu'importe, ce petit détail n'avait pas empêché Cartman d'enchaîner sur son précieux avis d'expert pas forcément très neutre.
- Je ne fais que dire la vérité ! Déjà, Craig est bien trop grand. Il porte toujours ce bonnet hideux. Ses yeux sont flippants. Et son nez est tellement moche qu'il lui gâche tout le visage, qui est déjà pas terrible d'ailleurs, avec toutes ces taches de rousseur infâmes...
Un véritable meilleur ami digne de ce nom se serait assurément jeté sur ce gros porc pour lui passer l'envie de cracher à nouveau des propos aussi insultants et faux. Et aurait été assez intelligent pour remarquer que Craig avait les mêmes traits fins du visage de sa mère, sauf que cette dernière s'était paraît-il fait refaire le nez... Pour son cas, le meilleur ami de Craig sentait quand même une lente colère bouillir à l'intérieur de lui. Sincèrement vexé que cet odieux personnage dénigre ainsi son compère. Ou de ne jamais avoir prêté assez d'attention à l'apparence de son ami pour pouvoir tacler toutes ces paroles incorrectes avec les bons arguments. Juste d'avoir toujours trouvé son pote très cool, et lâcher donc trop simplement que Craig s'était souvent battu et avait donc au moins une fois eu le nez cassé.
Peine perdue. Son interlocuteur n'allait pas se contenter d'explications aussi minables et bancales face à ses paroles de toute façon incontestables.
- N'essaye pas de m'endormir avec tes bons sentiments ! De base, Craig a un nez bizarre. Pas la peine de lui chercher des excuses ! C'est comme pour ses dents. Même avec cet appareil dentaire ses dents vont rester toutes pourries. Pas étonnant s'il sourit si peu ce con... !
Pas complètement, Clyde pouvait se vanter de souvent avoir droit aux sourires sincères de son ami. Et même des sourires plus tendres que simplement amicaux...! De très beaux sourires, vraiment. Charmants et agréables au point de lui faire esquisser une expression un peu rêveuse, lointaine, mais où se lisait néanmoins un net sentiment de joie. Un détail qui n'avait bien sûr pas échappé à son confident, toujours très inspiré pour le surprendre au pire moment et lui aussi afficher un rictus beaucoup moins pur pour illustrer sa nouvelle provocation.
- Je sais pourquoi tu souris comme ça. Tu te dis que malgré tous ces terribles défauts, Craig a quand même un très beau cul. Juste un peu bombé, bien comme il faut...
Ça non plus, Clyde ne l'avait pas remarqué. Pourtant, il piquait quand même un fard en pensant précisément à cet élément physique de son ami. Un élément définitivement gay. Lui qui croyait que seules les formes généreuses d'une femme pourraient le troubler à ce point, le voilà à présent qui fouillait dans ses souvenirs les plus précis dans l'idée de dégoter les meilleurs flashs révélant les fesses de son meilleur ami. Les quelques fois où ses yeux avaient dérivé par accident, et quand le pur hétéro qu'il était à l'époque s'était dit en riant intérieurement que c'était trop gay comme situation. Sans prendre le temps de se poser les bonnes questions, celles d'un ordre purement esthétique. Des questions normales aussi, sûrement, pour une personne bisexuelle... Cela ne serait donc plus horriblement bizarre s'il trouvait que Craig était mignon et attirant. C'était même tout à fait dans l'ordre des choses de détailler chaque détail physique de son petit ami !
Toutefois, le fait que Cartman soit si bien renseigné au sujet d'une certaine partie du corps de son complice chassait d'un coup toutes ces douces pensées.
Depuis leur enfance, ce célèbre amateur de tacos avait toujours considéré Eric Cartman comme un être un peu à part. Un gars qui était déjà tombé amoureux de quelques filles, mais ne paraissait pas s'intéresser plus que ça aux romances ou au jeu de séduction. Encore moins à son propre cas pour une histoire de couple. Peut-être bien que tout ce désintérêt cachait un terrible secret, comme une certaine attirance pas seulement tournée vers les personnes de sexe féminin...
