Violet utilisa son dernier ticket de bus pour se rendre à la bibliothèque. Elle voulait faire des recherches sur cette Lady Dark Death Nightmare, ou plutôt sur cette Jane Smith. Peut-être que les gens s'étaient trompés sur elle à l'époque. Peut-être que ces 37 morts n'étaient que des accidents. Après tout, il n'y avait pas de raison pour qu'elle soit la fille d'une criminelle.
Une fois arrivée devant la bibliothèque, elle réalisa que ce n'était peut-être pas une si bonne idée. Le bâtiment était fermé. Elle regarda à droite et à gauche, espérant voir un employé rentrant chez lui mais elle ne trouva personne. Et la bibliothèque ne rouvrirait que le lendemain, à huit heures.
Le pire était qu'elle n'avait même pas pris de ticket de bus pour rentrer et que la seule cabine téléphonique du secteur était cassée depuis longtemps. Elle avait le choix entre rentrer à pieds et attendre l'ouverture le lendemain. Elle hésita un peu, puis décida de rester sur place. Il fallait qu'elle se renseigne sur sa génitrice.
Elle s'assit donc dans un coin et attendit. Les gens ne la voyaient pas. Quand on est une adolescente timide et sachant se rendre invisible, on connait toutes les méthodes pour passer inaperçue. Une heure passa et la pluie se mit à tomber. Collée contre le mur de la bibliothèque, Violet se roula en boule. Les heures passèrent, rythmées parfois par le passage d'une voiture ou l'aboiement d'un chien. Elle allait attendre, la pluie finirait bien par s'arrêter…
Quand Violet rouvrit les yeux, elle se trouvait dans son lit. Sa gorge lui faisait mal et elle avait l'impression que sa tête pesait une tonne. Assis près de son lit, Dash lisait une bande-dessinée. Il leva les yeux et sauta sur les pieds en voyant qu'elle était réveillée.
- Ça y est ! cria-t-il joyeusement avant de quitter la pièce aussi vite qu'il le pouvait.
Violet essaya de se rappeler de ce qui s'était passé. Pourquoi était-elle au lit ? Ah oui, la conversation de la veille, sa fugue et… l'annonce que sa vraie mère était une criminelle. Elle avait mal rien que d'y repenser.
La porte s'ouvrit en grand et Bob et Helen entrèrent en parlant en même temps. Ils étaient inquiets. Ils avaient appelé la police la veille et on l'avait retrouvée endormie près de la bibliothèque, complètement trempée. Les policiers qui l'avaient trouvée avaient même fait une enquête pour maltraitance.
Violet eut très mal en entendant ces derniers mots. Ses parents adoptifs allaient avoir des ennuis à cause d'elle ! Elle se détourna pour cacher ses larmes.
- Je suis désolée, murmura-t-elle.
- Comment tu te sens ? demanda son père. T'as faim ? On t'a fait de la soupe de poulet, c'est bon quand on est malade.
- Pourquoi t'es aussi gentil avec moi ?
- Parce que t'es ma petite chérie.
Petite chérie. C'était son surnom préféré pour elle quand elle était toute petite. Ensuite, à l'adolescence, elle avait trouvé cela énervant et elle avait exigé qu'il l'appelle par son prénom et pas autrement. Aujourd'hui, ce surnom lui paraissait à nouveau adorable.
- Qu'est-ce que tu es allée faire à la bibliothèque à cette heure-là ? s'enquit Helen. On était inquiets !
- Je voulais me renseigner. Sur elle. Ensuite j'ai voulu rentrer mais je n'avais pas de tickets sur moi. Je suis désolée…
La porte s'ouvrit à nouveau et Dash entra, un bol de soupe entre les mains. Il n'aurait osé l'avouer pour rien au monde mais lui-même avait été très inquiet pour cette sœur avec qui il se chamaillait presque tous les jours.
- Tiens, casse-pieds ! dit-il en posant le bol sur sa table de nuit.
- Merci, microbe ! répondit-elle en le prenant avec des mains tremblantes.
Le bouillon de poulet lui semblait merveilleusement bon. Elle prit quelques gorgées, puis posa le bol et s'enquit :
- Elle était comment ? Je veux dire… Je suis désolée. Je voulais juste savoir à quoi j'ai échappé. Elle a vraiment tué 37 personnes ?
Ses parents se regardèrent brièvement. On pouvait voir de la résignation dans leur regard.
- J'ai besoin de savoir, insista l'adolescente.
- Finis d'abord ton bouillon, demanda sa mère.
Violet prit encore une gorgée, puis demanda :
- Mon prénom, c'est elle qui l'a choisi ?
- Non, répondit son père. Elle, elle voulait t'appeler Destructiva.
En entendant cela, l'adolescente faillit avaler de travers. Quel prénom ridicule ! Elle avait souvent pensé que les prénoms de fleurs étaient les pires mais tout compte fait, elle préférait s'appeler Violet plutôt que Destructiva.
- C'est une blague ? demanda-t-elle en s'essuyant la bouche.
- Non, répondit sa mère. On a pensé que tu aurais des ennuis à l'école si on t'appelait comme ça, alors on a choisi un autre prénom.
- La violette est sa fleur préférée, ajouta Bob en regardant Helen. On s'est dits...
- Je sais, je sais, coupa Violet. Et... c'était quoi, ses pouvoirs ?
- Finit ta soupe, ma puce, après on verra.
Violet vida son bol, puis réitéra sa demande. Résigné, Bob lui apporta une enveloppe en papier kraft contenant le dossier de sa mère biologique. Elle en jeta le contenu sur ses draps et compulsa les divers papiers. Il y avait le résumé d'un casier judiciaire et un bilan de pouvoirs. Apparemment, Jane Smith pouvait à la fois générer de l'électricité et des champs de force. Tout au fond de l'enveloppe, Violet trouva la photo d'une grande femme toute de noir vêtue. Elle fixa cette image, stupéfaite. Elle lui ressemblait. Elle avait hérité de sa peau claire et de ses cheveux sombres. Mais la femme de la photo fixait l'objectif avec des yeux pleins de cruauté...
- Elle avait pas l'air commode, constata-t-elle. Dites, vous croyez que je risque de devenir comme elle ?
- Impossible !
Bob et Helen avaient parlé en même temps. Leur fille fronça les sourcils.
- Vous êtes sûrs ? La méchanceté, c'est peut-être héréditaire !
- Vivi, soutint son père, à ton âge, Nightmare avait déjà un casier judiciaire gros comme ça. Toi, tu préfères rester sous la pluie plutôt que de voler un ticket de bus. Tu ne seras jamais comme elle !
Sa mère hocha énergiquement la tête. Violet se mordit la lèvre pour ne pas pleurer. Ces simples mots étaient exactement ce qu'elle avait besoin d'entendre. Jamais elle n'avait ressenti aussi fort l'amour de ses parents.
- Merci, murmura-t-elle. J'ai… Il va me falloir un peu de temps pour digérer tout ça. Je pourrai lui rendre visite un jour ? Juste voir son visage en vrai une fois, c'est tout.
- Elle est morte en prison, annonça Helen. Elle a fait une crise cardiaque.
- Ah ? Je crois que c'est mieux. Je peux rester seule un petit moment ?
Ses parents acquiescèrent et sortirent. Une fois la porte refermée, ils s'enlacèrent sans dire un mot.
- Elle a l'air d'encaisser le coup, constata Bob. Tu crois qu'on devrait lui dire que Nightmare est encore en vie ?
- Non, protesta Helen. Je crois qu'elle n'est pas encore prête.
La fin !