Si son raisonnement tenait la route, Cartman devenait donc un rival redoutable ! Puisqu'il semblait bien au courant des façons de faire des gays et avait eu le temps d'observer attentivement Craig, visiblement. Plus que jamais sur ses gardes, Clyde avait brusquement arrêté de manger ses précieux doritos mis à temps de côté, pour lancer un regard pire que méfiant à son confident.
- Pas la peine de me regarder comme ça, Clyde ! Jamais je toucherais à ta pute, j'irais pas me souiller en tripotant un demi-roux.
- Hein !? Qu'est-ce que tu racontes ?
- Son père est roux, ses gènes sont donc infectés par cette malédiction ! D'ailleurs, si vous décidez de faire des enfants, il faudra uniquement utiliser ton sperme et pas celui de ce lépreux.
Cartman allait un peu vite en besogne : Clyde commençait tout juste à s'imaginer en couple avec son compère, rêver furtivement à une éventuelle vie à deux, c'est à peine s'il osait penser au mariage, alors pour ce qui était des enfants...
Pour ne pas trop se laisser submerger par ses émotions et paraître une fois de plus pathétique, le gamin préférait servir une réponse vague mais expéditive. Pour au plus vite passer à un autre sujet.
- C'est des conneries tout ça...
- Ah tu ne me crois pas !?
Malgré les événements, Clyde était bien forcé d'admettre qu'Eric était plutôt doué pour raconter les histoires. Cette anecdote à directement concerner son meilleur pote datait de plusieurs années, peu après le dixième anniversaire de celui qui à l'époque n'était pas encore son petit ami. Quand Stan et sa bande avaient demandé à Craig de se joindre à eux pour leur projet de groupe de musique péruvienne. Uniquement grâce au chèque que le fan de cochons d'Inde avait reçu pour son anniversaire, comme le lui avait expliqué plus tard celui qui avait perdu à jamais et bien bêtement ses 100 dollars...
Mais le détail intéressant et primordial n'était pas de nature pécuniaire. Loin de là. Il avait pris forme de façon totalement inattendue, presque en traître ! Alors que les gamins étaient occupés à se changer chez Cartman, car c'était la mère de celui-ci qui s'était occupée de coudre les vêtements censés être le plus fidèle aux costumes traditionnels du Pérou. Attentif au moindre petit élément qui pourrait servir ses intérêts, ou au moins son amusement car cette séance d'essayage était vite devenue très chiante, Cartman avait remarqué que Craig s'était volontairement éloigné du petit groupe d'amis pour se changer. Tout seul dans un coin, en leur tournant le dos.
Au début, il n'avait pas compris l'intérêt de se montrer aussi pudique pour avoir juste à se déshabiller assez pour revêtir un charmant poncho customisé. Sournoisement, ce gars toujours prêt à brimer un de ses congénères s'apprêtait à apostropher Craig en lui disant qu'il se comportait comme une fille en s'isolant comme ça. Quel intérêt de jouer les timides alors qu'ils étaient entre garçons, sans risquer d'être fortement troublés par un morceau de sein. Même si deux super potes, en couple dans l'esprit de ceux qui les surnommaient les super boyfriends, seraient naturellement désintéressés par ce charme féminin...
Au lieu de balancer cette simple pique à une de ses victimes préférées, ce gros lard avait eu bien mieux. En s'approchant de Craig, il avait aussitôt remarqué que ses épaules et son dos étaient recouverts de taches de rousseur. Des taches de rousseur dégueulasses, comme le redisait si bien Cartman qui l'avait bien sûr crié haut et fort en les apercevant la première fois.
Ce gros con sans cœur se souvenait encore, en jubilant et avec une lueur malsaine dans le regard, de l'expression à la fois furibonde et terriblement gênée de Craig qui n'avait même pas osé le regarder dans les yeux et s'était habillé en vitesse. Une humiliation tellement profonde que ce gamin qui ne se gênait pourtant pas pour en venir aux mains n'avait pas dit un mot quand Cartman avait qualifié cette particularité physique de chose immonde. Une lèpre sous sa forme la plus laide et dévastatrice. Portée en plus par un demi-roux, une créature perverse impossible à discerner au premier coup d'œil. Un cas encore plus vicieux que les vrais roux !
Comme d'habitude, fortement agacé lorsque Cartman insultait les roux (et insultait tout court), Kyle avait mis fin à cette lapidation verbale à sa manière. En incendiant ce gros porc, tout en lui expliquant que les taches de rousseur étaient quelque chose de naturel et génétique. Que cela n'avait donc rien de démoniaque ou sale. C'était même plutôt un petit charme personnel.
Malgré toute cette bonne volonté, cela n'avait pas empêché Craig d'être toujours amèrement vexé et sûrement encore plus complexé par ce détail physique finalement assez voyant. Et au lieu d'admettre son mauvais esprit, Cartman concluait sobrement que ce maudit demi-roux n'avait pas dû être tellement atteint par ces paroles puisqu'il était resté dans le groupe malgré cette incartade.
Au lieu de mettre définitivement à mort ce gros lard, bien que le crime soit maintenant classé sans suite, Clyde se trouvait déjà très loin de cette pensée vengeresse. Le meilleur ami de Craig se disait simplement, mais très sérieusement, qu'il avait toujours trouvé les taches de rousseur de son compagnon très mignonnes. Mais il n'osait pas demander à Cartman si ça faisait gay de penser ça. Par contre, ce gamin toujours fin prêt à défendre l'honneur de son compère, même un peu tard, s'autorisait un petit commentaire pour calmer les ardeurs moqueuses de son confident bien peu professionnel. Le remettre à sa place en utilisant lui aussi l'attaque sur le physique, malgré l'aspect assez déloyal de la chose. Enfin, ce n'était pas si ce n'était pas amplement mérité...
- En tout cas, Craig était bien avant toi sur la liste des garçons les plus mignons.
- On s'en fout de cette liste, on n'est plus des gamins ! En plus moi je suis toujours musclé comparé à ce sac d'os.
N'ayant sûrement pas les capacités ni le temps d'expliquer la différence entre la graisse musculaire et la graisse tout court, celui qui avait été le officieusement classé premier se contentait de simplement hausser les épaules. En affirmant que ce n'était pas grave si Craig n'avait pas beaucoup de muscles. Et que de toute façon les mecs trop musclés ce n'était pas vraiment son truc... Une réponse claire, nette, précise, assez gay dans la forme. Et surtout, sortant du fond du cœur.
Cartman n'avait pas raté cette si belle occasion de saisir la balle au bond. Et faire remarquer à son jeune élève, à très juste titre, que sa bisexualité commençait à être de plus en plus présente s'il en venait à penser ce genre de chose si naturellement et sérieusement. Des pensées très gays !
Bien sûr, cette constatation impossible à contrer venait de brusquement troubler Clyde. Qui avait simplement choisi de détourner la tête, trop ému pour se justifier au sujet de ce commentaire très révélateur. Sans comprendre que cette réaction immédiate et un peu puérile était tout aussi explicite que son observation précédente.
Ce silence lourd de sens laissait également le champ libre à Cartman. Qui voulait bien sûr en profiter pour offrir un tour d'ascenseur émotionnel gratuit à ce cher Clyde. Une telle aubaine ne se refusait pas et si cela pouvait en plus lui ôter un doute...
- Quel dommage que Craig ne soit pas une fille ! Une grande blonde très sexy qui se serait fait un plaisir de...
- Non ! Je préfère que Craig soit... Lui-même.
Au lieu de renchérir férocement et dresser un outrageux portrait-robot d'une version féminine de Craig Tucker, Cartman avait solennellement hoché la tête. En observant que c'était bien ce qu'il voulait entendre. Et avant de laisser Clyde essayer d'y comprendre quelque chose, ce grand sage aux méthodes tout de même très particulières expliquait qu'il avait un plan.
Un plan qu'il ne pensait pas devoir amorcer si tôt, mais les circonstances l'y obligeaient. Heureusement, comme tous ses autres plans, celui-ci ne pouvait pas échouer une seconde fois.
